v*** ■ rV*
N ' * ^ > J? \ V' *3 '•
^ r'-^ r - A>>;4 *r* 7> . ,-V.
"'.4 -g,. .**••<> .-Æi:; •';.; ,* “V iv
A'V" T*. v / j ^
V ;
i ' ' i >
; ' •/ '- » s-v x* - - * . . -4 *
.^. y . Se** v ■' <- _* \
Digitized by Google
ŒHHî
Digitized by Google
CINQUIÈME VOLUME
MAHA-BHARATA
POÈME EFIflE
DE KRISHN A-DWAIPATANA
►LC* coMMi\'rânsrr appxl*
c’est-à-dire le compilateur et l’ordonnateur des vRiias
Traduit complètement pour U première foi» du sanscrit en frauçats
* PARIS
LIBRAIRIE DE A. DURAND
Roe dm Grfe'Sorboooa, ”, actuellement rue Cuji»
ET LIBRAIRIE DE M~ V* BENJAMIN DUPRAT
Rue Fontanm (ancienne me du Ctoltre-Saint-BrooU), 7
HIPPOLTTE FAUCHE
Traducteur do Rlra.ty.nu, do* Œuvre» complète» de KtlldiUa, etc.
• Ahrèviateur do RAmlyana *
—
LE MAHA-BHARATA
POÈME ÉPIQUE.
Digitized by Google
Im reproduction et la truduction nu'me de cette traduction sont
interdites en France et dans les pays étrangers.
VEAl'I. — Itfl'RlMERIK JULES CAR10.
Digitized by Google
LE
MAHA- BHARATA
POKMK ÉPIÿl E
DE KRISHNA-DWAIPAYANA
plus GOMMUiiÉiœrr appelé
C EST-A-DIRE LE COMPILATEUR ET L ORDONNATEUR DES VÉDAS
Traduit complètement pour la première fois du sanscrit en français
PAH
HIPPOLYTE FAUCHE
Traducteur du RâmAyana, de* Œuvre* complète* de KAlid&sa, etc.
Abréviateur du RAmAyana
CINQUIÈME VOLUME
PARIS
LIBRAIRIE DE A. DURAND
Rue de* Grè*-Sorbonne, 7, actuellement rue Cuja*
ET LIBRAIRIE DE M- V BENJAMIN DUPRAT
Rue Fontanc* (ancienne rue du Cloltre-Sainl* Benoit), '
1806
Digitized by Google
Digilized by Google
AVERTISSEMENT .
Voici le cinquième volume du Mahd-Bhârata,
magnifique travail, mais affreusement hérissé d’in-
terpolations.
Nous nous contenterons d’en citer un seul
exemple.
C’est la fin du Vana-Parva, qui s’unit mal, ou
plutôt qui ne s’unit pas du tout, et qui se met eu
contradiction avec le commencement du Chant de
Virâta. Ici, Youddhishthira est déterminé à passer
sa treizième année d’exil inconnu dans la ville de ce
monarque, ami des Pândouides ; il habite une
forêt ; il en supplie tous les ascètes de souffrir que
cette treizième année se passe ignorée dans leurs
verdoyantes retraites, et les brahmes de l’accorder,
sans faire aucune observation.
Cette manière, peu réfléchie dans l’ensemble.
d’envisager la chose appartient donc à une rédaction
différente : le reste est tombé dans l’oubli ; il faut
y jeter aussi ce commencement inutile, et le sacrifier
à la pureté du poète réhabilité. Aussi dans ce travail
d’expurgation, que nous avons promis, s’il plaît à
Dieu ! d’opérer sur le Mahd-Bhârata , nous propo-
sons-nous de terminer le Vatia-Parvah la page 91*,
après les saintes promesses données à ceux, qui
liront la poétique légende d’Yama, et, sans attacher
aucun regret aux pages avortées, qui closent le
chapitre, d’ouvrir au même instant et de com-
mencer immédiatement le Chant de Virâta.
Juilly, 15 avril 1866.
Digitize
HORS DE PROPOS.
Retranché par déférence.
Digitized by Google
A
LE MAHA-BHARATA
POÈME sanscrit.
LA GRANDEUR D’AME DE L’ÉPOUSE FIDÈLE
A SON VOEU.
Youddhishtliira dit :
« Je ne plains, grand anachorète, ni moi, ni ces héros,
mes frères ; je ne me plains pas de la manière, dont cette
fille de Droupada nous fut enlevée par le roi Douryodhana.
» Quand nous fûmes vaincus au jeu par des hommes
pervers , ce fut Krishna , qui nous sauva ; Djayatratha
ensuite nous l'a ravie du bois. 16,61(3 — 16,617.
» As-tu jamais , soit vu , soit entendu nommer une
femme aussi vertueuse, aussi fidèle à son époux, que cette
fille du roi Droupada ? » 16,618.
Màrkandéya lui répondit :
« Écoute, sire, comment cette magnanimité des fem-
mes de condition s'est trouvée jadis en la princesse
Sâvitrî. 16,610.
» Il y eut chez les habitants du Madra un roi magna-
y
Digitized by Google
2
LE MAHA-BHA11ATA.
nime, équitable, de la plus haute vertu, identifié à
Brahma, uni d'alliance avec la vérité et victorieux des
sens. 16,620.
» Ami des sacrifices, généreux, habile, également cher
aux villageois et aux citadins, ce prince, qui mettait son
plaisir dans le bien de tous les êtres, avait nom Açvapati.
» Patient, véridique, ayant subjugué ses sens, il n'avait
pas d'enfants ; et , voyant passé l'âge florissant de la
jeunesse, il s’abandonna au chagrin. 16,621 — 16,622.
» 11 embrassa une cruelle pénitence pour obtenir des
enfants; et, vainqueur des sens, il se refusa la nourriture
au temps où elle est demandée par la nature et s'imposa
le vœu de chasteté. 16,623.
» 11 sacrifia cent fois à Sâvitri , 6 le plus excellent des
rois , et, à chaque sixième jour, il prenait une nourriture
mesurée. 16,624.
» 11 fut dix-huit ans appliqué à ce vœu , et, quand il
eut accompli cet intervalle de temps S&vitrt entra dans la
satisfaction. 16,625.
» Alors, revêtant une forme et pleine d’une grande
joie, elle s’éleva du sein de l’agnihotra, et s'offrit elle-
même aux yeux du roi. 16,626.
» Donatrice des grâces, elle dit au prince ces paroles :
« Seigneur, je suis contente de toi pour ta continence
immaculée , ta répression des sens, ta persistance en ton
vœu , ton âme entière et ta dévotion. Choisis une grâce ,
Açvapati, souverain de Madra , que tu veuilles obtenir.
» 11 ne faut mettre jamais de négligence à récompen-
ser les vertus. » — « J'ai entrepris ce vœu pour obtenir
des enfants, reprit Açvapati, par le désir du devoir accom-
pli. 10,627—16,628—16,620.
VANA-PARVA.
3
» Si tu es contente de moi, Déesse, que des fils nom-
breux, vases de la famille, nie soient donnés. Voilà quelle
grâce je choisis, Déesse. 16,630.
» Le premier devoir, m'ont dit les brahines, c'est d’a-
voir des fils. » Sàvitri lui répondit : « Déjà, connaissant
ton désir, j'ai parlé à l’auguste père des créatures pour
qu’il te fasse naître des fils. Suivant cette faveur, une
resplendissante jeune fille disposée par l'Être, qui tient
l’existence de lui-même, naîtra bientôt pour toi sur la terre.
Tu n'entendras jamais citer unechose, qui lui soit d'aucune
manière supérieure. 16,631 — 16,632 — 16,633.
» Ravie de cette création du père suprême, je viens
t’apporter cette nouvelle !» — « Qu’il en soit ainsi ! »
dit le monarque à Sàvitri, qui lui donnait cette promesse.
11 la conjura de nouveau, et, lui répétant que cela devait
bientôt arriver, la Déesse disparut et le roi de revenir à sa
ville. 16,634—16,635.
» Il demeura dans son royaume , occupé d’étendre
sur ses sujets l’abri de sa justice. Au bout de quelque
temps, l'héroïque monarque aux vœux comprimés déposa
un germe au sein de la première et de la plus vertueuse
de ses royales épouses ; mais ce germe d’une princesse,
excellent Bharatide, égalait une multitude de garçons.
16,636 — 16,637.
» Il prit alors de l’accroissement, comme la lune dans
un ciel sans nuage; et quand, le temps fut révolu, la
reine mit au monde une jeune fille aux yeux de lotus
bleu. 16,638.
» Le meilleur des rois célébra avec joie les cérémonies
de sa naissance : et, comme elle était un présent de Sâ-
vitri, en l'honneur de qui on célébrait alors un sacrifice,
4
LE MAHA-BHARATA.
les brahmes et son père lui donnèrent ce nom de Sâvitrl.
La princesse croissait, telle que Lakslunl, revêtue d’un
corps. 16,639 — 16,640.
» Le temps conduisit la jeunefilleâ l'adolescence. Quand
ils la virent avec sa taille svelte, ses lombes charmants,
telle enfin qu’une statue d’or, les hommes pensèrent que
c'était une fille des Dieux descendue sur la terre. Retenu
par sa splendeur, il n’était pas un prince, qui demandât
en mariage cette jouvencelle aux yeux semblables aux
pétales du lotus, flamboyante en quelque sorte de lumière.
Alors, ayant je ‘né, ayant baigné sa tête, elle s’approcha
de la Divinité. 16,641 — 16,64'2 — 16,643.
» Après qu’elle eut sacrifié au feu, suivant les rites, elle
fit prononcer aux brahmes les paroles de bénédiction, et,
quand elle eut reçu le reste des olfrandes de fleurs, elle
s’avança vers son magnanime père, telle que Lakshuiî,
revêtue d'un corps. Elle inclina sa tête aux pieds du roi,
lui offrit d’abord son bouquet de fleurs, et, joignant ses
mains au front, la femme à la jolie taille se tint à côté de
son père. Celui-ci, voyant sa fille parvenue à l’adolescence
et de qui la main n'était pas sollicitée par des amants,
quoiqu’elle eut les formes d’une Déesse, il en fut vivement
chagriné. « Voici le moment de te donner à un époux, ma
fille, dit le roi, souverain des hommes, et personne ne me
choisit pour son beuu-pire. Recherche donc toi-même un
époux semblable à toi pour les qualités. Je te donnerai,
sans balancer, à l'homme, s'il est prince, que tu viendras
me présenter: fais choix de lui à ton gré. » La sainte
écriture fut récitée par les brahrqes, suivant les Castras
des devoirs. [De ta stance 16,644 à la stance 16,649.)
» Et le pire dit ainsi : « Écoute cette parole de ma
Digitized by Google
VANA-PARVA.
&
bouche, noble vierge : un père, qui ne donne pas sa fille
en mariage est blâmable ; un roi, qui ne se marie pas,
mérite le blâme également. 16,650.
» Quand l’époux est mort, le fils, qui n'est pas le pro-
tecteur de sa mère, est blâmable. Maintenant que tu as
entendu ces paroles de moi, hàte-toi à la recherche d'un
époux. 16,651.
» Agis de telle sorte que je n’encourre aucun blâme à la
face des Dieux. » Ces mots dits à sa fille, il donna des
ordres à ses vieux ministres, aux gens, qui devaient former
sa suite, et les pressa de cette parole : «Partez ! » La ver-
tueuse fille s'inclina, remplie de pudeur, aux pieds deson
père. 16,652—16,653.
» Aussitôt qu’elle eut connu la parole de son père, elle
sortit, sans balancer ; et, montée dans un char d’or, en-
vironnée de ses vieux ministres, 10,654.
« Elle visita les forêts charmantes, où les saints rois
faisaient leur pénitence; et, quand elle eut déposé son
hommage aux pieds de ces respectables vieillards, elle
parcourut même tous les bois l’un après l'autre. C’est ainsi
que, prodiguant ses richesses à tous les tlrthas, la fille du
roi porta ses pas dans chaque lieu des principaux brahines.
» Le roi, souverain de Madra, était assis au milieu de
l'assemblée, Bharatide, et s'amusait à discourir en com-
pagnie de Nàrada, quand Sàvitrl, la fille du monarque,
vint au palais de son père, accompagné de scs ministres,
après qu'elle eut parcouru tous les tlrthas et les hermi-
tages. 16,655—10,650—16,057—16,653—16,659.
» Dès qu’elle vit son père assis sur un siège en commun
avec Nàrada, elle inclina sa tête à leurs pieds. 16,660.
« Où est allée cette fille de toi, sire ? dit à celui-ci Nâ-
LE MAHA-BHARATA.
*
rada. Pourquoi ne la donnes-tu pas à un époux, ainsi flo-
rissante de jeunesse ? » 16,661.
« C'est aussi pour cette affaire qu’elle fut envoyée, et
voici quelle revient, lui répondit Açvapati. Dévarshg
écoute-la dire l’époux, qu’elle s’est choisi. » 16,662.
» Excitée par son père en ces ternies : « Parle avec
étendue ! » la belle prit la parole, quand elle l’eut reçue
également du Dieu : 16,663.
« 11 était chez les Çâlv&s un kshatrya à l’âme juste, le
maître de la terre ; il se nommait Dvoumatséna ; mais il
était aveugle. 16,664.
» Un voisin, ancien ennemi, mettant à profit ce défaut,
conduisit à sa ruine le royaume de ce roi, qui avait perdu
les yeux et n’avait qu’un fils encore enfant. 16,665.
o II partit avec son épouse et son jeune fils pour la forêt ;
et, arrivé dans les grands bois, cet homme aux grands
vœux s’v livra à la pénitence. 16,666, •«
u Son fils Satyavat, qui est né dans la ville et qui agrandi
dans une forêt de pénitence, est un époux de mon rang,
me suis-je dit, et je lui ai donné le choix dans ma pensée.»
« Hélas ! sire, s'écria Nârada, Sâvitri a commis une
grande faute, elle, qui, dans son ignorance, a choisi le
vertueux Satyavat pour son époux ! 16,667 — 16,668.
» Son père dit la vérité ; la vérité est dite par sa mère ;
et c’est pourquoi les brahmes lui ont donné ce nom de
Satyavat. 16,669.
» Cet enfant aime les chevaux ; il pétrit des chevaux en
argile: fait-il un tableau, ce sont encore des chevaux,
qu'il peint. Aussi est-il appelé Tchitrâçva (1). » 16,670.
fl) ÿui equoft pingit ou piclor equorum.
VANA-PARVA.
• « Aujourd'hui même, reprit leroi, ce vigoureux Satyavat,
ce pieux fils, est, sans doute, ou un monarque rempli d’in-
telligence, ou un héros plein de patience. » 16,671.
n II est radieux comme le soleil, ajouta Nàrada : il est
égal pour le conseil à Vriliaspali : c’est un héros pareil à
Mahéudra ; il est doué de patience comme la terre ! »
« Le prince Satyavat est-il généreux, observa Açvapati ;
est-il uni à Brahma; est-il plein de beauté; est-il grand
de caractère, et cependant sa vue est-elle aimable? »
<< 11 est égal pour donner suivant ses facultés à Ranti-
déva, fils de Sankriti (1), répondit Nàrada: il est pieux;
sa bouche est l'organe de la vérité, comme celle de
Çivi, fils d'Ouçinara. 16,672 — 16,673 — 16,67â.
» Magnifique et d’un aspect aimable comme futYayàti,
ce vigoureux fils de Dyoumatséna, est d’une telle beauté,
qu’il semble l’un des Açwins. 16,675.
» Ce héros est dompté, il est doux, il est véridique, il
a subjugué ses organes, il est bienveillant, il ne médit
jamais, il est rempli de pudeur, il est plein de constance.
» En lui habite la droiture ; sa fermeté est vraie : en un
mot, il est cité, et pat ceux, qui sont élevés en pénitence, et
par ceux, qui sont grands de caractère.» 16,076-16,677.
« Tu me dis là, bienheureux, toutes les qualités, dont
il est doué ; reprit Açvapati ; dis-moi également ses dé-
fauts, s’il en a quelques-uns. » 16,678.
• « Chaque homme, repartit Nàrada, a toujours un défaut,
qui se glisse au milieu de ses qualités ; il est impossible à
ses efforts de surmonter ce défaut. 10,676.
» Celui, qui est à Satyavat, et non un autre, c’est que
(1) Je doute de ce mot Satikriti, que je ne trouve nulle p&rt.
8
LE MAHA-BHARATA.
l'année, à compter de ce jour, détruira sa vie : il faut qu'il
abandonne son corps. » 1(1,680.
« Va, SâvitrI, dit le roi : cherche un autre époux, femme
charmante! Il n’a qu’un seul défaut ; mais il est grand :
il dépasse toutes ses qualités ! 16,681.
» Sa vie sera aussi courte que l’année : c’est le révérend
Nàrada, honoré des Dieux, qui me l’a dit : il faut qu’il
abandonne son corps. » 16,682.
« Une seule fois, répondit SâvitrI, un héritage échoit;
une seule fois, une vierge est donnée ; une seule fois, un
père dit : « 11 faut que je la donne ! » Ces trois choses ne
sont faites qu’une seule fois chacune. 16,683.
» Qu’il ait une vie longue ou courte, qu’il ait des qua-
lités ou n'en aie pas, je l'ai choisi une fois pour mon
époux ; je n’en choisirai pas un second ! 16,684.
» Je prends une résolution par mon âme, elle est dé-
clarée par ma bouche, je l’exécute par mon action : tout
remonte donc à mon âme ! » 16,685.
« La résolution de SâvitrI, ta fille, est inébranlable, ô le
meilleur des hommes, observa Nàrada ; il est de toute ma-
nière impossible d’empêcher quelle n'accomplisse ce
devoir. 16,686.
» Les vertus, qui sont en Satyavat, ne se trouvent pas
dans un autre homme; j’approuve donc que tu lui donnes
ta fille. » 16,687.
« Ce que tu dis ne peut être changé, reprit le roi, et ta
parole est vraie ; j’exécuterai ton avis, car ta sainteté, ré-
vérend, est un gourou pour moi. » 16,688.
« Qu’il n’y ait point d'obstacle au don de SâvitrI, ta
fille ! répondit Nàrada. Je m’en vais maintenant : sur vous
descende la félicité ! » 16,689.
Digitized by Google
VANA-l'ARVA.
9
» Aussitôt Nârada se lève et retourne au Tridiva. Le
monarque ordonne qu’on exécute les préparatifs du ma-
riage de sa (ille. Il pensa h celle chose, et fit rassembler
tous les vases propres à la cérémonie du mariage.
» Il convoqua tous ses vieux brahtnes, les ritouidjs et
son archi-brahme ; puis, il se mit en route dans un jour
saint avec la jeune fille. 10,090 — 16,091 — 10,692.
» Arrivé & la forêt pure, à l’herinitagede Dyoumatséna,
le Gui, accompagné de ses brahmes, s’avança à pied vers
le saint monarque. 16,693.
» 11 vit alors ce vertueux roi, privé des yeux, retiré
sous l'abri d’un shorée, assis sur une jonchée d’herbes
kouças. 16,69â.
u II rendit au saint monarque ses hommages, selon qu'il
en était digne, et, prenant une voix pleine de soumission,
il se fit connaître lui-même. 10, 095.
» » Le roi versé dans les devoirs reçut de lui un siège, la
terre, un argliya : « Quelle est la cause de ta venue ?» lui
demanda le royal anachorète. 16,696.
» Et le nouvel arrivé, regardant Satyavat, lui exposa
tout, et son dessein, et l’obligation, qui lui était imposée.
« Sâvitrl est lenom, saint roi, de cette charmante vierge,
ma fille, dit Açvapati. Accepte-la pour ta bru légalement,
ô toi, qui connais le devoir. » 10,697 — 16,698.
o Déchus du trône, confinés dans l'habitation des forêts,
pénitents comprimés, nous en observons le devoir, lui
répondit Dyoumatséna : comment ta fille, qui n’a pas mé-
rité cette infortune de n’avoir pour deineure que les bois,
pourra-t-elle vivre dans un hermitage ? » 10,099.
u Quand nous connaissons, ma fille et moi, reprit Açva-
pati, le plaisir et la peine, la nature de l’être et la nature
10
LE MAHA-BHARATA.
même do non-être, une telle parole De convient pas avec
un homme de ma sorte. Je suis venu vers toi, sire, avec
une résolution bien arrêtée. 16,700.
» Ne veuille pas détruire les espérances d'un homme
incliné devant toi avec amitié : ne veuille pas m’opposer
un relus à moi, que la bienveillance conduit xi devant toi.
» Ta condition est digne ; elle est assortie à la mienne,
de même que je suis assorti à toi. Reçois donc uia fille
pour ta bru et comme l'épouse du vertueux Saty aval. #
u J’ai désiré jadis serrer les nœuds d’un mariage avec
toi, répondit le royal hermite. Mais : « J’ai perdu mon
royaume 1 » me disais-je; et ce doute in' arrêtait.
16,701—16,702—16,703.
» Que ce dessein, l'objet de mesanciens désirs, s’exécute
maintenant ! Tu es l'hôte, de qui j'ai désiré la venue.
» Fais rassembler tous les brahmes, habitants des her-
mitages, et qu'ils unissent les deux rois dans les liens d'un
mariage suivant les règles. » 16,701 — 16,705.
» Dès qu’ Açvapati eut donné sa jeune fille avec une suite
convenable, il s’en revint à son palais, comblé d’une joie
suprême. 16,706.
» Satyavat fut heureux de posséder une épouse, douée
de toutes les qualités, comme elle se réjouit d'être unie à
l'époux, que son cœur avait désiré. 16,707.
» Après que son père fut parti, elle déposa toutes ses
parures, et revêtit dans la maison, et le valkala, et la robe
rouge. 16,708.
» Elle lenr inspira de la satisfaction à tous par ses
actions en rapport avec tous les désirs, sa répression des
sens, son respect et ses vertus empressées. 16,709.
Elle plut à sa belle-mère par tous les soins, qu’elle sut
Digitized by Google
VANA-PARVA.
11
»
donner à, sa personne et à ses vêtements; elle plut à son *
beau-père pour le culte des Dieux et le frein, qu’elle
sut mettre à ses paroles. 10,710.
» Elle réjouit dans l’intimité son époux avec des présents,
un esprit de paix, son adresse et des mots aimables.
» Tandis que ces personnes de bien habitaient alors
dans l'hermitage, eu alDigeant leurs corps, il s'écoula
ainsi quelque temps, fils de Bharata. 16,711 — 16,712.
» La parole, que Nàrada avait prononcée, restait jour
et nuit dans la pensée de Sâvitrl, que le chagrin n’aban-
donnait pas. 16,713.
» Ensuite, après un long intervalle, sire, écoulé de
toute manière, arriva le temps, où Satyaval devait mourir.
» Le langage, que Nàrada avait tenu, vivait toujours au
cœur de Sâvitrl, occupée à compter chaque jour, quis' était
passé. 16,714—16,715.
« Dans quatre jours il doit mourir ! » pensa la noble
dame ; et elle se tint, jour et nuit, les yeux continuellement
fixés sur une abstinence de trois jours. 16,716.
» A peine eut-il ouï parler de son voeu, le vieux roi,
plongé dans une profonde peine, se lève et vient adresser
ccs mots à Sâvitrl, en la flattant ; 16,717.
a Ce breuvage , que tu veux avaler, est extrêmement
amer, princesse : il est bien difficile de persister dans une
abstinence de trois jours. » 16,718.
o Ne veuille pas en prendre aucun chagrin, mon père,
lui répondit Sâvitrl ; j’accomplirai ce vœu ; je l’ai formé
avec résolution ; la résolution en est la cause. » 16,719.
o Je n’ai point la force de te dire en aucune manière :
« Romps ce vœu ! » reprit Dyoumatséna ; un homme de
ma sorte te dira cette digne parole : « Accomplis-le ! »
» Quand le magnanime roi eut ainsi parlé, il mit fin à sa
12
LE MAHA-BHARATA.
J
r .
voix, et Sâvitrl parut être faite de bois. 16,720 — 16,721.
» La veille du jour, où son époux devait mourir, émi-
nent Bharatide, Sâvitrl en passa la nuit debout, accablée
de chagrin. 16,722.
a Maintenant, voici le jour ! » pensa-t-elle. Ellesacrifia
au feu enflammé, et, quand le soleil se fut élevé à la hau-
teur de quatre coudées, elle accomplit les cérémonies du
matin. 16,723.
» Elle inclina sa tête devant tous les vieux brahmes, sa
belle-mère, son beau-père, et, joignantses mains au front,
elle se tint devant eux avec soumission. 16,724.
» Tous les ascètes, qui habitaient le bois des péni-
tences, dirent : « Les bénédictions, qui ne tiennent pas au
veuvage, sont bonnes et saintes pour Sâvitri ! » 16,725.
« Qu’il en soit ainsi ! » dit la jeune femme, qui, livrée
à la lecture et à la contemplation, rec eillait dans son
cœur toutes les paroles des ascètes. 16,726.
» Attendant le temps et l’heure, la fille des rois pensait
dans une vive douleur à la manière, dont Nârada avait
parlé. 16,727.
» Alors son beau- père et sa belle-mère, la prenant à
part, dirent avec affection, ô le plus vertueux des Bhara-
tides, ces mots à la jeune princesse : 16,728.
« Tu as accompli ce vœu suivant qu’il est enseigné.
Le temps de rompre ce jeûne est arrivé : fais-le sans délai. »
« Quand le soleil sera parvenu au mont Asta, je pourrai
manger, ayant accompli mon désir : cette pensée est dans
mon cœur, c’est une condition, que je me suis imposée. »
16,729—16,730.
» Tandis que Sâvitrl parlait ainsi sur la nourriture, Sa-
tyavat prit une hache sur son épaule et s’en alla au bois.
« Ne veuille pas aller seul, dit Sâvitri àson époux ; j’irai
J
■Offrit ^cTBftirto^le
VANA-PARVA.
15
avec toi, car je ne puis t'abandonner. » 16,731 — 16,732.
» Tu n’es pas encore allée au bois, répondit Satyavat;
la route, noble dame, serait fatigante pour toi : comment,
amaigrie par ce jeûne de ton vœu, iras-tu à pied ? »
« Le jeûne ne m'a causé, reprit Sàvitrl, ni fatigue, ni
langueur; ne veuille pas mettre obstacle à mon désir,
tourné vers ce voyage. » 16,733 — 16,734.
« Si ton désir, lui répondit Satyavat, est de venir avec
moi, je te ferai ce plaisir : mais prends l’avis de mes pa-
rents ; que cette faute ne porte pas toute sur moi. »
» La femme aux grands vœux s'inclina devant son beau-
père et sa belle-mère. Elle dit : « Voilà mon époux, qui va
dans la grande forêt ; il emporte avec lui de la nourriture
et des fruits. 16,735 — 16,736.
» Je désirerais obtenir de mon beau-père et de ma belle-
mère la permission de sortir avec lui : je n’ai pas la force
maintenant de supporter son absence. 16,737.
» Ton fils, mon père, va pour un agnihotra. Pourra-t-on
empêcher celui, qui ne peut l'être? Ne l'étant pas, il s'en
va au bois. 16,738.
» Il y a près d’un an que je ne suis pas sortie de
l’hermitage, et j'ai une extrême curiosité de voir la forêt
en fleurs. « 16,739.
« Depuis le temps que Sàvitrl me fut donnée comme
bru par son père, elle ne m'a jamais rien demandé, lui
répondit Dyouiuatséna ; et je ne me souviens pas qu’elle
ait dit jamais une seule parole inconvenante. 16,740.
» Que cette noble femme obtienne donc son désir,
comme elle le souhaite. 11 ne faut pas faire d’imprudence,
ma fille, dans la route de Satyavat. » 16,741.
» Quand elle eut reçu congé de ces deux vieillards,
LE MAHA-BHARATA.
14
l’illustre femme partit avec son époux: elle souriait, mais
son cœur était agité par l'inquiétude. 16,742.
» De tous les côtés, elle contempla de ses grands yeux
des bois charmants, fréquentés par des troupes de paons.
« Vois, disait Satyavat d’une voix douce à Sâvitrl ; vois
ces rivières, qui roulent des ondes limpides, et ces hantes
montagnes, couvertes de fleurs. » 16,743 — 16,744.
» La femme sans reproche, se rappelant (1) les paroles
de l'anachorète sur la mort prématurée de son époux, re-
gardait son mari comme déjà mort dans toutes les cir-
constances. 10,746.
» Elle suivait son époux et marchait à pas lents. Elle
avait comme partagé son cœur en deux ; elle regardait
ce que son époux lui montrait et la mort, qui s approchait
derrière elle. 16,740.
» Accompagné de son épouse, le vigoureux, ayant vu
des fruits, eu remplit un cabas et se mit à fendre du
bois. 16,747.
» Il fit ruisseler sa sueur à mettre son bois en morceaux,
et cette fatigue lui causa une douleur dans la tête. 16,748.
>. 11 s'approcha de sa femme, accablé de lassitude, et
lui dit : « Celte fatigue m'a donné un mal de tête.
» Mes membres, mon cœur, Sâvitrl, est comme agité
par la souffrance ; et je me sens malade en quelque sorte,
femme aux paroles mesurées. 16,749 — 16,750.
» Il me semble qu'on me perce la tète avec des lances.
J’ai envie de dormir, noble dame ; je n’ai pas la force de
rester debout. » 16,761.
n S’étant avancé près de son époux , Sàvitrî de lui
(1) Stnaran, suivant l'édition; il faut smaranU.
%
Digitized by Google
VAN l-PARVA.
15
mettre la tête dans son sein et de s’asseoir sur le sol de la
terre. 16,752.
» La belle pénitente, songeant aux paroles de Nârada,
pensa que c'était le jour, le temps, l'heure et la mi-
nute. 16,753.
» Au bout d’un instant, elle vit un homme vêtu d'un
habit rouge, coiffé d'une tiare, rayonnant d'une splendeur
semblable à celle du soleil. 11 était beau, noir et blanc, il
avait les yeux rouges, un lasso pendait à sa main, il inspi-
rait l’épouvante, il se tenait à côté de Satyavat, les yeux
attachés sur lui. 16,754 — 16,756.
» A cette vue, elle déposa doucement la tête de son
mari, se leva soudain, et, réunissant les mains à son front,
elle dit, en proie à la douleur et le cœur palpitant :
« Je reconnais un Dieu en toi : ce corps n’appartient
pas 4 un enfant de Manon. Dis-moi librement qui tu es,
maître des Dieux, et quel est ton dessein. » 16,757.
« Tu es fidèle à ton époux, lui répondit-il, et la péni-
tence t'accomjpagne, Sàvitrl : aussi, te le dirai-je, sache
donc, femme charmante, que je suis Yama. 16,758.
» line vie courte fut assignée à ce fils de roi, Satyavat,
ton époux. Je vais le lier et l'emmener : sache que tel est
mon dessein. » 16,759.
« On dit, adorable, que tes messagers, reprit Sàvitrl,
se promènent au milieu des hommes, l’uurquoi ta majesté,
seigneur, est-elle venue ici pour l’emmener elle-même ?»
» A ces mots, désirant faire une chose, qui lui fût
agréable, l’auguste roi des Mânes se mit à lui raconter
exactement tout son dessein : 16,760 — 16,761.
« Cet homme, adonné aux devoirs et rempli de beauté,
est un océan de vertus : il n’est pas convenable qu’il soit
10
LE MAHA-BHARATA.
emmené par mes gens : voilà pourquoi je suis venu. »
» Alor< Yama d'arracher violemment du corps de
Satyaval un homme grand d'un pouce seulement, après
qu'il eut jeté sur lui son lasso et l'eut réduit en sa puis-
sance. 16,762 — 16,763.
v Ensuite le corps, d’où l’âme avait été enlevée, resta
sans vie, la splendeur éteinte, sans mouvement et n'of-
frant plus qu’un aspect allligeant. 16,764.
» Dès qu’il eût enchaîné l'âme, Yama de s’avancer, la
face tournée au midi ; et Sâvitri, la vertueuse et lidèle
épouse, parfaite en son vœu et sa pénitence, accablée de
douleur , suivait Yama : « Retourne sur tes pas , dit
celui-ci; va, Sâvitri, et célèbre ses obsèques.
16,765—16,766.
» Tu as payé ta dette à ton époux : tues allée jusqu’où
il fallait aller. » — « Je dois aller, répondit Sâvitri jus-
qu'au lieu où mon époux est conduit, ou jusqu'au lieu
où il va de lui-même : voilà mou devoir éternel. Ne
mets pas d’obstacle à ma route au nom de ma pénitence,
de ma profonde piété, de mon vœu d'amour pour mon
époux , au nom même de ta grâce ! Les sages, qui
connaissent la vraie nature des choses, disent que
l’amitié va jusqu'à sept (vas. 16,767 — 16,768 — 16,769.
n Je mets au plus haut rang l’amitié et je vais le dire
une certaine chose : écoute cela! 16,770.
» Beaucoup d’hommes, maîtres de leur âme, font dans
le bois, et leur habitation , et la place de leurs sacrifices,
et le devoir ; ils prononcent le devoir avec science : aussi
les sages disent-ils que le devoir ou Dharmu est le Dieu
suprême. 16,771.
• Nous suivons tous la route avec la pensée des sages.
~t?igifîz
VANA-PARVA.
17
avec le devoir d'un seul : qu’un second ni un troisième
n’entre pas clans les désirs : c’est pourquoi les sages disent
que le devoir ou D karma estle Dieu suprême! » 16,772.
ci Retourne sur tes pas, irréprochable temuie, reprit
lama ; je suis content de cette parole, que tu as pronon-
cée, jointe à la raison des consonnes, des voyelles et des
lettres. Fais choix ici d'une grâce : quelle qu’elle soit, je
te l’accorde, excepté la vie de tou époux. » 10,773.
o Mon beau-père est aveugle , répondit Sâvitrl ; il fut
renversé de son trône, réduit à vivre clans un hermitage,
confiné dans les bois. Que ta grâce rende à ce roi les yeux
qu’il a perclus ; veuille le rendre vigoureux, semblable en
splendeur au soleil ou à la flamme. »l6,77â.
« Je t'accorde cette grâce, irréprochable femme, repar-
tit \ ama : la chose arrivera telle que tu l’as dite ! Je vois
en ta personne comme de la fatigue , que la route lui a
causée : retourne sur tes pas ; vas ! tu ne sentiras point
de lassitude. » 16,775.
« D'où viendrait ma fatigue à côté de mon époux?
répondit Sàvitri : en effet, où est mon mari, ma route est
certaine. I.à , où tu conduiras mon époux , souverain des
Dieux, là est aussi ma route. Écoute encore cette parole
de moi. 16,776.
u Se lier avec les gens de bien est le mieux qu’on
puisse désirer ; un ami , dit-on , est ensuite ce qu’il y a
de plus doux. Une liaison avec un homme vertueux n’est
jamais sans fruit. Qu'on habite donc parmi l'assemblée des
gens de bien ! » 16,777.
« Cette parole, que tu as dite, reprit Varna, est favo-
rable pour l’âme, elle accroît l'intelligence des sages, c'est
l'habitation du bien. Choisis, noble dame , une seconde
2
v
18
LE MAHA-RHARATA.
grâce , excepté la résurrection de ce Satyavat. » 10,778.
« Jadis, son trône même, lui répondit Sàvitrl, fut enlevé
à mon sage beau-père : que ce monarque y soit restauré!
et que ce mortel , il qui je dois mes respects, ne déserte
jamais son devoir. Voilà la chose, que je demande pour
seconde grâce. » 16,77t).
« Ce monarque sera bientôt rétabli sur son trône et
jamais , dit Yama, il n’abandonnera son devoir : retourne
donc, princesse, avec ces vœux, que je t’accorde. Vas ! tu
ne sentiras point de lassitude. » 16,780.
n Tu lies indissolublement les créatures, et, cela fait,
tu les emmènes à ta volonté: de là ton nom d’ Yama, célè-
bre dans les mondes, Dieu puissant. Écoute cette parole,
que je vais dire : 16,781.
» L’abstention de nuire à tous les êtres, en actions, en
paroles, en pensées, la bienveillance , la libéralité sont le
devoir éternel des gens de bien. 16,782.
» Ce monde est fait de telle sorte : les hommes doux
par piété et les sages exercent môme la miséricorde envers
leurs ennemis déclarés. » 10,783.
« Que cette parole, articulée par toi, reprit Yama,
devienne ce qu'est l’eau pour l’homme altéré. Choisis une
grâce , que tu veuilles obtenir, femme charmante , je te
C accorde , excepté la résurrection de ton époux. »
« Le roi mon père n'a point d’enfants, lui répondit
Sàvitrl. Que mon père voie autour de lui cent fds, nés de
son propre sang et qui augmentent les rameaux de sa
famille : voilà sur quelle troisième grâce s est arrêté mon
choix. » 10,78â— 16,785.
u Qu’une centaine bien éclatante de fils, accroissant
les branches de sa famille, reprit Yama, soit donnée à ton
VANA-PARVA.
1»
père. Retourne sur tes pas avec ce vœu, que je t’accorde,
charmante fille du souverain des hommes ; car tu es allée
déjà loin sur la route. » 16,786.
« Ce n'est pas loin, puisque je suis près de mon époux,
répliqua Sâvitri; mon âme court même en avant bien plus
loin. Tout en cheminant, veuille écouter encore ces dignes
paroles, que je vais pronoucer. 16,787.
» Tu es l’auguste fils de Vivaçvat ou du soleil, c’est de
là que les sages te nomment le Vivaçvatide. Toutes les
créatures marchent, régies sous un même devoir, d'où vient
ton nom de Dharmaràdja ou le roi du devoir. 16,788.
» Ou n’a pas en soi la confiance , que l’on a dans les
gens de bien : aussi, touthomme désire-t-il surtout l'amitié
des personnes vertueuses. » 16,780.
» La confiance naît certainement de l'amitié en tous les
êtres : aussi , l’homme met-il surtout sa confiance dans
les personnes vertueuses. » 16,700.
« Je n'ai jamais entendu prononcer, charmante femme,
par un autre que toi, répondit Yama, des paroles aussi
sages. J'en suis ravi ; choisis donc une quatrième grâce,
qui ne soit pas la vie de ton époux, et va-t-en ! »
« Que cent fils , doués de force et de courage , du
Sâvitri , enfants de moi et de Satyavat et nés de notre
propre sang, nous soient donnés pour continuer la race :
c’est la quatrième grâce, que je choisis ! »
« Cent fils, doués de courage et de force, te seront
donnés, femme, pour ajouter à ta joie, repartit Yama. Ne
te fatigue pas, fille du roi des hommes, retourne, car tu
es allée déjà loin sur la route ! » 16,791-16,702-16,793.
« L’observance du devoir éternel, reprit Sàvitiî, est
toujours la conduite des hommes vertueux. Ils ne suc-
20
LE MAH A-BHARATA.
combent pas à la peur, ils ne sont pas émus par la dou-
leur. L'union des bons avec les bons n’est jamais sans
fruit. Les hommes vertueux ne craignent aucun danger
des hommes vertueux. 16,79A.
» Les gens de bien conduisent le soleil par la vérité ;
les 'gens de bien soutiennent la terre par la pénitence. ; les
gens de bien sont la route du passé et de l’avenir; les
gens de bien ne s’affaissent pas au milieu des gens de
bien. 10,795.
» Une fois compris que cette conduite éternelle est
fréquentée des personnes vénérables, les hommes ver-
tueux, laissant le bien pour les autres, ne se regardent
pas eux-mêmes. 10,796.
» La faveur n'est pas stérile dans les hommes vertueux;
chez eux ne périt, ni la richesse, ni l’honneur, parce que
ces avantages sont liés sans cesse en eux. Les hommes
vertueux sont vmimenl des protecteurs. » 16,797.
« De même que tes paroles sont toutes unies au devoir,
favorables â l’âme , heureuses et pleines de sens , dit
Yama, de même ta piété est la plus haute à mes yeux :
choisis donc, épouse fidèle, une grâce sans égale. »
« Une restriction, lui répondit Sàvitrî, n’a point sé-
paré ta parole du bienfait, comme dans les autres grâces.
Que ce Salyavat soit rendu à la vie : c’est la grâce, que
je choisis, car, sans mon époux, je suis morte, pour ainsi
dire. 10,798 — 16,799.
» Sans mon époux, je ne désire pas le plaisir ; sans
mon époux, je ne veux pas du ciel; sans mon époux, je ne
désire pas la félicité ; sans mon époux, je ne souhaite pas
de vivre. 16,800.
» Ce don de cent fils, que tu m’as accordé, est une
Digitized by Google
VANA-l’ARVA.
21
grâce au-dessus de lacréation, et dont rougiraitmon époux.
Que ce Satyavat soit rendu à la vie ; c’est la grâce, que je
choisis : ainsi ta parole aura sa vérité. » 10,801.
» A ces mots, le fils du soleil et le roi du devoir,
Varna, de relâcher son lasso, et, d’une âmeravie, il adressa
à Sàvitrl ce lang. ge : 10,802.
« Noble dame, voici que j’ai remis ton époux en liberté,
fille d'une illustre famille; tu peux l’emmeuer sain et
saut ; il aura surmonté le destin. 10,803.
» 11 obtiendra avec toi une vie de quatre cents années
et il ira dans le monde à la renommée par sa justice,
après qu'il aura offert de grands sacrifices. 10,80â.
» Satyavat doit engendrer cent fils en ton sein ; ils se-
ront tous des kshatryas et des rois ; ils auront des fils et
des petits-fils. 10,805.
» Leurs noms recevront ici-bas leur immortalité par
toi. On verra ton père engendrer cent fils en ta mère.
n Tes fils et tes petits-fils, nommés les Mâlavas, ne pé-
riront pas dans le royaume de Mâlavl, et les kshatryas,
tes frères, seront les images des Dieux. »
10,806—10,807.
» Lorsqu’il eut accordé cette grâce et qu’il eut fait re-
brousser chemin à Sàvitrl, l'auguste roi du devoir s’en
revint à son palais. 10,808.
» Après le départ d’ Varna, Sàvitrl elle-même, ayant
recouvré son époux, retourna aux lieux, où était le ca-
davre noir de son mari. 16,809.
» Elle vit son époux étendu sur le sol, elle s’approcha,
le prit dans ses bras, lui mit la tète dans son sein et
s'assit sur la terre. 16,810.
» 11 revint à la connaissance , et, regardant Sàvitrl
22
LE MAHA-BHARATA.
mainte et mainte fois avec amour, lui dit comme s'il re-
venait d’un pays étranger : 16,811.
« Hélas, j'ai dormi bien long-temps : pourquoi ne
m’as-tu pas réveillé? Où est cet homme noir, qui m’avait
emmené avec luit 10,812.
o Oui ! lui répondit-elle ; tu as dormi long-temps sur
mon sein, ô le plus éminent des hommes. L’auguste Dieu
Yama, qui lie toutes les créatures, est venu. 16,813.
» Tu es reposé, te voilà réveillé, vertueux fils de roi.
Lève-toi, s’il est possible : voislanuit profonde. » 16,814.
» 11 reprit toute sa connaissance, et, comme s'il était
sorti d'un tranquille sommeil, Satyavat promena ses yeux
sur toutes les plages du ciel et sur toutes les lisières du
bois : » Emportant de la nourriture et des fruits, je suis
sorti avec toi, femme à la jolie taille, dit-il. Je fendis du
bois et je fus saisi par le mal de tête. 10,815 — 16,816.
» Tourmenté par cette vive douleur, je ne pus rester
debout long-temps. Je me suis endormi sur ton sein : je
me souviens de tout cela, charmante femme. 16,817.
» Mon âme fut enlevée par le sommeil, tandis que tu
me tenais dans tes bras : ensuite, je ne vis plus qu’une
obscurité épouvantable et un homme à la grande vigueur.
» Si tu le sais, femme à la jolie taille, dis-moi ce que
c'était : ai-je vu cette chose dansun rêve, ou bien était-ce
la vérité en moi ? » 10,818 — 16,819.
» Sàvitrl lui répondit : o La nuit s’approche ! Demain,
je t’exposerai tout, selon ce qui est arrivé, fils du roi des
hommes. 10,820.
» Lève-toi ! lève-toi ! sur toi descende la félicité ! Viens,
homme aux vœux constants, voir ton père et ta mère. La
nuit est arrivée, et voilà que le soleil a disparu. 16,821.
Digitized by Goo§le
VANA-PARVA.
25
» Les bêtes noctivagues circulent réveillées, poussant
des cris sinistres ; on entend un bruit dans les feuilles :
il dénote le passage des carnivores, qui errent dans la
forêt! 16,822.
» Les chacals jettent ces rauques glapissements ; ils
infestent la plage du sud-ouest, et terribles ils ébranlent
mon âme. » 16,823.
o Ce bois, enveloppé d'une obscurité épouvantable,
imprime la terreur, observa Satyavat ; tu ne reconnaîtras
point la route , et tu n’as pas la force de marcher. »
« Voici l'heure, où l’arbre sec se tient comme un flam-
beau dans cette forêt incendiée, répliqua Sàvitrl ; le feu
se montre ici partout en jouet aux caprices du vent.
16,824—16,825.
» J'apporterai ici le feu, et je répandrai la flamme de
tous les côtés. Tu voit ces arbres, ils sont ici expris.
Bannis donc ce souci de ton âme. 16,826.
» Si tu ne peux marcher (car je te vois avec la fièvre,
et tu ne reconnaîtrais point ta route dans ce bois, que
l’obscurité environne), demain, avec ton assentiment,
nous cheminerons de nouveau dans cette forêt, que te jour
naissant rendra visible à nos yeux. Passons la nuit ici,
mortel sans péché, s'il te plaît. » 16,827 — 16,828.
a Mon mal de tête est fini et je sens mes membres en
bon état, répondit Satyavat; je désire me réuniravecmon
père et ma mère par un effet de ta grâce. 16,829.
» La nuit n’est pas venue encore ; la fatigue, que j'avais
avant, s'en est allée ; le crépuscule n’est point arrivé : ma
mère empêche que je n'accepte ta proposition. 16,830.
» Je suis sorti au point même du jour, et mes deux vé-
nérables parents doivent être agités d'inquiétudes : mon
LE MAHA-BHARATA.
24
père à cette heure même peut-être me cherche avec les
habitants de l’hermitage. 16,831.
» Souvent j’eus à suLir jadis les reproches de mon père
et de ma mère, entièrement consumés de soucis : « Tu
reviens bien tard! » me disaient-ils. 16,832.
» Mais quelle est maintenant, je pense, la condition de
ces deux vieillards. Mon absence doit les affliger d'une
profonde douleur. 16,833.
» Souvent avant ce jour, baignés de larmes, dans la
nuit, oppressés d'un violent chagrin, ces bons vieillards
m’ont dit, pleins de tendresse : 16,834.
n Privés de toi, mon fils, nous ne te survivrions pas un
instant: notre vie est assurée seulement sur la durée de
la tienne. 16,835.
» La race de nous deux, privés des yeux, fatigués par
l’âge, appuie sur toi son ordre successif ; tu es à la fois de
nous deux, et le gâteau funèbre, et lagloire, et la postérité
à venir. » 16,836.
» Mon innocente mère est tombée dans les angoisses de
l’incertitude à cause de moi; et, jeté dans cette pénible
crise, moi-même, je partage les angoisses de cette incer-
titude.
» Je ne peux vivre loin démon père et de manière. Sans
aucun doute, dans le trouble de son esprit, mon père
savant, mais aveugle, interroge en ce moment chaque
habitant de l’hermitage. Je ne me plains pas, femme
charmante, autant que je plains mon père.
16,837—16,838.
» Je gémis sur ma faible mère, qui suit le désespoir de
son époux : ils tombent maintenant à cause de moi au fond
même du chagrin. 16,389.
Digitized by Google
VANA-PARVA.
25
» Ma vie dépend de leur vie ; ils vivent en moi, et je
dois faire ce qui est agréable à ces deux bons vieillards :
voilé ce que je sais. » 16,840.
» Et, ce disant, le vertueux jeune homme, dévoué à ses
parents et qui avait ses parents pour amis, jeta ses bras
en l'air et, déchiré par la douleur, se mit à pleurer avec
des sanglots éclatants. 10,841.
» Quand elle vit son époux en proie au chagrin , la chaste
Sàvitrî lui essuya les larmes des yeux et tint ce langage :
« Si j'ai acquis des mérites par ma pénitence, mes au-
mônes, mes sacrifices, puisse cette nuit être heureuse pour
mon beau-père, ma belle-mère et mon époux !
10,8â2—16,8â3.
» Je ne me souviens pas que j’aie dit jamais une parole
fausse ; puisse cet esprit de vérité assurer maintenant la
vie de mes beaux-parents 1 » 10,844.
« Je désire la vue des auteurs de mes jours, reprit Sa-
tyavat; va, Sàvitrl, sans balancer ! Si d’abord je vois mon
père et ma mère subir une chose désagréable, je ne sup-
porterai pas la vie : en vérité, je me donnerai la mort (1).
Si ton âme suit le devoir, si tu veux que je vive, il faut
exécuter ce que je désire: allons à l’hermitage. j A ces
mots, la noble Sàvitrl se leva; elle rattacha ses cheveux;
10,845—10,840—10,847.
» Elle prit son époux dans ses bras et l'aida à se relever.
Alors Satyavat debout essuya ses yeux avec sa main.
» 11 promena ses regards dans tous les points de l'espace
et fixa sa vue sur le panier. « Demain, lui dit Sàvitrl, tu
emporteras les fruits. 10,848 — 16,849.
(I) Ou : J'en atteste ces membres , que je touche sur ma personne même
LE MAHA-BHARATA.
*
26
» Je vais porter, moi ! ta hache pour assurer la route. »
Ces paroles articulées, elle suspendit le poids du panier à
la branche d'un arbre. 16,850.
» Elle prit la hache de son époux et revint comme elle
avait dit. La femme charmante lit appuyer le bras de son
mari sur son épaule gauche, elle le soutint du bras droit,
et s’avança avec le pas d’un éléphant: « Les routes me
sont connues, timide épouse, par l’habitude, que j'ai de
les parcourir, lui dit Satyavat. 16,851 — 16,852.
» Je vois, grâce à la lune, dont les rayons se glissent au
travers des arbres. Demain, nous reviendrons au beu, où
nous avons récolté des fruits. 16,853.
» Va, femme charmante, sans mettre un doute sur le
chemin, par lequel tu es venu... Dans ce massif de butéas,
la route se partage en deux branches... 16,854.
» Le chemin, que tu dois suivre, est au septentrion de
celui-ci. Va, hàte-toi ! mes membres vont bien; je suis fort
et j'ai le désir de revoir mon père et ma mère. » 16,865.
» Et, tout en parlant, il pressait le pas et s’avançait vers
l'hermitage.
» Dans ce même temps, Dvoumatséna à la grande puis-
sance recouvrait la vue et distinguait tout de ses yeux
redevenus clair-voyants. 16,856.
» Il s’en alla dans tous les hermitnges, accompagné de
Çalvyà, son épouse, et tomba, éminent Bharatide, à cause
de son (ils, dans une amère douleur. 16,857.
«L’épouseetl'épouxs’en allèrent au milieu de cette nuit
fouillant les hermitages, les rivières, les forêts et les lacs.
» Dressant la tête au plus léger bruit entendu : « Voilà,
disaient-ils, croyant que c'était leur fils, Satyavat, qui
arrive, en compagnie de Sâvitrî ! » 16,858—16,859.
Digitized by Google
VANA-PARVA.
27
» Ils couraient, comme deux personnes ivres, les
membres déchirés par les pointes des kouças, les pieds
hideux, rompus, baignés de sang et couverts de bles-
sures. 10,8(50.
» Ensuite, reconduits à leur habitation par tous les
brahmes , habitants des forêts , qui étaient venus prie
deux, les consolaient et les environnaient, Dyoumatséna,
accompagné de son épouse , au milieu de ces vieillards
pleins de riches pénitences , vit relever sa confiance de
diverses manières, qui avaient pour substance les histoires
des précédents rois. 10,861 — 16,862.
» Mais les deux vieillards conservaient encore , au
milieu de ces consolations, le désir de revoir leur fils, et,
vivement aflligés au souvenir des actions de Satyavat dans
son enfance, ils articulaient, sous l’aiguillon de la douleur,
de lamentables paroles : « Hélas 1 mon fils ! Hélas ! ver-
tueuse Sàvitri ! disaient-ils ; où es-tu ? où es-tu ?» Et ils
versaient des pleurs. 16,863 — 16,864.
» Un brahme véridique , Souvartchas, leur adressa ce
langage au milieu de ses collègue, : « Satyavat est vivant;
c’est aussi vrai que Sàvitri, son épouse, est douée de péni-
tence, de répression des sens et d’une conduite éminem-
ment vertueuse. » — «J'ai lu tous les Védas et les Vé-
dàngas, dit Gaâutama; j'ai amassé une grande pénitence.
16,865—16,666.
» J’observe la chasteté depuis mon enfance ; j'ai tou-
jours satisfait mes gourous et le feu ; j’ai accompli tous
mes vœux avec attention. 16,867.
» J’ai vécu de l'air ; j'ai toujours gardé le jeûne, sui-
vant la règle : sache que cette pénitence fait arriver au
but tout ce qu’on a le désir de faire. 16,868.
28
LE MAHA-BHARATA.
» Satyavat est vivant ! sachez-le en vérité !» — « Oui!
Satyavat est vivant, s’écria Çiçya, aussi vrai qu’une
parole vaine n’est jamais sortie de ma bouche magis-
trale !» — n Satyavat vit , dirent les rishis ; c’est aussi
certain que Sâvitri , son épouse, est douée de tous les ca-
ractères heureux , qui ne dénotent pas le veuvage. » —
o Oui, Satyavat est vivant, reprit Bharadwâdja, aussi
vrai que Sâvitri, son épouse, est douée de pénitence, de
répression* des sens et d'une conduite éminemment ver-
tueuse !» — « Satyavat est vivant , reprit Dâlmya. Il
jouit de la nourriture, comme il est vrai que tuas recouvré
la vue et que c’est un vœu de Sâvitri !» — « Aussi vrai
que les oiseaux gazouillent et que les gazelles brament
dans une plage tranquille, dit Apastamba; aussi vrai que
ta vie active est sur la terre , Satyavat est vivant ! » —
« Satyavat est vivant, ajouta Dhaàumya : c’est aussi vrai
que ton fils, l'ami du genre humain, est doué de toutes les
qualités et qu’il porte les caractères d’une longue vie ! »
» Consolé ainsi par ces pénitents aux paroles de vérité,
Dyoumatiêna gardait sa constance , car il les estimait
tous beaucoup et les uns et les autres. Un instant après,
Sâvitri joyeuse arriva avec Satyavat, son époux, et entra
dans l'hermitage au milieu de la nuit. « Maintenant que
nous te voyons rendu à la vue et réuni avec ton ûls,
dirent les brahmes , nous l'interrogeons tous sur ton
bonheur, maître de la terre. Ne crols-tu pas en félicité
dans ces trois choses, à cette heure même acquises, ta
réunion avec ton fils, la vue de Sâvitri et les yeux, qui te
sont rendus ? toutes choses, qui te furent annoncées par
nous tous : il n’y a point de doute ici ! ( De ta stance
16,869 à la stance 16,881.)
Digitized by Google
VANA-P.ARVA.
20
» Ta prospérité augmentera bientôt encore pins. »
Ensuite, ayant allumé le feu, tous les brahmes d'honorer,
fils de Prithà, le monarque Dyoumatséna. Çalvyâ, Satya-
vat et Sâvitrl étaient placés debout d'un seul côté.
16,882—10,888.
» Quand tous leur en eurent donné la permission , ils
s’assirent sans chagrin. Tous les habitants de l'hermitage
étaient assis avec le roi. 10,884.
» Excités par la curiosité , enfant de Prîthà, ils inter-
rogèrent le fils du monarque : « N'es-tu pas sorti,
seigneur, lui dirent les brahmes, au point du jour
même avec ton épouse ? 16,885.
» Pourquoi donc reviens-tu à la nuit fermée ? Quelle
circonstance te fit agir ? Ton père, ta mère et nous, fils du
roi, nous fûmes en proie à l’inquiétude ? 16,886.
» Pourquoi en fut-il ainsi ? Nous n’en savons point la
cause : daigne nous exposer tout !» — « Congédié par
mon père , répondit Satyavat , je suis parti , accompagné
de mon épouse. 16,887.
» Tandis que je fendais mon bois dans la forêt , le mal
de tête me saisit. Je dormis long-temps par l’effet de la
douleur : c’est tout ce que je sais. 16,888.
» Jamais avant, je n’ai dormi aussi long-temps. N’en
concevez, vous tous! aucune inquiétude. 16,880.
» De-là, vient ma rentrée chez nous , à la nuit fermée.
Il n’v a point d'autre cause. » Gaàutama lui dit : « Mais
il y a une cause , qui fit recouvrer la vue à Dyoumatséna,
ton père. 16,800.
» Tu n’en sais pas la cause : que Sâvitrl veuille nous
la dire : je désire l’entendre ; car tu sais, Sâvitrl, ce qui a
précédé et ce qui a suivi ce mal de tfte. 10,891.
30
I.K MAHA-BHARATA.
» Je sais, Sàvitrl, que tu égales eu splendeur la Sâvitrl
même. Tu n’ignores pas cette cause : ain3i, déclare ici la
vérité. 16,892.
» Parle-nous, si toutefois ce n'est pas un mystère, que
tu doives taire. » — « La chose est connue tu l’as dite,
répondit Sàvitrl, et ma pensée n'est pas différente de la
vôtre. 16,893.
» 11 n'y a ici aucun secret, qu’il nie faille garder :
écoutez donc la vérité. Jadis la mort de mon époux me
fut annoncée par le magnanime Nàrada. 16,894.
» Elle devait arriver aujourd'hui même , je ne le
quittai donc pas. Durant qu'il était dans le sommeil,
Yama en personne s'approcha de lui avec ses serviteurs.
» Il garotta mon époux et l'emmena vers la plage ha-
bitée par les Mânes. Je plus au Dieu puissant par mon
langage de vérité. 16,896 — 16,896.
» Cinq grâces me furent accordées par lui : écoute-les
de ma bouche. Les yeux et le trône rendus à mon beau-
père : deux grâces ! 16,897.
» Cent fils donnés à mon père, cent autres fils pour
moi-même, et quatre cents années de vie accordées à Sa-
tyavat, mon époux. 16,898.
u En effet, j'avais accompli ce vœu pour mon époux.
Je vous ai raconté en détail tout ce qui tient à cette cause,
et voilà comme cette grande peine est devenue exacte-
ment pour moi le lever de Castre du plaisir. » 16,899.
« Poursuivie par les infortunes, dirent alors ces
brahmes, la famille du roi des hommes était plongée dans
un lac de ténèbres, et tu l’en as retirée, femme vertueuse,
par ta générosité, par la pureté de tes vœux et par ton
excellent caractère. » 16,900.
VANA-PARVA.
M.
» Après qu'il eurent loué et qu'ils eurent honoré cette
illustre femme, les saints, rassemblés en ce lieu, firent
leurs adieux au monarque et A son fils ; puis, ils revinrent
promptement, heureusement, pleins de joie, à leurs habi-
tations. 16,901.
» Dès que cette nuit se fut écoulée, que le disque du
soleil eut paru sur l’horizon et qu’ils eurent vaqué aux cé-
rémonies du matin, tous les anachorètes, opulents de péni-
tence, se réunirent. 16,902.
» Les maharshis ne pouvaient se rassasier de raconter
mainte et mainte fois à Dyoumatséna cette circonstance,
où avait éclaté entièrement la vertu de Sâvitrl. 16,905.
» Ensuite, tous les sujets, accourus de la contrée des
Çàlvas, sire, racontèrent que l’ennemi du royal anacho-
rète était tombé sous les coups de son ministre. 16,904.
» Quand il eut appris que le vizir avait tué l’usurpa-
teur, ses amis et ses parents, ils exposèrent à Dyoumat-
séna circonstanciellement que son armée était en fuite
et que l'unanimité de tous les citoyens inclinait vers
\ ancien monarque : « Aveugle ou clair-voyant, disait-on,
qu'il soit notre roi 1 » 16,905 — 16,906.
» Nous avons été envoyés, sire, avec cette résolution
bieu arrêtée. Voilà ces chars arrivés : voilà une armée, en
quatre corps, qui t'attend I 16,907.
» Mets-toi en route, sire ! La félicité descende sur toi !
La victoire est. proclamée dans ta ville : assieds-toi, après
un long temps écoulé, sur le trône de ton père et de tes
aveux, u 16,908.
» Voyant le roi jouir de la vue et rayonner de beauté,
ils se prosternaient tous, le visage contre terre, les yeux
tout épanouis d'admiration. 16,909.
82
LE MAHA-BH VU A TA.
» Alors, s’étant incliné devant les vieux brahmes, ha-
bitants des henni tapes, le monarque se mit en chemin
pour sa ville, honoré par eux tous. 16,910.
» Çalvyà, accompagnée de Sàvitrl, environnée d’une
armée, s'avançait sur un char spacieux, tout rayonnant
de splendeur, que traînaient des hommes a1 télés.
» Les archi-braluues de sacrer avec joie le front du roi
Dyoumatsénr et d'inaugurer son magnauime fils dans la
royauté de la jeunesse. 16,911 — 16,912.
» Ensuite, après un long espace de temps écoulé, na-
quirent à Sàvitrl les cent fils, pour augmenter sa gloire,
héros, qui ne savaient pas reculer du ns les combats.
» Elle eut aussi cent frères germains, armée bien nom-
breuse dans Mâlavt et née d'.lç.vapati, le souverain des
Madras. 16,913—16,9:14.
» Son père, sa mère, sa belle-mère et son beau-père,
se ressemblaient par l’àme. Sàvitrl arracha à l’infor-
tune, où elle était plongée, toute la famille de son mari.
» Ainsi l’illustre Draàupadi, estimée pour la beauté du
caractère, vous fera passer tous sur la rive ultérieure de
l’infortune, comme jadis le lit Sàvitrl, cette femme de
noble race. » 16,916 — 16,916.
C’est ainsi que le (ils de Pàndou, sire, calmé par ce
magnanime, habita, vide d’inquiétudes et libre dechagrin,
dans le kâmyaka. 16,917.
L'homme, qui écoutera avec piété cette légende sublime
de Sàvitrl, sera heureux, verra prospérer toutes ses
affaires, et ne connaîtra jamais l’infortune I 16,918.
LES BOUCLES-D’OREILLE ENLEVÉES.
Djanamédjava dit :
« Nulle part, grand brahme, tu n'as répété ce discours,
que Lomaça avait rapporté au nom d’Indra à Youddish-
thira, le fds de Pândou, quand ce Dieu lui fit dire : « Une
fois Dhanandjaya venu ici, je t’enlèverai cette crainte
amère, qui est dans ton cœur. » 16,91» — 16,920.
» Est-ce que Karna, ô le meilleur des hommes, qui
murmurent la prière, lui inspirait beaucoup de crainte ?
Ce mortel vertueux ne l’a dit à personne. » 16,921.
Vatçampâyana lui répondit :
Eh bien ! tigre des rois, je te raconterai cette narration :
écoute donc, Ô le plus vertueux des Bharatides, ma réponse
à ta question. 16,922.
La douzième année était passée, la treizième année était
venue, quand Çakra, sollicité par le bien des Pàndouides,
entreprit d’aller trouver Karna pour lui demander une
aumône. 16,923.
v
>
S A
LE MAHA-BHARATA.
Le Soleil connut ce projet de Mahéndra, et l'astre ra-
dieux, puissant roi, se rendit vers karna au sujet de ses
boucles-d’ oreille. 16,924.
Le héros pieux, véridique, rempli de confiance, était
couché sur un lit très-riche et couvert des tapis les plus
dignes d’envie. 16,925.
Dans sa tendresse pour son fils, l’astre radieux, plein
d’une pitié suprême, lui apparut dans la nuit, Bharatide,
à la fin du sommeil. 16,926.
Quand il eut revêtu les apparences d’un brahme versé
dans les Védas et les formes d'un ascète riche de con-
templations, il adressa à karna ce discours salutaire et
que précédait un mot de flatterie : 16,927.
« karna, écoute, guerrier aux longs bras, le meilleur de
ceux, qui soutiennent la vérité, mon discours éminent,
utile: c’est l’amitié, qui l’inspire, mon fils. 16,926.
» Le désir du bien des Pàndouides, karna, et l’envie
d'enlever tes boucles-d’ oreille, amènera Indra vers toi,
sous le personnage emprunté d'un brahme. 16,929.
» Ton caractère est connu de lui et du monde entier ;
il sait que tu donneras aux sollicitations de gens vertueux,
mais que toi, tu ne demandes rien. 16,930.
» Tu donneras aux bralunes la richesse, qu'ils de-
mandent, et même, dit-on, autre chose encore ; et tu n’as
jamais refusé, mon fils, qui que ce fût. 16,931.
» Pàkaçâsana, sachant que tel est ton caractère, viendra
lui-même solliciter tes boucles-d' oreille et mendier ta
cuirasse. 16,932.
» 11 ne faut pas livrer tes pendeloques à sa demande ;
mais il faut de toutes tes forces te concilier sa faveur :
c’est là de ton salut le point le plus important. 16,933.
Uigitized by Google
VANA-PARVA.
35
» S’il te parle, mon fils, pour tes boucles-d' oreille, lu
dois l'arrêter de mainte et mainte manière par diverses
raisons et par d’autres richesses de différente espèce.
» Trois joyaux, des vaches, une opulence variée, di-
verses manières doivent tromper dans Pourandaraledési
de tes boucles-d'oreille. 16,934 — 16,935.
» Si tu donnais tes pendeloques éblouissantes, nées avec
toi, Karna, tu subirais la perte de la vie et tu tomberais
sous le pouvoir de la mort. 16,936.
a Muni de ta cuirasse et paré de tes pendeloques, tu es
à l'abri de la mort contre les ennends dans le combat :
n’oublie pas ce discours de moi. 16,937.
» Si la vie t’est chère, Karna, il te faut garder ces deux
objets, formés de pierreries et qui t’assurent l’immortalité.»
« Qui est ton excellence, qui me parle ainsi, reprit
Karna, et qui présente à mes yeux la plus grande amitié 1
Dis-moi, s’il te plaît, révérend, quelle personne se dérobe
sous cet habit du brahme? » 16,938 — 16,939.
« Je suis, mon enfant, le Dieu aux mille rayons, à qui
sa tendresse inspira de t’apporter cette leçon, répondit le
brahme. Accomplis cette parole de moi ; ton salut s’v
trouve attaché pour la plus grande partie ! » 16,940.
»L’ auguste Soleil parle maintenant avec moi et recherche
mon bien, repartit Karna, c'est là ce qui est pour moi le
salut infini ! Écoute ce langage de ma bouche. 16,941.
» Je t’en supplie, je te parle avec amour. Si je te suis
cher, tu ne dois pas m’arrêter dans ce vœu. 16,942.
» line chose est tout à fait connue de ce monde, Soleil :
c'est que je donnerais ma vie même assurément aux prin-
cipaux des brahmes. 16,943.
» Si Çakra, caché sous la personne empruntée d’un
Digitized by Google
30
LE M 4HA-BHAK ATA.
brahme, vient, pour le bien des fils de Pàndou, me de-
mander l’aumône, je lui donnerai, ô le plus grand des
êtres aériens et le meilleur des Dieux, mes deux pende-
loques et ma sublime cuirasse. Puisse ne pas s’éteindre
ma gloire, disséminée dans les trois mondes.
16,94/1—16,945.
» Conserver une vie déshonorée ne sied pas à un homme
de ma sorte : ce qui me convient, c'est de mourir avec
honneur dans l’estime du monde. 16,946.
# Je donnerai à Indra mes boucles-d’ oreille et ma cui-
rasse, si l’aumône conduit le meurtrier de Bala et de
Vritra à me demander mes pendeloques dans l’intérêt des
fils de Pàndou. Cette action fera magloire dans le monde:
il y aura de la gloire attachée à ma générosité.
16,947—16,948.
» Je choisis la gloire dans le monde, radieux Soleil, au
prix même de ma vie : la gloire jouit du ciel assurément ;
mais l’homme sans gloire périt ! 16,949.
» C'est la gloire, qui, semblable à une mère, donne la
vie à l’homme dans le monde; la honte détruit l’existence
du mortel même, qui possède la vie. 16,950.
» Voici un antique çloka, Soleil, maître du monde,
qui fut chanté par le Créateur en personne : « La gloire,
dit-il, est la vie de l’homme. 16,051.
» La gloire est dans l'autre monde la principale route
de l’homme, et, dans ce monde, la gloire pure ajoute à la
vie. » 16,952.
» J’acquérerai une gloire immortelle en donnant mes
pendeloques naturelles. Quand j’aurai fait l'aumône aux
brahmes suivant la régis, sacrifié d’une manière analogue
aux rubriques, prodigué mon corps dans le combat, exploit
Digitized by Google
VANA-PARVA.
57
très- difficile à accomplir, et vaincu les ennemis sur le
champ de bataille, j'obtiendrai entièrement la gloire.
16,953—16,054.
» Si je donne dans la mêlée l’assurance aux genscrain-
tifs, à ceux, qui désirent la vie, si j'arrache à de grands
périls les enfants, les vieillards et les brahmes, j’acquérerai
une renommée suprême dans ce monde et le Swarga sans
égal après lui. C'est ma gloire, que je dois sauver aux
risques mêmes de ma vie : sache que c'est là mon vœu !
16,955—10,956.
» Quand j'aurai donné cette aumône nompareille à Ma-
ghavat, caché sous la forme d'un brahme, je suivrai dans
le monde des Dieux la voie suprême. » 16,957.
« Ne fais pas, Rarna, lui répondit le soleil, cette chose
funeste pour tes amis, et tes épouses, et tes fds, et ta
mère, et ton père, et toi-même ! 10,958.
» L’ètre animé, ô le meilleur de ceux qui possèdent la
vie, cherche à obtenir la renommée et une gloire immuable
dans le ciel, Indra, sans que le corps y mette obstacle.
» Mais toi, qui veux obtenir une gloire éternelle au
prix même de ta vie, cette gloire s’en ira, il n’y a pas de
doute, après qu’elle t’aura enlevé la vie ! 10,959 — 16,900.
» Un père, une mère, un fils et les autres parents quel-
conques font dans ce monde, homme éminent, l’affaire
des vivants. 16,961.
» La vigueur dans l'homme, c’est là ce qui fait les rois,
sache-le, tigre des hommes : la gloire est utile au mortel
durant sa vie, prince à la grande splendeur. 16,962.
» Que sert la gloire à un homme mort, qui est devenu
une froide cendre? Un mort n'a point le sentiment de la
gloire : le vivant seul jouit de la gloire. 16,903.
LE MAHA-BHARATA.
58
n La gloire est pour le mortel, qui n’est plus, ce
qu'est un bouquet de fleurs pour l’homme, de qui la vie
est exhalée. L’envie d’obtenir le salut, te dis-je, est le
sentiment, qui t’inspire la dévotion. 18,964.
» Il n’y a pas de doute que je doive, pensé-je, sauver
mes fidèles ! et, par cette raison, le fidèle, que voici en toi,
guerrier aux longs bras, me dis-je, est d’une piété su-
prême à l’égard de moi-même. 18,965.
» Puisque tu as conçu de la piété en moi, accomplis
donc ma parole. 11 y a ici une certaine âme supérieure,
faite par le destin. 16,986.
» Aussi, te dis-je : « Fais cela sans hésiter! » Il est im-
possible à toi, homme éminent, de connaître le secret des
Dieux. 16,967.
» C’est pourquoi je te dis : ta majesté connaîtra le se-
cret des Dieux, quand il en sera temps. Je te répéterai une
chose déjà dite : retiens bien cela, fils adoptif de Ràdhâ.
» Ne donne pas tesboucles-d’oreille au Dieu, qui porte
la foudre, lorsqu’il viendra les mendier. Tu brilles avec
ces radieuses pendeloques, telle que, dans un ciel pur, la
lune placée au milieu de l’astérisme Viçâka. La gloire
peut servir à l’homme, sache-le, durant qu’il vit.
16,968—16,969—16,970.
» Tu dois repousser, mon fils, le maître des Dieux
te sollicitant pour tes boucles d’oreille. Ce désir du souve-
rain des Immortels pour acquérir tes pendeloques, il te
faut, mortel sans péché, l’écarter mainte et mainte fois
par différents discours fondés en raison. Éloigne, Karna,
cette pensée de Pourandara avec des parures, où se trouve
la douceur de C art , avec des choses, appuyées sur la
raison et la convenance. Certes! tigre des hommes,
-- — Digittewl-byLioogle
VANA-PARVA.
3»
l’Ambidextre te dispuste sans cesse la prééminence.
16,971— 16,972— 16,973.
» L’héroïque Savvasàtchl en viendra aux mains avec
toi dans la bataille. Mais, si tu es paré de tes boucles d’o-
reille, Arjouna n’est pas capable de te vaincre dans les
combats, eût-il Indra lui-même pour allié. Il ne faut donc
pas donner à Çakra tes brillantes girandoles, si tu veux,
Karna, triompher d'Arjouna sur le champ de bataille. »
16,974—16,975—16.976.
« Je suis, reprit Kama, soumis à ta divinité. Tu me
connais , Soleil ; tu sait que l’astre aux rayons chauds
est pour moi le plus grand des Dieux ; mais je ne possède
rien d'aucune manière, qui ne soit pas à donner.
» Ni mes amis, ni mes épouses, ni mes fils, ni ma
personne elle-même ne sont jamais aussi chères à mes
yeux, divin Soleil, que tu l’es toi-même. 16,977-16,978.
» Les magnanimes, tu ne l’ignores pas, auteur de la
lumière, font ce que désirent et ce qu’aiment, il n’y a là
aucun doute, ceux qu'ils aiment et qui leur sont chers.
« Karna m’aime, il est pieux envers moi, il ne connaît
pas dans le ciel un autre Dieu ! » Après qu’elle eut agité
ces réflexions, ta Divinité m'a dit ce qui était mon intérêt.
16,979—16,980.
» Mais , je t’en supplie de nouveau en fléchissant ma
tête, et t'ayant, mainte et «sainte fois, rendu favorable :
« Astre aux rayons chauds, te dis-je, veuille me par-
donner. 16,981.
» Je ne crains pas la mort autant que je redoute un
mensonge, surtout à l’égard de ces brahmes, dont la vie
est sans cesse accompagnée de la vertu. » 16,982.
■> 11 n’y a point à balancer ici sur l'abandon de ma vie
40
LE MAHA-BHARATA.
même. Quant à ce que tu m'as dit relativement à Phâl-
gouna, le fils de Pândou, mets de côté, Dieu, auteur de
la lumière, ce pénible souci, que le chagrin a fait naître
dans tou cœur sur Arjouna et sur moi ; je vaincrai Ar-
jouna en bataille. 16,983 — 16,984.
» Que cela soit connu de toi, Dieu : j'ai une grande
puissance d'astra, qui m’a été donnée par le Djamada-
gnide et par le magnanime Drona. 16,985.
» Permets que j’observe ce mien vœu, ô le plus grand
des Dieux, que je donne ma vie même au Dieu maître de
la foudre, s’il me la demande. » 16,986.
« Si tu donnes, mon fils, répondit le soleil, ces radieuses
pendeloques au maître du tonnerre, commence par lui
dire, héros à la grande force, en garantie de la victoire :
« Je te donnerai mes boucles-d’oreille à une condition,
Çatakratou. » En effet, si tu es paré de ces pendeloques,
nul parmi les êtres ne peut te causer la mort.
16,987—16,988.
» Le meurtrier des Dànavas, mon fils, désire te voir
anéanti par Arjouna dans un combat; c'est pour cela qu’il
veut te dépouiller de tes girandoles. 16,989.
» Quand tu te seras concilié mainte et mainte fois Pou-
randara avec d'aimables présents, demande à ce maître
des Dieux une faveur, qui ne soit pas stérile. 16,990.
a Donne-moi, lui diras-tu, une lance certaine, destruc-
tive des ennemis, et je te donnerai, Dieu aux mille yeux,
mes boucles-d'oreille et ma sublime cuirasse. » Sous cette
réserve seulement, Karna, tu abandonneras tes pende-
loques 5 r.akra, et par-là tu vaincras les ennemis en combat
sur le champ de bataille. 16,991 — 16,992.
» Quand on a tué les ennemis par centaines et par
Digïfîzêtfft/ Google
VANA PARVA.
41
milliers, cette lance du roi des Dieux, héros aux longs
bras, fait son retour à la main. » 16,903.
Après que l’astre aux mille rayons eut parlé de cette
manière, il disparut aussitôt. Ensuite Rarna de raconter
sou rêve au soleil, A la suite des prières, qu’on récite A voix
basse. 1(5,904.
Vrisha de lui exposer alors successivement tout ce qui
lui était arrivé dans cette nuit, ce qui s’était vu, ce qui
s’était entendu entre eux deux. 10,905.
A ces mots, l’adorable Dieu, le destructeur de Raghou,
le radieux soleil répondit en souriant à Karna : « C.’est
vrai ! » 16,096.
Lorsqu’il eut ainsi connu la vraie nature de son rêve , le
meurtrier des héros ennemis, le fils adoptif de Râdhà. dé-
sirant la pique de fer, attendit l'arrivée de Çakra. 16,997.
Djanatnédjaya interrompit :
o Quel était ce secret, qui n’a point encore été raconté
ici A Karna par le Dieu aux rayons chauds ? Quelles étaient
ces pendeloques ? Et quelle était cette cuirasse ? 16,998.
» D’où lui étaient venus cette cuirasse et ces bouclcs-
d’oreille, ô le plus vertueux des brahmes? C’est ce que je
désire entendre : raconte-moi cela, homme riche eu pé-
nitence ! » 16,900.
Valçampâyana lui répondit:
Eh bien ! sire, je vais te raconter ce secret du soleil :
je te dirai quelles étaient ces boucles-d’ oreille et quelle
était cette cuirasse. 17,000.
Jadis un brahme, A la splendeur enflammée, A la haute
taille, portant le triple bâton, la chevelure en gerbe et la
barbe, s'approcha du roi kountibhodja. 17,001.
Admirable, ses membres étaient beaux ;il flamboyait de
42
LE MAHA-BHARATA.
lumière en quelque 90rte ; il était jaune comme le miel,
ses paroles étaient l’expression de la vérité ; la lecture des
Védas et la pénitence formaient ses parures. 17,002.
Cet anachorète aux macérations infinies dit au roi
Kountibhodja : « Je désire, homme sans envie, manger
une aumône dans ton palais. 17,003.
» Aucune peine ne doit m’être faite, ni par loi, ni par
tes suivants : j’habiterai dans ton palais à cette condition,
s’il te plaît, mortel sans péché. 17,004.
» Que j’aille et que je vienne, à ma volonté, que je reste
assis ou couché, personne, sire, ne commettra d’offense
contre moi. » 17,005.
Kountibhodja répondit à ces paroles sur le ton de
l’amitié, et, de plus, il ajouta ces mots à l’anachorète :
« J'ai une jeune fille, solitaire à la grande science ; elle
est nommée Prithâ : c’est une illustre dame, aux organes
domptés, vertueuse, douée de la conduite et du caractère.
17,000—17,007.
» Après qu’elle t’aura offert ses hommages, elle te
rendra ses services : son caractère et sa conduite feront
naître ta satisfaction. » 17,008.
A ces mots, quand il eut honoré le brahme suivant
l’étiquette, il s’approcha de sa jeune fille et tint ce langage
à Prithâ aux grands yeux : 17,009,
« Ce vertueux brahme désire, ma fille, habiter dans mon
palais, et je lui ai promis : « Oui ! il en sera ainsi. »
» Je t’ai confié le soin de me rendre ce brahme favo-
rable : veuille bien, ma fille, ne jamais faire ma parole
vaine. 17,010 — 17,011.
» Ce brahme est un vénérable pénitent, attaché à la
lecture des Védas : il faut donner à cet homme d’une
VANA-PARVA.
â3
grande splendeur, sans lui rien envier, chaque chose,
qu’il demandera. 17,012.
» Le brahme est une lumière éminente, le brahme in-
cendie ses ennemis : si le soleil brille dans le ciel, c’est
grâce aux prières des brahmes. 17,013.
o Tàladjangha et le grand Asoura Vàtâpi ont péri sous
la malédiction des brahmes, parce qu’ils avaient méprisé
ces hommes dignes de tons les respects. 17,01â.
» Ce brahme sera maintenant servi par toi, ma fdle:
toujours soumise, attache-toi à nous gagner la faveur de ce
brahme. 17,015.
» Je sais que, depuis l’enfance, ton attention est ici
placée, ma fdle, dans tous les brahmes, dans les gou-
rous, eu tes parents, en tes mères, dans noscognats, dans
nos amis, dans tous les serviteurs et en moi-même : je sais
que tu fais tout exactement, donnant à toute chose un
regard vigilant. 17,016 — 17,017.
» 11 n’est personne ici, entre le peuple ou les serviteurs,
soit dans la ville, soit dans le gynœcée, qui ne soit en-
chanté de ta manière d’agir convenable envers tons.
■> Mais, comme tu es un enfant, me dis-je, et comme
tu es ma fille, je pense qu’il faut te prémunir contre l’iras-
cibilité de ce brahme. 17,018 —17,019.
n Tu es née dans la famille des Vrishnides, et tu es la
fille de Çoûra : tu étais encore un enfant, quand jadis ton
père lui-même te donna à moi par amitié. 17,020.
» Tu es la sœur de Vasoudéva et l’ainée de mes filles :
tu es devenue ma fdle par ce don, quand il m’eut promis
devant tous de me céder les droits attachés à la qualité de
père. 17,021.
» Née dans une telle famille, élevée dans la mienne, tu
AA
LE MAHA-BHARATA.
es passée d'une situation heureuse dans une autre con-
dition de bonheur, comme un lotui, qui d’un lac est trans-
planté dans un autre lac. 17,022.
» On n'arrive jamais à prendre des femmes, qui surtout
sont de mauvaise race : souvent les femmes, fille char-
mante, changent depuis leur enfance. 17,023.
» Tu es née dans une race de rois et ta beauté, Prithâ,
est merveilleuse ; tu fus, noble dame, favorisée et douée
de l'une et de l'autre qualité. 17,02A.
» Mettant de côté l'arrogance, l'orgueil et la fierté, con-
cilie-toi, Prithâ, ce brahme, qui donne les grâces, et
assure-toi du bonheur. 17,025.
» Tu obtiendras ainsi, illustre et pieuse dame, la féli-
cité : autrement, le plus vertueux des brabmes consu-
merait ma famille dans le feu de sa colère. » 17,020.
« Enchaînée par le respect, sire, lui répondit Kountl,
je servirai le brahme comme tu l'as promis : cette parole,
je ne la dis pas en vain. 17,027.
» Le respect des brabmes : voilà quel est mon caractère.
Ainsi, je ferai une chose, qui t’est agréable, et j'obtiendrai
une félicité parfaite. 17,028.
» S’il vient le soir ou le matin, s’il vient, soit dans la
nuit, soit au milieu du jour, le révérend neconcevra point
de colère contre moi. 17,029.
» J’aurai pour mon bénéfice dans cette affaire , Indra
des rois, de faire le bien, en honorant lesbrahmes et res-
tant soumise à tes ordres, 6 le plus grand des hommes.
» Aie confiance, roi des rois; le plus grand desbrahmes
n'ira point à la douleur pour habiter en ton palais ; je te
dis cette parole, qui est une vérité. 17,030—17,081.
» Je m’étudierai à faire que l'agréable soit pour ce
4
VANA-PARVA.
45
brahme et le bien pour toi, monarque sans reproche :
bannis donc le soucis de ton cœur ! 17,082.
» En effet, les brahmes vertueux, si on les honore, seront
capables de sauver, et, dans le cas contraire, de vous
donner la mort. 17,033.
>i Sachant cela, je réjouirai ce grand brahme, et le plus
sage des régénérés ne te jetera pas dans la peine à cause
de moi. 17,034.
» Car l’offense, Indra des rois, dispose les brahmes à la
mort des rois, comme jadis Tchyavana à l’occasion de la
jeune Soukanyâ. 17,035.
» Je servirai le plus grand des brahmes avec un vœu
suprême, ainsi que tu l’as dit toi-même sur ce brahme,
Indra des rois. » 17,036.
Quand il eut embrassé mainte et mainte fois sa fille, qui
parlait de cette manière, et roulé en lui-même telle ou
telle pensée, le roi de lui enseigner tout ce qu’elle avait 5
faire. 17,037.
« C’est ainsi que cela doit être fait, dit-il, éminente et
pieuse fille, pour mon bien propre, dans ton intérêt et
dans celui de notre famille. » 17,038.
Dès qu’il eut parlé de cette façon à la jeune vierge,
Kountibhodja à la vaste renommée, l’ami des brahmes,
donna Prithà à celui-ci. 17,039.
n Voici ma fille, brahme ; enfant, elle fut élevée dans
les plaisirs. Puisse-t-elle ne manquer en son cœur, digne
anachorète, qu’à la chose, quelqu’en soit la nature, qui
ne doit pas être faite par toi. 17,040.
» Les brahmes, éminemment pieux, n’ont aucun sen-
timent de colère à l’égard des pénitents, des vieillards e!
46
LE MAHA-BHARATA.
des enfants: c’est dans les offenses ordinairement qu'ils
ne désarment jamais leur courroux. 17,041.
» 11 faut que les bralimes usent, autant qu’il est pos-
sible, de la plus grande patience, et qu’ils reçoivent les
respects avec toute la force, dont ils sont doués. » 17,042.
« Oui ! » répondit le brahme ; et le roi, l'âme joyeuse,
lui donna son palais, semblable aux rayons de la lune ou à
l'aile blanche du cygne. 17,043.
Là, on lui fit un siège resplendissant dans la chapelle
du feu, où on lui prodigua les vivres et toutes les choses,
dont il avait besoin. 17,044.
La jeune princesse, mettant bas l’orgueil et la paresse,
déploya ses plus grands efforts pour gagner la faveur du
brahme. 17,045.
Prithâ, vertueuse et vouée à la pureté, s'étant rendue
auprès du bralune, satisfit comme un Dieu, suivant l’éti-
quette, cet homme digne de tous les soins. 17,040.
La jeune vierge aux vœux parfaits, grand roi, contenta
donc avec une âme pure le brahme aux vœux parfaits.
u Je reviendrai ce matin ! » disait un jour le brahme.
11 partait et ne rentrait que le soir ou dans la nuit.
17,047—17,048.
La vierge de l’honorer dans tous les temps avec des
offices, remplis de vivres et de mets, continuellement
augmentés. 17,049.
On prépare avec attention ses aliments et ce qui lui est
nécessaire, on fait son siège, on dresse sa couche, on
augmente de soins tous les jours et jamais il n’est aban-
donné. 17,050.
Prithâ ne commit rien alors, qui fut désagréable au
VÀNÀ-PAKVA.
â7
brabme, soit par le ton blessant de sa voix, soit par ses
reproches, soit par ses menaces. 17,051.
Le3 temps étaient bouleversés, et le brabme souvent
parlait d'une manière non appropriée aux temps (1) :
« Qu'on me serve, disait-il, des mets, quelque rares à
trouver qu’ils soient. » 17,052.
Et, parfaitement soumise, comme un disciple, comme
un lils, comme une sœur, Prithâ de lui donner toute chose.
L’irréprochable vierge, Indra des rois, faisait naître à
plaisir, telle qu’une perle, la joie de cet excellent brahme.
17,053—17,054.
Le plus sage des régénérés fut enchanté de sa conduite
et de son caractère. Grâce à son attention, il fit encore
de plus grands progrès. 1 7,055.
Au lever et au coucher du jour, Bharatide, son père
d’interroger la vierge : « Le brahme est-il content de ton
service, ma lille? » 17,056.
« Parfaitement! » répondait la lille à la vaste renommée;
et le magnanime Kountibhodja en éprouvait une joie su-
prême. 17,057.
Ensuite, .une année se trouvant accomplie, quand le
meilleur des êtres à la voix articulée n'eut pas aperçu
dans Prithâ la moindre faute, il se réjouit de son amitié.
Le brahme, ayant pris une âme charmée, lui dit alors :
<■ Je suis extrêmement satisfait de ton service, noble et
charmante fille. 17,058 — 17,059.
» Choisis des grâces d’une acquisition difficile aux
hommes de ce monde, illustre vierge, et par la faveur
(1) Littéralement : Souoent , *7 disait ceci et non cela, le temps étant
confondu ou troublé.
48
LE MAHA-BHARATA.
desquelles tu surpasses en renommée toutes les femmes.»
Kountl lui répondit:
u Tout ce que j'ai fait, ce qui attira sur moi ta satis-
faction et celle de mon père lui-même, n’a pas eu pour son
objet les grâces d’un brahme. » 17,060 — 17,061.
« Si tu ne désires pas une grâce de moi, lui dit le
brahme, noble vierge au candide sourire, accepte du
moins cette formule pour faire descendre, sur la terre, les
habitants du ciel. 17,062.
» Quelque soit le Dieu, que tu évoques avec elle, prin-
cesse, cette formule doit le soumettre à ton pouvoir.
» Qu’il veuille ou ne veuille pas, soumis par ce mantra,
le Dieu, courbé comme un serviteur, passera sous ta puis-
sance. » 17,063 — 17,064.
La crainte d’une malédiction empêcha l'irréprochable
vierge de refuser alors une seconde fois le plus vertueux
des brahmes. 17,065.
Celui-ci fit donc recevoir à la jeune fille aux membres
séduisants une multitude de mantras, qui sont lus, sire,
au commencement de l’Atharva. 17,066.
Ces formules données, il dit, Indra des rois, ces mots â
Kountibhodja : « J’ai demeuré, sire, dans tes palais, au
milieu d’un plaisir, qui y fut disposé, toujours bien res-
pecté fet ma faveur conquise par ta fille. Nous partons
maintenant. » A ces paroles, il s’évanouit aux yeux.
17,067—17,068.
Quand il vit le brahme disparaître en ce moment, le roi
fut saisi d'étonnement, et il honora Prithâ. 17,060.
Ce vertueux brahme étant parti, la jeune vierge, dans
une certaine conjoncture d’affaires, se mit à penser au fort
et au faible de son faisceau de mantras: 17,070.
Bftjitizett-by Google
VANA-PARVA.
âtt
« Quel est cet assemblage de formules, que m'a donné
ce magnanime? pensa-t-elle. » Je saurai ce qu'il est avant
qu’il ne s’écoule un bien long temps ! » 17,071.
Occupée de ces réflexions, elle arriva d’ elle-même aux
jours de son mois, et, couverte de sang par l’effet de la
jeunesse, elle fut remplie de confusion. 17,072.
Placée sur la terrasse de son palais, elle, accoutumée
aux couches du plus haut prix, elle vit le disque du soleil,
qui se levait dans la plage orientale. 17,073.
Ce spectacle enchaîna son âme et scs regards, mais la
vierge â la jolie taille ne fut pas brûlée par la forme du
soleil, parvenu au moment qu’on lui adresse les prières.
Ses yeux étaient doués d'une vision divine : aussi dis-
cernait-elle le Dieu paré de boucles-d’ oreille, revêtu d’une
cuirasse, offrant un aspect divin. 17,07A — 17,075.
Mais sa curiosité était dirigée sur les mantras, monarque
des hommes, et la noble vierge fit l’évocation du Dieu.
Elle touche, avec l’eau, ses organes de la respiration,
elle sacrifie au père de la lumière, et celui-ci arrive, sire,
en se bâtant. 17,070 — 17,077.
11 était jaune comme le miel, il avait de grands bras,
un cou rond comme la conque, il portait des bracelets, il
était coiffé d’une tiare, il souriait, et tous les points de
l'espace étaient illuminés de sa présence. 17,078.
11 vint, ayant partagé en deux son individualité ; il ré-
pandait la chaleur ; il dit à Kountl d'une voix tendre et
d’une beauté suprême : 17,070.
« Me voici venu sous ta puissance, noble vierge, cédant
à la force du mantra. Que ferai-je, contraint par lui ? dis-
le-moi, princesse ; je suis prêt à le faire pour toi ! »
« Bienheureux, lui répondit Kountl, que ton adorabilité
50
LE MAH 4-BHARATA.
s'en aille, comme tu es venu ici. Cest par curiosité seu-
lement que je t’ai évoqué. Veuille ta Divinité m’être favo-
rable. » 17,080—17,081.
« Je m'en irai, comme tu me dis, vierge à la taille
svelte, repartit le soleil ; mais il ne sied pas que tu renvoies
stérilement un Dieu, après que tu l'as fait venir. 17,082.
» Consens, fille gracieuse, à ce qu'il te naisse un enfant
du soleil, incomparable dans le monde en vigueur, orné
de pendeloques et revêtu d'une cuirasse. 17,083.
» Fais-moi le don de ta personne, 6 toi, qui as la dé-
marche d’un éléphant ! Il te naîtra un fils, ma dame, par
l’opération de l’esprit. 17,084.
» Je m’en irai, après m’être uni avec toi, noble vierge
au doux sourire. Mais, si tu n’obéis point à ma parole
amie, je te maudirai dans ma colère, toi, le brahme et ton
père ; je les consumerai tous & cause de toi : n'en dou e
pas. 17,085—17,086.
» Ton père, l'insensé, qui ne sait pas ta folie ! Ce
brahme, qui t’a donné les montras, sans connaître main-
tenant ta conduite imprudente, et à qui j'inspirerai plus
de modestie! Voici tous les Dieux, qui, Pourandaraàleur
tête, contemplent dans le ciel, en souriant, comme tu m’as
trompé. Vois ces chœurs d’immortels ! Jadis te fut donné
ce regard céleste, grâce auquel tu m’as vu. »
17,087—17,088—17,080.
A ces mots, la princesse vit tous les Tridaças, qui occu-
paient leurs régions dans le ciel, et le grand, le radieux
soleil, qui resplendissaitlui-même ou milieu d’eux comme
Aditya. 17,000.
A cette vue, la royale enfant craintive dit, pleine de
confusion, cette parole au Dieu, qui fait le jour : « Va,
DTgitizsttby Google
. VANA-PARVA. 5*
Soleil, dans ton cbarl Cette légèreté de conduite est
une affliction, qui tient à la nature d’une jeune fille.
» Mon père, ma mère et les autres, qui sont mes ayeux,
ont toute puissance sur le don de mon corps : je ne
violerai pas le devoir. La conservation de leur personne
honore, dans ce monde, la conduite des femmes.
17,091—17,002.
» Si je t’ai évoqué. Soleil, c'est par enfantillage, afin de
connaître la force du mantra. Pense : « C’est un enfant ! »
et veuille me pardonner, astre radieux 1 » 17,093.
Le soleil répondit :
«Tu veux que je pense: « C'est un enfant 1 » et que
j’aie pour toi du respect. A une autre soit donné mon
respect ! Fais-moi le don de ta personne, jeune Kountl ;
à ce prix, tu obtiendras la paix, vierge craintive. 17,094.
» Après que tu m’as appelé ici, timide demoiselle, il ne
convient pas que je m’en aille, frustré dans mes désirs,
sans m’être uni avec toi. 17,095.
» Autrement, je m'en irais, vierge aux membres sédui-
sants, objet de censure pour tous les Dieux, qui m'abandon-
neraient, fille charmante, au milieu du monde. 17,096.
» Unis-toi avec moi ; tu obtiendras un fils, semblable à
moi, et tu seras, n’en doute point, illustre dans tous les
mondes. » 17,097.
En vain elle objecta des paroles douces de mainte es-
pèce, la spirituelle fille ne réussit point à persuader
l’astre aux mille rayons. 17,098.
Quand la jeune enfant vit qu'elle ne pouvait repousser
le dissipateur de l’obscurité, la crainte d’une malédiction
la fit songer un long espace de temps : 17,099.
« Comment empêcherais-je la malédiction du soleil ir-
62
LE MAHA-BHARATA.
rité de tomber à cause de moi sur ce brahme et sur mon
père innocent? 17,100.
» Lorsqu'on est un enfant, on fait par inattention
beaucoup d'actions coupables. On ne doit pas trop s'ap-
procher de la lumière et de la chaleur. 17,101.
» .Moi, qui, maintenant suis très -e (Travée et fatalement
liée dans ses rayons, comment ferai-je moi-même ce don
de ma personne, qui ne doit pas être fait? » 17,102.
Tremblante devant la malédiction, le cmur plein de
pensées, les membres enveloppés d'égarement, jetant
maint et maint sourire , elle tint ce langage au Dieu ,
monarque des hommes, ô le plus vertueux des rois, sous
la crainte de l’imprécation et devant l’appréhension de
ses parents, avec une voix émue par la pudeur :
17,103—17,104.
« Mon père vit, brillant Dieu, et ma mère, et mes
autres parents : qu’il n’y ait pas de leur vivant une telle
infraction de moi au devoir. 17,106.
n Si je m’unissais avec toi, Déité radieuse , au mé-
pris des règles, la gloire de cette famille tomberait dans
le monde à cause de moi. 17,106.
» Penses-tu néanmoins que le devoir puisse être ici
sans que mes parents te donnent ma personne , ô le plus
grand des foyers de chaleur, je t’abandonnerai mon corps
et je conserverai ma vertu, irrésistible Dieu, car tu es la
vie, la renommée, la gloire et le devoir des mortels, u
17,107—17,108.
« Ni ton père, ni ta mère, ni tes ayeux, répondit le so-
leil, n’ont ici aucune puissance, fille au candide sourire :
la félicité descende sur toi ! écoute mes paroles, vierge à
la taille charmante. 17,109.
— lïigifaetJ by Google
VANA-PAllVA.
53
» Une jeune fille aime tout le monde, ravissante et noble
vierge, sous la puissance des organes et de la volupté :
aussi ne dépend-elle que de soi-même ici. 17, HO.
•> Tu ne commets pas en cette action, illustre demoi-
selle, la plus minime faute : combien moins en commet-
trais-je une moi-même par amour du monde! 17,111.
n Aucun des hommes , noble vierge , aucune des
femmes n'est dérobée à ma vue : c’est la nature des
mondes ; autrement, il serait arrivé un changement dans
la nature des corps. 17,112.
» Après ton union avec moi, tu seras encore vierge ;
le fils, dont tu seras mère, aura des bras puissants et une
vaste renommée. » 17,113.
« Si je dois mettre au jour un fils, ô toi, qui dissipes
toutes les ténèbres, lui répondit Kounti, puisse-il avoir
une cuirasse et des pendeloques, être un héros, avoir une
grande vigueur et de longs bras. » 17,114.
« Ton fils aura de longs bras, dit le soleil ; il por-
tera des boucles-d’ oreille et une céleste cuirasse : elle
sera iinbrisable, noble vierge , et composée d’immorta-
lité. » 17,115.
a Puisque ces girandoles et cette cuirasse sublime du
fils, que tu feras naître de mon sein, reprit Kounti, sont
d’un Immortel, que cette union se fasse entre nous de la
manière, que tu as dite, adorable, et que cet enfant associe
au devoir cette beauté, cette vigueur ce courage et
cette perfection de caractère ! » 17,116—17,117.
u Aditi, répliqua le soleil, m’a donné des pendeloques,
excellente princesse; je les donnerai à ton fils, vierge
craintive, et même cette cuirasse nompareille. » 17,118.
a Soit! lui répondit Kounti. Je m'unirai de cette ma-
LE MAHA-BHARATA.
64
nière avec toi, si mon fils doit être, bienheureux soleil,
tel que tu as dit. » 17,119.
« Oui ! » reprit l'hôte des airs, qui entra dans Kountt
et l'ennemi de Râhou, qui a pour sa nature la pénétration,
toucha la vierge à l’ombilic. 17,120.
La jeune princesse fut troublée par la splendeur du
soleil, et tomba, l'âme égarée, sur sa couche. 17,121.
« Adieu ! fit l'astre éclatant ; tu mettras au monde un
fils, le plus vaillant de tous ceux, qui portent les armes,
fille séduisante, et tu resteras vierge ! » 17,122.
Alors, pleine de pudeur, la jeune enfant dit au soleil,
qui s’en allait, Indra des rois, avec sa splendeur immense:
« Qu’il en soit ainsi 1 » 17,123.
Et, adressant avec ces mots une chaste prière à l’astre
du jour, la fille de roi, Kountl, se laissa tomber, le jouet
du délire, sur sa couche pure, comme une liane tranchée
au pied. 17,124.
Elle fut hallucinée un instant par la splendeur de l'astre
aux mordants rayons, qui, s’unissant à sa virginale sub-
stance, entra dans elle par sa puissance de pénétration ;
mais il ne la souilla point, et la jeune fille revint bientôt
à la connaissance. 17,125.
Ensuite, Prithà conçut un germe, souverain de la terre :
tel, en sa quinzaine lumineuse, le dixième jour passé,
l'astre des nuits au sein du ciel. 17,126,
La jeune enfant porta son fruit bien caché dans la crainte
de ses parents, et personne ne soupçonna la grossesse de
la ravissante vierge. 17,127.
Non ! personne, autre que sa nourrice, ne connut ce
mystère, quand, habile à garder son secret, elle fut des-
cendue dans l'appartement des femmes. 17,128.
VANA-PARVA.
55
Au temps révolu, la noble vierge mit au monde un fils,
que la faveur de ce Dieu avait enveloppé d’une lumière
immortelle. 17,129.
Il était revêtu d’une cuirasse, il portait des pendeloques
flamboyantes d’or, il avait des épaules de taureau et les
yeux d’un lion, comme son père. 17,130.
A peine né, la noble vierge en délibéra avec sa nourrice
etdéposa l'enfant dans unecorbeille soigneusement tapissée
de tous les côtés. 17,131.
Elle était douce, tendre, bien couverte, faite de cire ;
et la nymphe éplorée la confia au courant du ruisseau Açva.
Elle savait qu’un enfant ne doit pas être porté dans le
sein d'une jeune fille, et sa tendresse pour son fils, Indra
des rois, lui arrachait des plaintes d’une manière lamen-
table. 17,132—17,133.
Écoute ces paroles, que prononça Kountl en pleurs,
quand elle abandonna sa corbeille sur les eaux du ruis-
seau Açva : 17,134.
« Que le bonheur te suive, mon fils, au milieu des êtres,
qui habitent l’atmosphère, la terre, le ciel, ou qui circulent
dans les eaux ! 17,135.
» Que les routes soient heureuses pour toi I Que tes
ennemis ne les infestent pas, et qu’ils prennent, mon fils,
des âmes sans malice ? 17,130.
» Que le souverain des ondes, le roi Varouna te protège
sur les eaux ! Que le vent, hôte des airs et qui pénètre
dans tous les corps, te protège dans les airs 1 17,137.
# Que le plus grand des êtres, qui répandent la chaleur,
que le soleil, ton père, lui, par qui tu me fus donné pour
fils d’une manière divine, t’environne partout de sa pro-
tection! 17,138.
56
LE MaHA-BHAHATA.
» Que les Adityas, lesVasous, lesRoudras, les Sâdhyas
et les Viçvadévas, que les Maroutes et Mahéndra, que les
plages du ciel et ceux, qui président aux plages, que tous
les Souras te défendent aux lieux inégaux et planes! Tune
uie seras point inconnu, quoique dans les contrées loin-
taines, où ta cuirasse te révélera. 17,139 — 17,140.
n Le soleil, le Dieu Vibhâvasou, est ton fortuné père,
qui te verra de son œil céleste marcher au milieu des
armées. 17,141.
» Heureuse la femme, qui t'adoptera pour son fils, et
de qui ta lèvre altérée sucera la mamelle, enfant d’un
Dieu, mon fils! 17,142.
» Quel songe a donc rêvé celle, qui doit t’adopter pour
son fils, enfant au beau front, aux beaux cheveux, enve-
loppé de la splendeur du soleil, revêtu d’une cuirasse cé-
leste, orné de célestes pendeloques, avec tes grands yeux
de lotus bien fendus, flamboyants comme les pétales dorés
du lotus? 17,143—17,144.
» Heureuses les femmes, qui verront tes premiers pas
ramper sur la terre, auxquelles tu adresseras, couvert de
poussière, mon fils, des paroles douces, indistinctes.
» Heureuses encore celles, qui te verront, mon fils,
entrer dans la jeunesse, comme un lion à l'épaisse cri-
nière, né dans les forêts de l' Himalaya ! » 17,145-17,146.
Quand Prithà eut soupiré de telles plaintes, sire, et de
diverse manière, elle abandonna la corbeille sur les eaux
du ruisseau Açva. 17,147.
En proie au regret de son fils, désirant la vue de son
enfant, Prithà aux yeux de lotus pleurait avec sa nour-
rice au milieu de la nuit. 17,148.
Une fois quelle eut abandonné la corbeille, craignant
VAN.4-PAHYA.
à"
que son père ne l’appelât, elle rentra dans le palais du
roi, avec la fièvre du chagrin. 17,149.
Le fragile berceau s’en alla du ruisseau Açva dans la
rivière Tchariuanvatl, et de la Tcharman vatl dans l’ Yamou-
nâ, qui le porta au fleuve Gangà. 17,150.
Baloté sur les flots du Gange, l’enfant arriva, porté
dans sa corbeille, le long de la ville de Tchampâ, pays de
cochers. 16,151.
Le frêle esquif renfermait, avec le Destin, ouvrage de
Brahma, ce divin enfant, né d’un Immortel, revêtu de sa
cuirasse et de ses pendeloques naturelles. 17,152.
Dans ce temps même, le cocher Adhirata, ami du roi
Dhritarâshtra, allait avec son épouse, aux rives de la
Djàhnavt ou de la Gangâ. 17,158.
Sa femme était incomparable en beauté sur la terre ;
elle se nommait Râdhâ ; elle était d’une éminente vertu,
mais elle n'avait pas obtenu de fils. 17,154.
Elle avait tenté de ses plus grands efforts pour avoir
des enfants. Elle vit la corbeille, qui allait d'elle-même
au gré des flots. 17,155.
La curiosité poussa la noble dame à commander qu’une
servante, donnée pour sa garde, prit la corbeille, ornée
d'anses (1), et que les flots du cours de la Gangâ avaient
conduite près d’elle. Ensuite, elle lit part de sa trouvaille
au cocher Adhiratha. 17,156 — 17,157.
11 fit retirer le coffre des eaux, ordonna de l’apporter
sur la rive, le fit ouvrir à l’aide des instruments, et vit là
couchi un jeune enfant. 17,158.
11 ressemblait au soleil adolescent, il portait une cui-
(I) Anvùlabhana , mot iucounu à tou» les Diction uairt 5.
58
LE MAHA-BHARATA.
rasse d’or, et son visage resplendissait, orné de boucles-
d’oreille étincelantes. 17,159.
L’étonnement fit s’épanouir les yeux du cocher et de sa
femme : il éleva l'enfant sur son sein et dit ces mots à son
épouse : 17,100.
« Voici une chose infiniment surprenante; j’ai vécu
assez pour la voir de mes yeux , dame timide ! c'est un
enfant des Dieux, qui nous est venu, je pense ! 17,161.
» Ce sont les Dieux, pour sûr ! qui m’ont donné ce fils,
à moi, qui n’ai pas d’enfants 1 » A ces mots, souverain de
la terre, il donna ce nourrisson à Ràdhâ. 17,162.
Elle reçut pour fils, suivant les règles, ce fruit des
Dieux, couvert de félicité, semblable au calice d’un lotus
et doué d’une beauté céleste. 17,163.
Elle allaita le jeune enfant, comme une nourrice (1) , et
ce vigoureux rejeton grandit : ensuite, il naquit au co-
cher d’autres fils de son sang. 17,10â.
Alors que les brahmes virent cet enfant porter une opu-
lente cuirasse et des boucles-d’oreille en or , ils lui
donnèrent le nom de Vasoushéna, c'est-à-dire, une armée
de richesses. 17,105.
C’est ainsi que ce héros d’un éminent courage entra
dans la filiation adoptive du cocher; c’est ainsi que cet
homme auguste fut appelé Vasoushéna; il reçut encore
le nom de Vrisha ou du taureau. 17,160.
Le fils du cocher grandit, le plus vaillant parmi les
Angas : à la céleste cuirasse, qu’il [wrtait, il était révélé aux
émissaires de Prithà. 17,167.
Aussitôt que le cocher Adhirata vit que le temps avait
fl) Vidhimt.
- -Bigitized
VANA-PARVA.
69
rehaussé la taille de son fils, il l'envoya à la ville, qui tire
son nom des éléphants. 17,168.
Là, il tint Drona en balance dans l'exercice de l'arc et
des (lèches ; et c'est ainsi que le robuste guerrier fit amitié
avec Douryodhana. 17,169.
Quand il eut obtenu de Drona, de Kripa et de Ràrna
le faisceau des astras en quatre sortes, il devint célèbre
et fut compté parmi les premiers des archers. 17,170.
S’étant lié avec le Dhritaràshtride et faisant son plaisir
de ce qui était désagréable aux fils de Prithâ, il aspirait
sans cesse à des combats avec le magnanime Phàlgouna.
Toujours sa rivalité, maître de la terre, ne connaissait
qu’Atjouna, et l’on voyait Arjouna s’efforcer de rivaliser
avec ce Karna. 17,171 — 17,172.
Tel était donc, grand roi, le mystère du Soleil, il n’y a là
aucun doute. Karna, que le soleil avait engendré au sein
de Kountl, était alors dans la famille du cocher. 17,173.
Ayant vu que ses pendeloques étaient naturelles, et
qu’il était revêtu d'nne telle cuirasse , Youddhishthira de
penser qu’on ne pouvait lui donner la mort dans un com-
bat, et il en fut consumé de chagrin. 17,174.
Lorsque, le jour arrivé au milieu de sa carrière, Karna
adresse un hymne au soleil, père de la lumière, il tient ses
mains jointes au front et se dresse au milieu des eaux.
Là, s'approchent de lui les brahmes dans l’espérance
des richesses ; car, en ce moment, il ne possède rien, qu’il
ne doive abandonner aux brahmes. 17,176 — 17,176.
Indra, étant venu le trouver sous l'extérieur d'un
brahme, lui dit : « Fais-moi l’aumône 1 » et le fils adoptif
de Ràdhà lui répondit: « Sois le bien-venu!» 17,177.
Quand il vit arrivé le roi des Dieux, caché sous le tra-
«0
LE MAHA-BHARATA.
vestissement d'un brahme, il lui souhaita la bien-venue
sans penser à son dessein. 17,178.
« Que dois-je te donner? Des femmes aux cous d'or, ou
des villages remplis de nombreux troupeaux! » dit au
brahme l’Adhiratbide. 17,!7tt.
« Je ne désire pas que des femmes aux cous d’or me
soient données ici, répondit le faux brahme, ou toute autre
chose, qui augmente la joie : donne-les à ceux, qui en ont
besoin. 17,180.
» Arrache cette cuirasse et coupe ces boucles-d'oreille
naturelles, dont tu es défendu ou paré, guerrier sans pé-
ché, et donne-les-moi, si ton excellence est attachée à la
vérité. 17,181.
» Je désire, fléau des ennemis, que tu me donnes cela
promptement : voilà ce que j'estime la première richesse
de toutes les richesses. » 17,182.
«Je te donnerai, brahme, reprit Karna, la terre, des
femmes, des vaches, les dons de plusieurs années ; mais
je fais une réserve pour ma cuirasse et mes pende-
loques. » 17,183.
Sollicitant ainsi Karna par différents discours, le
brahme, ô le plus vertueux des Bharatides, ne lui de-
manda point une autre grâce. 17,184.
En vain le caressa-t-il de toutes ses forces, en vain
l’honora-tril suivant toutes les règles, l’envie de l’éminent
brahme ne dévia point sur une autre grâce. 17,185,
Comme le plus vertueux des régénérés ne faisait pas
un autre choix, Ràdhéya reprit la parole et lui dit en
souriant: 17,186.
« Ma cuirasse est naturelle, brahme, et mes pendeloques
ont une origine immortelle ; la mort ne peut m’ètre in-
*
Digitized by Google
VANA-PARVA.
01
fligée dans les mondes, A cause de ces deux choses : je ne
m'en séparerai donc pas. 17,187.
» Allons, ô le plus vertueux des brahmes! reçois de ma
main l’empire de la terre vaste, heureux, débarrassé de
sés épines. 17,188.
» Dépouillé de mes pendeloques et de ma cuirasse na-
turelles, les ennemis pourraient me vaincre, 0 le plus
excellentdesbrahmes.» 17,189.
Mais l'adorable Pàkaçâsana ne choisit pas une autre
grâce : alors Karna, reprenant la parole, lui tint ce lan-
gage en souriant : 17,190.
a Tu m'étais déjà connu avant, auguste souverain des
Dieux; mais il u’est pas conformeà la droite raison que je
t’accorde, moi ! Çakra, une grâce tout-à-fait inutile.
» En effet, tu es .e roi des Dieux en personne ; ce serait
donc à toi de m'octroyer plutôt une faveur ; car, auteur
des choses , tu es le maître des autres créatures,
» Si je te donne mes boucles-d’ oreille et ma cuirasse,
je tomberai sous la main de la mort, divin Çakra, et l’on
se rira beaucoup de toi. 17,191 — 17,192 — 17,198.
» Je ferai un échange : à cette condition, tu peux em-
porter, Çakra, j’y consens, mes pendeloques et ma sublime
cuirasse : je ne les donnerai pas autrement. » 17,194.
« Avant que je vinsse auprès de toi, répondit Indra, le
soleil avait connu mon dessein ; c'est lui, qui t’a révélé
tout ; il n’y a là aucun doute. 17,195.
» Que toute liberté, Karna, mon (ils, soit laissée à ton
désir: choisis une grâce à ton gré : je n'en excepte que ma
foudre. » 17,190.
Karna aussitôt acquiesce au langage du Vaside ,
et, joyeux, s’étant approché d’une âme toute contente, il
flj LE MAHA-BHAHATA.
fait choix, pour sa grâce, d’une lance infaillible. 17,197,
« Donne-moi, fils de Vasou, dit Karna, en échange de
ma cuirasse et de mes pendeloques, une lance infaillible,
qui détruise en tête des armées les masses des ennemis. »
Puis, ayant songé, protecteur de la terre, un moment
dans sa pensée, Vâsava tient ce langage à Karna, au
sujet de cette lance : 17,198 — 17,199.
« Donne-moi tes boucles-d' oreille et ta cuirasse natu-
relles ; reçois, Karna, cette lance de fer aux conditions, que
je vais dire. 17,200.
» Envoyée par mon bras, elle immole, toujours infail-
lible, les ennemis par centaines, et revient dans ma main,
après avoir tué les Daltyas. 17,201.
» Décochée par ta main, quaud elle aura tué un ennemi
vigoureux, à la bouche menaçante, au bras destructeur,
elle reviendra à moi, fils du cocher. » 17,202.
« Je désire moi-même tuer dans un grand combat, ré-
pondit Karna, un ennemi à la bouche menaçante, au bras
destructeur, qui fera naître le danger pour moi ! » 1 7,203.
« Tu immoleras l’ennemi rugissant, fort au milieu des
combats, reprit Indra ; mais il y en aura un, qui sera sauvé ;
c’est celui, qu’appellent tes désirs. 11 sera défendu par ce
magnanime Krishna, que les docteurs en Védas nomment
Nârâyana, l'inconcevable, l’invaincu, qui revêtit les for-
mes d’un sanglier. » 17,204 — 17,205.
« Adorable, qu’il en soit ainsi, dit Karna : un seul héros
tombera alors sous ma main ! Donne-moi cette lance infail-
lible, avec laquelle j’abattrai un ennemi puissant.
» Je vais couper ma cuirasse et mes boucles-d’ oreille
pour te les donner : puissé-je porter dans mes membres le
tranchant du fer, sans pitié ! » 17,200 — 17,207.
rcyCoOgle
VANA-PAUVA.
63
« Tu seras de toute manière sans pitié, lui répondit
Indra ; et aucune trace de blessure ne restera sur tes
membres, Karna, ô toi, qui désires la vérité. 17,208.
» Ensuite, Karna, tu deviendras d'une couleur telle
qu’est la couleur et la splendeur de ton père, ô le plus
éminent des êtres, qui sont doués de la parole. 17,209.
» Si, n’étant pas en danger et connaissant bien les
armes, tu décoches par mégarde l’infaillible, tu seras la
cause, qui fera échouer ce que tu désires. » 17,210.
« Je ne décocherai pas cette lance d'Indra avant de
courir les plus grands dangers, comme tu m’as dit, Çakra,
lui répliqua ce guerrier. La parole, que j’avance ici, est
une vérité. » 17,211.
Il reçut alors, souverain des hommes, cette lance flam-
boyante. Une fois qu'il tint l'arme acérée, il se coupa tous
les membres. 17,212.
Les Dieux, les hommes et les Dànavas, ayant tous vu
Karna se disséquer ainsi lui-mème, de pousser des cris
épouvantables ; mais aucun changement ne révéla ses
douleurs sur son visage. 17,213.
Les tambours célestes résonnèrent, une pluie de fleurs
se répandit sur les airs, dans le ciel, à la vue de ce Karna,
le plus grand des héros, jetant maint et maint sourire, les
membres déchirés par le couteau. 17,21â.
Quand il eut coupé sa divine cuirasse, le guerrier de la
donner à Indra, dégouttante de son propre sang ; Karna de
lui présenta' ses pendeloques, quand il les eut retranchées
par une coupure à ses oreilles. 17 ,21 5.
Indra, souriant d’avoir pu tromper ce Karna, que la
renommée avait embrassé dans le monde, regarda comme
déjà parvenue au succès l'affaire des Pàndouides, et s'en
retourna au ciel. 17,216.
LE MAHA-BHARATA.
«â
A la nouvelle que le Dieu avait dérobé ces richesses au
héros, tous les Dhritaràshtrides furent consternés, leur
orgueil en fut comme brisé ; et les fils de Pândou se ré-
jouirent au sein des forêts, en apprenant la condition, où
venait de tomber le fils du cocher. 17,217.
Djanamédjaya dit :
« En quel état se trouvaient les fils de Pândou ? De qui
surent-ils cette agréable chose ? Que firent-ils au terme
de la douzième année? Explique-moi tout cela, révérend. »
Vaiçampâyana lui répondit :
Après qu’ils eurent recouvré Krishna, mis en fuite
de l’hermitage KâmvaLa le monarque Sindhien et ses
amis, écouté les Pourànas de Màrkandéya, histoire des
Dévarshis, racontée avec étendue, et passé entièrement
le terrible séjour des bois dans le Dwaltavana, ces héros
en partirent avec les chars, leurs suivants, les officiers
des cuisines et les cochers. 17,218 — 17,219 — 17,220.
Digitlzed by Google
LE CHAPITRE DE L’ARANÉYA.
Djanamédjaya dit :
« Tombés dans un chagrin sans égal, après qu’on eut
ravi leur épouse de cette manière, que firent les Pàn-
douides, aussitôt qu’ils eurent recouvré la Djanakidc. »
Valçampàyana répondit :
Tombés dans un chagrin sans égal, après qu’on leur
ainsi enlevé Krishna, le monarque Atchyouta avec ses
frères abandonna le K&myaka. 17,221 — 17,222.
Youddhishthira revint dans la délicieuse forêt de Dwal-
tavana, aux arbres nombreux et variés, bois charmant,
plein de fruits et de racines agréables au goût. 17,223.
Les l’àndouides habitèrent là avec Krishna, leur épouse,
menant une vie sobre, ayant pour nourriture les fruits,
qu’ils cueillaient nux branches. 17,224.
Le roi, fils de Kountt, Youddhishthira, Bhiuiaséna,
Arjouna et les deux Pàndouides, enfants de Màdrî, mirent
leur habitation dans le Dwaitavana. 17,225.
v
6
66
LE MAHA-BHARATA.
Fléaux des ennemis, vaillants, vertueux, fermes dans
leurs vœux, ils eurent à subir, pour les brahmes, de
grandes peines, qu'ils changèrent en plaisirs. 17,226.
Écoute ! je vais te dire ces peines tournées en plaisirs,
qu’eurent à supporter les plus éminents des Kourouides,
tandis qu’ils demeuraient dans cette forêt. 17,227.
Le bois, d’où l’on tire du feu, et le bâton à baratter le
lait, instruments d’un brahme pénitent, s’attachèrent aux
cornes d’une gazelle, dans un bond de cet animal. 17,228.
La grande gazelle, à la grande légèreté, s’en alla d’une
course accélérée, emportant ces deux objets, sire, et ses
rapides sauts l’eurent bientôt séparée de l’hermitage.
Le désir d’un agniholra conduisit là, d'un pied hâté, le
brahme, qui vit ses instruments emportés, ô le plus excel-
lent des Kourouides, par l'animal effarouché.
17,229—17,230.
Le deux fois né s’empressa d’aller près d’Adjâtaçatrou,
assis au bois, dans la compagnie de ses frères, et, con-
sumé de chagrin, lui tint ce langage : 17,231.
« J'avais attaché aux branches d’un arbre le bois, d’où
je tire le feu, et le bâton à baratter mon lait: ils se sont
embarrassés aux cornes d'une gazelle dans un bond de cet
animal. 17,232.
» La grande gazelle, à la grande légèreté, s’en est allée
d’une course accélérée, emportant l'un et l’autre objet,
sire, et ses rapides sauts l’eurent bientôt séparée de l’her-
mitage. 17,233.
» Je me suis élancé sur ses pas, mais je n’ai pu atteindre
cette grande gazelle : que l’agnihotra ne soit point troublé;
Pândouides, amenez-la ! » 17,234.
A ces mots du brahme, Youddhishthira fut consumé de
VANA-PAHVA.
07
chagrin ; le fils de Kountl empoigna son arc, et se préci-
pita avec ses frères. 17,235.
Ces hommes éminents, armés, l’arc en main, coururent ;
tous rapidement, ils suivirent la gazelle, s’efforçant pour
le bien du brahme. 17,230.
Décochant des flèches de fer et des traits barbelés, les
Pândouides aux grands chars ne purent blesser la gazelle,
qu'ils n’apercevaient point làdans leur voisinage. 17,237.
En vain déployèrent-ils tous leurs efforts, la grande ga
zelle ne fut pas vue par aucun d’eux, et, faute de rencon-
trer l’animal, ces hommes intelligents tombèrent, fatigués,
dans un pénible désespoir. 17,238.
S’étant approchés, dans l'épaisse forêt, d'un figuier des
banians au frais ombrage, les Pândouides s'assirent au
pied, le corps enveloppé de faim et de soif. 17,239.
Alors qu’ils sereposaient là, Nakoula, affligé, dit avec
impatience, à son frère aîné, le noble rejeton de Kourou :
« Jamais la vertu n'a succombé dans notre famille ; per-
sonne jamais n’y a laissé, par sa négligence, échapper
la fortune de ses mains ; nous sommes, en outre, les plus
vaillants de tous les êtres : pourquoi sommes-nous donc,
sire, en proie à l’infortune ? » 17,240 — 17,241.
a 11 n’y a pas de limite, reprit Youddhishthira, il n'y a
ni cause, ni raison dans les infortunes ; roaisc’est le devoir,
qui distingue le fruit de ce3 deux choses : le vice et la
vertu! » 17,242.
Bhlma de jeter ces mots : a Pràtikâmi emmena, comme
une servante, Krishnâ dans l’assemblée ; je ne l’ai pas tué
alors, et c’est pour cela que nous voici tombés dans le
malheur ! » 17,243.
a Le fils du cocher, dit Arjouna, a prononcé des paroles
68
LE MAHA-BHARATA.
extrêmement amères, qui brisent les os ; j'ai supporté ces
expressions mordantes, et c’est pour cela que nous voici
tombés dans le malheur! » 17,24 4.
« Quand Çakouni t’a vaincu, Bharatide, au jeu de dés,
fit <1 son tour Sahadéva, je ne l’ai pas tué sur le moment,
et c’est pour cela que nous voici tombés dans l'infortune ! »
Ensuite, Youddhishthiraditces mots à Nakoula : « Monte
sur un arbre, fils de Màdrt, et promène tes yeux sur les
dix points de l’espace. 17,245 — 17,246.
» Vois s’il y a de l’eau dans le voisinage, si tu n’aperçois
pas des arbres, qui cherchent les eaux ! Voici tes frères,
qui sont fatigués, mon enfant, et que la soif consume. »
« Bien ! » répondit Nakoula, qui monta lestement sur
un arbre, et dit à son frère atné, après qu’il eut examiné
de tous les côtés : 17,247 — 17,248.
« Je vois, sire, beaucoup d’arbres, qui naissent dans
les eaux ; j’entends le cri des ardées... 11 y a là de l'eau,
je n’en fais aucun doute. » 17,249.
Le fils de Kountl, Youddhishthira, ferme comme la vé-
rité, lui dit : o Va promptement d’ici , mon ami, et
apporte-nous à boire, dans les carquois. » 17,250.
« Soit ! » fit Nakoula ; et, sur l’ordre de son frère atné,
il courut là où était l’eau et où même il ne tarda point à
arriver. 17,251.
Il vit cette eau transparente, environnée par des ar-
dées, et, comme il désirait boire, il entendit ces mots pro-
noncés dans l’atmosphère: 17,252.
« Ne commets pas de violence, mon ami ; obtiens d’a-
bord mon consentement ! Réponds à mes questions, fils
de Màdri ; bois ensuite et prends de l’eau. » 17,253.
Sans donner aucune attention à ces paroles, Nakoula
Digitized by Google
VANA-PARVA.
69
très-altéré butl'onde fraîche. A peine eût-il bu qu’il tomba
sur la terre. 17,25â.
Comme il tardait à revenir, le fils de Kountt, Youd-
dhishthira dit, vainqueur des ennemis, au héros Sahadéva,
sou frère : 17,255.
« Ton frère atné s'attarde bien, Sahadéva : ramène
vers nous ton frère de tout sang et apporte-nous 5
boire. » 17,25b.
« Oui ! » répondit Sahadéva, qui se rendit à ce lieu
et vit son frère Nakoula sans vie, étendu sur la terre.
Affligé du malheur de son frère et tourmenté par la
soif, il se précipita vers l’eau et la voix du personnage in-
visible dit alors : 17,257 — 17,258.
a Ne commets pas de violence, mon ami ; obtiens d'a-
bord mon consentement ! Réponds à mes questions, fils
de Màdrt ; bois ensuite et prends de l’eau. » 17,259.
Sans donner aucune attention à ces paroles, Nakoula
très-altéré but l'onde fraîche. A peine eût-il bu qu’il tomba
sur la terre. 17,260.
Et le fils de Kounti, Youddhishthira dit à Vidjaya :
« Tes deux frères sont partis depuis long-temps, Blbhat-
sou, 0 toi, qui traînes les cadavres de tes ennemis !
>< Ramène-les, s’il te plaît, et apporte-nous à boire;
car tu es, dans les malheurs, le refuge assuré de nous
tous. » 17,261 — 17,262.
# Soit ! » répondit l'intelligent Goudàkéça, qui ceignit
son cimeterre, saisit son arc avec sa flèche et s’avança
vers le lac. 17,263.
Le guerrier aux blancs coursiers vit étendus là sans
vie ses deux vaillants frères, qui étaient venus puiser de
l’eau. 17,26â.
70
LE MAHA-BHARATA.
Les ayant vus comme s'ils étaient endormis, le lion des
hommes, fils de Kounti, dans une vive affliction , leva son
arc et promena ses yeux dans la forêt, 17,266.
Mais il n'apperçut là dans ce grand bois aucun être
animé, et l’ambidextre fatigué courut vers l’eau.
Dans cette action, il entendit la voix parler au sein de
l’atmosphère : n Pourquoi cherches-tu à atteindre cette
eau? c'est impossible à ta puissance 1 17,266 — 17,267.
> Si la réponds, fils de Kounti, aux demandes, que je
vais t’adresser, Bharatide, tu pourras boire et emporter de
cette eau. 17,268.
Le Prithide empêché lui dit : « Arrête-moi à face dé-
couverte, et, blessé maintenant par nos flèches, tu cesse-
ras de parler ainsi I » 17,269.
A ces mots, le fils de Prithâ inonda les plages entière-
ment de ses pluies de flèches, enchantées par des astras,
et montra qu’il était justement appelé Çabdavédhin ,
c’est-à-dire , qui coupe à ses ennemis les routes de la
voix. 17,270.
Décochant des flèches en fer et des traits barbelés,
quand il eut envoyé des projectiles infaillibles, éminent
Bharathide, tourmenté par lasoif.il fit alors pleuvoir dans
l’atmosphère plusieurs torrents de flèches. 17,271.
« Qu’as-tu besoin d'agir ainsi , fils de Prithà, dit la
voix mystérieuse ; réponds à mes questions et bois ; mais,
si tu bois, sans y répondre, tu cesseras d’être ! ■> 17,272.
Le Prithide ambidextre, Dhanandjaya, méprisant la
voix, qui parlait ainsi, but alors et tomba sans vie.
Le fils de Kounti, Youddhisthira de s’adresser à Bhl-
maséna : «Nakoula, Sahadéva etBtbhatsou, fléau des en-
nemis, sont partis depuis long-temps chercher de l’eau,
Oigitiz
VANA-PARVA.
Tl
et ils ne reviennent pas, Bharathide ; ramène-les, s'il
te plaît, et apporte-nous à boire 1 »
17,273—17,274—17,275.
« Bien ! » dit Bhîmaséna, qui précipita sa course vers
le lieu, où ses vaillants frères étaient tombés. 17,276.
Consumé par la soif, Bhîmaséna les vit dans une
profonde affliction, et le héros aux longs bras pensa que
les Yakshas et les Rakshasas étaient les auteurs de cette
mort. 17,277.
Le Prilhide s’imagina qu’une bataille était inévitable
à cette heure : « En attendant, se dit Veutre-de-Loup, je
vais boire à cette eau ! » 17,278.
Alors l'éminent Bharatide altéré de se hâter vers
l’eau. 17,279.
« Ne commets pas de violence, mon ami, dit la voix de
la personne invisible; obtiens d’abord mon consentement!
Réponds à mes questions, fils de Prithâ ; bois ensuite et
prends de l’eau. » 17,280.
A ces mots de l'Yaksha à la vigueur sans mesure, Bhî-
ma, sans répondre à ses questions, but, et tomba sans vie.
Enfin, le roi, fils de Kountt, l'homme éminent aux
longs bras pensa à ses frères absents et se leva, l’âme
agitée par l'inquiétude. 17,281 — 17,282.
L anachorète à la haute renommée entra dans ce grand
bois, privé de tout bruit humain, habité par les rourous,
les sangliers et les volatiles, embelli d’arbres aux couleurs
sombres et lumineuses, égayé par les ramages des oiseaux
sautillants. 17,283 — 17,284.
Tandis que le fortuné prince marchait dans ce bois, il
vit, tel qu’un ouvrage de Viçvakarma, ce lac orné d’ar-
bustes aux boutons d'or, doué de lotus en multitude, de
72
LE MAHA-BHAItATA.
sindhonvàras (1), de beaux rotangs, couvert d'oléandres
odorants et de pandanes aux senteurs exquises.
17,285—17,286.
11 s’avance, accablé de fatigue, et contemple ce lac avec
admiration. 17,287.
Il vit ses frères tués, portant une majesté égale à celle
de Çakra, tombés, comme les gardiens du monde, arrivée
la fin d’un youga. 17,288.
Il vit Arjouna immolé, ses flèches et son arc étendus
près de lui, Bhîmaséna et les deux jumeaux, la vie éteinte,
couchés sans mouvement. 17,289.
Baigné des larmes de la douleur, il pousse de longs et
brûlants soupirs, et la vue de tous ses frères morts le
remplit de tristes pensées. 17,290.
Le fils de Dharma, aux bras vigoureux, se répandit en
de vastes plaintes : « Ce n’est point là ce que tu m'avais
promis, Vrikaudara aux longs bras, quand tu m’as dit :
« Je briserai avec ma massue, dans un combat, les deux
cuisses de Souyodhana. » Maintenant que tu es tombé,
héros magnanime, aux bras puissants, qui augmente la
gloire des Kourouides , toutes ces paroles n’ont plus
aucun sens pour moi. Les promesses venues des hommes
sont des paroles sans vertu ! 17,291 — 17,292—17,298.
« Mais comment les paroles des Dieux sur vosexcelleuces
n’ont-elles pas d’effet? Quand les Dieux eux-mêmes ont
dit à ta naissance, Dhanandjaya : « Ton fils, Kounti, n’est
pas inférieur à l’Immortel aux mille yeux !» Et les êtres
ont chanté partout cette parole dans le Pâripâtra du
septentrion ! 17,291 — 17,295.
(1) VU ex negundo.
^Digitiz edtsy Google
VANA-PAHVA.
78
» Mais un héros s’est présenté bientôt pour enlever leur
fortune évanouie ! Personne n'était son vainqueur ; il
n’était personne, dont il ne triomphât dans les batailles.
» Comment ce Djisbnou à la grande force est-il tombé
sous le pouvoir de la mort 1 Le voilà, qui git sur la terre,
ce Dhan&ndjaya, qui a détruit mon espérance !
17,296 — 17,297.
» Lui, sous le bras duquel réfugiés, nous supportions
ces malheurs ! Comment sont-ils venus en la puissance
d’un ennemi, ces deux lits de Kounti, à la grande force,
ces héros, sans négligence dans les combats, qui toujours
exterminaient les ennemis ; ce Bhtmaséna et ce Dhanan-
djaya, de qui l’on n’a jamais éludé aucune des armes ?
17,298—17,299.
» J'ai donc, insensible, un cœur de fer, puisqu’il
n’éclate pas maintenant à la vue de ces deux jumeaux,
tombés sur la terre ! 17,300.
o Vous, qui saviez les Traités, qui connaissiez les temps
et les lieux, qui étiez associés à la pénitence, qui étiez
entrés dans le commencement d’un grand acte, pourquoi,
taureaux des hommes, êtes-vous étendus là, sans avoir
accompli une telle entreprise? 17,301.
» Avec vos corps sans blessures et vos arcs non enlevés,
la connaissance évanouie, pourquoi, non vaincus, gisez-
vous sur la terre ? » 17,302.
Voyant ses frères étendus, tels que des plateaux de
montagne, et comme plongés dans un tranquille sommeil,
ce héros à la haute sagesse, couvert de sueur, tourmenté
par la peine, tomba dans une situation malheureuse.
Quand il eut ainsi soupiré cette plainte, le vertueux
monarque des hommes, baloté au milieu d’un océan de
74
LE MAHA-BHARAT.4.
chagrins, songea, troublé, 4 la cause de son infortune.
17,303—17,504.
Mais la pensée de ce sage aux longs bras, qui savait les
portions des lieux et des temps, n’aboutit pas à découvrir
ce qui devait être fait, 17,305.
Lorsqu'il eut ainsi nombre de fois gémi, le vertueux
Youddhishthira, le fils du Devoir ou d’Yama, parvint de
lui-mêtne à relever son courage. 17,306.
11 retourna mainte foi t cette réflexion : « Par qui furent
abattus ces héros ? On ne voit pas sur eux le coup d’une
arme, et l’on ne distingue ici les pas de qui que ce soit.
» Celui, qui a tué mes frères, est, je pense, un grand
être. J'y penserai attentivement ; mais avant, je vais
boire, et je saurai le goût de cette eau. 17,307 — 17,308.
» Cette action aurait-elle été laite en secret, par Dou-
ryodhana, que défend toujours d’une pensée tortueuse le
roi de Gândàra ? 17,309.
» Quel héros mettrait sa confiance dans ce méchant, à
la mauvaise nature, qui voit du même œil ce qui est et
n’est point à faire? 17,310.
» Ou cette action d’une âme cruelle aurait-elle eu pour
auteurs, des hommes secrètement embusqués ? » C'est
ainsi qu'il roulait de nombreuses pensées dans sa vaste
intelligence. 17,311.
» Ces morts eux-mêmes n’offrent pas en eux de chan -
gement, comme il en serait, si l’eau de ce lac avait été in-
ectée par le poison ! 17,312.
» Mes frères ont dans leur visage une brillante cou-
leur! » pensait-il. Quel autre qu’Yama, le Dieu de la
mort, eût attaqué ces plus vaillants des hommes, forts
individuellement comme des multitudes? » Sur de telles
VANA-PARVA.
75
réflexions, il s’avança vers l’eau, et, dans le moment qu’il
allait s’y plonger, il entendit ces mots tomber des airs :
17,313—17,314.
« Je suis Vaka, qui me nourris de poissons et de vallis-
néries. C’est moi, qui ai conduit tes frères sous la puissance
de la mort. Tu seras le cinquième, fils de roi, si tu ne
réponds pas aux demandes, que je t’adresse. 17,315.
» Ne commets pas de violence , mon ami ; obtiens
d’abord mon consentement ! Réponds à mes questions,
fils de Prithâ; bois ensuite et prends de l'eau. » 17,310.
n Toi, répondit Youddhishthira, qui participe à la na-
ture des Roudras, ou des Vasous, ou des Maroutes, Dieu,
qui est ton excellence? Cette voix n'est-elle pas formée
par un oiseau ? 17,317.
» Es-tu l’ Himalaya, le Pâripâtra, le Vindhya et le Ma-
laya même ? Sous laquelle de ces quatre montagnes ces
héros & l’immense vigueur ont-ils succombé ? O le meilleur
des êtres doués de la voix, tu as accompli un exploit infi-
niment grand ! 17,318.
u Eux, que n’auraient pu vaincre dans un grand combat,
ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Asouras, ni les
Rakshasas, tu les as vaincus, tu as fait cette haute mer-
veille ! 17,319.
» Je ne vois pas quelle est ton affaire ; je ne démêle pas
quel est ton désir. Une grande curiosité, mêlée de terreur,
me saisit. 17,320.
» Mon cœur en est troublé, la fièvre s'empare de ma
tête : je te demande donc, bienheureux : qui est ton excel-
lence?» 17,321.
« Je suis unYaksha, s’il te plaît, répondit la voix ; je ne
suis ni un volatile, ni un habitant des eaux. C'est moi, qui
70 LE MAHA-BHARATA.
ai jetéàbas tous tes frères, à la grande vigueur. » 17,322.
Alors qu’il eut entendu ces paroles malheureuses, aux
dures syllabes, de l’Yaksha, qui parlait, l’éminent Bha-
ralide, s'étant avancé, vit un Yaksha au grand corps, haut
comme un palmier, aux yeux diflbrmes, semblable au so-
leil flamboyant, inaflrontable, pareil à une montagne,
menaçant, d’une voix terrible, tel que le tonnerre des
nuages profonds. Il se tenait, appuyé sur un arbre.
17,323 — 17,324 — 17,325.
« Ces frères de toi, sire, je les ai arrêtés plus d’une fois,
dit l' Yaksha : ils voulaient de force puiser de l’eau, et je
lesaibroyés, 17,326.
» Moi, sire, qui ne permets pas aux êtres animés de
puiser ici de l'eau pourboire. Ne commets pas de violence,
fils de Prithâ. Obtiens d'abord mon agrément ; réponds à
mes questions, fils de Kountl, bois ensuite et emporte de
l’eau ! » 17,327.
« Je ne désire point, Y aksha, ton consentement préa-
lable, répondit Youddhishthira. Les hommes de bien
n’approuvent pas volontiers, qu’on vante soi-mème tou-
jours ses avantages. Mais je vais répondre à tes questions
suivant ma science : interroge-moi. » 17,328 — 17,329.
« Qui est-ce qui fait monter le soleil ? demanda aussitôt
l’Yaksha. Quels sont les êtres, qui circulent auprès de lui?
Qui est-ce qui le conduitaumont Asta? En quoi se repose-
t-il ? » 17,330,
h Brahma fait monter le soleil, répondit Youddhish-
thira ; les Dieux circulent auprès de lui ; Dharma le con-
duit au mont Asta; il repose dans la vérité. » 17,331.
« Par quelle chose un brahme devient-il uu çrotriya?
s’enquit l’ Yaksha. Par quoi obtient-il la grandeur? Par
“Digitized by Google
VANA-PARVA.
77
quoi s’unit-il à des compagnons? Par quoi devient-il un
sage? » 17,332.
« Il devient çrotriya par la sainte écriture, lui répondit
Youddhishthira ; il obtient la grandeur par la pénitence,
il se joint à des compagnons par le sacrifice, il devient un
sage par l’accroissement du service. » 17,333.
« Comment les brahmes acquièrent-ils la condition di-
vine ? Quel est le devoir de ceux, qui sont comme bons?
Quel est leur naissance humaine? Quelle chose revient à
ceux, qui sont comme des méchants ? » 17,334.
« La lecture est leur état divin, reprit Youddhishthira.
Le devoir de ceux, qui sont comme bons, c'est la péni-
tence ; leur naissance humaine, c’est la mort ; ceux, qui
sont comme des méchants, encourent le reproche. »
« Quel est, demanda l’Yaksha, la condition divine pour
les kshatryas? Quel est le devoir des bons parmi eux?
Quelle est leur existence humaine ? Quel chose revient à
ceux, qui parmi eux sontdes méchants?» 17,336-17,336.
« Leur état divin, répondit Youddhishthira, est l’astra
des flèches ; le sacrifice est le devoir des bons ; leur exis-
tence, c’est la terreur ; l'abandon est la peine des mé-
chants. » 17,337.
» Pourquoi le Sâma est-il la seule chose convenable au
sacrifice? poursuivit l'Yaksha. Pourquoi l’Yadjous est-
il seul propre au sacrifice? Quelle est la chose, qui seule
couvre le sacrifice ? Quelle est celle, que le sacrifice ne
peut surmonter? » 17,338.
« Le Sâma convenable au sacrifice, c’est le souille de
vie, répliqua l’interrogé ; l’âme, c’est l’Yadjons propre au
sacrifice ; le Rig seul couvre le sacrifice ; et celui-ci ne
peut le surmonter. » 17,339.
78
LE MAHA-BHARATA.
« Quelle est la plus excellente des choses semées? con-
tinua l'Yaksha. Quelle est la meilleure des choses dissé-
minées dans les sillons? Quelle est la plus excellente des
choses fermes sur leur pied ? Qu’y a-t-il de mieux pour
ceux, qui procréent? » 17,340.
« La pluie est la plus excellente des choses semées,
repartit Youddhishthira ; le blé est la meilleure des se-
mences ; les vaches, des choses fermes sur leur pied ; un
fils est ce qu’il y a de mieux pour ceux, qui procréent. »
L’Yaksha dit :
« Quel homme, honoré du monde, estimé de tous les
êtres, jouissant des objets proposés aux organes des sens,
ne vit pas, quoiqu’il respire l’air du ciel? »
a L'homme, qui ne donne rien 4 ces cinq personnes,
repartit encore Youddhishthira : les Dieux, les hôtes, les
serviteurs, les Mânes et son âme, ne vit pas, quoiqu’il
respire l’air du ciel. » 17,341 — 17,342 — 17,343.
« Qu’y a-t-il de plus grand poids que la terre ? demanda
l’Y'aksha. Qu’y a-t-il de plus haut que l’air? Qu’y a-t-il
de plus rapide que le vent ? Qn’y a-t-il de plus difficile à
supporter que la soif? » 17,344.
o Une mère est d’un plus grand poids que la terre,
reprit Youddhishthira ; un père est plus élevé que l’air ;
l’àme est plus rapide que le vent ; la pensée est plus diffi-
cile à supporter que la soif? » 17,346.
« Qui est-ce qui ne ferme pas les yeux en dormant ?
poursuivit l’Y aksha. Qui est-ce qui ne rampe point à sa
naissance ? Qui est-ce qui n’a pas un cœur ? Qui est-ce qui
s’accroît dans sa vitesse? » 17,340.
« Le poisson ne ferme pas les yeux en dormant, répondit
Youddhishthira. L’œuf ne rampe point à sa naissance. Il
Digitized by Google
VANA-PAKVA.
79
n'v a pas un cœur dans la pierre. La vitesse fait croître le
fleuve. » 17,347.
« Qui est-ce qui est l’ami de l’étranger? s’enquit de
nouveau l'Yaksba. Qui est réputé un ami dans la maison?
Qui est l'ami du malade ? Qui est-ce qui fait mourir un
ami ? « 17,348.
« line caravane est l’ami de l’étranger, repartit Youd-
dhishthira. line épouse est réputée un ami dans la maison.
Un médecin est l'ami du malade. Le don tue l'ami. »
u Qui est l'hôte de tous les êtres ? lui demanda l’Yaksha.
Qui est le devoir éternel? Qu’est-ce que l’ambroisie, Indra
des rois? Qui est tout ce monde? » 17,349—17,350.
Youddhishthira résolut ainsi la question :
« Le feu est l'hôte de tous les êtres. La lune est l'am-
broisie des cieux. Le devoir est l’éternelle ambroisie. Le
vent est tout ce monde (1). » 17,351.
« Quel être chemine seul ? fit de nouveau l’Yaksha.
Qui est-ce qui renaît après sa mort ? Quel est le remède
contre la neige ? Quel est le plus grand des vases ? »
« Le soleil chemine seul, répondit Youddhishthira. La
lune renaît après sa mort. Le feu est le remède contre la
neige. La terre est le plus grand des vaisseaux. »
17,352—17,353.
« Quel est le juste? demanda l'Yaksha; quelle est la
renommée? quel est le paradisiarque, quel est le plaisir,
qui marchent sur un seul pied ? » 17,354.
« La politesse, reprit Youddhishthira, est le juste, qu'on
dit solipède ; l'aumône est la renommée ntonopède; la vé-
(1) Il y a sans doute ici un calembourg : djayat veut dire à U
vent et le monde.
fois le
Digitized by Google
80
LE MAHA-BHARATA.
rité marche au paradis sur un seul pied, le bon caractère
est le plaisir, qui n’a qu’un seul pied. » 17,355.
« Qui est-ce qui est l'âme de l’homme ? continua
l’Yaksha. Qui est l'ami, donné par le Destin? Qui est-ce
qui a en soi-même les moyens de subsistance ? Quelle est
sa voie la plus haute ? » 17,356.
« Un fils, répondit Youddhishthira, est l’âme de
l'homme. Une épouse est l’auii donné par le destin. Le
nuage porte ses moyens de subsistance. L’aumêne est la
voix la plus haute. » 17,357.
« Quelle est la plus grande chose des gens heureux ?
demanda l’Yaksha. Quelle est la plus grande des ri-
chesses? Quel est le plus grand des gains? Quel est le
plus grand des plaisirs ? » 17,358.
« La politesse, reprit Youddhishthira, est ce que les
gens heureux ont de plus grand. La sainte écriture est la
plus grande des richesses. La santé est le plus grand de
tous les gains. Le contentement est le plus grand des
plaisirs. » 17,359.
n Quel est le devoir le plus élevé du monde? s'enquit
ensuite l'Yaksha. Quel devoir ne manque jamais à porter
son fruit ? Quelle chose ne regrette-t-on jamais d’avoir pu
réprimer? Pour qui la paix ne vieillit-elle jamais ? »
Youddhishthira de lui répondre :
« L’humanité est le plus grand devoir. Le devoir, en-
joint par les Védas, ne manque pas de porter son fruit.
L’âme est ce qu’on ne regrette jamais d’avoir su contenir.
Cest pour les gens de bien, que la paix ne vieillit jamais. *
17,360—17,361.
« Quelle est la chose, dont l'abandon nous rend ai
tnable ? fit l’Yaksha. Quelle est celle, qu’on ne pleure pas
Digitized by Google
VANA-PARVA.
81
d'avoir abandonnée? De quelle chose devient-on riche en
se défaisant? Quelle chose nous rend heureux, lorsqu’on
l’a quittée?» 17,302.
« En mettant de côté l’orgueil, on se rend aimable, re-
partit Youddhishthira. On ne pleure pas de renoncer à la
colère : on s’enrichit, en laissant l’amour : on est heureux
d’abandonner l’avarice. » 17,363.
« Pourquoi l’aumône dans le brahrne ? demanda
l’Yaksha. Quel est le but du comédien et du danseur?
Quel est celui des serviteurs ? Quel est celui des rois ? »
« L’aumône est dans le brahrne une chose ordonnée
par la loi, répondit Youddhishthira. La renommée est la
chose du danseur et du comédien ; la nourriture, celle des
serviteurs, et la crainte celle des rois. » 17,304 — 17,365.
« Par quoi le monde est-il couvert ? dit l’Yaksha. Par
quoi n’esi-il pas éclairé ? Quelle chose nous fait aban-
donner nos amis ? A cause de quoi ne va-t-on pas au ciel ? »
« Le monde est couvert par l’ignorance, répliqua Youd-
dhishthira : il n’est point éclairé par l’obscurité. L’avarice
nous fait abandonner nos amis. La cupidité nous empêche
d’aller au ciel. » 17,360 — 17,367.
« Comment un homme 3cra-t-il mort?continua l' Yaksha.
Comment un royaume deviendra-t-il sans vie ? Comment
un çrâddha sera-t-il frappé de mort ? Comment un sacri-
lice mourra-t-il ? » 17,36S.
« Un homme est-il pauvre, il est mort, dit Youddhish-
thira. Un royaume sans roi est déjà mort. Le çrâddha
offert par un brahrne, ignorant des Védas, est frappé de
mort. Un sacrifice impropre n’a point la vie. » 17,369.
« Qu’est-ce qu'on appelle l'espace ? demanda l’Yaksha.
Qu’est-ce qu'on nomme l’eau ? Quelle chose est la nour-
v 0
82
LE MAHA-BHARATA.
riture ? Quelle chose est un poison ? Dis-moi le moment du
çràddha. Bois ensuite et emporte de l’eau. » 17,370.
L’interrogé de lui répondre :
« Les mains ouvertes et jointes sont un espace, l’atmos-
phère est eau, la terre est nourriture, le désir est un poi-
son ; le temps du çràddba, c'est le brahrne : ou quel est
ton sentiment, Yaksha ? » 17,371.
o Qu’est-ce qui est dit le signe du tapas (1), reprit
l’Yaksha. Qu’est-ce qu’on appelle le dama (2) ? Qu'est-ce
qu’on nomme la plus haute patience? Qu’est-ce qu’on dit
la pudeur?» 17,372.
a Le tapas, repartit Youddhishthira, maintient chacun
dans son devoir; le dama est la répression de l’âme; la
patience est la capacité pour supporter les disputes ; la
pudeur ou la honte s’abstientde ce qu’on ne doit pas faire. »
« Qu’est-ce qu’on appelle la scieuce, sire ? lui demanda
l’Yaksha, Qu’est-ce qui est la quiétude? Qu’ est -ce qu’on
nomme la plus haute miséricorde? Qu’appelle-t-on la
droiture? » 17,373 — 17,374.
» La science, répliqua l’interrogé, est l’explication des
choses de la vraie nature; la quiétude existe dans un
calme parfait de la pensée ; la miséricorde est le désir du
bien de tous les êtres ; la droiture consiste dans une âme
impartialement égale. » 17,375.
» Quel est l’ennemi difticile â vaincre pour les hommes?
dit l’Yaksha. Quelle est la maladie sans (in ? Qui est-ce
qui est dit bon?Qui est-ce quiest dit méchant? » 17,376.
Youddhishthira de répliquer :
» La colère est un ennemi bien difficile à vaincre ; l’ava-
M-2) Voyex l'explication de ces mots k l’index.
Digitized by Google
VANA-PARVA.
SS
rice est une maladie, qui n’a pa9 de fin ; l’homme sen-
sible pour tous les êtres e3t bon : l’homme sans pitié est
un méchant. » 17,877.
« Qu’est-ce qu’on nomme la folie, sire? lui demanda
l’interrogateur. Qu’est-ce qu’on nomme l’orgueil ? Qu’est-ce
qu’il faut entendre sous le nom de paresse? Qu’est-ce
qu’on appelle le chagrin ? » 17,378.
« La folie est une ignorance du devoir, dit Youddhish-
thira, l’orgueil est une sotte estime de soi-même, la pa-
resse est l’indolence sur le devoir, l’ignorance est qualifiée
de chagrin. » 17,379.
s Qu’est-ce que les rishis nomment la constance?
Qu’est-ce qu’ils appellent la fermeté? s'enquit l’Yaksha.
Qu’est-ce qui est dit le bain suprême? Qu’est-ce qu’on
appelle ici l’aumône ? » 17,380.
« La constance, c’est l’immobilité dans son devoir, re-
partit Youddhishthira. La coercition des organes, c’est la
fermeté. L’abandon des souillures de l’âme, c’est le bain ;
l’aumône est la conservation des êtres. » 17,381.
L’Yaksha de continuer :
« Qui doit-on reconnaître comme un savant ? Quel
homme est appelé un athée ? A quoi donner le nom de
l’amour?Qui mérite celui d’envie? » 17,382.
Youddhishthira de répondre :
« L’homme instruit dans le devoir est réputé un savant;
le nom d’athée est appliqué à l’ignare; l’amour est la
cause du monde ; l’envie est dite le chagrin du cœur. »
« Qu’est-ce qu’on appelle l’égoïsme? demanda ensuite
l’Yaksha. Qu’est-ce qui est nommé la fierté? Que dira-t-
on le Destin supérieur? Qu’appellera-t-on la cruauté? »
17,383—17,384.
84
LE MAHA-BHARATA.
« L’égoïsme, reprit Youddhishlhira, est une grande
ignorance. La fierté, c’est porter haut le drapeau du de-
voir. Le Destin, c’est le fruit de l'aumône. La cruauté con-
siste à faire du mal aux autres. » 17,385.
« Le juste, l’utile et l’amour se font obstacle l’un à
l'autre, observa l’Yakslia : comment se fera, dans un
seul individu, la réunion de ces trois sentiments, qui
cherchent sans cesse à s’empêcher mutuellement? »
« Quand le devoir et l’épouse obéissent l’un à l'autre,
dit Youddhishthira, alors il y aréunion de ces trois choses:
le juste, l’utile et l’amour. » 17,386 — 17,387.
« Par qui l'éternel Naraka est-il obtenu, Ole plus grand
des Bharatides? fit l’Yaksha. Veuille promptement ré-
pondre à cette question, sortie de ma bouche. >>
« Quiconque, ayant appelé de lui-même un brahme
pauvre et indigent, répondit Youddhishthira, lui dit en-
suite : « 11 n'y a rien ! » ira dans l'éternel Naraka.
17,388—17,389.
» Quiconque est placé d'une manière opposée à la vérité
dans les Védas et dans les Traités des devoirs A l’égard
des Dieux, des Mânes et des brahmes, ira dans l’éternel
Naraka. 17,390.
» Quiconque, jouissant des richesses, se prive du fruit
de l'aumône, par avarice, et répond à la demande : « Il
n'y arien ! » ira lui-même dans l’éternel Naraka. » 17,391 .
n Par quelle famille, demanda encore l’Yaksha, par
quelle conduite, par quelle prière ou par quelle sainte
écriture obtient-on laqualité de brahme ? Dis-moi cela, sire,
d'une manière bien certaine. » 17,392.
» Écoute, vénérable Yaksha, reprit Youddhishthira:
ce n’est ni la famille, ce n’est ni la prière, ni la sainte
Digitized by Google
VANA-PARVA.
85
écriture ; c'est la conduite seule, qui fait acquérir la qualité
de brahme; il n’y a point là de doute; 17,393.
» l,a conduite, qu’un brahme surtout doit observer de
tous ses efforts. Quiconque est fort d’une conduite non
sujette à la mort, ne périt pas ; mais celui, de qui la con-
duite est perdue, suivant les obligations de sa caste, périt.
a Des lecteurs et des récitateurs des Védas, d'autres,
de qui la pensée est appliquée aux divers Traités, le sa-
vant engagé dans les affaires et d’une conduite mauvaise,
sût-il même les quatre Védas, sont tous réputés des fous,
adonnés à des pratiques coupables; mais l’homme, qui,
dompté, voué à l’aguihotra, excelle par-dessus le çoû-
dra, est estimé un brahme. » 17, 39/1 — 17,395 — I7,39fi.
« Quelle chose obtient celui, qui n'adresse que des
propos aimables? dit l’Yaksha. Quelle chose acquiert
celui, de qui la réflexion gouverne les actions? Quegagne-
t-on à faire beaucoup de choses amies? (lue mérite-t-on à
se complaire dans le devoir ? Conte-moi cela. » 17,397.
Youddhishthira de lui répondre :
« Celui, qui ne tient que des propos aimables, se rend
agréable ; celui, de qui la réflexion gouverne les actions,
conquiert un rang plus élevé. Quand on fait beaucoup
de choses aimables, on habite au sein du plaisir. Qui se
complaît dans le devoir, obtient la route de la félicité
éternelle. » 17,398.
« Qui est-ce qui se réjouit? demanda l'Yaksha. Qu’est-
ce que la merveille ? Qu’est-ce que la voie ? Qu’est-ce que
la vârtà? Résous mes questions, prince habile, et que
tes parents morts reviennent à la vie. » 17,399.
« Celui, qui est libre de dettes et qui ne vit pas hors de
chez lui, fait cuire dans sa maison des légumes, le cin-
Digitized by Google
80
LE MAHA-BHAIim.
quièrne ou le sixième jour, habitant des eaux, et il se ré-
jouit 17,400.
» Chaque jour, les créatures de ce monde vont dans la
demeure d'Yama ; la fixité est le désir de ce qui reste
ici-bas: est-il rien de plus merveilleux? 17,401.
» Une pensée indécise n’est pas expliquée de la même
façon par deux hommes, qui l'ont entendue; il u'est
pas d’anachorète, qui seul ici soit une autorité. La vérité
du devoir fut posée dans un puits, par lequel passe
l'homme vertueux : c’est là ce qui est dit la route ou la
voie. 17,402.
« La Mort fait cuire, dans le chaudron île la vie, com-
posé de grandes déceptions, les créatures sur le bûcher des
jours et des nuits, avec le feu du soleil, en les remuant
avec la cuillère des saisons et des mois. Voilà ce qui est
nommé la vàrtà. » 17,403.
« Tu as répondu, conformément à la vérité, fléau des
ennemis, aux questions, que je t’ai adressées, ditl’Yaksha.
Maintenant, dis-moi le pourousha et l’homme, qui est
riche en tout. » 17,404.
« Le son touche le ciel et la terre par un acte pur,
lui répondit Youddhishthira ; on appelle pourousha, le
temps, que dure le son. 17,405.
» Quand un homme est indifférent à ce qui est agréable
et désagréable, au plaisir et à la peine, au passé et à l’a-
venir, il est riche en toutes choses. » 17,400.
n Tu m’as expliqué, sire, le pourousha et quel homme
est riche en tout, reprit l’Yaksha ; que celui de tes frères,
que tu désires, revienne donc seul àla vie. » 17,407.
n Que ce Nakoula, aux grands bras, àla poitrine large,
à la carnation d'azur, aux yeux dorés, à la taille haute
Digitizecfby Google
VANA-PARVA.
87
comme un chêne, Yaksha, revienne à la viel » 17,408.
n Bhtmaséna est ton ami, et cet Arjouna est votre asile,
observa l’ Yaksha : pourquoi est-ce ton rival Nakoula, sire,
de qui tu désires la vie ? 17,409.
» Tu laisses Bhima, de qui la force est égale à dix
sankhvas et à mille éléphants, pour donner la préférence
à la vie de Nakoula ! 17,410.
» Cependant, les hommes disent que ce Bhlmaséna est
ton ami? Quel sentiment te fait désirer la vie de ce rival.
» Quoi! ayant abandonné cet Arjouna, de qui tous les
Pândouides honorent la force des bras, c’est de Nakoula,
que tu désires la vie ? » 17,411 — 17,412.
Youddhishthira lui répondit:
« Le devoir tué, tue lui-même, le devoir conservé, con-
serve ! donc, je n'abandonne pas le devoir,: que le devoir
tué ne nous donne pas la mort ! 17,413.
» L’humanité est le premier devoir, je l’estime plus que
la vérité. Je désire, Yaksha, exercer l'humanité : que
Nakoula soit donc rendu à la vie. 17,414.
» Le roi, dit-on, est sans cesse adonné au devoir. Les
hommes me connaissent : je ne m’écarterai pas de mon
devoir, Yaksha. Que Nakoula soit rendu ii la vie ! 17,415.
» Kounti et Màdrt furent les deux épouses de mon père:
« Que ces deux femmes soient mères de (ils I » dit Snlya-
vati. Je tiens d après elle mon sentiment. 17,41(5.
» Màdri fut ce qu’est Kounti : je ne mets entre elles
deux aucune différence. Mon désir est que Nakoula soit
rendu à la vie, Yaksha. u 17,417.
« A cause que l’humanité, repartitl’ Yaksha, est estimée
par toi, taureau des hommes, plus que l’intérêt et l'amour,
je consens que tes frères soient tous rendus à la vie. »
SH
LE MAHA-BHARATA.
A cette parole seule de l’ Yaksha, les Pàndouides aus-
sitôt de ressusciter, et la faim s'en alla d'eux tous au
même instant avec la soif. 17, AÏS — 17,419.
Youddhishthira lui dit :
« Je t’interroge, Invincible, qui te tiens dans ce lac,
sur un seul pied : quel Dieu est ton excellence, car ic ne
pense pas que tu sois un Yaksha? 17,420.
» Ta Divinité est-elle un des Vasous ou des Roudras ?
Est-elle ou le plus grand des Maroutes? ou le Dieu, qui
porte la foudre, le souverain du Tridaça? 17,421.
<i Mais je ne vois point ici le guerrier, qui a couché sur
la terre tous ces hommes d'armes, mes frères, habitués à
combattre avec des centaines de mille. 17,422.
» Je vois leurs sens, qui se réveillent de la mort avec
plaisir : ton excellence est notre ami ou elle est notre père. »
« Je suis ton père, mon fils, reprit l’ Yaksha ; je suis
Dharma à l'impitoyable valeur ; sache, éminent Bharatide,
que l’envie de te voir m'a conduit en ce lieu.
17,423—17,424.
» La réputation, la vérité, la répression des sens, la
pureté, la droiture, la pudeur, la constance, l’aumône, la
pénitence, la chasteté : voilà quels sont mes corps.
a L'absence du mal envers tous les êtres, l’égalité
d'âme, la quiétude, les mortitications, la pureté, la cha-
rité, sache que ce sont là mes portes. Tu me fus toujours
agréable. 17,425 — 17,420.
» Oh bonheur ! tues attachéaux cinq grands sacrifices \
oh bonheur ! tu as vaincu le vice aux six pieds (1) : deux
mot, nur lequel se taisent tou» le» Lexique», Y Anmra-Kosha
et les Dictionnaires.
Diginzer; By-Google
VANA-PAltVA.
8»
sont au commencement, deux au milieu et deux à l'état
futur ! 17,427.
» Je suis Dharma, s'il te plaît; je suis venu ici, conduit
par l'envie de te connaître. Jesuis charmé de ta douceur;
je te donnerai une grâce, mortel sans péché. 17,428.
» Choisis une grâce, Indra des rois; je te l'accorde,
vertueux héros ; car l’enfer n’attend pas ces hommes, qui
sont pieux envers moi. » 17,429.
« Que ne soient pas troublés les feux sacrés du prêtre,
dit Youddhishthira, dont une gazelle s’est enfuie, em-
portant le bâton pour battre son lait et le bois, d'où l’on
tire l'étincelle : c’est la première grâce, que je de-
mande. » 17,430.
« Ce bâton et ce bois, reprit i’Yaksha, c’est moi, quiles
ai enlevés au brahme, sous le travestissement d’une ga-
zelle, par le désir de te connaître, auguste fils de Kountl. »
L'adorable Dieu lui rendit cette réponse ; « Il faut que
je donne ! Choisis une autre grâce, s’il te plaît, 6 toi, qui
ressembles à un Immortel. » 17,431 — 17,432.
« Nous avons passé, dans les bois, douze années ; la
treizième s’approche, dit Youddhishthira : que nulle part
les enfants de Manou ne sachent que nous habitons ici. •>
k Je ne puis te refuser cette grâce ! » lui répondit l’ Ado-
rable ; et il releva l'esprit du fils de Kountî, à la bravoure
infaillible. 17,433—17,434.
b Personne, dans les trois mondes, ne vous reconnaîtra,
lils de Bharata, quand bien même il vous arriverait de
parcourir cette terre sous la forme, qui vous est naturelle.
» Cette treizième année, vous la passerez, par ma grâce,
continuateur de Kourou, inconnus et travestis, dans la
cité de Virâta. 17,435 — 17,436.
00
LL MAH4-BHARATA.
» Vous porterez, déguisant vos personnes, telle et telle
forme, qu’il plaira d’imaginer, à chacun de vous, dans son
esprit. 17,437.
» Donnez au brahme ce bâton à baratter, accompagné
de l’arani, que je lui ai pris sous les apparences d’une
gazelle, dans le désir, que j’avais, de te connaître.
» Choisis une nouvelle grâce, mon ami ; il faut que je
t’accorde la chose, que tu désires. Je ne puis, ô le plus
vertueux des hommes, me rassasier en te comblant de mes
grâces. 17,438—17,439.
» Reçois une troisième grâce, mon fils, grande, incom-
parable : tu as pris, dit-on, ta naissance de moi, sire ; tu
es né d’une portion de moi-même. » 17,440.
« Dieu des Dieux, répondit Youddhishthira, j'ai vu de
mes yeux ta Divinité immortelle ; je reçois satisfait, mon
père, la grâce, que tu m’accordes. 17,441.
» Puissé-je triompher continuellement, seigneur, de la
colère, de l'avarice et de la folie ! Que mon âme se main-
tienne toujours dans la pénitence, l’aumône et la vérité 1 »
« Pàndouide, reprit l’Yaksha, tu es, par les dispositions
de ta nature, doué de ces qualités ; mais ton excellence
conservera le devoir, comme tu as dit. » 17,442 — 17,443.
A ces mots, le bienheureux Dharma disparut aux yeux ;
et les intelligents héros, fils de Pândou, tous de compa-
gnie, endormis dans un tranquille sommeil, s'étant levés,
se mirent en route pour l’bermitage, leurs fatigues dissi-
pées, et rendirent, au brahme pénitent, les instruments
pour battre le lait et faire du feu. 17,444 — 17,445.
L’homme, qui lira ce grand récit d’événements arrivés,
qui ajoute à la gloire, et du père, et du fils, triomphera
des sens ; il sera un sage ; des fils et des petits-fils lui
Dtgiiizud by Google
VANA-PARVA.
01
seront donnés, il aura, pour lot, une vie de cent années.
L'âme des hommes, qui savent cette vertueuse légende,
ne se plaira jamais avec le vice en des actions basses, à
souiller les épouses des autres, à ravir le bien d’autrui, à
semer la division entre des amis. 17,448 — 17,447.
Après que Dharma eut donné congé aux Pândouides, à
la bravoure infaillible, ils habitèrent, de compagnie, ins-
truits, parfaits dans leurs vœux, sous un déguisement, la
treizième année, une demeure inconnue, où ils mirent
leurs pénates. Ces héros magnanimes, fermes dans leurs
vœux, se présentent, les mains réunies au front, pour
obtenir la permission d'habiter avec eux, devant les péni-
tents, établis dans cette forêt et qui leur étaient dévoués.
Ils disent: 17,448—17,440—17,450.
« Vos saintetés savent tout ce que les Dhritarâshtrides
ont fait contre nous, les malheurs, sous lesquels ils nous
ont maintefois accablés, nos royaumes, qu'ilsnousont en-
levés par supercherie. 17,451.
» Nous avons habité dans les forêts, douze années,
avec peine, et la treizième, qui reste, a pour condition
que nous habiterons une demeure inconnne. 17,452.
» Habitons donc cachés dans ces bois ; veuillez nous en
accorder la permission, de peur que le cruel Souyodhana,
Karna et le Soubalide, nos ennemis acharnés, s’ils viennent
à savoir notre asile, ne nous accablent de nouvelles
peines. Puisse-t-il arriver bientôt que nous, doués de
bonnes mœurs et réunis avec les citadins et nos parents,
nous soyons tous restaurés dans nos royaumes avec les
brahmes sur nos trônes relevés. »
17,453 — 17,454 — 17,456.
Quand il eut dit ces paroles, Youddhishthira, ce roi
LE MAHA-BHARATA.
92
pur, le fils de Dharma, inondant son cou de ses larmes,
tourmenté par la douleur et le chagrin, eut son âme vio-
lemment agitée. 17,456.
Tous ses frères, avec les brahmes, de le consoler et
Dhaâumya de tenir au monarque ce langage plein de sens:
u Sire, ta majesté est instruite, elle est domptée, elle
est fidèle à la vérité, elle a vaincu ses organes des sens :
des hommes de telle sorte ne s’abandonnent pas au dé-
sespoir, quelle que soit l’infortune. 17,457 — 17,458.
» Très-souvent, çà et là, les malheurs viennent de la
main cachée des Pieux magnanimes, pour la répression
des ennemis. 17,459.
» Indra, arrivé en secret dans le Nishada, habita sur le
plateau de cette montagne, et fit un grand exploit dans la
coercition des ennemis. 17,460.
» 11 fut habité long-temps pour la mort des Üaityas, au
giron d’une mire, par Vishnou inconnu, qui vint dans
Açvaçir&s, demeurer au sein d’Aditi. 17,461.
« 11 se couvrit encore du secret, sous la forme d’un
brahme nain. On t'a dit comment il avait enlevé le
royaume de Bali en trois pas. 17,462.
» Tu as appris tout ce grand exploit, qu’il exécuta, en-
tré dans le sacrifice des Dieux, sous la forme du feu, où
il obtint l'incognito. 17,463.
a Ont’adit l'admirable action, que fit Han, quand il entra,
inconnu, pour la répression des ennemis, dans la foudre
même de Çakra. 17,464.
» Tu as appris, mon irréprochable fils, quel fut l’exploit
d’Aâurva entre les Pieux, quand il habita, inconnu, dans
la cuisse d’un brahinarshi. 17,465.
» C'est ainsi, mon fils, que tous les ennemis furent en-
Digitized by Google
VANA-PARVA.
93
tièrement consumés par le soleil à la sublime splendeur,
lorsqu’il habitait inconnu sur la terre. » 17,460.
o C est ainsi que Bdvana, aux dix têtes, fut tué dans la
guerre par Vishnou à la vigueur épouvantable, quand il
habitait, inconnu, dans le palais du roi Daçaratha.
» C’est ainsi que ces magnanimes, cachés, vainquirent
çà et là les ennemis dans la guerre ; et toi aussi, tu sauras
triompher d’eux. » 17,407 — 17,468.
Consolé de cette façon par le langage de Dhaàumya, le
vertueux Youddliishthira ne broncha pas de sa résolution,
appuyée sur la pensée des (’.âstras. 1 7,469.
Ensuite, Bhlmaséna à la grande vigueur, aux longs
bras, le plus fort des hommes forts, dit au monarque,
dans le sein duquel sa voix répandit une vive joie :
« Une offense d’aucune sorte ne sera jamais faite envers
toi, avec intention et d’une pensée, que suit la vertu,
grand roi, par l'archer à l’arc Gândlva. 17,470 — 17,471.
» Je saurai toujours empêcher Nakoula et Sahadéva,
ces héros d’un courage effrayant, qui ont la puissance de
terrasser leurs ennemis. 17,472.
» Nous n’abandonnerons pas la charge, que ta majesté
voudra bien nous imposer. Que ta majesté dispose tout
cela : nous vaincrons bientôt les enntmis ! » 17,473.
Après que Bhlmaséna eut articulé ces mots, lesbrahmes
de prononcer leurs bénédictions les plus saintes, de faire
leurs adieux aux Bharatides et de s’en retourner chacun
dans sa maison. 17,474.
Tons les principaux Yatis et les anachorètes, instruits
dans les Védas, s'approchèrent de cet, princes, suivant la
convenance, amenés par l’envie de les revoir. 17,475.
Les sages bra/imes avec Dhaàumya et les cinq héroïques
94
LE MAHA-BHARATA.
archers, fils de Pândou, s’étant levés, prirent avec eux
Krishnà et se mirent en route. 17,476.
Quand ils se furent avancés loin de ces lieux, à la dis-
tance d'un kroça, le jour suivant étant venu, ces tigres
des hommes s'étudièrent, en conséquence, à trouver une
habitation inconnue. 17,477.
Tous ceux, à qui étaient connus les Çâstras en parti-
culier, tous ceux, qui étaient habiles dans les conseils et
savaient le temps de la paix ou de la guerre, s'assirent
pour délibérer. 17,478.
FIN DU VANA-PARVA.
DîgifTsn by Google
LE CHANT DE VI RATA.
Digitized by Google
Digitized by Google
LE CHANT DE VI H AT A.
LE CHOIX LES MÉTIERS.
Adoration à Ganéça !
Honorez d’abord Nàrâyana et Nara, le plus éminent des
hommes, et la Déesse Sarasvatî ; ensuite, récitez ce poème,
qui donne la victoire !
Djanamédjaya dit :
o Comment mes ancêtres, qui nous ont précédés dans
la vie, passèrent-ils le temps, affligés par la crainte de
Douryodhana, dans une demeure inconnue, au sein de la
ville de Viràta? 1.
» Comment, brahme, la vertueuse, la chaste Draâupadl,
toujours la sainte écriture h la bouche, vécut-elle, gémis-
sante, inconnue? » 2.
98
LE MAHA-BHARATA.
Vaiçampâyana lui répondit:
Comment tes ayeux, qui nous ont précédés dans la vie,
ont-ils vécu inconnus dans la cité de Virâta ? Écoute cela,
souverain des hommes. 3.
Quand le plus éminent des homme:, qui supportent
le devoir, eut reçu d'Yama ces grâces, il revint à
l’hermitage et raconta aux brahmes toute cette his-
toire. 4.
Après qu’il leur eut tout exposé, Youddhishthira rendit
à ce brahme son assemblage de choses nécessaires pour
tirer du feu. 5.
Dès que le roi Youddhishthira au grand cœur, le fils
d’Y’ama, fut rentré chez lui, Bharatide, il dit à tous ses
frères mineurs : 0.
« Nous avons passé ces douze années, exilés de notre
royaume ; voici la treizième arrivée avec peine, où l’habi-
tation sera d’une extrême dilliculté. 7.
» Veuille bien approuver, Arjouna, fils de Kountl, que
nous coulions cette année hors d’ici, dans une demeure
où nous puissions vivre inconnus à tous les autres. » 8.
« Nous la passerons inconnus aux hommes, il n’y a là
aucun doute, souverain des enfants de Manou, répondit
Arjouna, grâce à ce don des faveurs, que tu as reçues
d’Yama. 9.
» Mais je vais te nommer certains royaumes délicieux,
cachés, bons pour l’habitation : approuve un d’eux, quel
qu’il soit. 10.
» Il y a de charmantes et iertiles régions, circonvoi-
sines des Kourous : les Pàntchùlains, le Tchédi, les
Matsyas, les Çoùrasénas, les Patatcharas. 11.
» Les Daçârnas, les neuf-royaumes, les Mallas, les
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
90
ÇAlvas, les Yougandharas, le vaste royaume de Kounti, et
le florissant royaume d’Avanti. 12.
» Quelle est de ces contrées, celle, qui te plaît, sire, et
dans quel pays habiterons-nous cette année ?» 13.
« J’ai entendu ce langage de ta bouche, guerrier aux
longs bras, dit Youddhishthira, comme si l’auguste Indra
lui-même, le souverain de tous les êtres, l’avait pronon-
cé, et ce ne fut pas d’une autre manière, lé.
» Il nous faut demeurer, nécessairement, tous réunis,
à l’abri des dangers, après que nous aurons délibéré sur
une habitation charmante, heureuse et douce. 15.
» Viràta le Matsya est puissant, attaché aux filsdePân-
dou, adonné au devoir, éloquent, riche et toujours bien-
veillant. 16.
» Nous habiterons, mon enfant, dans la ville capitale de
Viràta cette année, travaillant, Bharatide, aux affaires de
ce prim e. 17.
» Quel que soit l’ouvrage, auquel nous soyons appellés
par lui, rejetons de Kourou, une fois arrivés à Matsya, dites
que c’est votre métier. » 18.
o Roi des hommes, reprit Arjouna, comment exerceras-
tu un métier dans son royaume? Avec quelle profession
habiteras-tu dans la cité de Viràta? 19.
» Tu es doux, sire, éloquent, pudique, juste, fidèle à la
vérité : comment, Pândouide, entraîné par l’infortune,
exerceras-tu là un métier ? 20.
» Un roi ne sait pas endurer toutes les peines, comme
une personne du vulgaire, qui en a l’habitude: tombé
dans ce malheur, comment en traverseras-tu les amer-
tumes? » 21.
« Arrivé chez le roi Viràta, dit Youddhishthira, écou-
100
LE MAHA-BHARATA.
tez, éminents hommes, fils de Kourou, quelle profession
je veux exercer. 22.
» Revêtant l’extérieur d’un brahme et nommé Kanka,
ami du jeu et connaissant les dés, je deviendrai le compa-
gnon de ce roi magnanime, 23.
» Je jetterai sur le tapis, réjouissant le royal Virâta avec
ses ministres, avec ses parents; de ravissants dés rouges
et de charmants dés noirs, de corail, d’or, d’ivoire, avec
des fiches de pierres précieuses. Personue ne me con-
naîtra, et j'amuserai le monarque. 2 à — 25.
« J’étais un ami, qu'Youddhishthira jadis égalait à sa
vie; » dirai-je au roi, s’il vient à me demander qui je suis.
o Ainsi, je vous ai raconté mon dessein. Avec quel mé-
tier, Ventre-de-loup, habiteras-tu chez Virâta, comme j'y
passerai le temps moi-même? » 20 — 27.
« Moi, répondit Bhimaséna, je me dirai surintendant
des cuisines, et, sous le nom de Balhava, Bharatide, je
ferai ainsi ma cour au roi Virâta : voilà mon projet. 28.
« Je ferai les sauces du roi : je suis habile dans la cui-
sine : j’arrangerai tous les condiments, qu'ont pu lui faire
avant moi les plus savants du métier. 20.
» Je les surpasserai tous et je causerai la joie du maître ;
je porterai de grands et d’épouvantables fardeaux; 30.
» Et le roi, àla vue de cette grande action, me donnera
l'emploi. Je ferai, Bharatide, des œuvres, qui ne seront
pas d’un homme ; 31.
» Et les courtisans, à leur aspect, m’estimeront à l'égal
d’un monarque. Je deviendrai ainsi le souverain des breu-
vages, des liqueurs, des aliments et des mets. 32.
» S’il me faut arrêter des éléphants vigoureux ou des
taureaux à la grande force, je les arrêterai, sire ! 33.
DigitizéirtsyGoogle
VIRAT A.-PAR VA.
101
» Si des athlètes, quels qu’ils soient, viennent combattre
dans les assemblées, je les tuerai, moi ! et j’ajouterai ainsi
au plaisir du roi. 3 4.
» Mais je respecterai de toute manière la vie des com-
battants sérieux ; je les renverserai sur l'arène, de sorte
qu’ils n’y trouvent pas la mort. 35.
» Si Virdla m’interroge : « Je lus le cuisinier d’Youd-
dhishthira, lui dirai-je, l’écorcheur de ses bœufs, l’ar-
rangeur de ses sauces et son athlète. » 30.
» Je circulerai, souverain des hommes, en me proté-
geant moi-même : je passerai le temps de la manière, que
je promets. » 37.
a Quel métier, reprit Youddhishthira, verrons-nous
exercer à ce Dhanandjava, le fds de Kountt, cet invin-
cible rejeton de Kourou, aux longs bras, à la grande
force, ce meilleur des hommes, devant qui, accompagné
du VasoudMde, le Daçàrhain.se présenta jadis, sous les
apparences d’un brahme, le Feu, qui désirait incendier la
forêt Khândava-, 38 — 30.
» Arjouna, qui, s’étant avancé vers ce bois, vainquit
avec un seul char les Rakshasas et les Pannagas, et qui
rassasia Agni ? 40.
» Que fera-t-il, ce plus vaillant des combattants, lui,
qui ravit la sœur de Vâçouki, le roi des serpents ? 41.
» Le Soleil est le plus puissant des êtres, qui échauffent,
le brahme est le meilleur des hommes, qui murmurent la
prière, l’âçlvisha est le plus cruel des serpents, Agni est
la plus brillante des splendeurs. 42.
» La foudre est la plus terrible des armes, le taureau
est le plus grand parmi les vaches, la mer est le plus
102
LE MAHA-BHARATA.
vaste des lacs, Indra est le plus fécond de ceux, qui
sèment la pluie. A3.
» Le plus colossal des Nâgas, c’est Dhritarâshtra ; des
éléphants, c’est Alravâna ; un fds est supérieur à toutes
les choses animées, une épouse est le plus fidèle des amis.
» Tel que ces êtres excellent sur leur espèce et Vrikau-
dara sur la sienne, ainsi le jeune Goudâkéça est le plus
adroit de tous ceux, qui manient l'arc, AA — A5.
» Que fera-t-il celui, qui tient l'arc Gândiva, ce Bibhat-
sou aux coursiers blancs, à la splendeur éclatante, qui
n’est inférieur, ni au Dieu Indra, ni au Vasoudévide? AO.
» Lui, qui a demeuré cinq années dans le palais de
l’Immortel aux mille yeux ; lui, qui par sa vigueur a mé-
rité le don magique des astras, merveilleux au milieu des
hommes ! A7.
» Les astras divins furent obtenus par ce héros à la
forme céleste, lui, que je pense être un douzième Ruudra,
un treizième Aditya, un neuvième Vasou et la dixième
entre les planètes ; A8.
n Lui, A qui les coups du nerf de son arc a causé la ru-
gosité de la peau sur des bras unis et longs ; lui, de qui
l’omoplate droite et l’omoplate gauche ressemblent aux
épaules des taureaux. AO.
» Que fera-t-il, cet Arjouna, le plus vaillant des hommes,
qui portent la cuirasse, comme l'Himâlaya est la plus
haute des montagnes et l’océan est le plus vaste des
fleuves, comme Çakra est le roi des Tridaças, comme
Agni est le premier des Vasous, comme le tigre est le
plus cruel des quadrupèdes et Garouda le plus grand des
volatiles? a 50 — 51.
ricjttizect-by Google
MR VTA-PARVA.
103
« J’accomplirai ma promesse, souverain des hommes,
répondit Arjouna : « Je suis eunuque ! dirai-je ; la grande
flèche et la grande corde de l’arc ne conviennent pas âmes
habitudes, sire. » 52.
» Je couvrirai de bracelets ces deux bras à la peau ru-
gueuse, et j’attacherai à mes oreilles des pendeloques, à
l’éclat flamboyant. 53.
» Je parerai d'anneaux mes deux mains, et, les cheveux
nattés sur la tête, je passerai au troisième genre, sire,
sous le nom de Vrihannalâ. 54.
» Récitant mainte et mainte fois des légendes, pleines
de sentiments efféminés, j’amuserai le roi et les autres per-
sonnes dans le gynœcée. 55.
» J'enseignerai, sire, aux femmes de la cité de Viràta le
chant, une danse variée et les divers instruments de mu-
sique. 56.
» Je m’entretiendrai de différentes choses, que des
sujets ont faites 4 dessein, fds de Kountî.etje me cacherai
moi-même sous cette illusion. 67.
» Si le roi m’interroge, sage Pândouide, je lui dirai :
« J'ai habité dans le palais d’Youddhishthira, et j’ai été
le serviteur attaché à la suite de Draàupadl. » 58.
» Caché comme le feu sous ce travestissement dû à
l’artifice, je vivrai paisiblement. Indra des rois, dans le
palais de Virâta. » 59.
11 dit. « Bien ! » répondit le plus éminent des hommes.
Arjouna, le plus vertueux de ceux, qui soutiennent le de-
voir, cessa de parler, et le roi adressa de nouveau la parole
à son autre frère. 60.
<■ Et toi, Nakoula, de l’exercice de quel métier vivras-
tu là, mon enfant? lui dit Youddhishthira. Raconte-moi
104
LE MAHA-BHARATA.
quel métier tu feras dans le royaume de ce monarque. Tu
es bien délicat, tu es un héros admirable à voir, tu es
habitué aux plaisirs !» 61.
« Je serai le palefrenier du roi Viràta, lui répondit Na-
koula. Je suis doué complètement de cette science et tout
à fait habile dans l’art de panser les coursiers. 62.
» Grantika sera mon nom : c’est un métier, qui me plai-
ra beaucoup. Je suis versé dans l’art de dresser les che-
vaux et dans celui de les soigner. 63.
» Les chevaux me furent toujours agréables, roi de
Kourou, comme ils l’étaient pour toi. Je répondrai ainsi
aux gens, qui m’interrogeront, quand j'aurai mis là mon
habitation : « Je fus autrefois, mon auii, préposé aux
coursiers du fds de Pàndou. » Et je promènerai mes
pas sous ce déguisement, sire, dans la cité de Virâta. »
64—65.
n Sahadéva, dit Youddhishthira, comment vivras-tu
près de lui? Ou bien, sous le déguisement de quel métier
vivras-tu caché ? » 66.
« Je serai le pâtre du roi Viràta, répondit Sahadéva. Je
suis habile à compter les vaches, à les garder et à les traire.
» Je serai connu sous le nom de Tantripâla, qui sera le
mien. Je circulerai sans maladresse : que l'inquiétude s'en
aille de ton esprit. 67 — 68.
» En effet, je fus jadis envoyé toujours au milieu des
troupeaux : c’est de là, sire, qu’est venu pour moi tout ce
trésor d’habileté. 69.
» Je connais les marques, l'histoire des vaches, ce qu’il
y a d’heureux en elles : tout cela, maître de la terre, m’est
parfaitement connu et autre chose encore. 70.
» Je sais quels sont les taureaux aux signes honorés,
VIRATA-PARVA.
105
sire, dont il suffit à une vache stérile de flairer l'urine
seulement pour vêler. 71.
» J’irai, à ce titre, dans la ville, et j’y aurai toujours du
plaisir. Personne ne m’y connaîtra, et mes services plai-
ront à sa majesté. » 72.
« Notre épouse chérie est d’un plus grand poids que la
vie elle-même, reprit Youddhishthir*, elle, que nous de-
vons respecter comme une sœur aînée et défendre comme
une mère, cette Draâupadl la Noire, de quel métier vivra-
t-elle ? Car, de même que toutes les femmes, elle ne sait
faire aucune chose ! 73 — 74.
» Bien délicate, toute jeune, fille illustre de roi, ver-
tueuse, fidèle à ses époux, comment promènera-t-elle ses
pas dans cette ville ? 75.
» Elle connaît seulement les guirlandes, les parfums,
les parures, les robes diverses ; car elle est née gentille
dame. » 76.
« On conserve dans le monde, Bharatide, lui répondit
Dra&upadi, des femmes esclaves et des ouvrières indépen-
dantes. Les autres femmes ne marchent point ainsi : tel
est le jugement du monde. 77.
» Je me dirai une ouvrière libre, habile à disposer les
cheveux, et si le roi m’interroge, Bharatide : « J’ai habité
dans le palais d’Youddhishthira, où j’étais la suivante de
Draâupadl, a lui dirai-je. Je marcherai inconnue moi-
même, puisque tu m’adresses cette question. 78 — 79.
» Je ferai ma cour à Soudéshnâ, l’épouse renommée
du roi. Elle me protégera, venue près d’elle : bannis donc
une telle inquiétude. » 80.
« Tu dis une noble parole, Krishnà, repartit Youddhish-
thira ; tu es née de race, illustre dame : tu ne con-
106
LE MAHA-BHARATA.
nais pas le vice, vertueuse femme, placée, comme tu es,
dans le vœu de la vertu. 81.
» De même que des ennemis vicieux ne sont jamais
heureux, veuille agir de manière que les nôtres ne voient
pas naître la prospérité chez eux ! » 82.
Il dit ensuite:
o Vous ferez chacun celui des métiers, que vous m’avez
déclarés, comme mon esprit est habitué à vous voir d’après
la certitude de votre discipline. 83.
» Que l’archi-brahme veille à la conservation de nos
feux perpétuels avec les chefs des cuisines et les cochers
dans le palais du roi Droupada. 84.
» Que, prenant tous nos chars, ils s’en aillent prompte-
ment, Indraséna à leur tête, à la ville de Dwàravati : telle
est ma décision. 8ô.
» Que toutes ces femmes, les suivantes de Draàupadi,
s’en aillent elles-mêmes à Pantchâlâ avec les cochers et
les surintendants des cuisines. 86.
» Elles ne pourraient s’empêcher de parler, et l’on sau-
rait que nous tous, les fils de Pândou, nous avons quitté le
Dwaîtavana, où nous étions allés. » 87.
Ils se firent leurs adieux l’un k l’autre, après qu'ils se
furent ainsi confié les métiers, que chacun prétendait
exercer ; ils saluèrent Dhaâuraya, qui leur tint ce langage :
« Vous avez tout prévu, fils de Pândou, à l’égard des
brahmes, de vos amis, de vos chars, de vos palanquins,
et des feux sacrés mêmes, Bharatide. 88 — 89.
» La conservation de Rrishnâ te regarde ainsi que
Phâlgouna. Toutes ces vaines conversations du monde
sont connues de vous, comme de toi. 90.
» Quoique vous lesachiez, vos amis doivent parler, ins-
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
107
pirés par l'amitié : le juste, l'utile et l’agréable sont éter-
nels. 91.
» Je dirai donc mes raisons : écoutez-les ici ! Or, je
parle, fils de roi, de cette habitation chez un roi. 92.
» Puisque vous avez reçu une naissance royale, vous
saurez éviter tous les péchés ; mais sachez, rejetons de
Kourou, qu’il est difficile d’habiter inconnus dans le pa-
lais d’un roi, y fût-on honoré ou non. Ensuite, dans la
quatorzième année, vous marcherez heureusement. 93-9A.
» Que celui, à qui la porte est montrée, obtienne de
jeter son regard dans les appartements secrets. Qu’il n’ait
pas une folle assurance ; qu’il n’injurie pas en ennemi là
où il cherche seulement un siège ! 95.
« Que celui, qui ne possède, ni une voiture, ni un pa-
lanquin, ni un fauteuil, ni un éléphant, ni un char, où il
puisse monter, se dise : « Je suis en estime ! » et qu’il
habite dans le palais du roi ! 90.
» Celui, qui ne s’assoie point là où les méchants pour-
raient soupçonner sa vertu, s’ils le voyaient assis, habitera
dans le palais du roi. 97.
» Qu’il ne parle jamais au monarque, si ce n’est afin de
répondre à une question ; qu’il serve sa majesté en silence,
et qu’il l’honore à propos. 98.
» Les rois maudissent les gens, de qui la bouche est
remplie de faussetés, et ils méprisent un conseiller, qui
parle sans raison. 99.
» lin savant ne fera jamais amitié avec leur épouse ; il
hait ceux, qui marchent dans les gynœcées, ceux, qui
sont habiles à diriger les char.'. 100.
» Son désir à peine connu, qu’il exécute les atfaires du
roi, quelque légères soient-elles. L’homme, qui se conduit
ainsi, ne porte aucune blessure nulle part au souverain.
108
LE MAHA-BHARATA.
» Bien qu’il marche sur une terre plane, sans qu’on
lui parle, sans qu’on lui ait jeté un ordre, il faut qu’il
pense , comme l’aveugle-né , songeant toujours qu’une
borne est devant ses pas. 101 — 102.
» Les rois, dompteurs des ennemis, ne comblent pas de
faveurs un frère, ni un petit-fils, ni même un fils, qui
franchit les bornes. 103.
» Que l’homme serve le roi de tous ses efforts , comme
s'il était Agni, comme s’il était un Dieu sur la terre. Un
roi, qu’on entretiendrait avec le mensonge, vous tuerait :
il n’y a même aucun doute. lOâ.
» Qu’il fasse tout ce qui lui sera commandé par le
maître. Qu’il évite la paresse, l’orgueil et la colère. 105.
» Qu’il raconte au roi l’utile et l'agréable sur tous les
hommes capables ; mais que l’utile ait à ses yeux plus de
valeur que l’agréable même. 100.
» Qu’il soit convenable pour lui dans toutes les choses
et dans tous les entretiens ; mais qu’il ne lui dise jamais
ce qui ne sera ni bon ni agréable. 107.
» Que l’homme savant vénère le prince , et qu'il pense
toujours : « Je ne lui suis point agréable ! » Que sans
cesse il accomplisse sans négligence ce qui est agréable
ou utile. 108.
» Qu’il ne désire pas ce qui n’est pas l’objet des désirs
du prince ; qu’il n'habite pas dans ce qui lui est désa-
gréable : que rien ne l’ébranle de son assiette ; qu’il de-
meure dans le palais du roi. 109.
» Que le pandit soit assis ou au flanc droit ou au côté
gauche de ceux , qui ont pour mission de protéger ; par
c’est après lui qu'on a disposé le rang des armes prises.
>> Laissez-les s'opposer toujours à ce qu'on mette
devant eux un siège plus élevé ; mais vous , ne mur-
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
109
murez pas si quelque chose blesse vos yeux. 110 — 111. .
» Ce haut rang est une peine pour les pauvres : qu'on
ne le voie pas briller chez les hommes par une vaine
appellation des rois. 112.
» Ceux-ci maudissent les hommes, de qui la bouche est
pleine de mensonges ; ils méprisent également les hommes
orgueilleux de leur science. 113.
» N’ayez pas de présomption et ne dites pas : « Je suis
un héros! » ou encore : « J'ai de l’esprit! » Quiconque
fait des choses agréables , plaît au monarque et savoure
les jouissances. 114.
» Quand vous aurez obtenu la puissance difficile à ga-
gner, quand vous aurez obtenu l’insaissisable amitié du
souverain, montrez-vous sans négligence pour ce qui est
l’intérêt et l'amour du roi. 115.
» Quel homme, réputé un savant, désirerait au fond
de sa pensée le malheur de ce personnage , de qui la co-
lère est un grand obstacle et la faveur est un excellent
fruit? 110.
» Il ne dédaignera ni ses lèvres, ni ses bras, ni ses
genoux, ni sa parole ; il fera toujours avec lenteur sa res-
piration, sa salive et sa voix. 117.
» Quelque risibles , que soient les choses, que ce roi
possède, il ne doit pas s'en rire, comme d'une personne
tout-à-fait engloutie, et s'en mocquer comme d’un in-
sensé. 118.
» Qu’il ne s’avance pas avec une excessive roideur, et
qu’il tende à la gravité : montrez un sourire, qui ne pro-
vient pas de la folie et devant lequel marche la douceur.
» L'homme , s’il ne se réjouit pas du gain, s’il n’est
point affligé d’être méprisé, s’il n'a pas l’esprit agité
110
LE MAHA-BHABATA.
par le trouble, habitera toujours dans les palais du roi.
» Le pandit, qui loue sans cesse le roi ou le fils du
roi, devient son ministre et conserve long-temps sa fa-
veur. 119—120—121.
» Le ministre, qui enchaîné ou retenu par des raisons,
ne contredit pas les désirs du monarque, obtient ensuite
la félicité. 122.
» L'homme dépendant du roi ou qui vit dans son
royaume, ne sera-t-il pas habile, s’il proclame ses qua-
lités devant et derrière lui ? 123.
» Un ministre, s'il veut que le roi mange malgré lui,
ne gardera pas long-temps son rang, et tombera dans l’in-
certitude de sa vie. 12â.
» Voyant d'où provient sa félicité, qu’il ne s’entre-
tienne pas avec le roi et ne cherche pas à le surpasser
dans une position convenable. 125. t
» On suit toujours comme l’ombre un héros puissant,
que la splendeur environne. L’homme véridique, doux et
dompté, habitera dans le palais du roi. 126.
u Quiconque, se disant : « Est-ce que je ne puis faire
cela? » s'élancera devant un autre, que l’on envoie, habi-
tera dans le palais du roi. 127.
» Quiconque , soit à l’intérieur, soit au-dehors, reçoit
toujours un ordre du monarque et n’en est jamais ébranlé,
habitera dans le palais du roi. 128.
» Quiconque, demeurant en des pays lointains, n'y est
pas tourmenté par le désir des maisons de ses amis et
cherche le plaisir dans sa peine, ce digne serviteur habi-
tera le palais du roi. 1 29.
» Qu’il ne s’habille pas comme le maître; que, près de
lui, il ne rie point aux éclats ; qu’il ne fasse pas une dé-
VffiATA-PARVA.
111
libération à plusieurs fois reprise : c’est ainsi qu'il devien-
dra l’ami du roi. 1 30.
» Commandé dans une affaire, qu’il n'en tire aucune ri-
chesse. Que gagne-t-il d’enlever à autrui sa fortune? La
prison ou la mort elle-même ! 131.
» Char , vêtement , parure , quelqu’ autre chose, que
vous donniez , portez-les vous-mêmes : vous serez ainsi
toujours plus chers. 132.
» Vous efforçant d’élever ainsi vos pensées et désirant
posséder un tel caractère , enfants de Kourou , arrivés
dans son royaume, vous passerez heureusement cette
année.» 133.
« Nous avons reçu tes leçons ; la félicité descende sur
toi ! répondit Youddhishthira. Personne n’eût parlé
ainsi, excepté Kounti, notre mère, ou Vidoura à la grande
sagesse. 13â.
» Que ta sainteté veuille me dire ce qui me reste im-
médiatement à exécuter pour échapper à la peine, faire
ma route et vaincre. » 135.
A ces mots du roi, Dhaàumya, le plus sage des bratunes,
accomplit suivant les règles toutes les choses établies pour
le voyage. 13(5.
Il alluma les feux de ces héros et sacrifia conformé-
ment aux raantras pour obtenir la prospérité , l’abon-
dance et la victoire sur la terre. 137.
Mettant à leur tête Yàdjnasént, les Pàtidouides évo-
luèrent, comme s’ils étaient six, un pradakshina autour
des feux et des brahmes riches en pénitence. 138.
Après le départ de ces héros, Dhaàumya, le mieux doué
des êtres , qui jouissent de la parole, ayant pris les feux
consacrés, se rendit chez les Pàntchàlains. 1 30.
112
LE MAHA-BHARATA.
Indraséna et les autres, comme il a été dit, arrivés chez
les rejetons d’Yadou, y demeurèrent paisiblement et bien
cachés, gardant les chevaux et les chars. 1AO.
Les héros, ceints de leurs cimeterres, aimés de leur
carquois, portant leurs armes, la manique de cuir et la
défense de leurs doigts liée autour de leur main, s’en
allèrent auprès de la Kâlindi. 141.
Ils arrivèrent de leur pied sur la rive droite : sortis
d’habiter les forêts , ils désiraient alors gagner ce
royaume, but de leur voyage. 142.
Archers aux grandes flèches, à la grande force , ces
guerriers , blessant les tribus des gazelles , habitaient
dans les escarpements des montagnes, dans les endroits
inaccessibles des forêts. 143.
Ayant au septentrion les Daçàrnains , au midi le Pan-
tchâla, entre eux les Yakrillomas et les Çoûrasénas ,
chassant et causant , les Pàndouides entrèrent du bois
dans la contrée de Matsa. Ils portaient leurs arcs, ils
étaient ceints de leur cimeterre, ils étaient pâles, ils
avaient la barbe longue. 1 44 — 145.
Parvenue dans cette région, krishnâ dit au roi : « Re-
garde ! voici encore des sentiers et des champs divers.
» Évidemment la ville capitale de Viràta est encore
éloignée : passons ici la nuit prochaine ; je suis accablée
d’une forte lassitude. » 14(1 — 147.
« Dhauandjaya, fit Youddhishthira, lève et porte la
Pantchâlaine. Délivrés de cette forêt, allons habiter dans
la capitale. » 148.
Arjouna aussitôt se chargea de Draâupadi et, marchant
comme un roi des éléphants , la porta jusqu'auprès de la
ville. 149.
Digittzed by Google
VIRAT A-PARVA.
HS
Arrivé au pied de la capitale, le fils de Kounti dit à
Arjouna : « Où suspendrons-nous nos armes avant d'en-
trer dans la ville ? 150.
» Si nous entrions avec nos armes dans la cité, mon
ami, nous exciterions une grande émotion parmi le peuple:
il n’y a là aucun doute. 151.
» Les hommes connaissent dans le monde le grand et
solide arc Gàndiva : si nous entrons dans la ville, chargés
de cette arme, ses habitants nous reconnaîtront bien
vite : je n’en fais aucun doute! De-là, il nous faudra ha-
biter douze nouvelles années dans la forêt, si un seul de
nous est reconnu ; car nous avons promis de tenir cet en-
gagement. » 152 — 153.
« Voici sur le sommet de cette montagne et près d’un
cimetière, Indra des rois, reprit Arjouna, un grand
acacia suma, impénétrable, aux branches pleines d’une
religieuse terreur, difficile à escalader. 154.
» 11 n’y a aucun homme, je pense, qui puisse, fils de
Pândou, nous y voir déposer nos armes. 155.
» Nous sommes dans un bois aux sentiers difficiles,
habité par les tigres ou les bêtes fauves, et surtout près
d'un cimetière inaccessible. 156.
» Déposons nos armes dans l'acacia et entrons dans la
ville. Nous habiterons ainsi là , Bharatide, suivant nos
aptitudes. » 157.
Après ce langage au roi Dharmarâdja-Youddhishthira,
le héros Kourouide, de s'approcher vers l'acacia, éminent
Bharatide, pour lui confier leurs armes, lui, qui, sur un
seul char , avait vaincu tous les hommes et tous les
Dieux, lui, qui avait triomphé des grasses campagnes et
des autres. 158 — 159.
»
8
114
€
LE MAHA-BHARATA.
Le fils de Prithà, You idhishthira flta la corde impéris-
sable à ce grand arc Gàndlva, glaçant d'épouv ante, des-
tructeur des armées rivales, avec laquelle ce guerrier
fléau des ennemis avait défendu le Kouroukshétra ; et
cette arme au bruit effroyable resta là sans corde.
160— 161.
» Bhimaséna emporta la corde attachée à cet arc, avec
lequel ce guerrier sans péché avait dompté le roi Sin-
dhien. 162.
Avec elle l'augnste Bhimaséna avait terrassé les Pan-
tchâlains dans la guerre, et seul il avait triomphé de nom-
breux ennemis dans la conquête du monde. 103.
A peine entendu le bruit aigu de sa corde, tel que
le déchirement d'une montagne, fendue par un coup de
tonnerre, les ennemis fuyaient çà et là sur le champ de
bataille. 164.
Le Pàndouide, fils de Màdri aux longs bras, à la bouche
vermeille, aux paroles mesurées, ce héros, qui s’écriait
dans la guerre : o II n’est personne d’égal en race et en
beauté à celui, qui porte le nom de Nakoula 1 •> retira son
nerf à l’arc, avec lequel jadis il avait triomphé de la plage
occidentale. 165 — 166.
Sahadéva, l’auguste héros, laissa alors sans sa corde
celte aruie, avec laquelle ce guerrier aux mœurs polies
avait subjugué la contrée méridionale. 167.
Tous, ils déposèrent là avec les arcs leurs brillants et
longs cimeterres, leurs carquois précieux et leurs flèches
aux tranchants de rasoir. 168.
Youddhishthira, le fils de Kountl, donna cet ordre à
Nakoula : « Monte dans cet acacia, héros, et place-s-y ces
arcs. » 169.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
115
Nakoula, étant grimpé dans cet acacia, y déposa lui-
même les arcs aux formes célestes, et les mit dans les
espaces de cet arbre, qu'il jugea vides. 170.
II les attacha fortement tout à l’entour avec des cordes
solides là, où il vit un endroit inaccessible à la pluie.
Les Pàndouides lièrent au tronc le cadavre d'un mort,
pensant que cet aspect devait écarter les hommes loin de
cet acacia. 171 — 172.
« Voici un cadavre attaché ici , diront-ils. Celle, qui
pourrait spntir cette odeur infecte, serait une mère de
quatre-vingt ou cent années. » 173.
» C’est un devoir de famille ! raconteront-ils ; ou ce
sont nos devanciers, à qui cette considération fit attacher
un corps à cet arbre ! » 174.
Tout en causant de ce gardien, improvisé contre la
curiosité, fléau des ennemis, les fils de Prithâ , destruc-
teurs des rivaux, arrivèrent tout auprès de la ville. 175.
Youddhishthira prit pour lui , et donna à ses frères les
noms secrets de Djaya, Djayanta, Vidjaya, Djayaséna et
Djayadbala. 170.
Ensuite, ils entrèrent dans la grande ville, où, suivant
leur engagement, ils tinrent une conduite inconnue et
demeurèrent dans ce royaume la treizième année. 177. ■
Parcourant la charmante ville de Viràta, Youddhish-
thira louait dans son cœur la Déesse Dourgà, la souveraine
des trois mondes, 178.
Conçue dans le sein d’Yaçodâ, née dans la famille du
pâtre Nanda, la meilleure amie de Nàrâvana, procurant
d'heureux succès, accroissant la race; 179.
Elle, qui avait acccompli la défaite de Kansa, qui avait
causé l'extermination des Asouras, que Us flots avaient
116
LE MAHA-BHARATA.
déposé sur la rive de la Çilà, qui marchait au sein des
airs; 180. .
La sœur du Vaçoudévide, la Déesse parée de célestes
guirlandes, revêtue d’une robe céleste, portant la massue
et le cimeterre, 181.
Cette Déense fortunée, qui fait, comme à une génisse em-
barrassée dans laboue, traverser le viceàceux.qui serap-
pèleront toujours la sainte décharge de leur fardeau. 182.
Le monarque Youddhishthira , désirant avec ses frères
puinés la vue de cette Divinité , la salua et se mit à. la
célébrer de nouveau en différents hymnes, qui avaient
pour sujet son éloge. 183.
« Adoration à toi, délicate, généreuse, chaste Krishna,
disait-il, toi, de qui le visage ressemble au soleil enfant,
et de qui la figure est égale à la lune dans sa pléoménie.
» Déesse aux quatre têtes, aux quatre bras, aux seins
et aux lombes potelés, qui porte des armilles et des bra-
celets et de qui les ornements des bras sont la queue des
paons. 184 — 185
n Tu brilles comme un lotus, Déesse, épouse de Nà-
râyana ; pures sont ta beauté et ta chasteté, ô toi, qui cir-
cules au sein des airs. 180.
» Krishna, tu ressembles au feu; ton visage est pareil
à ce qui attire le bonheur (1) ; tu portes quatre longs
bras, élevés comme le drapeau de Çakra. 187.
» Le vase du sacrifice, le lotus, la clochette sont tes
symboles ; tu es pure entre les femmes sur la terre. Un
(J) Çankurshnna , mot , sur lequel ne taisent tous les Lexiques ou Dic-
tionnaires, et dont il faut demander le sens aux racines; car ce ne peut
être une faute d’impression, pour Sankarshana , un des noms de Bala -
rûma.
Uy Google
VIR \TA-PARVA.
117
lacet, un arc, un grand disque de guerre sont tes armes
diverses. 188.
» Des pendeloques ornent tes deux oreilles bien
puissantes; tu brilles, Déesse, par ton visage, qui le dis-
pute à la lune en beauté , qui brille d'une admirable
tiare, lien de tes cheveux, et qni resplendit par la cein-
ture de tes lombes, habitation des serpents et des reptiles.
189—190.
» Tu luis par un serpent lié comme le fut ici jadis le
Mandara ; tu resplendis comme le drapeau élevé de la
queue des paons. 191.
» Dans un vœu de jeune fille, que tu avais embrassé,
le Tridiva fut purifié par toi. On te loue pour cette action.
Déesse, et les Tridaças te célèbrent eux-mêmes. 192.
» L’Asoura Mahisha périt afin d'assurer la protection
des trois mondes. Sois-moi propice, ô la plus excellente
des Divinités ; étends sur moi ta compassion ; sois-moi
favorable ! 193.
» Cest toi, qui es Djayâ et Vidjayà ; c'est toi, qui donnes
la victoire dans les combats : accorde- moi , généreuse
Déesse, de triompher maintenant. 19A.
» Ta demeure éternelle est le mont Vindhya, fier des
plus grands serpents. Kâli, Kâli, Màhâkâli, toi , qui mets
ta joie dans les êtres animés, le rhum est ta passion.
» Tu marches, escortée des Bhoùtas, Déesse, qui donnes
les grâces, 0 toi, qui fais route où il te plaît ! Les hommes,
déchargés de leur fardeau, se souviendront de toi.
195—190.
» 11 n’est rien de difficile à obtenir, soit un fils, soit des
richesses, pour les hommes, qui, sur la terre, s’inclinent
devant toi au point du jour. 197.
118
LE MAHA-BHARATA.
» Tu fais passer d'une infortune (1) dans un autre
malheur (2) ; c’est pour cela que tu es appelée Dourgâ
par les peuples. Tu es la voie suprême des hommes, qui
périssent dans les mauvaises routes , qui sont plongés
dans la grande mer, qui sont assiégés par des ennemis.
Mais les mortels, qui se souviennent de toi, grande Déesse,
ne succombent, ni dans les chemins difficiles, ni dans les
forêts, ni dans le déluge des eaux! C'est toi, qui es la
gloire, la prospérité , la constance, le succès, la pudeur,
la science, la postérité et la sagesse. 198 — ldi) — 200.
» Tu es le crépuscule, la nuit, le sommeil, la clarté de
la lune, la beauté, la patience et la miséricorde pour les
hommes, qui t'honorent. Tu détruis la captivité, le délire,
la perte des fils, la ruine de la fortune, la crainte, la ma-
ladie et la mort. 201.
» Je suis renversé de mon trône, et j'ai recours à ta
protection : je courbe mon front devant toi, Déesse, sou-
veraine des Dieux. 202.
» Sauve-moi, Déesse, de qui les yeux ressemblent aux
pétales du lotus; sois vraie pour moi, véridique Déité;
sois mon refuge, secourable Dourgâ, amie des hommes
pieux. » 203.
Ainsi louée, la Déesse offrit sa vue au fils de Pàndou ;
elle s'approcha du roi, et lui tint ce langage : 20â.
« Écoute ma parole , auguste monarque aux longs
bras ; ta victoire éclatera bientôt dans le combat même.
» Grâce à moi, vainqueur des Kourouides, tu détrui-
ras leur armée ; et, quand tu auras débarrassé le royaume
de ses ennemis, tu délivreras encore une fois la terre.
(1 — 2) Dourgâ.
*
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
110
» Accompagné de tes frères, sire, tu obtiendras une
joie complète : grâce à moi, tu acquéreras le bonheur et
la santé. 205 — 206 — 207.
» Je donnerai, satisfaite d’eux, la beauté, la vie, des
fils et le royaume aux hommes, qui, libres de péché, ra-
conteront tes hauts faits dans le monde. 208.
» En exil ou dans la ville, dans une bataille, sous
l’oppression des ennemis, dans une forêt, dans une route
mauvaise, inextricable, au milieu des mers, dans une
montagne inaccessible, rien neseradifllcile à obtenir dans
ce monde à ces hommes, qui feront une commémoration
de moi, sire, comme l'a faite ta majesté. 209 — 210.
u Toutes les affaires du mortel, qui écoutera avec dé-
votion ou qui récitera ce plus excellent des hymnes,
iront, fils de Pândou, à leur complet succès. 211.
» Par ma grâce, ni les Kourouides, ni les hommes,
qui habitent leur empire, ne sauront que vous êtes éta-
blis tous dans la ville de Viràta. » 212.
Après que la Déesse, qui donne les grâces, eut parlé
de cette manière à Youddhishthira, le dompteur des en-
nemis, et qu’elle eut réglé dans cette ville la protection
des fds de Pândou, elle disparut aux yeux. 213.
Le roi Youddhishthira se rendit d’abord auprès de Vi-
ràta, assis dans la salle de son palais. 11 retira de l’êcrin
ses dés d’or, ornés de lapis-lazuli, et les attacha dans son
vêtement à la partie inférieure de sa robe. 214.
Le roi des hommes à la haute renommée, le propaga-
teur de la race de Kourou, honoré du roi des hommes,
rempli d’une grande dignité, inaccessible comme un ser-
pent au poison mortel, s’approcha de l'illustre souverain
du royaume. 215.
120
LK MAHA-BHARATA.
Cet éminent personnage , grand , vigoureux , sem-
blait par ses formes, sa force, sa beauté non vue avant
lui, tel qu'un Immortel, ou comme le soleil environné
d’une multitude de vastes nuages , ou pareil au feu
caché sous la cendre. 216.
Le roi Virâta aperçut le Pândouide, qui s’avançait,
semblable à la lune couverte de nuées. Au bout d’un
instant, il vitarriver dans la salle cet homme d’une haute
dignité, au visage resplendissant comme la lune en sa
pléoménie. 217.
Il interrogea les brahmes, ses ministres, les principaux
de ses bardes et les vatçvas, qui étaient assis auprès de
lui : « Quel est cet homme, qui est venu ici de prime
abord. 11 ressemble à un roi, qui regarde cette assem-
blée. 218.
» Ce mortel sublime ne peut être un brahme : c’est le
maître de la terre. Voilà queile idée me vient à l’esprit.
Il n’a point de serviteur, ni de char, ni d'éléphant auprès
de lui. Il marche comme Indra. 219.
» Ce mortel est déclaré par tous les signes de son
corps un homme, de qui le front est consacré : c’est la
pensée, qui me vient à l'esprit. Il s’avance vers moi, et le
trouble me saisit, comme si je voyais un éléphant, plein
d’ivresse, s’approcher d’un lac aux charmants lotus. »
Tandis que Virâta roulait ces pensées en lui-même,
Youddhishthira , le roi des hommes , s’approcha et lui
tint ce langage : « Que l’empereur souverain sache que
je suis un brahme, qui a perdu tout son bien et que le
besoin de vivre amène ici. 220 — 221.
n Je désire en ta présence, auguste et sans péché, ob-
tenir une richesse telle qu’il sied à un homme libre.
Digitized by Google
V1RATA-PARV A .
121
— « Sois le bienvenu! » dit le roi content ; et, immédiate-
ment après, il accepta sa compagnie. 222.
Quand le monarque eut reçu, l'àme charmée, ce lion
des rois ; il lui tint ce langage : « Je te parle avec amour,
mon fils, du royaume de quel souverain es-tu venu ici ?
Dis-moi avec vérité ta famille et ton nom. Quel est cet
art, que tu exerces ? » 223.
Youddhishtbira lui répondit :
n Je fus autrefois l’ami d’ Youddhishtbira ; je suis main-
tenant un brahme Vaiyâghrapadya. Je suis un joueur ha-
bile à me servir des dés. Mon nom est Kanka, et je suis
célèbre, Viràta. » 224.
b Eh bien ! dit celui-ci, il faut que je t’accorde une
grâce choisie dans tes désirs. Règne sur les Matsyas, car
je marche sous ta volonté. Les joueurs sont toujours mes
amis, car j’aime le jeu, et ton excellence, qui ressemble à
un Dieu, mérite un royaume. » 225.
b Voici le moment arrivé du combat, reprit Youd-
dhishthira. D’abord, auguste Matsya, le perdant ne doit
rien posséder. Quiconque sera vaincu par moi, ue doit pas
conserver la richesse : accorde-moi cette grâce, issue de
ta faveur. » 226.
b Je mettrai à mort quiconque fera une chose, qui ne
t’est point agréable, répondit Virâta ; j'enverrai même les
brahmes en exil hors du royaume. Écoutez-moi, habitants
des campagnes, qui êtes venus ici : l'auguste Kanka est
dans ce royaume ce que j'y suis moi-même ! 227.
» Tu seras mon ami, partageant mon char; tu auras de
nombreux vêtements, tu abonderas en mets et en breu-
vages. Vois ! au-dedans et au-dehors, tout est toujours
fait pour toi : la porte t’est ouverte par moi. 228.
122
LE MAHA-BHARATA.
» Parle- moi toujours au nom de ceux, qui, excités par
l'absence des moyens de subsistance, emprunteraient ta
voix. Je leur donnerai tout cela, n'aie pas de doute : tu ne
dois pas concevoir de crainte, en ma présence. » 224*.
Après qu'il eut ainsi obtenu cette grâce, l'excellent
prince se réunit au roi Viràta ; il habita là heureux, sage,
extrêmement honoré, et qui que ce soit ne connut cette
histoire. 230.
Ensuite, flamboyant de beauté, se présenta un autre
Pàndouide à la force terrible, qui avait le courage et la
grâce d’un lion. Il tenait dans sa main une aube et une
cuiller; il portait une de ces épées, qui ne font pas de
blessure, d'un bleu foncé, et non renfermée dans un four-
reau. 231.
Cet homme avait l’extérieur d’un cuisinier, son vête-
ment était extrêmement noir, il avait la force du roi des
montagnes; une éminente splendeur l'environnait, comme
le soleil, quand il éclaire ce monde. 11 s’approcha du roi
des Matsvas, et se tint devant lui. 232.
Viràta le vit s’avancer dans le voisinage du roi, et tint
ce langage aux villageois, qui l’entouraient : « Ce jeune
homme d’une beauté supérieure, que je vois s’approcher,
grand comme un lion, quel est-il, ce jeune taureau des
hommes? 233.
» C’est un homme, que je n’ai pas encore vu ; il res-
semble au soleil ! En vain je cherche dans mes pensées,
je n’arrive pas sur lui à la vérité ! A force d’y songer,
voici comme je gouverne mes idées, sur la vraie nature de
cet homme éminent : 234.
» Après que je l'ai vu, je n’en doute pas; c’est le roi
des Gandharvas, ou c'est Pourandara ! Sachez quel est cet
V1RATA-PARVA.
128
être, qui se tient sous mes yeux; et, s' il désire une chose,
qu’il l'obtienne, sans tarder ! » 235.
Excités par ce langage, les gens de Virâta s’avancent
d’un pied très-hâté, joignent le (ils de Kountl et disent à
ce frère puîné d’ Atchyouta ce que le roi avait commandé.
Le Pândouide alors s'approche de Virâta, et le magna-
nime lui adresse ces mots d’un air intrépide : « Je suis le
cuisinier Ballava, Indra des rois ; prends-moi â ton service ;
je n’ai pas d'égal dans l’art de iaire les sauces. »
23ft— 237.
« Je ne crois pas, reprit Virâta, à ta science d'ap-
prêter les sauces, Ballava; tu brilles, égal à l’Immortel
aux mille yeux ; tu semblés, par ta beauté, tes formes et
ta vigueur, comme un roi au milieu des hommes. » 238.
« Indra des hommes, répondit Bhima, je suis un cui-
sinier, ton serviteur. Je sais faire les sauces dans la per-
fection, non pas toutes, mais celles, que le goût approuve.
Autrefois, j’étais sans cesse avec le roi Youddhishthira.
a II n’existe pas mon égal en force.; je suis accoutumé
aux combats en champ clos, seigneur ; je me suis battu
avec des éléphants, avec des lions ; je ferai toujours,
mortel sans péché, ce qui t’est agréable. » 239 — 240.
- « Eh bien 1 dit Virâta, il faut que je t’accorde la faveur,
que lu sollicites ; commande ainsi dans ma cuisine ; tu
parles habilement, et je ne pense pas que cette chose soit
encore égale à toi : tu mérites la terre, autour de laquelle
tourne la roue de l’océan. 241.
« Quelque soit le désir de ta grandeur, qu'on lui obéisse
dans mes cuisines ; je te mets au premier rang ; je te
nomme souverain de ces lieux, et des existences, et des
hommes, qui mettent là toute leur attention, » 242.
LE MAHA-BHARATA.
12 A
Ainsi Bhluia fut placé dans la cuisine du roi Virâta ; il
y fut grandement aimé; il habitait, sire, inconnu aux
gens du peuple ; et cependant, il avait là toutes sortes de
compagnons. 243.
Ensuite, sa charmante chevelure flottante sur ses
épaules, Krishna au candide sourire, ayant tressé ses
cheveux noirs, délicats, doux, longs, aux bouts annelés,
cacha ses bijoux dans le côté droit ; puis, la belle aux yeux
noirs, se revêtit d’une robe longue et très-sale; elle prit le
costume d’une ouvrière indépendante et se promena dam
ta ville comme une malheureuse. Les hommes de courir
autour d’elle ; les femmes de la poursuivre.
244—245—246,
A son aspect : « Qui es-tu ? lui demandaient-ils. Que
désires-tu faire? » — « Je suis une artisane, répondait-
elle, Indra des rois ; je suis venue pour travailler. 247.
» Je ferai l'ouvrage de celui, qui voudra bien m’em-
ployer. » Mais, à cause de sa beauté, de son costume et
de sa voix délicate, ils ne croyaient pas qu’elle fût une
servante, que le besoin de nourriture avait amenée chez
eux. La Kaîkéyaine, épouse en grande estime de Virâta,
248—249.
Regardant de son palais, aperçut la fille du roi Drou-
pada. Elle vit cette femme ainsi belle, sans protecteur,
couverte d’un seul vêtement. 250.
Elle la fit appeler et lui dit : « Noble femme, qui es-tu ?
et que désires-tu faire ? » Elle répondit, Indra des rois :
« Je suis venue ici en qualité d’ artisane. Je ferai l’ouvrage
de celui, qui voudra bien m’employer. » 251.
Soudéshnà lui dit ; « Ainsi douée de beauté, comme tu
l’es, noble dame, ce serait à toi de donner tes ordres à
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
125
des servantes et des serviteurs divers et nombreux. 252.
» La cheville non élevée au-dessus du pied, la gorge
entrejointe, la taille haute de six saratnis (1), teinte de
cinq couleurs, très-profonde de poitrine , la voix balbu-
tiante d'un cygne, 253.
» Tes cheveux beaux, le sein charmant, la carnation
azurée, la gorge et tes lombes potelés, douée de tel et tel
agrément, comme une cavale du Kâçmire, 254.
» Les yeux ombragés de cils annelés, tes lèvres égales
au vimba, la taille svelte, le cou rond comme la conque,
la tête cachée, ton visage semblable à la lune dans une
pléoménie, 255.
» Tes yeux tels que, saturés du parfum automnal, les
pétales du lotus d’automne, imitant le nymphée automnal,
tu ressembles, pour les formes, à la Déesse de la beauté
même. 250.
» Qui es-tu? dis-moi, noble dame, puisque tu n'es,
d’aucune manière, une servante : es-tu une Yakshl, ou
une Déesse, ou une Gandharvi, ou une Apsarâ? 257.
» Es-tu une vierge des Dieux, ou une serpente, ou la
Déesse de la ville ? Es-tu une Vidyâdharl, ou une Rinnart,
ou Rohinl elle-même? 258.
» Es-tu Alamboushâ, Miçrakéçî, Poundarlkà et Malinl,
Indrànl ou Vârounl ? Es-tu la fille du charpentier des
Dieux ou de Dhatri le Pradjapati ? Ces Déesses sont re-
nommées parmi les Dieux : qui es-tu d’entre elles, noble
dame? » 259.
« Je ne suis point une Déesse, répondit Draàupadi, ni
une Gandharvi, ni une Asouri, ni même une Rakshast. Je
(i) Coudée courte, du coude à la n&iwance du poing.
120
LE MAHA-BHARATA.
suis une simple artisane, une servante; je te dis la vérité.
n Je sais faire les cheveux, illustre dame, je suis habile
à broyer le parfum du jasmin d'Arabie, des lotus, des
nymphées et du tchampaka. 200 — 201.
» Je tresserai des bouquets admirables, d'une beauté
ravissante ; j’ai servi Satybhàmà, l'époa se bien -aimée
de Krishna. 202.
» J'ai servi également Krishnà, l’épouse des fils de
Pàndou, la plus jolie femme parmi les rejetons de Kou-
rou. Je circule ainsi çà et là, recevant une exquise nour-
riture. 203.
» Autant je reçois de vêtements, autant je me réjouis.
La reine m’a donné elle-même le nom de Mâlinl : je suis
venue aujourd’hui, royale Soudéshnâ, dans ton palais. »
Soudéshnâ reprit :
« Il faut que je te donne la première place dans l'habi-
tation, il n’y a pas de doute pour moi 1 car, si le roi n’a
pas un autre désir, il se portera vers toi de toutes ses
pensées. 20A — 205.
» Les femmes, qui sont dans la famille du roi, et celles,
qui sont attachées à mon palais, te contemplent. Quel
homme ne rendrais-tu pas fou d’amour ? 266.
» Vois 1 Les arbres, qui sont plantés dans mon palais,
s'inclinent devant toi, pour ainsi dire. Quel homme ne
rendrais-tu pas fou d’amour? 207.
» A la vue de ta beauté surhumaine, femme ravissante
à la jolie taille, le roi Vira ta, m’ayant délaissée, se portera
vers toi de toutes ses pensées. 208.
» L’homme captivé, que tu regarderais de tes yeux
grands et lumineux, dame aux membres charmants, irait
à l'instant sous le pouvoir de l’amour. 269.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
127
« Et l'homme, qui te regarderait sans cesse, femme au
joli sourire, de qui tous les membres sont parfaits, s'en
irait ainsi sous la puissance de l’amour; 270.
» De sorte que l’homme monterait sur les arbres, afin
de s’y donner la mort à lui-même. Les grandeurs seront
pour loi ce qu'elles sont pour moi dans les palais du roi,
dame aux charmants sourcils. 271.
» Tel que le crabe met au monde un fils, qui doit être
la cause de sa mort à lui -même, telle je pense, femme au
candide sourire, sera ton habitation dans mon palais. »
« 11 n’est aucunement possible, répondit Draàupadi, de
me posséder, ni à Viràta, ni à nul autre, car cinq jeunes
Gandharvas, noble dame, sont mes époux. 272 — 273.
» Les fils d'un certain magnanime roi des Gandharvas
me défendent sans cesse, et cette tâche, que je leur donne,
est pénible. 274.
» Si l’on n’ordonnait pas de me laver les pieds et si l’on
me refusait les autres honneurs, les Gandharvas, mes
époux, ardents à me venger, se réjouiraient de cette habi-
tation. 275.
» L’homme, qui porterait sur moi son désir, comme
sur les autres femmes du vulgaire , entrerait dans un
corps étranger pour y habiter un jour et une nuit. 276.
» Il est impossible à qui que ce soit , noble dame, de
me soustraire & cette condition. Les Gandharvas , mes
époux par la contrainte, me défèndent sans cesse ; mais
ils sont d’un caractère difficile, reine au sourire pur ! »
« Je te donnerai une habitation comme tu désires,
ma fille, reprit Soudeshnà; et jamais tu n’auras besoin de
demander, ni de l'eau, ni les autres services.» 277 — 278.
C’est ainsi que Krishnâ fut consolée par l’épouse de
128
LE M4HA-BHAKATA.
Viràta : la femme vertueuse et fidèle à ses époux habita
dans cette ville, et personne ne l’y connut, Djanamédjaya,
sous le rapport de la vérité. 279.
Sahadéva lui-même , travesti en bouvier, se présenta
en cette habitation sublime , et, contrefaisant le langage
des pâtres, s'approcha de Virâta. 280.
Saisi de curiosité à sa vue, le roi envoya des hommes
près de cet étranger, arrivé au parc des vaches et debout
non loin du palais. 231.
Lorsqu’il se fut approché, et que le monarque vit cet
homme éminent, à la taille élevée, resplendissant, il in-
terrogea le rejeton de Kourou : 282.
» De qui es tu le fils? D’où viens-tu? Que désires-tu
faire, mon ami ? Je ne t’ai jamais vu avant ce jour : dis-
moi la vérité, excellent homme. » 283.
Sahadéva s’avance près du roi, de qui les rayons con-
sument ses ennemis, et lui dit avec un son de voix sem-
blable aux grandes masses des nuages : « Je suis un
vaîçya , mon nom est Arishtanémi : j’étais le pâtre des
plus grands entre les Kourouides. 28â.
» Je désire habiter ici, 6 le meilleur des mortels. Je
n'ai plus les fils de Prithâ, ces lions des hommes ; il ne
m’est pas possible de vivre sans travail, et, de tous les
monarques , aucun ne me plaît, si ce n’est toi. » 285.
<i Tu es un brahme ou un kshatrya, répondit Virâta ;
tu portes l’extérieur du souverain, qui préside au cercle
des mers : dis-moi la vérité, ô toi, qui traînes les cadavres
des ennemis : il n’existe pas d’ouvrage de vatçya, qui soit
propre à tes mains. 286.
s Du domaine de quel roi es-tu venu ici? Quelle est
cette profession, que tu exerces? Comment pourras-tu
Digitized by Google
V1RATA-PARY A.
12»
demeurer toujours au milieu de nous? Parle ! Quel sera
ici ton salaire ? » 287.
« Youddhishthira était le frère aîné des cinq fds de
P&ndou, reprit Sahadôva. 11 possédait huit centaines de
mille vaches : ses compagnies de bêtes à corne compo-
saient plusieurs centaines. 288.
» Les uns en conduisaient dix mille, les autres deux
fois autant ; j'étais le pâtre de ces princes, et l'on m'ap-
pelle Tantipàla. 28».
» Le passé, le présent, l’avenir, ce qui est entré dans
le nombre des vaches, rien ne m'est inconnu enfin à dix
yodjanas à la ronde. 290.
» Mes qualités étaient parfaitement connues de ce ma-
gnanime : aussi le roi des Kourouidcs, Y'ouddhishthira
était -il content de moi. 291.
» Une certaine maladie règne-t-elle parmi les trou-
peaux, bientôt les vaches ne sont plus en grand nombre;
je sais l’écarter par tels ou tels moyens ; voilà quels sont
mon art et ma profession. 292.
« Je connais, sire , les taureaux, distingués par des
signes heureux, et dont il suflit aux vaches stériles de
flairer l’urine seulement pour vêler. » 29S.
n J’ai cent mille vaches, répondit Virâta ; je donne à ton
excellence, et les gardiens, et les vaches, mêlées par les
qualités de la classe avec celles d'une autre classe. Que
mes troupeaux soient ici confiés à ta garde. » 294.
Ainsi l’homme éminent, estimé du roi, le souverain des
hommes, demeura là tranquillement; et d'aucune manière
ses ennemis ne le connurent. Le monarque lui donna les
gages, qu'il désirait. 295.
Ensuite, on vit apparaître au boulevart de l’enceinte
v 9
130
LE MAHA-BHARATA.
un autre liouitne de haute taille et de beauté parfaite,
portant les ornements des femmes. 11 avait de longues
pendeloques attachées à ses oreilles , et ses bras étaient
ceints de bracelets en or pur. 296.
Il avait de longs bras, une vigueur semblable à la force
des éléphants, ses épais et grands cheveux flottaient sta-
ses épaules : ébranlant la terre à chacun de ses pas, il
s'approcha de la salle, où siégeait Virâta. 297.
Quand le roi vit arriver sur le parquet de la salle,
caché sous son travestissement, ce fils de Mahéndra,
immolateur des ennemis, resplendissant d'un éclat su-
prême avec la vigueur du roi des éléphants, 298.
11 interrogea tous ceux, qui suivaient sa cour: n D'où
vient la personne, qui s'avance ? On ne m'a pas encore
parlé de lui, et mes courtisans ne m’ont rien dit, qui le
fit connaître. » Le monarque alors tint ce langage avec
étonnement (1) : 299.
« Ce jeune homme est d'une grande âme, il ressemble
h un Immortel, sa carnation est azurée; on dirait le roi
d’un troupeau d’éléphants. 11 s’est couvert de bracelets
sr. or pur : il porte, flottants, ses cheveux nattés ; il a des
pendeloques attachées à ses oreilles. 301 — 302.
» Il est paré de bouquets, il est orné de beaux cheveux;...
mais il a brillé d'une autre manière avec l'arc, la flèche et
la cuirasse Que ton excellence monte dans un char et
qu’elle voltige égale à mes fils, ou sois égal à moi-même.
» Je suis vieux ; j'ai envie d'abandonner tous les
Matsyas: défends-les avec vigueur. Les eunuques n’ont
(l)Ce distique est numéroté 300 dans notre édition : nous allons, com me
elle, sauter par-dessus un chiffre.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
131
aucunement de telles formes. Ainsi murmure mon intel-
ligence. » 303 — 304.
« Je chante, je danse, je joue des instruments de mu-
sique, noble prince, lui répondit Arjouna ; je suis habile
dans la danse, je le suis dans le chant. Quittecette pensée,
donne -moi tes ordres toi-même ; je suis, roi des hommes,
le danseur de la reine. 305.
» Cette forme est la mienne ; je te dirai avec elle une
chose, qui porte au plus haut point la douleur. Sache, roi
des hommes, que je suis Vrihannalâ, un fils ou une fille,
abandonnée par son père et sa mère. » 300.
« Il faut donc, reprit Virâta, que je t’accorde une grâce.
Enseigne la danse à ma fille, Vrihannalâ, et aux princesses
de son rang. Mais je ne regarde pas cet emploi comme
égal à ton mérite. Tu es digne de la terre, autour de la-
quelle tourne l'océan ainsi qu’une roue. » 307.
Après que le roi de Matsyasefut assuré que Vrihannalâ
était versé dans le chant, la danse et les instruments de
musique, il en délibéra avec ses différents ministres et le
vit bientôt au milieu de ses femmes. 3G8.
Quand il eut observé la constance immuable de celui-
ci dans son rôle d'eunuque, il abandonna l'appar-
tement des jeunes princesses, et laissa l’auguste Dha-
nandjaya enseigner seul la danse et les instruments de
musique à la fille de Virâta, à ses amies, à ses suivantes; et
le (ils de Pàndou devint l’ami de ces femmes. 309 — 310.
Dhanandjaya, remplissant des fonctions agréables et
maître de lui-même au milieu de ces femmes, habitait
sous son déguisement; et nulle des personnes, qui erraient
au-dehors ou qui circulaient au-dedans, ne sut quel homme
était là. 311. '■ . .
132
LE MAHA-BHAKATA.
Enfin, un autre fils auguste de Pândou se montra, et
s’avança légèrement vers le roi Virâta. Un homme du
peuple le vit qui s’approchait, comme le disque du soleil,
délivré du nuage. 312.
Il regardait les chevaux ; le roi de Matsya le vit examiner
çà et là ses coursiers, et le souverain des hommes dit à
ses suivants: « D'où vient cet homme, qui a la splendeur
d’un Immortel ? 313.
, » Il observe attentivement mes chevaux ; pour sûr, ce
doit être un expert, qui se connaît en coursiers. Qu’il
entre vite auprès de moi. Il me parait sage et comme un
Immortel. » 314.
S’étant approché du monarque, il dit : « La victoire soit
à toi, prince ! sur toi descende la félicité ! Je fus toujours
estimé de mon roi pour la science hippique : je puis être
pour toi un conducteur hr.bile de tes chevaux. » 315.
« Je te donne des chars, des richesses, une habitation,
reprit Virâta : veuille bien être le guide de mes chevaux.
D’où viens-tu ? A qui es-tu ? Comment es-tu venu ici ? Dis-
moi quelle est ta profession? » 316.
« Youddhishthira était le frère aîné des cinq fils de
Pândou, reprit Nakoula. Je fus jadis employé par ce roi
dans ses écuries, prince , qui traînes les cadavres de tes
ennemis tués. 317.
» Je connais entièrement la nature et le gouvernement
des chevaux, l’usage, qu’on peut faire des chevaux vicieux,
et même toute la manière de traiter leurs maladies. 318.
» Il n’y aura jamais un attelage rétif sous ma main ; il
n’existe pas de cavale vicieuse pour'moi, encore moins de
chevaux ! Les hommes et le fils de Pândou, Youddhish-
thira lui-même, m'ont appelé du nom de Grantika. » 319.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
133
« Que tout ce que je possède en chevaux et en chars
quelconques soit rais sous ta dépendance , répondit
Virâta ; que tous mes palefreniers et mes cochers eux-
mêmes te reconnaissent comme leur patron ! 320.
» Si tu formes un désir et s’il est une richesse, que tu
regardes avec envie, dis-le-moi. 11 n’ existe pas une science
des chevaux pareille à la tienne : tu brilles comme un roi,
et je t’estime à l'avenant. 321.
» Ton agréable vue sera ici pour moi comme la vue
même d’Youddhishthira. Mais comment le vertueux Pân-
douide peut-il demeurer dans les forêts, abandonné de ses
domestiques et y trouver du plaisir ! u 322.
C’est ainsi que le jeune héros, semblable au plus grand
des Gandharvas, fut honoré par le roi Virâta dans la joie;
et personne des autres amis ne sut d'aucune manière que
le beau Nakoula se promenait au milieu de la ville. 323.
Ainsi les Pàudouides habitaient le Matsya, sans dé-
guiser leur visage, suivant ce qu’ils avaient promis :
extrêmement affligés, ces maîtres du cercle des mers ob-
servaient, avec attention, de mener une vie inconnue. 32A.
L'OBSERVATION DE LA CHOSE CONVENUE.
-r
Djanamédjava dit :
» Après que ces rejetons de Kourou eurent ainsi caché
leur condition dans la v lie des Matsyas, que firent en-
suite, brahnie, ces héros à la grande vigueur? » 325.
Vatçampâyana lui répondit :
Écoute ce que firent les rejetons de Kourou, ainsi ca-
chés dans la ville des Matsyas, où ils cherchaient à gagner
la bienveillance du roi. 320.
Par la grâce du vertueux et magnanime Trinavindou,
la demeure, où ils habitaient, resta inconnue dans la cité
de Virâta. 327.
Youddhishthira, assistant à toutes les assemblées, de-
vint, roi des hommes, l’ami des Matsyas, de Virâta et de
son fils. 328.
Versé dans la connaissance des dés, le fils de Pàndou
Dig'itized by Google
VJRATA-PARVA.
185
fit jouer ce roi, autant qu’il lui fut agréable, à ce jeu, de
même que les brahmes, de qui le cordon est passé autour
(tes épaules. 329.
l.e filsd’Yamay gagna à Viràta des richesses inconnues,
que le tigre des hommes partagea entre ses frères, suivant
qu'ils en étaient dignes. 330.
Bhlmaséna lui-même livrait à Youddhislithira les ali-
ments divers et les mets, que laissait le Matsya. 331.
Arjouna ne manquait pas 5 distribuer, entre tous les
Pândouides, les vêtements usés, qu'on lui donnait dans le
sérail. 332.
Sahadéva, revêtu de l'habit du pâtre, apportait à ses
frères le caillé, le lait et le beurre clarifié. 333.
Quand, satisfait de son excellent service sur les che-
vaux, le souverain lui avait donné une récompense, Nakoula
n’oubliait pas de la partager entre les (ils de Pàndou. 33A.
fît la pieuse Krishna, aussitôt qu’elle voyaiichacua des
frères, passait à côté d'eux, comme une dame tout à fait
inconnue. 335.
Agissant ainsi l’un à l'égard de l’autre, ces hérosallaient
dans la cité de Viràta aussi inconnus que s’ils étaient en-
core au sein de leur mère. 336.
La crainte de Douryodhana remplissait alors d’angoisse
les fils de Pàndou, et ces rois des hommes ne se décelaient
pas en jetant lenrs regards sur Krishnâ. 337.
fînsnite, dans le quatrième mois, arriva la fête de
Brahma, bien grande, opulente solennité, fort estimée du
peuple, chez les Matsyas. 338.
Là, affluèrent par milliers, dans le champ de Brahma,
comme dans celui de Paçoupati, les lutteurs aux grands
corps, à la grande vigueur, enivrés de leur force, arrogant»
LE AI AHA-BHAllATA .
136
Matamore», tels que des Açouras kàlakhandjas, et très-
bouorés du roi. 33b — 340.
Remplis d'énergie, à la couleur très-jaune, avec des
épaules de lion et des cous pareils aux croupes des élé-
phants, ils avaient mainte fois obtenu le prix dans la lice,
en présence du monarque. 341.
il eu était uu d’une haute taille parmi eux, il défiaittous
les lutteurs, mais aucun n'osait s’approcher de lui, qui
sautait fà et lit sur l’arène. 342.
^ Comme tous les boxeurs restaient, l'âme évanouie, sans
courage, le roi des Matsyas commanda à son cuisinier de
combattre avec ce lutteur. 343.
Excité alors, Bhlma prit sa résolution avec peine ; mais
évidemment il ne pouvait refuser de se rendre au désir,
que manifestait le souverain. 344.
Le tigre des hommes, marchant avec l’indolence d'un
ti^ro, entra dans la vaste lice, honorant Virâta par m
soumission. 345.
Le fils deKountl releva le bas de son vêtement inférieur,
et cet acte fit rire l'homme ; puis, Bhima de provoquer au
combat le lutteur, semblable à Vritra. 346.
Ce lutteur à la force renommée s'appelait Djimoùta.
Tous deux, ils avaient une fermeté rare ; tous deux, ils
possédaient une vigueur épouvantable. 347.
ils ressemblaient à deux éléphants aux grands corps,
dans l’ivresse du rut. Ces deux tigres des hommes se
joignirent pour un combat à bras le corps. 348.
La bataille de ces deux héros, dans une ardeur extrême,
désirant l'un sur l'autre la victoire, fut très-épouvantable,
comme la chûte de la foudre sur deux montagnes. 349.
Démesurément forts , tous deux , ils étaient dans le
Dlgitized By GtfWJfle
VIRATA-l'ARVA.
137
suprême orgueil de la force ; tous deux, ils désiraient mu-
tuellement la victoire, et cherchaient à saisir un coup de
temps l'un sur l'autre. 350.
Dans une extrême ardeur, tous deux, ils ressemblaient
à deux éléphants dans l'ivresse du rut ; ils luttaient avec
des bras vigoureusement serrés, et des oppositions de
mouvements variés. 351.
Ils assénaient des coups, qui n’étaient pas évités ; ils se
portaient des blessures, qui imprimaient la douleur ; ils
déchargeaient, non sans effet, des poings, qui tombaient
avec les sons poussés du sanglier; 352.
Ils appesantissaient des mains, qui se précipitaient
comme la foudre; ils avançaient des feintes, ils secouaient
épouvantablement leurs pieds, dont les ongles déchiraient
comme des javelines. 353.
Leurs genoux s’entrechoquaient avec le bruit des
pierres ; leurs têtes formaient sous les coups de profondes
cavernes ; enfin, ce combat sans arme était horrible par la
force des bras. 354.
Le peuple, présent à la fête, qui avait attiré les multi-
tudes de héros, tout le peuple, levé avec de grands cris,
semblait attaché par le souffle à la vigueur de ces robustes
athlètes, qui, tels qu'lndra et Vritra, sire, s'attiraient et se
renvoyaient par des mouvements en avant ou en arrière.
355—356.
Ils s’entraînaient mutuellement, ils se frappaient avec
les genoux ; enfin, ils se menacèrent l'un l'autre avec de
grands cris. 357.
Tous deux, ils avaient de larges poitrines et de longs
bras ; ils étaient habiles dans l'art de combattre ; ils s'en-
lacèrent de leurs bras longs comme des massues. 358.
138
LE MAHA-BHARATA.
A la fin, Bhtma, l'immolateur des ennemis, attira dans
ses bras et enleva de terre le lutteur malgré ses cris, ré-
pondant à ses plaintes comme un tigre à celles d’un élé-
phant. 359.
Quand il eut fait quitter la terre à son rival, l'homme
vigoureux aux longs bras, le fit pirouetter et jela dans le
plus grand étonnement les lutteurs et les Matsvas. 3BO.
Après qu’il l’eut fait tourner cent fois, privé de vie,
l'âme exhalée, Vrikaudara aux longs bras le broya sur la
terre. 361.
Voyant tué ce héros DjimoAta, célèbre dans le monde,
le roi Virâta en conçut une joie suprême avec ses parents.
Tel que Kouvéra, le roi magnanime donna, dejoie, une
richesse considérable à Ballava, dans la vaste : rêne.
C’est ainsi que, procurant au roi le plus vif sentiment
de plaisir, il terrassa ces lutteurs bien nombreux et les
hommes à la grande force. 362 — 363 — 364.
Virâta le fit combattre avec des tigres, des lions et des
éléphants, puisqu'il n’existait sur la terre aucun homme,
qui fût égal à lui. 365.
Introduit dans les appartements des femmes, Ventre-
de-loup y combattit, à l’ordre du roi, avec des lions à la
grande force, qu’on avait enivrés. 366.
Le Pândouide Blbhatsou lui-même réjouissait Virâta et
toutes les femmes du gynœcée par son chant et sa danse.
Nakoula donnait du plaisir au roi, le plus grand des
hommes, avec ses chevaux bien dressés, rapides et ras-
semblés çà et là. 367 — 368.
Quand il voyait près de Sahadéva ses taureaux bien
gouvernés, le roi content ne lui épargnait pas les grandes
richesses, qu'il devait lui donner. 36».
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
130
Différents étaient les trésors, dont Viràta, éminent
prince, les comblait; mais Dralupadl, voyant tous ces
héros tourmentés par l’infortune, n'avait pas l’âme très-
satisfaite et poussait les plus profonds soupirs. C'est ainsi
que ces héros habitaient sous leur déguisement et va-
quaient aux affaires du roi Virâta. 370 — 371 — 372.
«
»
Digitized by Google
LA MORT DE K1TCHAKA.
Dix mois s’écoulèrent, tandis que ces héros, fils de
Prithà, demeuraient travestis dans la ville de Matsya. 373.
Yadjasént, obéissant à Soudéshnâ, roi des hommes,
Djanamédjaya, habitait auprès d’elle, en qualité de sui-
vante, avec beaucoup de peine. 37â.
PAntchàll. marchant dans le palais de Soudéshnâ, char-
mait la reine et les femmes du gynœcée. 375.
Sur la fin de cette année, Kltchaka à la grande force,
le général de Virâta, aperçut la lille du roi Droupada.
Dès qu’il l’eut vue, semblable à une fille des Dieux,
marcher comme mie Déilé, Kltchaka, percé par une fièche
de l'amour, s’éprit de passion pour elle. 376 — 377.
Consumé par le feu de l’amour, il s'approche de Sou-
déshnâ, et le général lui tient, comme en riant, ce lan -
gage: 378.
a Voilà une charmante femme, que je n’ai jamais vue
avant et jour dans ce palais du roi Virâta! Cette noble
VIRATA-PARVA.
iâ 1
dame, telle qu’un vin capiteux , formé abondamment de par-
fums, verse en quelque sorte l’ivresse dans mes veine*!
» Quelle est cette beauté, de qui la vue s'adresse au
cœur et qui s'avance avec les formes d’une Déesse! De
qui est-elle la fdle et d’où est-elle venue ici, femme char-
mante ? car elle agite mon âme et la réduit sous sa puis-
sance, et je n’v vois pas d’autre remède qu’elle-même.
» Est-il possible que cette jolie femme soit ta suivante ?
Elle me semble une fleur jeune éclose : elle accomplit
ton ouvrage, qui a des formes, pour lesquelles ses mains
ne sont pas faites. Quelle ait l’empire sur moi et sur toute
chose, qui est à moi. 379 — 380 — 381.
» Qu'elle orne mon palais vaste, ravissant, embelli par
des enjolivements d’or, plein de mets et de breuvages en
grand nombre, habité par l’abondance, rempli de servi-
teurs, de chars et d'éléphants en foule ! » 382.
Ensuite, ayant pris congé de Soudéshnà, Kitchakade
s’avancer vers la fille de roi : il dit à Krishnâ, en la flat-
tant, comme un chacal dans un bois à la fille du roi des
quadrupèdes : 383.
# Qui es-tu ? et qui est ton père, noble fille à la jolie
taille? De quel pays es-tu venue dans cette ville de Viràta?
Dis la vérité, femme charmante? 384.
» Ta grâce et ta beauté sont au plus haut degré, ta dé-
licatesse est sans égale : ton visage pur luit à mes yeux par
sa beauté, de môme que l’astre des nuits. 385.
» Tes yeux sont bien grands ; charmants sont tes sour-
cils, belle, qui ressembles aux pétales du lotus; ta voix est
comme le gazouillement du kokila, ô toi, qui es belle en
tous les membres de ta personne. 389.
» Je n'ai jamais vu, avant ce jour, sur la face de la
142
LE M AH A BHARATA.
terre, aucune autre femme d'une grâce telle que tu es,
vertueuse et ravissante dame. 3S7.
> Es-tu Lakshml, l'habitation du lotus, ou la puissance,
euune à la jolie taille ? Es-tu la pudeur, la fortune, la
gloire et la beauté ? Qui d'elles es- tu, femme au séduisant
visage? 388.
» Belle au plus haut degré, est-ce que tu as dérobé le
corps de l'Amour? Tu brilles au plus haut point, dame
aux charmants sourcils, comme la clarté sans égale de la
lunel 389.
> Le sourire des cils de tes yeux est charmant, sem-
blable à la clarté de la lune, ravissant d’une beauté cé-
leste, environné par les rayons de tes divines prunelles.
» A la vue de cette lune de ton visage, doué d'une
beauté supérieure , qui dans tout l'univers n'irait ici,
marchant sous le pouvoir de l'amour ? 390 — 391.
» Tes deux seins, auxquels convient l'ornement des
colliers, sont très-beaux, bien formés, accompagnés de
grâce ronds, potelés, sans intervalle. 392.
» Tes papilles, femme aux jolis sourcils, ont la forme
des boutons du lotus, qui commençent à s’entrouvrir: ce
sont deux aiguillons de l'amour, dont il me pique, dame
au charmant sourire. 393.
a Le poids de ta gorge fait plier la division apparente
des plis de ta ceinture; l'extrémité de la main, femme àla
taille svelte, est semblable â la délicatesse de ta taille.
» Depuis que j’ai vu, noble dame, ton ravissant dja-
ghana, tel qu'une lie dans un fleuve, la maladie insur-
montable de l’amour a mis son pied sur moi. 394 — 395.
» Le feu de l'amour a jeté ses flammes en moi, tel que
le feu d'un incendie, et, augmenté par la pensée conti-
TJtgtiizecrby Google
V1RATA-PARVA.
143
nuclle d'une entrevue avec toi, ‘il ine brûle sans pitié. 390.
» Eteins, femme à la taille gracieuse, en te donnant à
moi, ce feu enflammé de l'amour, comme avec une pluie,
qui porte l’eau salutaire d’un rendez-vous avec toi. 397.
» Ces faisceaux aigus des flèches de l'amour, qui jettent
la démence au fond de mon âme, ô toi, de qui le visage
ressemble aux clartés de la lune, seront calmés par une
enttevue avec toi. 398.
» Tu es entrée impétueuse au milieu de mon cœur, que
tu as déchiré sans pitié, dame aux j eux noirs. Les femmes
passionnées sont épouvantables dans leur colère. 399.
a Toi, qui fus le commencement d’une extrême ivresse,
fais l’ivresse de ma volupté, et veuille bien m'arracher ici
aux racines de mon âme, par les jouissances attachées au
don de ta personne. 400.
» Ornée de tous les joyaux, parée de robes et de pa-
rures diverses, cultive volontiers, ma dame, l'amour avec
moi. 401.
» Ne veuille pas habiter ici sans plaisir, t’en priver,
quand tu en es si digne ; veuille arriver au bien suprême
et couronner mon amour, ô toi, qui as la démarche d’un
éléphant dans la folie du rut. 40*2.
» Buvant des breuvages divers, agréables, pareils
à l'ambroisie, t'amusant, suivant ton plaisir, à des jeux
ravissants, goûte à divers services de mets, et jouis d'une
félicité sans égale : savoure ces breuvages, éminente
dame, et ces aliments purs, auxquels il n'est rien de com-
parable. 403 — 404.
» Cette be uté est l’apanage de la jeunesse première,
nouvelle, et tu la rends complètement inutile, noble dame.
Tu es belle, sans rivale, et tu ne vis pas, comme un bou-
Digitized by Google
144
LK MAHA-BHAR VTA.
quet de fleurs' ! Tu ne brilles pas, femme charmante, quel-
que brillante que tu sois (1) ! 405.
» Je te sacrifie toutes mes épouses : âgées, qu'elles soient
tes servantes, dame au joli sourire; moi-même, je me
tiens devant toi comme un serviteur : je marcherai tou -
jours sous ta loi, femme au charmant visage. » 411.
o Penses-tu, (ils d’un cocher, reprit Draâupadî, que je
ne dois point ici inspirer de désirs ? Ma classe est abjecte;
je suis une artisane, une malheureuse, une arrangeuse de
cheveux. 412.
» Je suis l'épouse d’un autre, s’il teplaît : il ne sied pas
que je m’unisse à toi maintenant. Les épouses des mortels
leur sont chères. Rappelle-toi le devoir. 413.
» Tu ne dois jamais, en aucune manière, placer ta pen-
sée sur les épouses d'autrui. S'abstenir des choses, qu’on
ne doit pas faire, est une sage loi des hommes. 414.
» L’homme à l'âme pécheresse, qui s'égare dans la fo-
lie et qui nourrit de vains désirs, obtient l'infamie ou bien
il encourt un grand et terrible danger. » 415.
A ces mots de l’ouvrière, Kltchaka, aliéné par l’amour,
et qui portait sa mauvaise pensée sur le crime de souiller
les épouses d’autrui; lui, qui jamais n’avait su vaincre ses
organes des sens et n’ignorait pas que de nombreuses fautes
sont destructives de la vie, et qu’elles sont blâmées de tous
les hommes, il tint, l’insensé, à Draâupadî ce langage :
« Ne veuille pas me repousser, femme à la taille svelte,
au charmant visage, au gracieux sourire, moi, qui suis
pénétré d'amour à cause de toi ! 410 — 41" — 418.
(1) Ce çloka, dans l'édition de Calcutta, est numéroté 410. Nous allons
faire comme elle, et sauter par-dessus cinq chiffres.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
145
» Tu me repousses, craintive aux yeux noirs, moi qui
marche sous ta volonté et qui ne t’adresse que des choses
aimables ; mais peut-être en auras-tu du regret ensuite?
» Car je suis maître du royaume entier, dame aux
charmants sourcils, à la taille élégante ; je condamne &
l’exil et je suis incomparable eu force sur la terre.
» 11 n'est ici aucun autre homme égal à moi sur le globe
en beauté, en jeunesse, en lortune, en mets incomparables
et purs. 419 — 420 — 421.
» Tu peux te trouver ici en des jouissances, qui
abondent au gré de tous les désirs, en des saveurs, qui
n'ont rien d’égal : pourquoi, noble dame, te complais-tu
dans la domesticité ? 422.
» Je te donne ce royaume, femme au charmant visage;
tu eu es la maltresse 1 Aime-moi, dame à la taille gra-
cieuse ; savoure ces jouissances nompareilles. > 423.
A ce langage hideux, la vertueuse épouse répondit à
Kltchaka en ces paroles, qui censuraient les siennes ;
a Fils du cocher, ne t'abandonne pasau délire, et ne re-
nonce pas maintenant à ta vie ; sache que je suis gardée
sans cesse par cinq épouvantables êtres. 424 — 426.
» Je ne puis tomber entre tes mains : des Gandharvas
sont mes époux ! Ils t'immoleraient dans leur colère. Allons !
c’est assez ! ne perds pas les autres avec toi ! 426.
o Tu veux marcher dans une route sans voie, imprati-
cable aux hommes ! Tu veux agir comme un enfant sans
raison, à l’esprit stupide, qui, placé sur une rive, vou-
drait, sans aucun moyen, parvenir à l’autre rivage. 427.
» Tu ne pourrais échapper à ces Génies, quand bien
même il te serait donné de le réfugier au centre delà terre,
ou de t’élancer par- delà, ou de courir à la rive ultérieure
10
T
140
LE MAHA-BHARATA.
des mers ! L'extermination est l'attribut de ces enfants des
Dieux, qui cheminent dans les airs ! 428.
» Est-ce qu’un violent désir de moi te possède, Kl-
tcbaka, comme tel malade, qui aspirerait à la nuit du tom-
beau ? Est-ce que l'envie de me tenir en tes bras le fait
raisonner à peu près comme un enfant, qui, couché sur
le sein de sa mère, voudrait prendre la lune dans sa
main ? 429.
» Sur la terre ou dans le ciel, nulle part que tu ailles,
il n'existe de refuge pour toi, qui as désiré leur épouse !
Ainsi, Kitchaka, tu manques de l'œil, qui aspire à une vie
heureuse ! » 430.
Repoussé par la fille de roi, Kitchaka, submergé dans
un amour épouvantable et sans borne, dit à Soudéshnâ :
« Kêkéyl, que l’artisane vienne dans mes bras ! Ima-
ginons un moyen, qui me fasse aimer de cette femme, qui
marche avec la majesté d’un éléphant. Sauve-la de l’é-
garement, Soudéshnâ; j'ai renoncé à la vie ! » 431 — 432.
Quand elle eut entendu nombre de fois la parole du
guerrier, qui gémissait, la spirituelle reine, épouse de
Virâta, en eut compassion. 433.
Lorsqu’elle eut pris une consultation secrète, pensé 4
l’ affaire du héros et au travail de son ouvrière, Soudéshnâ
tint ce langage au noble cocher : 434.
« Aies égard à la fête du I’arvan, et fais préparer la
nourriture des Dieux ; je l’enverrai là en ta présence me
chercher de ces aliments sacrés. 435.
« Flatte à ton aise l’artisane envoyée là dans un lieu
solitaire, sans obstacle : vois si, flattée, elle consentirait à
ton plaisir. » 436.
A ces paroles de sa sœur, il sortit et fit dresser, pour les
Digitized by Google
V1RATA-PARVA. là"
Dieux, une nourriture artistement préparée et digne d'un
roi. A37.
Il ordonna aux cuisiniers les plus habiles delui apprêter
des aliments nombreux, grands et petits, aux formes di-
verses, des breuvages et des mets, bien agréables à la vue.
Alors que tout fut prêt, Soudéslinà, la reine, invitée par
KHchaka, envoya son ouvrière dans la maison du général.
438 — 439.
« Lève-toi, artisane, dit-elle, et va-t-en à la demeure
de Kltchaka ; apporte-s-en des breuvages, noble dame ;
la soif me tourmente. » ààO.
« Je n'irai point à sa maison, fdle de roi, lui répondit
l’ouvrière ; tu sais toi-même, princesse, comme il est sans
pudeur. 441.
•i Je ne serais point là dans ton palais, illustre dame
aux membres sans défaut ; j’y serais environnée d’amour,
comme une épouse infidèle à ses maris. àà2.
» Tu n'as point oublié, reine, la convention, qui fut jadis
faite par moi, lorsque j’entrai dans ta maison, noble
dame. 443.
» Kltchaka est un insensé, princesse aux beaux che-
veux, que l'amour a gonflé de son orgueil. Quand il
m’aura vue, il méprisera toutes tes défenses ; je n'irai point
là, belle dame. ààà.
» Tu as de nombreuses servantes, fille de roi, qui
marchent sous ta dépendance : envoie une d’elles, s’il te
plaît ; car il me méprisera. » 445.
« C’est moi, qui t’envoie ; par conséquent, il n’osera
jamais avec toi ces injures; » dit Soudéshnâ, qui lui remit
à ces mots un vase fait d’or avec son couvercle. Aà6.
L’artisane, pleine de crainte, pleurant, appelant à son
m
LE MAHA-BHARATA.
aide tout ce qu’il y avait de sacré, se rendit au palais de
Kltchaka, afin d’en rapporter de la nourriture des Dieux.
« Comme je ne connais nul autre homme que mes
époux, disait-elle en s’acheminant, peut-flre Kltchaka,
respectant cette vérité, ne me réduira point <t mon arrivée
sous sa puissance ! » 447 — 448.
La jeune dame un instant adora le soleil, et cet astre
aussitôt connut toute l’histoire de celte femme à la taille
svelte. 44W.
Il commanda pour sa garde un Rakshasa invisible, et
ce Démon n'abandonna point cette dame sans reproche
dans toutes les conditions. 450.
A la vue de Krishnâ, qui arrivait près de lui, tremblante
comme une gazelle, le cocher se leva de joie, tel qu’un
homme, qui veut traverser un fleuve et qui trouve une
nacelle : 451.
« Bien venue à toi, femme aux jolis cheveux 1 dit Kl-
tchaka. La belle aurore éclaire ma nuit. Tu viens ici en
maîtresse : fais ce qui m’est agréable. 452.
» Qu’on apporte les bouquets les plus charmants, des
bracelets, des boucles-d’ oreilles toutes d’or, éclatantes,
ouvrages de plusieurs villes, des bijoux et des pierreries
séduisantes ! J’ai des vêtements, des robes de soie, des
fourrures ; j’ai une couche divine, faite exprès pour toi.
Viens-y avec moi ! Savoure le rhum et des liqueurs spi-
ritueuses ! b 453 — 454.
Draàupadi lui répondit :
« La fille de roi m’a envoyée en ta présence lui cher-
cher des aliments sacrés. Apporte-moi des breuvages,
m’a-t-elle dit, la soif me tourmente ! b 455.
u D’autres apporteront à cette fille de roi ce qui lui fut
VIRATA-PARVA.
149
promis, reprit Kitchaka. Puisse le fils du cocher prendre
de sa main droite la main, qui lui présente ce vase. »
« Aussi vrai que je n’ai jamais d’aucune manière violé
ma foi à l’égard de mes époux, reprit Draàupadi, je te vois
déjà subjugué, scélérat,' et ton cadavre traîné çà et là 1 »
Kitchaka, qui désirait l’embrasser, voyant les grands
yeux de cette femme, la menace aux lèvres, saisit par le
bout de son vêtement supérieur Partisane, qui se rejeta
rapidement d’un autre côté. 456 — 457 — 458.
Saisie de nouveau avec une grande vitesse, la fille de
roi, aux membres suaves, gémit mainte et mainte fois, et
tremblante, pleine de colère, mais exempte de souillure,
elle rejeta fortement l’homme vicieux, qui tomba, le corps
repoussé, comme un arbre, de qui la racine est coupée.
» Aussitôt quelle eut écarté d’une secousse la mais,
qui l’avait saisie, et qu’elle eut renversé Kitchaka sur la
terre, elle chercha un refuge dans la salle, où était le roi
Youddhishthira. 459 — 460.
Kitchaka la prit au milieu de sa course par son épaisse
chevelure, et, l’ayant abattue sur la terre, il la frappa du
pied sous les yeux du roi. 461.
Le Rakshasa, que le soleil avait préposé à la garde de
cette femme, enleva aussitôt, Bharatide, Kitchaka avec la
rapidité du vent. 462.
Frappé en quelque sorte à mort sous la force du
Rakshasa, il tomba comme un arbre coupé, sur la terre,
dans les convulsions, de l’agonie, exhalant, pour ainsi
dire , son dernier souille. 463.
Youddhishthira et Bhimaséna la virent de leurs sièges,
et ils ne purent supporter Poutrage, que le général in-
fligeait à Krishna. 464.
150
LE MAHA-BHARATA.
Désirant donner la mort à ce criminel Kltchaka, le ma-
gnanime Bhima, de colère, broyait alors ses dents contre
ses dents. 465.
Ses yeux aux longs cils avaient une ombre de fumée ;
une terrible contraction des sourcils, accompagnée de
sueur, effrayait sur son front. 40 6.
Le meurtrier des héros ennemis broyait son front avec
sa main et, dans un élan de colère, il voulait encore se
lever soudain. 407.
Le roi Youddhisbthira lrottait ses deux pouces l’un
contre l’autre et, dans la crainte d'être reconnu, il retenait
Bhima. 408.
H arrêtait arec peine ce Bhlmaséna, comme un éléphant
dans l'ivresse, qui voit les arbres d'une forêt. 409.
« Pourquoi regardes-tu cet arbre, cocher, voulant faire
du bois ? Si tu as besoin de bois, prends des arbres au
dehors (1). » 470.
La ravissante femme, s'étant avancée vers la porte de
la salle, et, jetant sur ses époux les regards d’une âme
consternée, dit en pleurant au roi des Matsvas ; 471.
La fdle de Droupada, conservant les formes de son état,
sa promesse accompagnée du devoir, semblait les consu-
mer de ses regards irrités : 472.
« Moi, l'orgueilleuse épouse de ces êtres, de qui l’enne-
mi ne dort pas, habitât— il même dans la sixième sphère,
le lils du cocher m’a frappé de son pied ! 473.
» Moi, l’orgueilleuse épouse de ces êtres, qui donnent
(i) Ce distique est évidemment t'oeuvre d’uu copiste, et s'est glissé mal
à propos* de la marge dans le corps du texte. J’ai hésité long-temps et je
doute encore si je n'aurais pas mieux fait de le rejeter en note au basd'uue
page.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
IM
l'aumône, sans que les brahmes, organes de la vérité,
aient besoin de la demander, le fils du cocher m’a frappé
de son pied ! 47 4.
» Moi, l’orgueilleuse épouse de ces êtres, de qui sans
cesse on entend le bruit des tambours et le son de la corde
tendue sur l’arc, le fils du cocher m’a frappé de son pied !
» Moi, l'orgueilleuse épouse de ces êtres, qui sont pleins
d’énergie, domptés, remplis de force, ivres d'une pré-
somption extrême, le fils du cocher m’a frappé de son
pied! 475—476.
» Moi, l’orgueilleuse épouse de ces êtres, qui, sur
l’ordre d’Yarna, immoleraient ce monde entier, le fils du
cocher m’a frappé de son pied ! 477.
» Où sont-ils maintenaint ces êtres, qui parcourent in-
connus le monde, et qui sont le refuge des hommes
suppliants, dans l’indigence du secours ? 478.
» Comment ? Ils supportent, comme des eunuques, ces
hommes puissants, à la force sans mesure, qu’une femme,
leur épouse, soit frappée par un fils de cocher ! 479.
» Où est la colère, la force et la splendeur de ces êtres,
qui voient sans indignation leur épouse battue par un
scélérat? 480.
» Que m’est-il possible de faire cher ce Virâta, qui tient
le devoir à mépris, puisqu’il supporte que je sois frappée
sous ses yeux, en dépit de mon innocence? 481.
» Il n’y a plus de roi là où Ritchaka agit en roi dans
toute chose, l.e devoir ne brille plus à tes regards, comme
dans une caverne de voleur. 482.
b Ce crime ne ni’ a-t-il pas donné le droit, monarque des
Matsyas, de le tuer en ta présence ! Que les membres de
cette assemblée regardent la faute de ce Ritchaka. 483.
162
LE MAHA-BHARATA.
» KItcbaka n'est pas un homme vertueux ; ce n'est
d'aucune manière un Matsya. 11 n’a, pour lui faire la
cour, que les hommes deton assemblée, qui se plient aux
lois du vice I » 484.
Par de tels discours, la noble krishnà, aux yeux pleins
de larmes, fit alors impression sur le roi des Matsyas.
Virâta lui dit :
» Je ne connais pas la guerre, qui vous divisait l’un et
l’autre, et qui s’est passée hors de mes yeux. Dans mon
ignorance de la vérité, quelle peut être ici mon habileté ? »
485—480.
Dès qu’ils eurent reconnu Krishnà, ses ministres l’ho-
norèrent davantage : « Bien I bien ! » dirent-ils, et KI-
tchaka fut blâmé d’eux. 487.
« L’homme, disaient-ils, qui aurait pour son ‘épouse
cette femme aux grands yeux, belle en tous ses membres,
posséderait la plus grande des richesses, et n'aurait pas
lieu de s'affliger en aucune manière. 488.
» Une telle femme de noble caste n’est pas d’une acqui-
sition facile au milieu des hommes ; c'est une Déesse,
pensons -nous, de qui tous les membres n’on t aucun défaut. »
Ainsi les assistants au conseil honorèrent Krishnà, aus-
sitôt qu’ils l’eurent vue ; mais la colère fit venir l’affliction
sur le front d’Youddhishthira. 489 — 490.
Ce rejeton de kourou dit alors à la princesse, sa royale
épouse : « Va-t-en au palais de Soudéshnà, artisane ; ne
reste point là ! 491.
» Les épouses d’un héros supportent la douleur et re-
tiennent leur époux : persécutées pour l’obéissance, les
épouses conquièrent le monde de leur époux. 492.
» Ce n’est pas le temps de la colère, je pense: tes époux
VIRATA-PAUVA.
163
le voient; et c’est pour cela qu'on ne voit pas accourir au-
près de toi ces Gandharvas, qui ont la splendeurdusoleil.
» Tu ne connais pas les temps, artisane ; tu pleures
comme une comédienne ; tu gênes les Matsyas : qu’on joue
dans l’assemblée du roi. 493 — 494.
» Va, artisane ; les Gandharvas feront ce que tu as pour
agréable : ils t’enlèveront cette douleur de l’outrage, que
l'on te fit subir. » 495.
« Je suis le sentier de la vertu pour ces êtres miséricor-
dieux à l'infini, reprit l’artisane. Que les coupables re-
çoivent la mort de tel et tel, qui ont dans leur frère aîné
tin joueur de dés ! » 496.
Krishna dit; et la ravissante femme, ses cheveux déliés
et ses yeux rouges de colère, s'élança vers le palais de
Soudéshnà. 497.
Très-long-temps alors son visage resplendit au milieu
de ses larmes ; tel au sein du ciel le disque de la lune,
délivrée des lignes de ses nuages. 498.
« Qui est-ce qui t'a frappé, femme à la taille gracieuse?
Pourquoi pleures-tu, dame charmante ? De qui t’est-il
venu, aujourd'hui, autre chose que du plaisir? Qui osa
faire envers toi, noble dame, une action désagréable ? »
« Kitchaka m’a frappée sous les yeux du roi dans son
assemblée, répondit Krishnâ, comme dans une forêt dé-
serte, tandis que j'étais allée chez lui te chercher des mets
pour les Dieux. » 499 — 500.
« Je ferai tuer Kitchaka, si tu crois que c’est lui, reprit
Soudéshnà. Lui, enivré par l'amour, il t'a donc traitée avec
mépris, femme, qu'on n’obtient pas facilement. » 501.
« 11 tombera sous les coups des autres, qui sont mes
protecteurs, car il a commis le péché, reprit l’ouvrière
154
LE MAHA-BHARATA.
indépendante; il descendra bien certainement aujourd'hui
même dans les demeures d’Yama ! » 502.
L’illustre fille de roi, que le fils du cocher avant frappée,
la noble Krishna, désirant la mort du général, la fille de
Droupada, à la taille svelte, s’en retourna A la maison, où
elle s'occupa de sa purification, suivant les règles.
503—504.
Elle lava dans l’eau son corps et même ses vêtements ;
elle pensa en pleurant à trouver le remède à sa peine :
« Que ferai-je ? Ou irai-je ? Comment réussirai-je en
mon affaire ?» se disait-elle. Ainsi remplie de ces pensées,
elle tourna son esprit vers Bhîmaséna. 505 — 500.
» Nul autre que lui ne peut exécuter maintenant ce
dessein, qui plaît à mon esprit? » Elle se lèvealorset quitte
sa couche au sein de la nuit. 507.
L'intelligente KrishnA, aux grands yeux, qui désirait un
protecteur et à qui l’hymen en avait donné un, courut au
plus vite, l’esprit consumé d’une vive douleur, à la mai-
son de Bhîmaséna. 508.
« Tandis qu’il vit, ce général dépravé, mon ennemi,
pensait l'artisana, comment peux-tu cultiver le sommeil,
après cette prouesse, que tu as faite aujourd'hui? » 509.
En parlant ainsi, la spirituelle femme entra dans la de-
meure, où Bhlma était couché, ronflant comme le roi des
quadrupèdes. 510.
La maison du magnanime flamboya de splendeur,
comme si elle eut rempli toute l'enceinte de sa beauté, et
la dame au candide sourire s’avança vers le cuisinier
Bhirna, telle qu’une vache de trois ans, née dans un bois,
et toute blanche de pelage. La Pàntchâlaine embrassa, par
le milieu de sa taille, l'éminent fils de Pàndou, comme
VIRAT* PARVA.
155
uoe liane odorante environne un grand shorée en fleurs,
sur les rivages de la Gomati. 511 — 512 — 513.
Quand elle eut étreint ce héros de ses bras, la femme
sans reproche le réveilla ; telle une femelle du roi des
quadrupèdes, dans un épais fourré du bois, réveille un lion
endormi. 515.
Elle embrassa Iîhimaséna de même qu’une éléphante
embrasse un grand éléphant, et, d'un parler doux comme
une vinâ, la Pântchàlaine sans reproche tint, vivement
troublée, ce langage au fils de Prithà (1) : 515.
u Lève-toi ! lève-toi ! Pourquoi dors-tu, semblable à un
mort, Iîhimaséna ? Certes ! il vit le scélérat, qui a enlevé
l’épouse d’un mortel I » 510.
Réveillé par la fille de roi, il abandonna aussitôt sa
couche, et, semblable à un nuage, il la salua par son nom
et lui offrit l’honneur d'un palanquin. 517.
Le (ils de Kountl dit à la princesse, sou épouse bien-
aimée : « Pour quelle raison es-tu venue en ma présence
d’une course si hâtée? 618.
» Ta couleur n’est pas naturelle ; tu me parais maigre
et pâle. Parle, sans rien omettre, afin que je sache tout.
» Dis-moi tout exactement, ou le plaisir, ou la peine,
soit la haine, soit l'amitié. Quand je t’aurai entendue, je
saurai ce qu’il me convient de faire. 519 — 520.
» J’ai mérité, Krishna, ta confiance en toutes choses ;
je t'ai délivrée mainte et mainte fois dans les infortunes.
o Dis-moi promptement, à ta volonté, l'affaire, que tu as
envie de me dire; et retourne vite à ta couche avant qu’un
autre ne s’aperçoive de la venue en ces lieux, a 521-522.
« D'où viendrait la tranquilité à la femme, de qui
(1) Au GAndhAride , dit l'édition; ce doit être un iaptu* cr.lamt.
156
LE MAHA-BHARATA.
Youddhishthira est l’époux ? répondit-elle. Tu connais
tous mes malheurs , Ipourquoi alors m’interroges-tu ?
» L'outrage, que m’a fait le Prâtikâmi, quand il m’a
conduite, en m’appelant une servante, au milieu de l’as-
semblée du palais, me brûle encore, fils de Bharata.
523—524.
» Quelle femme, égale à moi et nommée la fille d’un
roi, a jamais senti une telle infortune, seigneur, et vécu
d’une existence si différente de son rang et qui imite la
vie de Draâupadl. 525.
» Cette autre violence, dont le pervers Sindhien me Ot
la victime, quand j’allai demeurer dans les bois, quelle
femme pourrait la supporter ? 626.
» Quelle dame de ma condition pourrait vivre encore,
si Kltchaka l'eut souillée en la présence et sous les yeux
de ce stupide roi des Matsyas ? 527.
» Tu ne sais donc pas, rejeton de Bharata et fils de
de Kountl, que je fus ainsi affligée par diverses tortures ?
Quelle utilité y a-t-il dans ma vie ? 528.
» Ce général, nommé Kltchaka, le beau-frère du roi
Virâta, tigre des hommes, est un insensé au premier chef!
» Tandis que j’habitais dans le palais du roi sous le cos-
tume d'une ouvrière, ce méchant n’a point cessé de
me dire : « Sois mon épouse ! » 529 — 530.
» Cet homme, qui mérite la mort, me parle-t-il, ô toi,
qui extermines tes ennemis, aussitôt mon cœur se déchire,
comme un fruit que le trépas a mûri ! 531.
» Maudis ton frère ainé, ce joueur malheureux, de qui
la faute nous a fait tomber dans cette douleur sans lin.
» Qui en effet, ayant abandonné son royaume et tous
ses biens avec lui-même, jouerait encore l’exil même,
sans être un joueur malheureux? 532—533.
VIRATA-PARVA.
167
» Il jouerait même, de nombreuses années, soir et
matin, mille nishkas d'or ou toute autre chose, qui est un
accroissement de richesses. 534.
» De l’or, soit brut, soit ouvré, des vêtements, des
chars, des bêtes de joug, des chèvres, des brebis, des
multitudes de chevaux et de mules ne sauraient lui causer
jamais ni ennui, ni fatigue ! 535.
» Privé de sa fortune par les chances du jeu, il se tient
en silence, comme s'il était muet, songeant à ses affaires.
» Dix mille éléphants, des chevaux aux guirlandes d’or
le suivaient, quand il allait jouer quelque part ; il ne vit
que par le jeu. 530 — 537.
» Des rois, montés sur cent mille chars, faisaient leur
cour dans Indraprastha au monarque suzerain Youddhish-
thira. 638.
*
» 11 y avait toujours dans ses cuisines cent mille ser-
vantes, le plat à la main. 11 nourrissait, jour et nuit, ses
hôtes. 539.
» Le plus grand des magnifiques, après qu'il eut donné
mille nishkas d'or, il fut la victime d’une cruelle infor-
tune, causée par le jeu. 540.
» Des bardes et des ménestrels en grand nombre, doués
d'une voix mélodieuse, aux étincelantes boucles-d’oreille
en pierreries, le servaient matin et soir. 541.
» Lui, de qui un millier de rishis, doués de pénitence
et de lecture, dans l'abondance de toutes les choses dé-
sirées, étaient les courtisans assidus ; 542.
s Youddhishthira nourrissait quatre-vingt mille maîtres
de maison initiés, qui avaient chacun trente domestiques
pour les servir. 543.
» Il donnait leurs aliments à dix mille Yatis, voués
158
Lh MAHA-BHARATA.
au vœu de chasteté perpétuelle et au refus des présents :
tel siégeait ce roi des hommes, 544.
» L'humanité, la compassion, la charité; toutes les ver-
tus étaient en lui : tel siégeait ce roi des hommes. 545.
» Ce monarque, plein de fermeté, fort comme la vé-
rité, nourrissait des aveugles, des vieillards et des enfants
abandonnés, venus avec peine dans ses états. 548.
» Youddhishthira, de qui l’âme est, par humanité, con-
tinuellement occupée d’aumônes, s'est jeté dans le Niraya,
quand il se fit le suivant du roi Matsya. 547.
» Youddhishthira se donne le nom de Kanka , le
joueur du roi, au milieu de sa cour, lui, sous la loi du -
quel marchaient les rois au temps où il habitait lndra-
prastha. 548.
» Lui, des offrandes duquel tous étaient nourris, il at-
tend â cette heure sa nourriture d’une main étrangère ; lui,
sous la puissance duquel vivaient les princes, maîtres de
la terre, ce roi passe volontairement ses jours maintenant
sous la puissance des autres. Après qu’il a consumé
toute la terre, comme le soleil, par sa splendeur, le voilà,
cet Y’ouddhishthira, qui est le compagnon des jeux du
roi Virâta ! Vois ce monarque, Pândouide, que les rois
ont honoré dans sa cour avec les rishis, assis dans son
trône, comme un autre Pàndou! A l’aspect d’Youd-
dhisthira courtisan, assis comme un subalterne, adres-
sant des mots aimables à d’autres, je suis gonflée de co-
lère, sans aucun doute. A qui la douleur ne viendrait-elle
point à la vue du vertueux Youddhishthira, à la grande
science, qui ne mérite pas une telle condition et qui est
mort dans sa vie uiême ? Vois, fils de Bharata , ce mo-
narque, qui fut honoré dans sa cour par la terre entière
Digitiz
VIRATA-PARVA.
150
des héros, comme un autre Bharata ! Comment ne vois-tu
pas, Bhttna, qu’oppressée ainsi comme une abandonnée
par différentes sortes de peines, je suis plongée au milieu
d’un océan de chagrins? (De la stance 549 à la stance
557.)
» Cette peine, que je vais dire, Bharatide, est pour moi
une grande douleur ; et je ne dois point, à côti d'elle ,
m’indigner de la douleur, dont je fais maintenant le ta-
bleau. 557.
« l)e qui n’augmenterais-tu pas le chagrin, taureau
des Bharatides, quand tu proclames que tu es de la fa-
mille des cuisiniers et quand tu vaques àce vil métier, in-
digne de toi ? 558.
» On dit que tu es un cuisinier, l’apprêteur des sauces
de Viràta, et que tu es né pour le service : est-il rien de
plus aflligeant ? 559.
» Alors que, ta cuisine terminée, tu fais ta cour à Vi-
râta, et te dis le cuisinier Ballava, mon âme s’affaisse
dans la tristesse. 500.
» Lorsque le souverain joyeux ordonne que tu com-
battes avec des éléphants, et que les femmes du gynœcée
rient, mon âme est dans le trouble. 501.
» Un jour qu’il te faisait combattre dans son palais
avec des tigres, des buffles sauvages et des lions, je per-
dis soudain la connaissance au milieu des spectateurs
katkéyaius. 502.
» Ensuite, toutes les Kaikéyaines, s’étant levées, par-
laient à l’envi l’une de l’autre ; et les femmes du service,
entraînées dans ce mouvement, dirent à la reine Kaî-
kéyl, quand elles me virent, moi, femme au corps sans
défaut, comme frappée d’une absence d’esprit : « Voilà
160
LE MAHA-BHAKATA.
que cette femme au sourire pur, émue d'un amour né de
la vie commune, déplore justement le sort du cuisinier,
forcé de combattre avec ces bêtes , aux grandes vigueurs.
L'ouvrière est distinguée en ses formes, et Ballava est
beau ! » 563 — 56â — 565.
o II est difficile de connaître la pensée des femmes !
reprit Kaikéyi. L’artisane ne cesse pas de dire des choses
lamentables , que lui inspire une société, qui lui est
chère. 666.
» Ils ont habité dans la famille du roi tous deux un
temps égal. » Elle dit, et, tout en proférant ces discours,
elle ne m’épargnait pas ses menaces. 567.
u Quand elle vit que j’étais émue d’un sentiment de
colère, elle me soupçonna à ton sujet ; et je fus pénétrée
d’une grande douleur, aussitôt que je l’entendis parler de
cette manière. 568.
» Ce jour, Bhlma, que toi, à la force épouvantable, tu
descendis au Niraya, en voulant boire de cette eau , alors,
plongée dans le chagrin d’Youddhishthira, il me fut im-
possible de supporter la vie. 560.
» Ce jeune homme, qui, monté sur un seul char, a
vaincu tous les hommes et les Dieux mêmes, le voilà
donc un maître de danse pour les filles du roi Virâta !
» Ce Prithide à l’âme sans mesure, qui rassasia le
Feu dans la forêt Khàndava, arrivé dans le gynœcée, il y
est caché, comme le feu dans un puits. 570 — 671.
» Dhanandjaya, cet homme éminent, de qui la per-
sonne inspirait toujours la crainte aux ennemis , est affu-
blé d’un travestissement, objet des mépris du monde !
» Ce Dhanandjaya , de qui le bond de sa corde a
rendu les deux bras calleux, il ne fait plus gémir sa
V1RATA-PARVA.
1(51
conque au souffle redoublé de ses lèvres. 572 — 573.
» Des femmes écoutent dans la joie l'harmonie des
chants de celui, qui faisait trembler ses ennemis au son,
vibrant à la surface de sa corde ! 57â.
» Ce Dhanandjaya, le voici, qui porte ses cheveux re-
noués en tresse de veuve sur sa tête , où naguère brillait
une tiare égale en splendeur au soleil 1 575.
» A cette vue d'Arjouna, le terrible archer, environné
de jeunes filles et ses cheveux renoués en tresse de
veuve, mon âme, Bhima, s'affaisse dans la tristesse.
» Ce magnanime, l'azile de toutes les sciences, auquel
furent confiés tous les astras célestes, il porte maintenant
des pendeloques ! 576 — 577.
» Lui, duquel n’approchaient pas, incomparables avec
lui dans les combats, des milliers de rois , comme le ri-
vage est loin de la haute mer , le voilà devenu un jeune
maître de danse pour les filles du roi Viràta, et, caché
sous un déguisement, il siège, comme le serviteur des
princesses ! 578 — 579.
» Ton frère puîné , de qui le bruit du char ébranlait la
terre, avec ses forêts et ses montagnes, effrayante par
tous ses êtres immobiles et mobiles, voici qu’il me fait
pleurer maintenant, Bhîmaséna, cet homme vertueux,
qui, à peine né, tarissait les pleurs de Kountl 1
580—581.
» Mon âme s'affaisse de tristesse, quand je vois orné
de parures, étincelant de pendeloques en or et courbant
ses mains sous des bagues celui, dont il n'existe pas sur
la terre un archer , qui soit l'égal en bravoure ! Dhanan-
djaya n’cst-il point assis maintenant, le chant sur ses
lèvres, environné de jeunes filles ! 582 — 583.
v 11
Digitized by Google
162
LE MAllA-BHAltATA.
» Mon âme succombe à la tristesse, quand je vois,
transfiguré sous le vêtement d’une femme, ce Prithide es-
timé par tout le monde des vivants pour la valeur, la vé-
rité et le devoir ! 584.
.) Quand je vois ce fils de Prithâ, doué d'une beauté
céleste, environné de jeunes princesses, comme un élé-
phant en rut est entouré de ses éléphantes, faire la cour
au roi Matsyain, Viràta, et jouer des instruments de mu-
sique au milieu de ce ravivant essaim , tous les points de
l'espace tournent devant moi ! 585 — 586.
>i Peut-être elle ne sait pas, ta noble mère , que Dha-
nandjaya est tombé dans l’infortune, et que l’ainé des
Kourouides , Adjàtaçatrou , le joueur malheureux , est
plongé dans la détresse. 687.
» J’ai pâli de voir le plus jeune de vous, Bharatide,
devenir un bouvier, et Sahadéva marcher, sous l'habit
d’un pâtre, au milieu des vaches. 588.
» Pensant mainte et mainte lois aux affaires de Saha-
déva, je ne puis goûter le sommeil , Bhlmaséna ; combien
moins la volupté. 58».
» Je cherche en vain, guerrier aux longs bras, je ne
puis trouver dans Sahadéva la moindre faute , par la-
quelle ce héros d'un courage infaillible ait mérité une si
étrange affliction. 590.
» Je suis suffoquée par la douleur , 6 le meilleur des
Bharalides, quand je vois ton frère bien aimé, que ce
Matsyain fait habiter au milieu des vaches, comme s'il
était un taureau ! 501.
» La fièvre me saisit, aussitôt que je le vois, plein d’ar-
deur, marchant le premier des pâtres avec son ornement
rouge, saluer Viràta. 502.
- Bigrt ; JIMjy-Goegle
V1RATA-PARVA.
103
» Car ta noble mère a toujours loué devant moi le
héros Sahadéva : « Il est né d'une illustre famille, son
caractère est excellent, il est bien élevé , disait-elle. 593.
» Il observe la pudeur, sa parole est douce, il est ver-
tueux et c’est mon ami. Il te faut le porter au milieu des
forêts, Yajnasénl, et dans les circonstances où l'on doit
surtout avoir de la pitié. 59A.
v II est bien délicat, rempli de courage, dévoué au roi
lui-même : nourris de ta main ce héros, Pântchâll, jus-
qu’à ce qu’il ait crû au point d’être égal à ses frères
aînés. » 595.
» C'est ainsi que m’a parlé Kounlt, pleine de regrets
pour son fils, pleurant et le tenant étreint dans ses bras,
au moment qu’il s’en allait en exil dans la grande
forêt. 696.
» Pourquoi supporté-je encore la vie, fils de Pàndou,
quand j’ai vu le plus vaillant des guerriers, Sahadéva,
occupé des travaux de l’étable et couché sur le cuir d’un
taureau? 597.
» Admire ce qu’amène la révolution du temps.
L'homme, qui est doué de ces trois avantages : la beauté,
l'adresse à décocher le trait et l’intelligence, est le pale-
frenier de Virâta ! 598.
» Les troupes de chevaux étaient répandues , vois !
sous les yeux du roi, qui observe, et le nœud de la corde
et le jeune homme, qui dompte les coursiers par sa légè-
reté. 599.
» Je vis le Matsya fortuné, sublime, éblouissant du
luxe de sa parure et de ses vêtements, Virâta s'approcher
et montrer ses chevaux. 600.
» Ne me regardes-tu pas, fléau des ennemis, comme
Digitized by Google
f.K MAHA-BHAUATA.
164
une femme heureuse? Pénétrée ainsi de cent douleurs à
cause d’Youddhishthira, il existe en moi d'autres sujets
de chagrins plus grands : écoute, fils de Kountl, je vais
te les dire. 601 — 602.
» Mon corps est desséché par diverses peines, que me fait
ressentir votre existence : est-il rien de plus douloureux?
» Je circule dans le palais du roi sous le costume d’une
artisane et je donne la purification à Soudeshnà pour le
mauvais œil. 605 — 604.
» Vois, fléau des ennemis comme je suis afireusement
changée, moi, la fille des rois! mais je guette mon temps;
car toute peine a sa fin. 605.
a Certes ! le succès des hommes, la victoire ou la dé-
faite n’a pas une durée continuelle, et, dans cette pensée,
j’attends la résurrection de mes époux. 606.
» Les biens et les maux tournent comme un disque
lancé, et, dans cette pensée, j'attends la résurrection de
mes époux. 607.
» La cause, qui vous inflige une défaite, et la cause,
qui donne au guerrier la victoire , ne sont au fond qu’une
seule et même cause ; ainsi dis-je, et j’attends. 608.
» Pourquoi, Bhimaséna, ne tue regardes-tu pas comme
une femme morte : ceux, qui ont donné, demandent ; et
ceux-ci, qui ont frappé, sont frappés à leur tour. 800.
» Ceux, qui ont fait tomber , sont renversés par les
autres : voilà ce que j’ai appris. Ce n’est p is un fardeau
trop lourd à porter par le destin, ni un accident de ce
destin, dont il soit impossible de se garder. 610.
» J’attends moi-mème le retour du destin, tellequel’eau
revient là, où elle était précédemment. 611.
» Je désire uu retour de fortuue et j’attefids la res-
‘ "Digitiffiê
V1UATA-PAHVA.
165
tauration de met époux. L’homme, île (|ui l'atTaire est
conduite par le destin, arrive au but. 612.
j Un esprit judicieux doit s’étudier à ménager l’arrivée
du destin. Interroge-moi sur les motifs du discours, que
je viens de tenir dans la douleur, et je répondrai à tes
questions, moi, l'épouse royale des fils de Pàndou et la
fille de Droupada. 613 — 614.
» Quelle autre que moi, précipitée dans une telle con-
dition, aurait encore voulu vivre ? Mon infortune, retombée
sur les Pàndouides, vaillant fils de Bharata, attire néces-
sairement le mépris sur tous les enfants de Kourou et les
Pàntchàlains eux-mêmes ! Quelle autre femme, environnée
de frères, de fils nombreux, de beaux-pères, serait dans
l'affliction avec de telles causes de joie? J’ai peut-être,
dans mon enfance, commis une action désagréable au
Créateur, et c’est sa volonté, excellent Bharatide, qui m’a
plongée dans cette vie d’infortunes ! Vois que ma condi-
tion, fils de PÂndou, ne donnait pas entrée à une telle
disgrâce. 615—616—617—618.
» Ma place ne fut point alors, telle que tu la vois, dans
cette douleur profonde. Tu sais, Bhlma, fils de Prithà, que
le plaisir fut jadis mon partage. 610.
» Descendue, malgré moi, à cette condition de ser-
vante, je ne puis goûter un instant de tranquillité Je
ne pense pas que là où se trouve Dhanandjaya, le fils de
Prithâ, il n’y ait pas quelque chose, qui touche aux Dieux.
» Cet archer épouvantable, aux longs bras, il est in-
connu comme le feu caché. Il est impossible aux hommes
de connaître, fils de Prithà, la voie des êtres animés I
» Car votre malheur, à mon avis, ne tombe pas sous ma
pensée, vous, toujours semblables à Indra, objets de plai-
sir pour mes yeux ! 620 — 621 — 622.
Digitized by Google
îee
LE MAHA-BHVRATA.
» Moi, la plus distinguée des dernières femmes, j'ob-
servc, grâce â cette qualité, la joie des autres : vois, fils de
Pàndou, que je ne suis point assortie à ma condition.
» Vois, tandis que vous respirez, l'état opposé de la mort
dans une femme, qui vit marcher sous sa volonté la terre,
qui a l'océan pour limite ! Moi, de qui les chefs suivaient
les pas par derrière, ine voici devenue craintive et docile,
aux caprices de Soudéshnâ ! 623 — 624 — 626 (1).
» Je suis maintenant les pas de Soudéshnâ et devant et
derrière : sache, fils de Kountt, que cette douleur m'est
insupportable. 631.
» Moi, de qui la main ne broya jamais les onguents pour
oindre tuon corps même, il faut maintenant, s'il te plaît,
que je broyé le santal pour une autre que Kountl ! 632.
» Vois, fils de Prithâ, que mes deux mains ne sont plus
elles-mêmes ce qu’elles étaient autrefois ! » Et, ce disant,
elle montra ses mains remplies de callosités. 633.
« Moi, qui jamais ne tremblai d'aucune manière, ni de-
vant Eountl, ni en présence de vous-mêmes, je suis main-
tenant une craintive servante en la présence de Virâta.
» Je ne serai pas vantée par mon suzerain, ni par le
barde vertueux, car Virâta ne trouve pas de plaisir au
santal, qu'une autre main a broyé. » 634 — 635.
En racontant à Bhimaséna ses peines, la noble Krishnà
pleurait lentement, les yeux fixés sur son époux. 636.
Poussant maint soupir, elle dit ces mots, qui émurent
le cœur de Bhlmaséna, et d'une voix, que ses larmes at-
tendrissaient : 637.
« Dans aucune chose, qui était à iaire là, où s’est écoulée
(I) Encore nue faute de l'édition; 630, met-elle ici; il faut eqjamber
cinq chiffre*
VIRATA-PARVA.
J 67
nia vie infortunée, je n'ai jamais, fils rte Pàndou, commis
la moindre faute contre les Dieux. » 638.
Ensuite, portant à sa bouche les deux mains délicates,
mais calleuses, de son épouse, Vrikaudara, le meurtrier
des héros ennemis, se mit à pleurer. 639.
Quand il eut pris ces bettes mains, le vigoureux fils de
Kountl versa des larmes, et, tourmenté par la plus vive
douleur, il dit ces paroles : 640.
« Honte soit à la force de mes bras et à l’arc Gàndtva,
que tient Phâlgouna, puisque ces mains, rouges autrefois,
sont devenues pleines de callosités ! 641.
» Je répandrai une grande terreur dans la cour de Vi-
râta : là, se présente à moi une cause, que le fils de
Kountl attend. 042.
» Je briserai sous mon pied, comme un grand éléphant
dans ses jeux, la tête de ce Kitcliaka, exalté par l’ivresse
du pouvoir. 643.
» Quand j’ai vu Kîtchaka te frapper du pied, Krishnâ,
alors j'ai désiré jeter un trouble immense au milieu des
Matsvas. 044.
» Mais, par un signe du coin de l’œil, Dharmarâdja me
retint; et moi alors, connaissant sa volonté, je restai même
tranquillement assis, noble dame. 04b.
» Cette chûte du trône, cette vie conservée aux Kou-
rouides, cette tête, que je n’ai pas enlevée à Souyodhana,
à Kama, à Çakouni, fils de Soubala, et au pervers Douç-
çâsana: voilà ce qui brûle mes membres, comme une flèche
implantée dans mon cœur. 046 — 647.
» M’abandonne pas le devoir , femme ravissante , re-
nonce à la colère, dame à la haute sagesse. Bientôt le roi
Youddhishthira saura de ta bouche cette oifense ; ou ,
Digitized by Google
168
LE MAU \-BHARATA.
s'il l'apprenait maintenant , il fuirait soudain entière-
ment la vie, et Dhanancljaya, et les jumeaux avec lui,
femme à la taille svelte. 648—649.
» Et , s’ils étaient passés dans l'autre monde , je ne
pourrais plus supporter la vie! Jadis la pétulante Sou-
kanyâ suivit dans les forêts son époux Tchyavana , le re-
jeton de Bhrigou , gardant l’immobilité et devenu une
fourmilière. Jadis, si tu l’as ouï dire, Nârâyani, sous la
forme d'Indrasénà, suivit son vieil époux âgé de mille
années. Jadis la Vidéhaine Sitâ, la fille de Djanaka, si tu
l'as ouï dire, suivit son époux, hôte de la grande forêt. 11
arriva que cette royale épouse de ltàma fut retenue dans
les prisons d’un Rakshasa; mais, dans ses angoisses
mêmes, cette femme ravissante se vit réunie & son Ràma.
La timide Lopàmoudrà, embellie des formes de la jeu-
nesse, renonçant à tous les plaisirs des hommes, suivit
elle-même Agastva. La sensible, l’irréprochable Sàvitrl
n’a-t-elle pas suit! seule dans le monde d’Yama le héros
S::tyavat, (ils de Dyoumatséna? Ainsi toi , illustre dame,
douée de toutes les perfections comme ces femmes renom-
mées, belles et fidèles àleur époux, tu n'as point àattendre
long-temps; et, quand tu auras compté un mois et demi,
tu seras la reine des rois, à la treizième année accomplie. »
(De la stance 650 à la stance 659.)
« Je ne blâme pas le roi, Bhlma, c’est l'affliction, qui
me fit répandre ces larmes, voyant que je n’arrivais point
à la fin de mes peines. 659.
» Hais à quoi bon ces paroles mortes, Bhlmaséna? Le
temps est imminent, héros aux longs bras, attache-toi im-
médiatement à cette affaire. 660.
» Kalkéyt est continuellement troublée, Bliima, par le
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
160
doute que sa beauté surpasse la mienne : « Comment, se
dit-elle, empêcherai-je le roi de se tourner vers elle? »
» Et , connaissant les dispositions de sa sœur , cet
homme il l’âme bien vicieuse , Kltchaka, de qui les yeux
sont toujours fixés sur le mensonge, a porté de lui-:même
scs désirs sur moi. 661 — 662.
» J'en fus irritée contre lui, Bhlma, mais je retins ma
colère et je dis à cette âme, égarée par l’amour : « Prends
garde, Kltchaka. 663.
» Je suis la royale épouse bien-aimée de cinq Gan-
dharvas. Ils t’immoleraient ces héros irrités, qui infligent
le châtiment ! » 664.
» A ces mots, Kltchaka à l'âme bien perverse me ré-
pondit : « Je ne crains pas tes Gandharvas, artisane au
sourire pur! 665.
» Dans une bataille engagée avec une centaine de cent
mille Gandharvas, ils mordraient la poussière sous mon
bras. Donne-moi donc, femme craintive, un de tes mo-
ments. » 666.
» Sur de telles paroles, je répondis à cet homme
enivré et malade d'amour : « Tu n’es pas de force égale
à ces illustres Gandharvas. 667.
» Douée du' caractère de ma race, je reste continuelle-
ment fidèle au devoir ; je ne désire de personne qu'il soit
mis à mort ; et c’est pour cela que tu vis, Kltchaka. »
» A ces mots, ce méchant de rire alors aux éclats. En-
suite, favorable à son amour, Kaikéyi de m’envoyer chez
lui. 668—669.
•> Elle se montra donc animée d’abord par le désir de
faire une chose agréable à son frère, et me dit : «Apporte-
moi de la sourâ du palais de Kltchaka! n 670.
170
LK MAHA-MIAIUTA.
» Le fils du cocher à ma vue me prodigua de grandes
flatteries; et, les voyant repoussées, il s'emporta et son
âme fut remplie d'un profond ressentiment, 671.
» Dès que je connus la pensée de ce vicieux Kitchaka,
je courus avec vitesse me réfugier sous la protection du
roi. 672.
» Mais le fils du cocher m’arrêta à la vue même du
monarque : le scélérat me renversa et il osa me frapper de
son pied. 673.
« Viràta me vit, et Kanka, et de nombreuses gens,
courtisans, qui montent sur des chars, et négociants, que
portent des éléphants. 674.
» Je blâmai, et le roi, et Kanka, mainte et mainte fois;
mais l'intenté ne fut point arrêté par le monarque, et il
ne revint pas â des sentiments de modestie. 675.
» Ce Kitchaka, qui est surnommé le cocher du roi Vi-
râta, a renoncé au devoir : c’est un cruel, l’ami estimé des
hommes efféminés, 676.
» Un héros arrogant, une âme inique, un ignorant
dans toutes les affaires, un séducteur des épouses, ver-
tueux Bhluia, qui a ravi une foule de richesses. 677.
b 11 serait capable d'enlever la fortune des autres en
dépit de tous leurs cris. 11 ne s'est jamais tenu dans une
bonne conduite et ne désire pas être au sein du devoir.
b Cette âme criminelle aux sentiments dépravés, soumis
au pouvoir des flèches de l’amour, est sans modestie : son
esprit est pervers et j’ai repoussé mainte et mainte fois
set vieux. 678 — 679.
b A chaque regard, qu’il jette, il tuerait, s’il pouvait
ôter la vie. Ainsi périra donc le grand devoir de ceux, qui
mettent leurs efforts dans la vertu. 680.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
171
» Votre épouse aura cessé d’être, ô vous, qui observez
le traité ; et, dans une épouse sauvée, l’on sauve un en-
fant à venir. 681.
» On se sauve soi-inénie dans cet enfant sauvé : on re-
naît au sein de son épouse : aussi les sages ont-ils
appelé une épouse Djayâ (1). 682.
» Il faut qu’une épouse sauve son époux : comment,
s'il ri était sauvé, renaîtrait-il dans mon sein? C'est ainsi
que je l’ai recueilli de la bouche des brahmes, qui disser-
taient sur les devoirs des castes. 683.
o Le. devoir de kshatrya ne fut jamais autre que celui
d'exterminer les ennemis, kltchaka m'a frappée de son
pied sous les yeux mêmes de Dharmarâdja, 684.
u En ta présence, Bhîmaséna à la grande vigueur, qui
jadis m’a sauvée de Djata, ce terrible Asoura ! 685.
» N’as-tu pas vaincu, accompagné de tes frères , ce
Djayatratha avec sa criminelle bande, qui m’avait mé-
prisée? 686.
v Encouragé par l’amitié du roi, kltchaka m’a rem-
plie de chagrin, fils de Bharata, brise, comme un vase
d’argile avec une pierre, cet homme enivré d'amour !
» Lui, qui m'a outragée à cause de mes nombreuses
infortunes! Si le soleil, élevé au matin dans !e ciel, le
voit encore vivant, 687 — 688.
» Je mêlerai du poison et je le boirai plutôt que de
tomber sous la puissance de kltchaka : mieux vaut pour
moi, Bhimaséna, mourir en ta présence. » 689.
krishnà dit, et, appuyée sur le sein de Bhimaséna, elle
(t) Qui Tient de U troisième personne du présent indicatif tljdyalai , il
naît, natcitur.
172
LE MAHA-BHUIATA.
versa des pleurs. Son époux, l'ayant embrassée, lui donna
de grandes consolations. 690.
Quand il eut mainte fois calmé la fille à la jolie taille
de Droupada, accablée de chagrins, avec ses discours
pleins de sens, de vérité et de raison, il essuya de sa
main le visage d'elle, baigné de larmes; et, léchant les deux
coins de sa bouche, il tourna son esprit sur Kitchaka.
Bhhna, saisi de colère, dit à cette femme, tourmentée de
ses douleurs : 691 — 692 — 693.
« Je ferai, noble et craintive dame, de la manière, que
tu me dis. Aujourd’hui même, j’immolerai Kitchaka, lui
et tous ses parents. 69â.
o Bannis la douleur et le chagrin, Yajnasénl au sourire
pur ; et consens à un accord avec lui, le soir, qui précé-
dera cette nuit. 695.
» Le roi des Matsvas a fait ici construire cette salle de
danse ; les jeunes princesses y dansent le jour et circulent
la nuit dans toute l’étendue de son palais. 696.
h Ici est un lit céleste, bien construit, aux membres
solides ; ici, je lui ferai voir ses aïeux, qui l’ont devancé
dans la tombe ! 697.
» Agis de telle sorte qu’on ne te voie pas faire un arran-
gement avec lui, et qu'il tourne, noble dame, son esprit
au rend/ z-vous. » 698.
Après qu’ils se furent ainsi entretenus et qu'ils eurent
versé des larmes dans leur affliction, ils passèrent le reste
de celte nuit si pénible dans les plaisirs de l'amour.
Quand toute cette nuit se fut écoulée, Kitchaka, s’étant
levé au point du jour, s’en alla au palais du roi et dit ces
mots à Draàupadi ; 699 — 700.
« Ce jour que, me frappant du pied, tu me fis tomber
Digitized by Google
VIHATA-PARVA.
173
dans t'assemblée sous les yeux du roi, tu u'as pas même
obtenu qu’un plus fort vint là pour te sauver. 701.
» Je suis le général en chef des Matsyas, celui même,
à qui le peuple dans son langage donne le nom du roi des
Matsyas. 702.
» Accorde-moi le plaisir, femme craintive; je suis ton
serviteur. Je te donne à l'instant, ma belle, cent nishkas
d’or. 703.
» Je te donne cent servantes, une autre centaine de
serviteurs et un char attelé de mules. Consens, dame ti-
mide, à notre union d'amour. » 7 OA.
o Donne-moi à l’instant, Kltchaka, répondit-elle, ces
biens, quêta convention aie promet; et que personne,
ami ou frère, ne sache que tu t’es uni avec moi I 705.
» Je redoute les reproches de mes illustres Gaudharvas.
Engage-toi par cette promesse à mon égard, et je consens
à ta volonté. ■> 706.
« Je ferai cela, dame séduisante, comme tu me le dis,
reprit Kltchaka : j'irai seul à ta maison solitaire, afin de
m’unir avec toi, femme charmante, dans le délire de
l'amour. J’agirai de manière que tu ne sois pas vue par
tes Gaudharvas, quoique lumineux comme le soleil. ><
« Voici, répondit-elle, une maison de danse, que le roi
des Matsyas a fait construire ; les princesses y dansent le
jour et circulent la nuit dans tout l’espace du palais.
» Viens là, dans l’obscurité, les Gaudharvas ne le sau-
ront pas, et la faute y sera cachée dam tu nuit ; il n'v a là
aucun doute. » 707 — 708 — 700 — 710.
Quand Krishna eut arrangé ces choses avec Kltchaka,
la moitié du jour, sire, lui parut avoir la durée d’un mois.
Elit lilpart de cet arrangement à llhîmaséna, et Kltchaka
174 LK MAHA-BHARATA.
s’en retourna chez lui, inondé à pleins bords de sa joie.
711—712.
1,' in sensé, il ne s’aperçut pas que la mort avait pris les
formes de l'arlisane. Passionné surtout pour les bouquets,
les ornements et les parfums, il §e para lui-même à la
hâte, délirant d’amour ; et, tandis qu’il vaquait à sa toi-
lette, et pensait à celte femme aux grands yeux, il s'écoula
beaucoup de temps. Il se lit une beauté suprême, lui, qui
voulait revêtir la beauté, comme le lumignon d’une lampe,
qui brûle au temps de la mort. Mtchaka, égaré par l’a-
mour, avait pris de la confiance en cette femme, et, son-
geant à son rendez-vous avec elle, le jour ne lui semblait
pas marcher. Ensuite, Draâupadt vint trouver Bhima dans
sa cuisine. 713 — 714 — 715 — 710 — 717.
L’illustre dame s’approcha de son époux, le rejeton de
Rourou, et la belle aux jolischeveux lui dit : « Le rendez-
vous de kitchaka avec moi est dans la maison de danse,
comme tu l'as proposé, fléau des ennemis. Kitchaka vien-
dra seul, pendant la nuit, dans cette maison solitaire.
Immole ce fils du cocher, enivré d’orgueil, fils de kountl
aux longs bras ! 718 — 719 — 720.
» Va â cette maison de danse, fils de Pândou, et laisse-
le sans vie ; il méprise, dans son orgueil, ce fils de cocher,
il méprise les Gandharvas ! 721.
» Arrache, pour ainsi dire, ce serpent des eaux de mon
lac, 0 le plus brave des combattants ; n’ajoute pas â mes
larmes, Bharatide, vaincue que je suis déjà par le chagrin !
» Fais l’orgueil, s'il te plaît, et de ta famille, et de moi-
même ! » 722 — 723.
« Je le ferai, ainsi que tu me le dis, noble et craintive
dame, répondit Bhimaséna. La bien-venuetesoit donnée.
VIRATA-PA II VA.
175
femme à la jolie taille ! La chose aimable, que tu m'an-
nonces, est, certes ! le seul compagnon, que je désire
avoir, noble dame ! La joie, que m’inspira la mort donnée
à Hidimba, n'a rien d'égal que la joie de ce rendez-vous
avec Kitchaka, révélé par toi, illustre dame. Je te dé-
clare, en donnant le premier rang au devoir, à mes frères,
à la vérité, que j’immolerai Kitchaka, comme Vritra fut
tué par le souverain des Dieux. A ciel découvert ou dans
une caverne, je briserai Kitchaka !
724— 725— 726— 727.
» Et, si des Matsyas combattent avec lui, je les anéan-
tirai, pour sûr ! Ensuite, couvert du sang de Douryodhana,
je recouvrerai la terre. Qu’ Vouddhishthira, le fils de
Kountl, fasse la cour à son gré au Matsya ! » 728—729.
« De même qu'on ne te verrait jamais abandonner la
vérité à cause de moi, auguste fils de Prithâ, reprit-elle ;
de même, sous le déguisement, immole ce Kitchaka ! »
« Je le ferai, comme tu me le dis, craintive femme, ré-
pondit Bhtmaséna ; aujourd'hui même, j'immolerai Ki-
tchaka, lui et tous ses parents ! 730 — 731.
» Je le plongerai, sans être vu, dans les ténèbres, ver-
tueuse princesse, et, tel qu’un éléphant brise en passant
le fruit d’un vilva, j’écraserai la tête de ce vicieux Ki-
tchaka, qui a désiré une chose, qu’il ne pouvait obtenir ! »
732—733.
Bhima d’abord, marchant au milieu de la nuit, entra
caché dans la maison de danse : il épiait, sans être vu,
Kitchaka, comme un lion guette une gazelle. 734.
Dans ce temps, le général, s’étant paré à son gré, arri-
vait dans la salle de danse, conduit par l’espérance de s’y
unir avec la Pântchàlaine. 735.
Digitized by Google
70
LE MAHA-BHARATA.
Songeant au consentement donné par elle , il entra dans
cette vaste maison, et, quand il fut entré, il la trouva en-
sevelie dans les ténèbres. 73«.
Arrivé là, ce grand insensé rencontra Blilma à la force
incomparable qui, arrivé avant lui, s'y tenait solitaire.
Le fils de cocher souilla de ses attouchements Vrikau-
dara, couché là sur un lit et brûlant d'une colère, née d’un
tel attentat, dont Krishna aurait pu être l'objet. 737-738.
Le jeu des mains avait commencé, etKitchaka, délirant
d'amour, l'ânie pleine de pensées émues dejoie, lui dit en
riant : 739.
o Je t'ai apporté une richesse de formes nombreuses,
sans (in ; j’ai amené à cause de toi une” cour de cent sui-
vantes, parées de toutes les richesses des pierreries et de
l’opulence; 740.
» Une maison, ornée de jeunes servantes, douées de grâce
et de beauté; un sérail où brillent, femme aux charmants
sourcils, les jeux et la volupté. 74i.
» Je suis venu promptement, après que je t'eus adressé
tout cela. Les femmes, qui habitent mon palais, me louent
toujours sans raison ; « Richement vêtu, admirable, disent-
elles, il n'est pas un autre homme égal à loi 1 »
74*2-743.
« Heureux es-tu d’être admirable ! Heureux es-tu de
pouvoir te louer toi-même ! reprit Bliîuia. Jamais avant
ce jour, il n’y eut attouchement égal à celui, que tu donnes
ici! 744.
» Tu connais l'art de loucher! Tu es savant, tu es ha-
bile dans les lois de l’amour ! 11 n'existe point ici un autre
homme égal à toi, qui soit ainsi l’amour des femmes! »
A ces mots, Bhima aux longs bras, à la force épouvan-
Dl
VIRATA-PARVA.
177
table, se lève aussitôt: et le fils de Kountl lui dit en riant :
745—746.
« Aujourd'hui même, ta sœur te verra, homme vicieux,
déchiré par moi, couché, comme une montagne, sur la
terre et semblable à un grand éléphant, immolé par un
lion ! 747.
» L’artisane, après ta mort, se promènera sans trouble,
et les époux eux-mêmes de l'artisane n’auront plus que
du plaisir dans leurs promenades. » 74b.
Et, ce disant, l’homme à la grande vigueur le saisit par
ses cheveux, ornés de bouquets ; tenu avec force à la che-
velu, e, le plus robuste des forts, se débarrassant avec ra-
pidité, appréhenda le fils de Pàndou k bras le corps. La
lutte de ces athlètes irrités fut un combat de lion et
d’homme. 749 — 750.
11 fut semblable à la guerre de deux vigoureux élé-
phants, qui se disputent au printemps une éléphante.
Cette bataille du premier des Kltchakas et du plus grand
des hommes fut comme jadis labataille de ces deux frères,
Ràli et Sougrlva, les plus vaillants des simiens. Irrités l’un
contre l'autre et désirant mutuellement la victoire, ils
dressent leurs bras pareils à des serpents aux cinq têtes :
gonflés des poisons de la colère, ils se blessent l’un l'autre
de leurs ongles e. de leurs dents. 751 — 752 — 753.
Frappé avec rapidité par le vigoureux Kltchaka, Bldma,
qui ne démentit jamais ses promesses dans la bataille, ne
bougea pas un pied du pied de son ttdversuire. 754.
Tous deux, s’étant réciproquement embrassés, ils s’en-
tretiraient mutuellement ; ils ressemblaient à deux tau-
reaux, qui ont acquis toute leur croissance. 755.
Leur bataille fut bien tumultueuse, bien épouvantable,
v 12
178
LE MAHA-BHAllATA.
et, tels que deux fiers tigres, ils n’avaient pour armes que
les ongles et les dents. 756.
Le vigoureux Blilma irrité courut, les bras ouverts, et
le reçut comme un éléphant accueille un éléphant, sur
la face de qui la saison du rut a déchiré les joues. Il l’é-
treignit, niais Kltchaka, le plus fort des forts, le rejeta par
un mouvement brusque. 757 — 758.
Le bruit de ce couple vigoureux était épouvantable et
ressemblait, dans le broiement de leurs bras, à celui des
roseaux brisés dans un combat. 751).
Alors Vrikaudara, l'ayant renversé de ses mains robustes
au milieu de la salle, le secoua avec rapidité, comme un
vent furieux secoue un arbre. 760.
Le faible guerrier, saisi par le vigoureux Bhlma, résista
tant que le souffle de vie lui prêta des forces et traîna le
Pàndouide çà et là. 761.
Bientôt, la colère ranimant ses forces, Kltchaka de jeter
sur la terre, avec ses genoux, Bhlma placé sur lui et qu’il
tenait faiblement embrassé. 762.
Renversé sur le sol par son vigoureux émule, Bhlma de
se relever promptement, tel que la Mort, son bâton à la
main. 763.
Ces deux robustes lutteurs, enivrés de leur force, le
Pàndouide et le cocher, se traînèrent à l’envi l’un de l’autre,
au sein de la nuit, tout à l’entour de ce lieu solitaire. 764.
Mainte et mainte fois, cet immense palais fut ébranlé
des vigoureuses menaces, qu’ils se renvoyaient récipro-
quement, enflammés de colère. 765.
Frappé dans la poitrine avec les paumes de Bhlma, le
robuste Kltchaka, consumé de fureur, ne bougeait pas un
pied du pied de son adversaire. 766.
Digitized by Google
VIRATA-PAIWA.
179
Quand il eut un instant supporté cette fougue intolé-
rable sur la terre , le cocher , accablé par la force de
Bhiuia, se vit abandonné de toute sa vigueur. 767.
Aussitôt que son adversaire h la grande force se fut
aperçu de son impuissance, il retourna lestement sur la
poitrine son ennemi sans mouvement et le broya ! 768.
Pénétré de colère, le plus vaillant des vainqueurs, ayant
repris de l'air dans ses poumons, Vrikaudara alors de le
saisir vigoureusement par les cheveux. 76».
Tenant ainsi kttchaka, Bhlma h l’immence force de
pousser un vaste cri, tel qu’un tigre, avide de chair, quand
il a pris une grande gazelle. 770.
Vrikaudara, sentant qu’il était harassé de fatigue,
l’enferma dans ses bras, comme un bétail dans une
ceinture de femme, et le fit tourner bien long-temps, sans
âme, palpitant, poussant de grands cris, aux sons pareils
à celui d’un tambour crevé. 771 — 772.
Ensuite, lui prenant rapidement le cou entre ses deux
mains, Vrikaudra de l’étrangler pour apaiser la colère de
Krishnâ. 773.
11 foula sur la région de ses lombes le méchant kitcha-
ka, le plus grand des généraux, brisé et de qui tous les
membres étaient rompus. 774.
Le fils de Pândou lui serra le cou dans ses mains et lui
infligea la mort des bestiaux. Une fois qu’il vit kttchaka
abandonné par son âme, il le rejeta sur le sol en lui im-
primant une pirouette et dit ces paroles : « J’ai acquitté
ma dette ! Voici que j’ai acquis la plus profonde paix, ar-
tisane, en extirpant cet ennemi, qui voulait ravir l’épouse
de mon frère ! » 776 — 776.
Quand, les yeux rouges de colère, il eut parlé ainsi, le
180
LE MAHA-BHARATA.
plus vaillant des hommes abandonna Kltchaka sans vie,
palpitant, les yeux tournés, ses parures et ses vêtements
détachés. 777.
Alors, frottant ses mains l'une avec l’autre, mordant la
coupe de ses lèvres, ce fort, le plus robuste des forts, le
foula vigoureusement à ses pieds avec colère. 778.
(1 lit rentrer entièrement dans son corps ses pieds, ses
mains, sa tête et son cou, te! que fait pour un bétail le
Dieu, qui tient l'arc Pinâka. 770.
Bhtinaséna à la grande force lit voir à Krishna son
ennemi, tous les membres rompus, diminué de volume,
et semblable à une masse de chair. 780.
L’homme à l’éclatante splendeur, s’adressant à Draàu-
padi, la meilleure des épouses : n Regarde-le, dit-il ; tiens
l’àntchâll ! voilà ce qu’est devenu ce libertin ! » 781.
Et, ce disant, Bhlma à la force épouvantable foula du
pied le cadavre de ce misérable. 782.
Alors, ayant allumé le feu, il fit voir Kltchaka à Draàu-
padl, et le héros articula ces paroles : 783.
« I,es hommes, qui porteront sur toi leurs désirs, femme
aux jolis cheveux, douée des perfections du caractère, ils
périront, dame craintive, ainsi que tu vois Kitchaka! »
Après qu'il eut immolé ce pervers, accomplissant un
exploit sublime, dillicile, agréable à Krishna, il éteignit
soudain sa colère. 784 — 785.
11 salua Draàupadi la Noire, et le vainqueur de Kitcha-
ka s'en retourna vite à sa cuisine. Yadjnasénl, la plus ver-
tueuse des épouses, joyeuse, sou chagrin expiré, dit aux
gardiens de l’assemblée : » Voici Kitchaka gisant; il a été
tué par les Gandliarvas, mes époux, cet homme, enivré par
l’amour des épouses d'autrui ! Allez où il est, et voyez ! »
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
181
A ces mots d’elle, les gardes de la maison de danse,
786 — 787 — 788.
Allumant des torches, y courent à la hâte par milliers.
Arrivés à la salle, ils voient, baigné dans le sang, Kitcha-
ka étendu sans vie sur la terre. Ils furent saisis de ter-
reur, quand ils le virent sans pieds ni mains. 789 — 790.
Tons, le considérant, tombèrent dans un profond éton-
nement. A la vue de ce corps abattu, qui n'avait plus
forme humaine : 791.
n Où est son cou ? disaient-ils. Que sont devenus ses
pieds ? Où sont allées ses mains? Où est sa tête ? » Ils le
contemplaient et pensaient alors qu'il avait succombé sous
un Gamlharva. 792.
Dans ce temps, tous ses parents accoururent en ce lieu,
et, environnant son cadavre, ils pleuraient à la vue de
Kitchaka. 793.
Tous, effrayés, le poil hérissé d'épouvante, ils contem-
plaient Kitchaka, tous les membres rompus, tel qu’une
tortue sortie des eaux sur la terre sèche, et broyé par
Bhtmaséna comme un Dânava est broyé par Indra. Ils se
mirent à l’emporter dehors pour faire célébrer ses funé-
railles. 79Ü — 795.
Les fils du cocher réunis là virent non loin d’eux
Krishnâ aux membres sans défaut, qui tenait une colonne
embrassée. 796.
Tous de compagnie, les frères puînés de Kitchaka s’é-
crièrent : « Périsse la vicieuse à l'instant, elle, à cause de
qui Kitchaka fut tué! 797.
» Ou plutôt ne la tuons pas, mais quelle soit brûlée
avec son amant! C’est de toute manière au fils du mort à
s'occuper d’une chose, qui peut être agréable au mort. »
i82
LE MAHA-BHARATA.
Ils dirent ensuite à Virâta : « C’est à cause d'elle que
fut tué Kttchaka ; il faut que nous la brûlions avec lui :
daigne nous en accorder la permission. » 798— 709.
Le souverain des hommes , estimant cette rigueur en
des fils, leur donna son agrément pour consumer l’arti-
sane avec le fils du cocher. 800.
S’étant approchés de Krishna aux yeux de lotus, les
frères puînés de Kltchaka, alors, saisirent fortement cette
femme épouvantée dans un trouble profond. 801.
Us attachent la dame A la taille gracieuse, la forcent à
monter auprès du cadavre, et tous , déployant leur zèle,
ils s’avancent, le front tourné au cimetière. 802.
L’irréprochable Krishnà, sire, poussant des cris, invo-
quant un protecteur, elle, qui n’était pas sans défenseur,
fut donc enlevée par les fils du cocher. 803.
Elle disait :
« Que Djaya, Djayanta, Vidjaya, Djyatséna et Djavat-
bala entendent ma voix ! Les fils du cocher m'entraînent.
» Qu’ils entendent ma voix, ces héros, de qui le son,
l'épouvantable son, qui éclatait à la surface de leur corde,
était perçu dans une grande bataille comme le bruit du
tonnerre; ces héros Gandharvas, de qui le bruit des chars
résonnait immense : les fils du cocher m’entraînent ! »
804—805—806.
A peine eut-il entendu les paroles lamentables, que gé-
missait Krishna, Bhlma, sans hésiter, s’élança hors de sa
couche. 807.
« J’entends les mots que tu prononces, artisane, cria-
t-il : que les fils du cocher ne t’inspirent donc, femme
timide, aucune crainte ! » 808.
A ces paroles, l’impatience de tuer arracha un bâille-
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
188
ment au guerrier, qui avait de longs bras, et, mettant à
l’envers son grand habit, il le retourna en tous les sens.
Il s’élança sur un lieu, où n’existait aucune porte, et
sortit dehors. Bhimaséna de monter avec vitesse, en cou-
rant, sur le retranchement. 809 — 81 0.
La face tournée du côté du cimetière, il s’avança vers
l’endroit, où les Kîtchakides s’en étaient allés, sauta à bas
du rempart, et sortit de la grande ville. 811.
Bhtma courait avec rapidité en vue des (ils du cocher,
et, arrivé près du bûcher, il aperçut là un arbre. 815.
Il s’approcha, sans qu’on lui fît obstacle, souverain des
hommes, comme un éléphant, de ce végétal au vaste tronc,
de la taille d’un palmier et la cime desséchée ; il l'étreignit
entre ses bras. 813.
Il arracha ce tronc, fléau des ennemis, haut de dix
brasses, et, armé de cette tige avec ses jeunes branches,
il fondit sur les cochers, tel que la Mort, son bâton à la
main. Une multitude d’arbres, liguier indien, figuier des
banians, kinçoukas gisaient là, renversés sur la terre par
l'impétuosité de ses cuisses. Aussitôt qu’ils virent ac-
courir, semblable à un lion, ce Gandharva en courroux,
ébranlés par le trouble et l'épouvante, les cochers trem-
blèrent de tous leurs membres, et, voyant fondre sur eux
ce Gandharva pareil à la mort , ces frères , qui désiraient
brûlerie corps de leur aîné, se dirent l'un à l'autre, émus
de consternation et d'effroi : 81â — 815 — 816 — 817 — 818.
« Voici un vigoureux Gandharva, qui vient avec colère,
tenant un arbre levé. Mettons vite en liberté cette arti-
sans, qui attira sur nous un tel danger. » Quand il virent
cet arbre se balancer dans la main de Bhimaséna, ils
lâchèrent Draàupadî et s' enfuirent vers la ville. 819 — 820.
184
LU M AH A BHARATA.
A peine, Bblrna les eut-il vus courir, semblables à des
Dànavas devant le Dieu de la foudre, le vigoureux fils de
la destruction en dépécha avec cet arbre , Indra des rois,
cinq surajoutés à cent pour les demeures d'Yama.
11 délivra Krishna, souverain des hommes, et la consola.
L’inaffron table Vrikaudara aux longs bras dit à la
Pântchàlaine fille du roi Droupada, le visage rempli de
larmes et consternée : 821 — 822 — 823.
« Ainsi périront les hommes , qui feront peser la dou-
leur sur toi I Retourne à la ville, femme craintive et sans
péché. Il n’existe plus aucun danger pour toi. 824.
» Je m'en vais d'un autre côté 4 la cuisine de Viràta. »
C'est ainsi qu’il tua dans cette occasion , Bharatide,
cent et cinq hommes. Ensuite , rejetant son arbre arraché
et semblable à une grande forêt , il retourna se coucher.
825—826.
C'est ainsi qu'il immola cent cinq Kltchakas, sire; et le
général des armées , qui fut tué avant eux, portait le
nombre à cent six cochers. 827.
A la vue de cette grande merveille, les hommes et les
femmes rassemblés tombèrent dans un profond étonne-
ment, et ils n’osèrent dire, Bharatide , un seul mot.
Quand on vit les cochers tués, on alla au roi, à qui l’on
fit part de l’événement : « Les Gandharvas , sire, ont tué
les fils du cocher 4 la grande force. 828 — 829.
» Comme une vaste cime de montagne, brisée -par la
foudre, ainsi l’on voit les cochers , disséminés sur le sol
de la terre. 830.
o L’artisane est délivrée de ses liens, elle circule de
nouveau dans la ville. Ta capitale entière sera en danger,
sire ; telle est la beauté de cette artisane et si grande est la
Digitiz
bytîoeglk
VIRAT A-PARVA.
185
force des Gandharvas ! Tous les hommes du royaume
brûleront de s'unir avec elle : il n’y a là aucun doute.
831—832.
» Suis une ligne de politique, sire, qui empêche cette
ville tienne de courir promptement à sa ruine par la faute
de cette ouvrière. » 833.
A peine eut-il entendu leurs paroles, Virâta, qui com-
mandait aux armées, dit: « Qu’il soit procédé à l’instant
aux derniers honneurs des cochers ! 83A.
» (lue tous les Kltchakas soient déposés sur un seul
bûcher bien allumé, et qu’on les y brûle au plus tôt en-
tièrement avec leurs parfums et leurs joyaux ! » 835.
Le monarque, de qui la crainte était née, tint ce lan-
gage à Soudéshnà, sa royale épouse : « Dis ces mots, de
ma part, à l'artisane, quand elle sera venue : 83(5.
« Va-t-en, s’il te plaît, arlisane, à ta volonté, femmeau
charmant visage; le roi craint, dame ravissante, que tes
Gandharvas ne lui infligent une destruction. « 837.
» Je n’ai pas la hardiesse de parler moi-même à cette femme,
défendue par les Gandharvas ; mais que tu lui parles, toi 1 ce
u'esl pas commettre une faute pour une femme : c’est pour
cela que je t'ai parlé. » 838.
Krishna, échappée au danger et délivrée par Bhlma-
séna, qui avait terrassé tous les fils du cocher, revint à la
ville. 830.
La spirituelle jeune femme, effrayée comme une gazelle
par un tigre, lava dans l’eau ses membres et ses vêtements.
A sa vue, sire, les hommes s’enfuyaient aux dix points
de l’espace ; épouvantés par la crainte des Gandharvas,
les uns de fermer les yeux. 8A0 — 841.
Alors Pàntchâil, sire, vit Bhlmaséna debout à la porte
186
LE MAHA-BHARATA.
de sa cuisine, comme un grand éléphant enivré ; 842.
Et, lui souriant avec lenteur, elle lui adressa ce lan-
gage, en l'appelant par ses noms: o Adoration au roi des
Gandharvas, par qui je fus délivrée 1 » 843.
Bhirna lui répondit :
« Les hommes, qui naguère circulaient ici, marchant
sous la volonté d’elle, maintenant qu'ils ont entendu sa
voix, jouissent du plaisir de lui avoir payé leur dette. »
Ensuite, elle vit dans la maison de danse Dhanandjaya
aux longs bras, qui faisait danser les filles du roi Viràta.
Et les princesses, étant sorties hors de la salle avec Ar-
jouna, aperçurent l'irréprochable Krishnà, qui revenait,
accablée de douleur. 844 — 845 — 846.
A sa vue, elles s’avancèrent toutes vers elle, et lui
dirent ces mots dans la joie : 847.
a Par bonheur, tu fus délivrée, artisane! Par bonheur,
tu voici revenue ! Par bonheur, ils ont péri, ces cochers,
qui t'accablaient de chagrins, femme sans péché ! » 848.
« Comment fus-tu délivrée, artisane ? dit Vrihannalâ.
Comment ont-ils péri, les scélérats , qui t’ enlevaient ? Je
désire entendre exactement tout ce récit de ta bouche. »
« Vrihannalâ, répondit-elle, que t’importent les affaires
de Partisane, à toi, qui habites, heureux eunuque, toujours
en paix dans la maison des princesses ? 840 — 850.
» Quelque chose, qu’éprouve Partisane, tu n’en ressens
aucune peine ; c'est donc par dérision que tu m’adresses
une telle question dans ma douleur ! » 851 .
« Vrihannalâ, reprit celui-ci, ressent une peine sans
égale, vertueuse dame- Tombée au sein d'une brute, jeune
femme, tu ne le connais pas. 852.
» J’ai demeuré avec toi, tu as demeuré avec les autres ;
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
187
de qui la pensée ne serait-elle pas une douleur, quand il
te voit, femme ravissante, accablée par les peines? 853,
» Personne, en quelque lieu que ce soit, ni de qui que ce
puisse être, ne peut connaître le cœur, qui n’a point de
bornes : donc, tu ne me connais pas, sans doute ! a 85A.
Ensuite, Draâupadl entra avec les princesses dans le
palais du roi et se rendit auprès de Soudéshnà. 865.
L’épouse du roi lui tint ce langage de la part deViràta :
« Va-t-en promptement, ariisane, où tu veux aller. 856.
« Le roi craint, à cause de toi, noble dame, que les Gan-
dharvas n’opèrent sa destruction. Tu es jeune, femme aux
charmants sourcils, et tu es d’une beauté incomparable
sur la terre. 857.
n Les hommes du royaume arrêtent leurs désirs sur
toi, et les Gandharvas sont très-enclins à la colère. » 858.
o Que le roi me supporte l'espace de dix jours encore,
illustre dame, répondit l’artisanc : l'affaire des Gandhar-
vas sera faite alors ; il n’y a là aucun doute. 856.
» Ils m’emmèneront et feront ce qui t’est agréable. Le
roi sera sauvé pour sûr avec ses parents. » 860.
L’ENLÈVEMENT DES VACHES.
Vatçampâyana dit:
Les simples particuliers furent saisis de stupeur, sou-
verain des hommes, à la mort de Kitchakaetde ses frères
puînés : leur pensée en fut remplie d’un grand effroi.
Dans la ville et dans la campagne, cette conversation
roulait de tous les côtés : « Kîtchaka était l’ami du roi à
cause de son courage; c’était une grande âme; il com-
battait à la tête des armées ; mais c'était un insensé, un
séducteur d’épouse ; et ce criminel, cet homme vicieux fut
justement tué par les Gandharvas. » 861 — 862 — 863.
Ils parlaient ainsi, et les hommes disaient en chaque
lieu, grand roi, que l’inaffrontable Kltrhaka était la perte
de l’armée des ennemis. 864.
Les espions, que Douryodhana employait à l'extérieur,
ayant fouillé de nombreux bourgs, villes et royaumes,
effectué leur inspection suivant les lieux, selon les choses.
Dig
V1RATA-PARVA.
189
qu'ils avaient pu voir, se remirent, leur affaire terminée,
dans le chemin de la ville. 865 — 866.
Ils virent le royal Dhritaràshtride réuni au magnanime
Bhlshma, avec Drona, Kaina et Kripa, avec ses frères,
avec les Trigartas, aux grands chai s, et tinrent ce langage
5 Douryodhana assis au milieu de l'assemblée :
867—868.
b Nous avons toujours déployé les plus grands efforts
dans la recherche de ces l’àndouides, Indra des enfants
de Manou, au milieu de cette vaste forêt, solitaire, pleine
d'animaux, remplie des branches d'arbres divers, en-
combrée de plantes grimpantes et de lianes, couverte
d'arbrisseaux de toutes les sortes. 869 — 870.
» Nous ne pûmes découvrir par où s'en étaient allés ces
Pàndouides à la bien graude vaillance. En vain cher-
châmes-nous de toutes les manières la trace de leurs pas
sur chaque sommet de montagne, dans tous les défilés,
daus les différents villages, dans les endroits pleins de
monde et dans les cités les plus populeuses. 871 — 872.
a Nous ne vîmes nulle part les lils de Pândou, qui
échappèrent, Indra des hommes, à nos recherches multi-
pliées; ou bien, ils ont péri de fond en comble; la félicité
descende sur toi, ô le plus grand des mortels ! 873.
» Nous les avons cherchés dans la route des maîtres de
chars, ô le meilleur de ces maîtres, et nous n’avons pu
trouver, ni la voie, ni l’habitation de ces anachorètes, ô
le plus vertueux des hommes. 87â.
« Pendant quelque temps, nous fûmes les serviteurs de
bardes, Indra des enfants de Manou. Connaissant à fond
notre affaire, nous cherchâmes suivant la convenance.
» Les bardes arrivèrent à Dwàravail, mais sans les fils
LE MAHA-BHARATA.
190
de Prithâ, fléau des ennemis. Là, ne se trouvaient, ni
Krishna, Indra des rois, ni les Pàndouides aux grands
vœux. 875 — 870.
» De toute manière, ils ont péri (hommage te soit rendu,
Ole plus élevé des hommes) ! car il nous fut impossible
de counaître la voie et l’habitation de ces magnanimes.
» Nous recueillerons des nouvelles ; ou nous saurons
la chose même, que les Pàndouides ont faite. Donne-nous
tes ordres ultérieurs, Indra souverain des hommes.
» Que devons-nous faire encore dans la recherche des
Pàndouides ! Écoute, héros, cette parole de nous, agréable
et fortunée. 877—878—879.
» Ce Kttchaka à la grande force, le cocher du roi des
Matsyas, par qui lesTrigartas, sire, furent abattus mainte
et mainte fois, il gît maintenant sur la terre, fils de Bha-
rata, avec ses frères germains, tué pendant la nuit par les
Gandharvas invisibles 1 880 — 881.
» Nous avons ouï dire cette agréable nouvelle, qui ren-
ferme, et la défaite de tes ennemis, et le succès de tes af-
faires. Arrête, descendant de Kourou, ce qui te reste à
faire immédiatement après ces choses. » 882.
Quand le roi Douryodhana eut entendu le discours de
ces hommes, il demeura long-temps, l'àme concentrée en
lui-même et adressa la réponse aux membres de l’assem-
blée: 883.
« Il est, certes! bien difficile de connaître la route, que
suivent les affaires : enfin, voyez donc tous où les fils de
Pândou sont allés. 88à.
» 11 reste peu du temps ; la plus grande partie s’est
écoulée : ils doivent marcher inconnus jusqu’au terme de
cette treizième année. 885.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
lui
» Si les Pàudouides consomment ici le reste de cette
année, ces hommes, dévoués au vœu de la vérité, auront
accompli toute la convention. 880.
u Semblables à des serpents et furieux comme les rois
des Nàgas, les fils de Pàndou, accablés de peines, doivent
être assurément irrités contre les descendants deRourou.
» Désirez donc être bientôt de telle sorte que tous ces
Pandouides , connaissant le temps convenu, réduits alors
à porter les formes de la douleur, entrent de nouveau, la
colère vaincue, dans la forêt, et que ce royaume soit vaste,
éternel, sans trouble, sans ennemis, placé entre la douleur
et la joie. » 887—888—880.
Rarna dit ensuite : « Que d'autres hommes fourbes,
habiles, cachés, capables de réussir dans une mission, ne
tardent point à partir, fils de Bharata. 800.
» Qu'ils aillent, travestis, dans les lieux populeux et
remplis de monde. Là, il faut que ces hommes, avec une
pensée bien dirigée, les reconnaissent dans les assemblées
agréables, au milieu des ascètes parfaits, parmi les ser-
viteurs, dans les tlrthas divins et daos les mines.
801—802.
» ('.es hommes bien habiles, différents, actifs, connais-
sant parfaitement la chose, cachant leur science avec soin,
doivent chercher la demeure, que les Pàudouides ha-
bitent déguisés, dans les fleuves, les plant' s rampantes,
les tlrthas, les villages, les cités, les délicieux hermitages,
les montagnes et les cavernes. » 803 — 80â.
Oouççàsana, celui des frères, de qui la naissance avait
suivi immédiatement celle deDouryodhana, en sympathie
avec ses dispositions méchantes, tint ce langage à sou
frère aîné: 805.
192
LE MAHA-BHARATA.
« Sire, monarque des enfants de Manou, que des es-
pions, en qui nous avons conliance, ayant reçu ce qui doit
leur être donné, s’en aillent de nouveau à la recherche de
ces princes. 896.
« Tout ce qu’a dit Karna est l’objet de nos désirs : que
tous les espions recherchent donc çà et là, comme il leur
a enseigné. 897.
» Que ceux-ci et d’autres en plus grand nombre
explorent de lieu en lieu, conformément au précepte, qu’il-
a donné. Est-ce que la route, l’habitation ou des
nouvelles assurées d’eux peuventainsi leur échapper? 898.
» Ou ces héros orgueilleux sont très-bien cachés, ou
ils sont passés d’ici sur les (lots du "rivage opposé, ou
les tigres eux-mêmes les ont dévorés dans la grande forêt !
« Ou nous perdons sur le terrain désastreux, où nous
sommes arrivés, des années éternelles. Puisque tu as in-
troduit, (ils de Kourou, la terreur dans ton âme, faisdonc
ce grand effort, que tu juges à propos de faire, souverain
des hommes, u 899 — 900 — 901.
Alors Drona à la grande, force, et qui avait la vue des
choses de la vérité, dit : « Des hommes tels ne périssent
pas, et ne vont point à la destruction. 902.
» Ce sont des héros, qui ont obtenu la science, intelli-
gents, les organes des sens vaincus, vertueux, reconnais-
sants et dévoués à Dharmaràdja. 903.
b Attentifs, comme à l’égard d’un père, à la voix de leur
frère atné, qui sait la vraie nature des choses, la vertu et
la science politique, ils suivent, comme le plus vertueux,
ce frère majeur, qui a la constance de la vérité et qui est
ferme sur le devoir. 90â.
» Frères, ils sont dévoués, sire, à ce magnanime frère.
Digitized by Google
VIRAT A-PARVA.
193
le fortuné Adjàtaçatrou, qui est dévoué lui-même à tous
ses frères. 005.
o Pourquoi ce fils de Prithâ, ce prince d’une sage con-
duite, ne procurerait-il pas le salut à ces magnanimes,
qui vivent cachés et sont d'un esprit si traitable? 900.
» Ils attendent que cet effort fasse naître un temps pros-
père ; car ils ne succomberont pas sous ta main, je le vois
des yeux de mon esprit. 907.
» Que l'on pense sagement ; que l’on exécute ce qui doit
être exécuté maintenant, et que l’on fasse promptement ce
qui n'est pas encore desaison! Que l’on pense exactement
au déguisement de ces fils de l’Andou, qui ont des âmes
fermes dans toutes les affaires. Ces héros, couverts de péni-
tences, sont, assurément, difficiles à connaître, difficiles A
saisir! 908 — 909.
» Le fils de Prithâ est une âme sans tache, il est rempli de
vertus, il est véridique ; il accomplit éminemment tous les
devoirs d'un roi, il est pur, c'est un amas de splendeurs,
et, quoiqu’il embrasse tout de sesyeux, il est sans mesure.
» Que le discernement précède l'exécution. Ainsi, con-
tinuons de nouveau ces recherches, grâce à nos espions,
brahmes ou siddhas, et à ces autres gens, qui n’ignorent
pas le métier. » 910 — 911.
A peine eut-il entendu, Bhlshma, le fils de Çàntanou et
le grand aïeul des Bharatides, instruit des temps et des
lieux, connaissant la vraie nature des choses, savant en
tous les devoirs, joignit sa parole à celle de 1* Atchârya, qui
avait cessé de parler, et adressa aux descendants de Bha-
rata un discours, inspiré par le bien, 912 — 913.
Accompagné de toutes les vertus, dévoué à l’honnète
Youddhishthira, d’une éloquence toujours difficile à obte-
v 13
m
LE MAHA-BHARATA.
nir par les hommes vicieux et toujours estimée des gens
de bien. 914.
Bhîshma fit alors entendre une voix, que les bons ho-
noraient, et le brahuie Ürona, instruit dans la vérité de
toutes les choses, lui répondit : 915.
« Ces hommes, doués de tous les signes heureux, suivis
par le vœu du bien, dévoués à la culture de la sainte
écriture, escortés par une grande science, 91(5.
» Dociles à l’ordre des vieillards, asservis au devoir de
la vérité, observateurs de la pureté, qui, versés dans les
lois, savent obéir à la loi, 917.
» Ces hommes héroïques, magnanimes, à la grande
force, toujours attachés à Vishnou et qui gardent à ja-
mais le devoir du kshatrya, 918.
» Les Pândouides, que protègent le devoir et leur émi-
nent courage, ne peuvent succomber à la faiblesse, en
traînant le timon des gens de bien. 919.
»lls y’ iront point à la destruction : telle estlaconviction
de mon esprit : ici, je te dirai ma peusée sur les fils de
Pàndou, rejeton de Bharata. 920.
» Nul autre ne peut s’élever à la science politique d’un
roi si vertueux ; cependant je vais exposer, non dans une
pensée de dénigrement, les arguments, fondés en raisons,
qu’il nous est possible d'atteindre ici à l’égard des Pàn-
douides. Écoute ceci ! Cette politique du prince n’est nul-
lement â blâmer par des hommes, tels que moi.
921—922.
u L'homme, qui se tient, mon fils, dans l’ordre des
vieillards et qui est dévoué à la vérité, doit parler suivant
une vraie, jamais suivant une fausse politique. 923.
» lin sage, qui veut parler ici au milieu de l'assemblée.
V1RATA-PARVA.
105
doit nécessairement le faire convenablement de toutes les
manières et par le désir de l'accomplissement d’une vérité.
» Je ne pense point ici comme un autre homme sur
l'habitation de Dharmarâdja dans cette treizième année.
924—925.
# Le séjour de ces princes, mon fils, ne doit pas être
sans fruit dans la ville et dans la campagne là où vit
le roi Youddhishthira. 920.
» Le peuple doit être adonné à l’aumône, libéral, mo-
deste, observateur de la pudeur dans le pays où habite le
roi Youddhishthira. 927.
» Le peuple doit être sachant dire des choses aimables,
toujours dompté, faisant de la vérité son principal objet,
joyeux, bien nourri, pur, habile dans un lieu, où vit le
roi Youddhishthira. 928.
» Le peuple ne sera point médisant, ni jaloux, ni arro-
gant, ni envieux là où habite lui-même ce prince dévoué
au devoir. 929.
» On y entend plus qu' ailleurs la récitation des saintes
écritures, les offrandes y sont accomplies, les sacrifices plus
fréquents sont accompagnés de nombreux honoraires.
» Là, sans doute, Purdjanya verse toujours la pluie au
temps propre, et la terre, couverte de fruits, ne connaîtra
jamais la misère. 930 — 931.
» La moisson est riche, les fruits sont pleins de saveur,
les bouquets sont remplis de parfums et la voix a les plus
agréables sons. 932.
» Le vent n’a pour le corps que des touchers doux, la
vue n'ollre rien de repoussant, et la crainte ne saurait
habiter là où vit le roi Youddhishthira. 933.
* Les vaches y sont en grand nombre, elles n’y sont, ni
Digitîzed by Google
196
LE MAHA-BHARATA.
maigres, ni languissantes : le lait, le caillé et le beurre
clarifié y sont remplis de saveur et bons. 934.
» Les eaux seront pleines de vertus et les aliments sa-
voureux dans ce pays où habitera le roi Youddhishthira.
» Les choses du goût et du toucher, les sons et les
odeurs sont remplis de qualités : les objets visibles
n'offrent que des aspects favorables là où vit le roi Youd-
dhishthira. 935—936.
» Les devoirs sont pratiqués par tous les brahmes et
chacun, dans ce lieu habité par les Pàndouides, se com-
plaira, mon fils, aux attributions de sa caste dans cette
treizième année. Le peuple y sera satisfait, joyeux, pur,
exempt de la mort, 937 — 938.
» Attaché de toute son âme à rendre honneur aux hôtes
et aux Dieux, ayant le désir de faire l'aumône, diligent,
livré chacun à son devoir. 939.
» L4, où habitera le roi Youddhishthira, le peuple sera
ennemi des choses impures, désirant acquérir les choses
pures, toujours occupé de sacrifices, enchaîné par des
vœux sans tache. 940.
» Là, où vivra le roi Youddhishthira, le peuple aimera
ses vœux, mon fils ; il en désirera l'accomplissement ; il
abandonnerais fausseté des paroles, et, voulant acquérir
les choses pures, fort d'une intelligence droite, il tirera
son bonheur de choses justesetsans souillure. Les brahmes
eux-mômes ne peuvent, mou fils, connaître cette àme ver-
tueuse ; 941 — 942.
» Combien moins des âmes vulgaires connaîtraient-elles
ce Prithide en quelque part, lui, dans qui se voient réunis
la vérité, la constance, l’aumône, une placidité supé-
• rieure, une patience vraie, 943.
Digitized-by
VIRATA-P4RVÀ.
197
» La pudeur, la fortune, la gloire, la plus éclatante
splendeur, la bonté et la droiture. Son habitation, qu’il te
dérobe avec tant de soin, est ainsi le dernier asile de cet
homme sage : je ne puis dire ici autrement. Pense à cette
chose de cette manière, fils de Kourott, et fais prompte-
ment, si lu ui’en crois, ce que tu juges bon à faire. »
Kripa le Çaradvalide prononce alors surles Pàndouides
ce discours convenable, propre, accompagné des choses
du devoir, délicat, qui avait pour argument la vraie na-
ture et semblait sortir de la bouche d'un vieillard :
« Écoute ici ma parole, qui est conforme à la pensée de
Bhlshma ! 9 A4 — 945 — 946—947 — 948.
» Pense, et à leur voie, et .4 leur habitation au milieu
des tlrthas, et adopte dès ce moment une ligne de poli-
tique, qui te conduise au bien. 949.
» Quiconque désire conserver l'existence ne doit pas
mépriser un ennemi, quelque abject soit-il; combien
moins ces Pàndouides, qui manient dans un combat toutes
les armes avec habileté. 950 (1).
» Puisque les magnanimes Pàndouides travestis, avec
des intentions mystérieuses, sont entrés dans un costume,
qui dérobe leur personne, et puisque le temps de leur res-
tauration est arrivé, il faut connaître quelle est ta force,
et dans ton royaume, et dans le royaume des étrangers.
Le temps du rétablissement des fils de Pândou est arrivé,
il n’y a là aucun doute. 961 — 962.
» Les magnanimes fils de Prithâ et de Pândou à la
grande force, à la vigueur sans mesure, seront très-atten-
tifs sur le temps, où la convention expire. 963.
(1) Encore une erreur : 960, numérote l’édition : Mutons avec elle par-
dessus dix chiffres.
198
LE MAHA-BHARATA.
» Qu'on établisse donc une armée, un trésor, un
système de politique, afin que nous encochions la flèche,
quand la révolution du temps aura amené le jour du
combat. 90A.
» Je pense à tout cela, mon fils. Songe à la force de
toi-même, qui est liée en tous tes amis et en les puissantes
armées. 965.
» Quand tu auras reconnu la grandeur, la petitesse ou
l’état moyen de tes forces, Bharatide, et fait de bon gré
ou non la paix avec tes ennemis; quand tu auras mis le
pied sur tes rivaux, selon qu’il te sied, par la flatterie,
la division, les largesses ou le châtiment, qui est l’œuvre
du fort, soumis les faibles par ta vigueur et caressé tes
amis, parle doucement alors ou avec force, tu obtiendras
une paix convenable, appuyé sur un accroissement de tes
finances et de ton armée. 966 — 967 — 968.
» Tu combattras alors contre les autres puissants enne-
mis, rangés devant toi, ou même contre les Pàtidouides,
s'ils paraissent faibles de cavalerie ou d’armée. 969.
» Une lois que tu auras dans ta sagesse, Indra des
hommes, décidé toute cette résolution, suivant les cir-
constances, tu obtiendras la félicité pour long -temps. »
Ensuite, le roi des Trigartas, le vigoureux Souçarman,
qui commandait à des troupeaux d'éléphants et des mul-
titudes de chars, se hâta de prendre la parole et articula
ce discours, marqué au coin de l’à-propos. 970 — 971.
Plus d’une fois avant, seigneur, il avait été réduit à
l’ affliction par les Matsyas et les Çâlvéyakas ; il l’avait été
mainte et mainte fois par ce Kitchaka, le cocher du mo-
narque Matsya. 972.
11 fut, roi des hommes puissants, enchaîné de force
avec ses parents : aussi, levant ses yeux sur Karna
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
109
et sur Dourvodhaha, prononça-t-il ce discours : 973.
« Plus d'une fois mon royaume fut dévasté par le ro-
buste roi des Matsyas : il avait jadis pour général ce vi-
goureux kltchaka. 974.
» Ce pervers, aux œuvres méchante0, cruel, irascible,
sans pitié, d'une vaillance renommée sur la terre, a donc
été tué par les Gandharvas ! 975.
» Lui mort, le roi Virâta a son orgueil brisé ; il sera
sans appui, sans énergie : tel est mon sentiment. 976.
» line incursion est à faire là, si tu l’approuves, homme
sans péché, si tous les kourouides avec toi, si le magna-
nime Karna approuve mon avis. 977.
» Je pense que cette affaire est convenable et sans dan-
ger pour nous ; envahissons le royaume de ce prince,
encombré de blés nombreux. 978.
» Enlevons-lui ses pierreries diverses, ses costumes dif-
férents ; arrachons-lui ses villages et ses états, portions
par portions. 979.
» Ravissons-lui ses brillants , divers et nombreux
milliers de vaches, en répandant, par notre armée, le
trouble dans sa ville. 980.
» Réunis aux kourouides et aux Trigartas, souverain
des hommes, et bien munis de toutes les armes, enlevons-
lui maintenant ses vaches ! 981.
» Après avoir divisé son royaume en plusieurs partis,
brisons-lui son courage ; et, quand nous aurons tué son
armée entière, nous le réduirons lui-même sous notre pou-
voir. 982.
» Une fois mis sous notre puissance, nous habiterons en
paix avec honneur : et nous aurons, il n’y a pas de doute,
augmenté la force de ta majesté. » 983.
200
LE MAHA-BHARATA.
A ces mots, Kama tint ce langage au roi : « Cette pa-
role de Souçarman est bien dite, à propos, utilement pour
nous. 98j4.
» Rassemblons une armée et hâtons-nous de sortir, les
divisions distribuées, comme il te semble convenable,
prince sans péché. 985.
» Qu’une incursion soit décrétée suivant l’avis du sage
vieillard des Kourouides, le bis-ayeul de nous tous, sui-
vant l’opinion de Drona l’Atchârva et de Kripa le Ç.arad-
vatide, suivant l’avis de tous ceux, qui sont ici. Hâtons-
nous de délibérer, souverain de la terre, et sortons vite
pour accomplir ce projet. 986 — 987.
» Qu’avons-nous à voir avec ces l'àndouides, de qui le
courage, la force, les finances sont déchues? Ou ils sont
perdus entièrement, ou ils sont descendus au séjour
d’Yamal 988.
■> Marchons, sire, sans crainte, à là cité de Virâta :
certes ! nous enlèverons ses v.iches et maintes riches-
ses. » 989.
A peine le roi Douryodhana eut-il recueilli ces paroles
de Karna, le fils du soleil, il commanda aussitôt lui-même
à Douçrâsana, assis immédiatement à ses côtés et toujours
docile A son ordre : « Délibère avec les vieillards, et ras-
semble vite l’armée. 990 — 991.
» Sortons pour le motif exposé , accompagnés des Kou-
rouides,et que le héros Souçarman aille dans celieu avec
le but, qu’il veut atteindre. 992.
» Que ce roi bien caché, escorté des Trigartas, suivi de
sa cavalerie et de son armée complète, nous précède lui-
même dans le royaume de ce Malsya. 993.
» Nous, bien assemblés, formant l'arrière-garde, nous
' ~ Digrtized by Google
V1RATA-PARVA.
201
irons le jour suivant dans le très-opulent royaume du sou-
verain des Matsvas. 99â.
n Qu’ils s'avancent là de compagnie vers la cité de Vi-
ràta : qu'ils s’approchent des-pàtres et qu’ils enlèvent une
immense richesse. 995.
» Nous, ayant partagé l’armée en deux, nous ferons
main-basse après eux sur une centaine de mille vaches,
belles et remplies de qualités. » 996.
Tous, revêtus de leur armure, montés sur leurs chars,
enivrés de leur force, ils arrivèrent avec l’infanterie, sou-
verain de la terre, dans le lieu du Feu, comme on leur
avait indiqué. 997.
Avides, pleins de vigueur, ils désiraient faire une inva-
sion sur les vaches. Souçarman de ravir les bêtes à cornes
le septième jour de la quinzaine obscure. 998.
Le jour suivant, qui était le huitième, sire, tous les
Kourouides, qui marchaient réunis, enlevèrent les parcs
aux vaches par milliers. 999.
Ensuite, le temps convenu, puissant monarque, arriva
complètement à sa fin, pour ces magnanimes fils de Pàn-
dou à la force sans mesure, qui, entrés dans les carac-
tères d’un travestissement étranger, habitaient là dans
cette ville capitale, exécutant les travaux du roi Virâta.
1,000—1,001.
Après la mort de Kitchaka, ce roi Virâta, le vigoureux
immolateur des héros ennemis, éleva dans sa plus haute
considération les fils de Kountl. 1,002.
Ce fut donc au terme de cette treizième année, rejeton
de Bharata, que Souçarman, par un rapide coup de main,
enleva cette immense richesse de vaches. 1,003.
Le bouvier, paré de boucles-d’ oreille, courut à grande
202
LE MAHA-BHARATA.
vitesse vers la ville : dès qu'il vit le roi, il sauta à bas de
son char. 1 ,004.
11 s’approche, s’incline, puissant monarque, et dit au
roi Viràta, incrément du royaume, assis au milieu de sa
cour, environné de ses héroïques guerriers, qui portaient
des pendeloques et des bracelets, entouré de ses ministres,
accompagné des magnanimes Pàndouides : 1,005 — 1,006.
Les Trigartas nous ont méprisés, nous et nos parents;
ils nous ont vaincus dans un combat, ils nous ont enlevé
une centaine de mille vaches. 1,007.
» Désirant obtenir tes bestiaux, Indra des rois, ils m'ont
presque tué. » A ces paroles, le souverain fit rassembler
l’armée des Matsyas, encombrée de chevaux, d’éléphants,
de chars, toute remplie des drapeaux de l'infanterie. Les
rois et les fils de rois se revêtirent de leurs cottes de
mailles, brillantes, admirables, objets d’honneur pour les
héros. 11 en fut parmi eux, qui endossèrent la cuirasse
d'orau ventredf fer ou de diamant. 1,008-1,009-1,010.
Çatânika, le frère chéri de Virâta, se fit apporter une
cuirasse solide, toute de fer, parée d'une multitude de ta-
lismans heureux. 1,011.
Madiràksha, le frère puîné de Çatânika, ordonna de lui
apporter cent rondaches éclatantes comme cent soleils,
ayant une centaine d’yeux, semblables à cent lunes.
Le souverain du Matsya prit une cuirasse pareille au
diamant, sur le corps de laquelle étaient gravés cent lotus
et saàugandikas. 1,012 — 1,013.
Soùryadatta se revêlit d’une armure blanche, solide,
semée de cent yeux, brillante comme le soleil, au ventre
de fer, au dos fait d’or. 1,014.
Le héros Çankha, l’atné des fils de Virâta, se fit appor-
Digitîzed by Google
VIRAT A-PARVA.
203
ter des cuirasses par centaines à l'usage des guerriers aux
grands chars. 1,015.
Des soldats héroïques aux formes divines s'équipèrent,
pour combattre, de grandes, resplendissantes armures (1).
Ils attelèrent aux chars des coursiers, revêtus chacun
de cuirasses d’or. Le drapeau vénérable du Matsyafutalors
arboré sur le char céleste, construit en or, semblable à la
lune ou au soleil. Les héros kshatrvas déployèrent en
particulier sur leurs chars d’autres drapeaux, ornés d'or
aux formes diverses ; et le roi Matsya dit à Çalântka, son
frère puîné: 1,010-1,017—1,018-1,019.
« Ranka, Ballava, le pâtre et le vigoureux Dâmagran-
thi (2) doivent combattre ; tel est mon sentiment : il n'v a
point de doute. 1,020.
» Qu’on leur donne des chars, pavoisés de drapeaux
et d’étendards ; qu’ils attachent sur leurs membres des
cuirasses polies, solides, admirables; que des armes leur
soient données ! Mais les hommes, de qui la crainte a fait
les formes molles, délicates, semblables à la trompe d’un
grand éléphant, ne doivent pas combattre : telle est mon
opinion inébranlable. » A ces mots du monarque, Çatâ-
nika, l’âme remplie d’empressement, assigna des chars,
sire, aux enfants de Prithà, à Saliadéva, au prince lîhima
et à Nakoula. 1,021—1,022—1,023—1,024.
A l’ordre du monarque, lescochers, mettant le dévoue-
ment au roi à la tète de leurs vertus, se hâtent d’atteler les
chars, pleins d'ardeur. 1 ,025.
Revêtus de cuirasses, les guerriers fléaux des ennemis
(1) Soàpaskaréshou ou sou 4" oufiaskarcshou , mot inconnu à tous le»
Dictionnaires.
(2) Un nom allongé du inteudonyme de Nakoula.
204
LE MAHA-BHARATA.
attachent sur leurs corps ces armures polies, admirables,
solides, que Viràta lit donner à ces héros aux travaux in-
fatigables; et ces hommes éminents de monter sur les
chars, que traînent d’agiles coursiers. 1,020 — 1,027.
Les (ils de Prithà sortent pleins de joie, désireux de
broyer les troupes des ennemis : tous sont remplis de lé-
gèreté, habiles dans les combats, et déguisant leurs
formes naturelles. 1,028.
Montés sur des chars, couverts d’or, ces héros, les plus
éminents des Kourouides, ces quatre Pàndouides, hé-
roïques frères, de qui lecourage était une vérité, suivent
de compagnie Viràta. Inspirant l'épouvante, des éléphants
furieux, de qui la sueur du rut inonde les joues delà face,
des rois de pachydermes, distillant le mada, bien domp-
tés, instruits, âgés de soixante ans, montés par des guer-
riers habiles dans les combats, accoutumés à tenir le siège
sur des éléphants, suivaient par derrière le souverain,
comme des montagnes, qui marcheraient elles-mêmes.
Venaient ensuite huit milliers de chars, grands, suivant
la cour, pleins d’ardeur , versés dans les combats ; dix
centaines d’éléphants, soixante mille chevaux , conduits
par des Matsvas, sortirent de la ville. [De la stance 1,029
/) ta stance 1,034.)
Cette armée de Viràta resplendissait, éminent Bhara-
tide, marchant en avant, sire, et considérant devant cite
les vestiges du pas des vaches. 1,034.
Cette principale armée de Viràta brillait dans sa
marche, remplie de vigoureux combattants , toute pleine
de chevaux, d'éléphants et de chars. 1,035.
Ces héros, sortis de la ville, cette nombreuse armée de
combattants, les Matsyas atteignirent les Trigartas, lors-
VIRATA-PARVA.
205
que déjà le soleil inclinait à 'son couchant. 1,056.
Les Trigartas et les Matsyas combattirent, irrités, pleins
d'orgueil : ces guerriers à la grande force, de qui les
vaches allumaient la convoitise, se renvoyaient l'un à
l’autre des menaces. 1,037.
Les éléphants, ivres, épouvantables, étaient excilés par
les coups de l'aiguillon de fer, que leur infligeaient des chefs
habiles, montés sur le dos de ces proboscidiens. 1,038.
Effrayante, tumultueuse, horripilante, accroissant l’em-
pire d’Yama, fut la rencontre de ces guerriers, sire, qui
se portaient réciproquement la mort. 1 ,039.
Elle ressemblait au combat des Asouras et des Dieux,
sire, à cette heure où le soleil se couchait : telle était la
multitude des armées, des cavaliers, des éléphants
énormes et des fantassins, qui se précipitaient les uns sur
les autres et se donnaient mutuellement le trépas. On ne
voyait nullement la terre au milieu des tourbillons sou-
levés de la poussière. 1 ,040 — 1,041.
Les oiseaux tombaient couverts de la poussière, que
faisaient voler les armées ; le soleil disparaissait sous les
flèches, qui glissaient çà et là dans l’air. 1,042.
Les arcs des sagittaires, au dos en or, étaient arrosés
par les rayons de la lumière, et faisaient briller l'atmos-
phère, comme semé par autant de soleils. 1,043.
La main droite et la gauche de ces héros du monde en
tombant lançaient des flèches ; les chars frappaient les
chars, les fantassins frappaient les fantassins. 1,044.
Le guerrier monté était frappé par le guerrier monté,
les grands éléphants eux-mêmes par les éléphants. Irri-
tés, ils se blessaient l’un l’autre, sire, dans le combat
avec les épées, les pattiças , les traits barbelés, les lances
206
LE MAHA-BHARATA.
de fer et les pesants leviers. Les héros aux bras tels que
des massues, se portant des coups mutuels dans la ba-
taille, ne purent, malgré toute leur colère, forcer les hé-
ros à tourner la tête vers la fuite. On voyait, tombée au
milieu de la poussière, la tête coupée, avec ses pendants
d’oreille, son nez charmant, ses cheveux ornés coupés,
sa lèvre supérieure tranchée. On voyait dans cette grande
bataille, coupés en morceaux par les flèches, les membres
des ksbatryas, semblables à des troncs de shorée. La terre
paraissait jonchée de tètes, avec leurs pendeloques, et de
bras, arrosés de santal et pareils au corps des serpents.
Alors se déroulait le combat des maîtres de chars avec
les maîtres de chars, (De lu stance 1,045 <1 la stance
1051.)
Des guerriers montés avec les guerriers montés, des
fantassins avec les fantassins. Le sang, qui ruisselait des
blessures, abattait la poussière du sol. 1,051.
lin abattement horrible de l’esprit avait envahi tout ; il
régnait sans limite : les oiseaux, que les flèches jetaient
dans une profonde terreur, n’osaient quitter leur asile.
Le vol des traits dans l’air empêchait la vue ; mais les hé-
ros aux bras tels que des massues, se portant des coups
mutuels dans la bataille, ne pouvaient malgré toute la co-
lère , forcer les héros 4 tourner la tête vers la fuite (1).
Çatànîka immola cent ennemis, V'iç&làksha en tua quatre
cents. 1,052 — 1,053 — 1,054.
« Ces deux héros vigoureux, rapides, se plongèrent
dans la grande armée des Trigartas. 1,055.
(1) Deux vers précédents, qui reviennent ici par la négligence des co-
pintes.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
207
Ils s’avancèrent avec des bras irrités de guerrier à
guerrier, de char à char, et remarquèrent, à peine entrés,
la multitude de chars des ennemis. 1 ,056.
Soûryadatta marchait en avant, Madirâksha par der-
rière. Là, Viràta de briser dans le combat cinq cents
chars. 1 ,057.
Il tua huit mille chevaux, il immola cinq héros. Habile
à gouverner un char, il lit exécuter au sien différentes
évolutions. 1,058.
11 s'avança sur le champ de bataille vers Sousharman au
char d’or, le roi des Trigartas; et ces deux magnanimes à
la grande force s’y livrèrent un combat. 1 ,059.
Ils se jetaient la menace l’un à l’autre comme deux tau-
reaux à l’occasion des vaches. Enfin, l’éminent Soushai-
inaa, le monarque des Trigartas, plein de l’ivresse des
batailles, s’approcha vers le souverain de Matsya pour ce
duel en chars. Ces deux maîtres de chars irrités excel-
laient mutuellement avec leurs chars. 1 ,060 — 1 ,061.
Ils se lançaient des flèches rapides comme des nuées,
enceintes de pluies ; courroucés, impatients, consommés
dans les armes, tous deux portant la massue, la pique de
fer et l’épée, ils tournaient l’un autour de l’autre avec des
flèches aiguës. Le roi blessa Sousharman avec dix traits.
1,062—1,063.
Adroit, il lui frappa ses chevaux avec vingt-cinq dards;
et Sousharman, plein de l’ivresse des batailles, instruit
dans les plus grands des astras, blessa le souverain du
Matsya avec cinquante flèches acérées. L’armée couverte
de la poussière, qu’elle soulevait elle-même, ne pouvait
distinguer ni l’un ni l’autre de Sousharman et du roi des
Matsyas. 1,064—1,065—1,066.
208
LE MAHA-BHARATA.
Le inonde était plongé, rejeton de Bharata, dans la
poussière et l’obscurité : ces nombreuses armées de com-
battants suspendirent la bataille un moment. 1 ,0(57.
Ensuite, se leva la lune, dissipant les ténèbres, rame-
nant la sérénité dans la nuit et portant la joie au cœur des
kshatryas dans le combat. 1,0(58.
La clarté rendue aux yeux, ou reprit de nouveau la ba-
taille aux formes épouvantables, où bientôt on cessa de
se voir mutuellement. 1 ,069.
Sousbarman le Trigarta courut de tous les côtés, ac-
compagné de son frère plus jeune, autour du roi des
Matsyas avec des circonvolutions de char. 1,070.
(les deux frères, éminents kshatryas, ayant sauté à bas
de leur voiture, gonflés de colère, la massue au poing, de
fondre sur les chars. 1 ,071.
Les bataillons irrités de ces rois ennemis couraient les
uns sur les autres avec la massue, le lacet, l'épée, le ci-
meterre et les haches aux larges tranchants, aux pointes
pénétrantes. 1,072.
Quand il eut vaincu et broyé l’armée du Matsya sous
la force de son armée, le royal Sousharman, le souverain
des Trigartas, fondit sur le puissant Virâta lui-même.
Après qu’ils eurent tué les deux chevaux attelés au char
et les deux cochers de devant et de derrière, ils Firent vi-
vant leur prisonnier le roi des Matsyas, Virâta, qui n’avait
plus de char. 1,073 — 1,074.
Une fois qu’il eut abattu ce malheureux, il força le
prince à monter dans son char, comme un libertin fait
monter une jeune femme à ses côtés; puis, il tourna bride
avec ses chevaux légers. 1,075.
Lorsque Virâta, sans char, fut tombé dans les mains de
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
20»
ses ennemis, les Matsyas s’enfuirent d’épouvante, très-
maltraités par les Trigartas. 1 ,070.
Au milieu de leur effroi, Youddhishthira, le fils de
Kounti, adressa ces paroles à Bliimaséna, le guerrier aux
longs bras, le dompteur des ennemis : 1,077.
o Le Trigarta Souçarman a fait prisonnier le roi des
Matsyas : délivre-le, héros aux longs bras; qu’il ne marche
pas sous la puissance des ennemis ! 1 ,078.
» Nous avons tous habité ici en paix, bien nourris de
toutes les choses désirées : c’est à toi, Bhimaséna, d’ac-
quitter la dette de notre habitation chez lui. » 1,079.
« Je le délivrerai, fils de Prithà, pour obéir à ta parole,
lui répondit Bhimaséna ; je combattrai avec les ennemis ;
contemple ce grand exploit, que je vais accomplir! 1,080.
» Reste avec nos frères, assuré en la force de mes bra3 ;
tiens-toi à part, sire, et vois quelle est aujourd’hui ma
vigueur! 1,081.
n Je déracinerai ce grand arbre, qui se tient là en forme
de massue, et, armé de ce tronc, je fondrai sur les enne-
mis. » 1,082.
Youddhishthira-Dharmarâdja dit à son héroïque frère,
qui regardait l’arbre comme un éléphant enivré : 1,083.
a Ne te livre pas à la violence, Bhlma ; laisse debout
cet arbre; prends garde que les hommes ne te recon-
naissent à ces actions plus qu’humaines accomplies avec
un arbre, et ne disent, Bharatide : « C’est Bhlma lui-
même! » Prends une autre arme quelconque, pourvu
qu’elle soit d’un homme! 1,084 — 1,085.
» Saisis un arc, ou une lance de fer, ou un cimeterre,
ou une hache, qui soit une arme humaine, Bhlma, et que
les autres ne puissent remarquer. 1,086.
14
210
LE MAHA-BHARATA.
» Cette arme à la main, dégage lestement le monarque
prisonnier ! Ces deux jumeaux A la grande force seront les
défenseurs de ton armée. Travaillez de compagnie à re-
conquérir dans ce combat-ci le roi des Matsyas. *
A peine eut-il parlé, soudain Bhîmaséna A la grande
vigueur, A la grande rapidité, saisit au plus vite le meil-
leur des arcs et se mit, semblable A une nuée, grosse de
pluies, A décocher une grêle de flèches : terrible, il cou-
rut sur Souçarman aux actions épouvantables.
1,087—1,088—1,089.
A l’aspect de Virâta, il cria à son vainqueur : « Arrête !
arrête-toi I » et Souçarman , le plus habile A conduire un
char, s’imagina voir en celui, qui disait derrière lui : a Ar-
rête ! arrête-toi ! a Râla, qui met fin A toutes choses. Un
grand combat de s'élever sous les yeux des guerriers, qui
virent exécuter une incroyable prouesse. 1,090 — 1,091.
Ayant pris un arc, Souçarman fit volte-face avec ses
frères. Dans l’espace d’un clin-d’œil, Bhîmaséna de ren-
verser les chars. 1,092.
Bhîmaséna de culbuter, près de Virâta, des troupes de
cent mille chars, éléphants, chevaux, cavaliers, héros aux
arcs terribles. 1,093.
Les fantassins périrent sous les coups du magnanime,
qui avait saisi alors sa massue. A la vue d’un tel combat,
Souçarman, ivre de la fureur des batailles, pensa dans
son esprit : u Que me reste-t-il ce mon armée? C’est donc
une autre, que j’ai vue jadis se plonger dans une armée
saute? u 1,094 — 1,095.
Alors Souçarman parut avec un arc tiré jusqu’A l'o-
reille, et se mit A laucer mainte et mainte fois des flèches
acérées. 1,096.
V1RATA-PARVA.
211
Tous les Trigartas, pleins de colère, exécutant un
astra divin , pressèrent la course de tous leurs che-
vaux. 1,097.
La grande armée de Viràta, ayant vu les chars des Pàn-
douides reprendre l’offensive, combattit dans une ex-
trême colère avec le plus merveilleux courage. 1,098.
Youddhishthira, le fils de Kountl, immola dans cette ba-
taille mille guerriers, et Bhlma fit voir à sept mille le
monde d’Yama. 1,099.
Nakoula sous ses flèches envoya sept cents héros dans
la nuit éternelle, et l'auguste Sahadéva, le taureau des
hommes, en tua trois cents à l’ordre d’Youddhishthira.
Puis, il fondit éminemment terrible, les armes levées, sur
Souçarman. Quand il eut abattu , héros, la grande armée
des Trigartas, 1,100 — 1,101.
L’héroïque souverain Youddhishthira courut à pas
pressés à l’encontre de Souçarman et le harcela vivement
de ses (lèches. 1,102.
L’éminent Sahadéva le blessa à l'ordre d’Youddhish-
thira (1), et fut blessé à son tour par l’agile Souçarman,
bouillant de colère. 1,103.
Adroit, il perça les chevaux avec quatre flèches nou-
velles. Ensuite, sire, le fils de Kountl, Vrikaudara à la
main légère, s’étant approché de Souçarman, broya ses
coursiers ; il tua avec des traits victorieux les soldats, qui
protégeaient ses derrières, et renversa du siège le cocher
dans sa colère. Le général Madiràksha, héros plus que
célèbre, l’ayant vu sans char il son arrivée sur te champ
(1) Ver», dejA mi» deux ligue» plu» huit et m»l à propo» répété ici par
le copiste.
212
LE MAHA-RHARATA.
de bataille , frappa alors le Trigarta ; et Viràta de sauter
à bas du char de Souçarman. 1,104-1, 105-1, 106-1, 107.
Il prit sa massue, il fondit sur lui avec vigueur, et, ce
pilon à la main, il accomplit, tout vieux qu’il fût, des
prouesses comme un jeune guerrier. 1,108.
Dès que Bhima vit le Trigarta s’enfuir : u Fils de roi,
lui dit-il, reviens ; la fuite ne te convient pas. 1,109.
» Comment avec si peu de courage as-tu voulu ravir
de force les vaches? En ce moment, où tu abandonnes tes
compagnons, comment peux-tu manquer de courage au
milieu des ennemis. » 1,110.
A ces mots du Prithide, le vigoureux Souçarman, le
chef des troupeaux d’éléphants et des chars, courut sur
Bhîma rapidement en lui criant : « Arrête ! arrête-
toi ! » 1,111.
Mais, semblable à Çiva, le Pàndouide Bhtma, s’élança à
bas de son char, et, désirant lui ôter la vie, il fondit in-
trépide légèrement sur Souçarman. 1,112.
Le robuste Bhimaséna , pareil à un lion, qui veut
prendre une vile gazelle, de courir sur le roi des Tri-
gartas courant. 1,113.
Il saisit dans la course Souçarman par son épaisse che-
velure, le souleva de colère et le broya sur la surface
de la terre. 1,114.
Bhlmaaux longs bras de battre sa tête à coups de pied;
il appuya son genou sur la poitrine et son coude sur les
cuisses du guerrier, à qui la souffrance dut arracher des
gémissements. 1,115.
Opprimé sous le poids du plus grand des combattants,
le roi perdit la connaissance. A peine le héros des Tri-
gartas eut-il été pris sans char, toute son armée s'enfuit,
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
215
mourante de peur. Toutes les vaches reprises, les héros
nés de Pàndou, 1,118 — 1,117.
Vainqueurs de Souçarman, à qui ils avaient enlevé
ses richesses entièrement , grâce à la force de leurs
bras, se tenaient tous, fermes dans leurs vœux, obser-
vateurs de la modestie, en présence du magnanime Vi-
râta, de qui ils avaient accablé l’ennemi d’infortunes, et
Bhima tint alors ce langage : 1,118 — 1,110.
« Cet homme à la conduite inique ne mérite pas que
je lui laisse la vie ! Ne puis-je faire, moi, qui 1’ i pris à la
gorge et qui ai réduit ce roi esclave sous ma puissance
ce que fait le monarque toujours miséricordieux ? »
A ces mots Vrikaudara, le fils de Prithà, s’approche du
prisonnier sans mouvement, et l'enchalne.
1,120—1,121.
11 le fit monter sans connaissance, couvert de poussière,
sur son char; il se mit en marche et s'avança près d'Youd-
dhishthira, placé au milieu du champ de bataille. 1,122.
Bhtma lui montra le roi des hommes Souçarman ; et
l’éminent personnage dit à Bhtma, qui brillait de la beauté
des combats ; 1 ,128.
« Le roi s'est raillé de lui à sa vue ; que cet homme vil
soit mis en liberté. » A ces paroles, Bhima dit au puissant
Souçarman : 1,124.
« Si tu désires conserver la vie, insensé, écoutes-en les
conditions de ma bouche : a Je suis un esclave! » devras-
tu dire dans les assemblées et dans les palais. 1 ,125.
» Sous cette réserve, je t'accorderai la vie : la victoire
des combats m'a donné ce droit. » Alors, son frère ainé
lui tint affectueusement ce langage : 1,126.
« Délivre, délivre vite cet homme aux mœurs viles, si
Digitized by Google
214
LE MAHA-BHAKATA.
noua sommes uue autorité pour toi; car il est déjà tombé
dans la condition d'esclave du roi Virâta. 1 ,127.
» Retire-toi en homme, qui u’est plus esclave ; tu es
libre, et n'agis plus jamais de cette manière ! » 1 ,128.
A ces mots, Souçarman, plein de confusion, baissa la
tête vers la terre, et, délivré de ses liens, il s’avança vers
le roi, lui rendit hommage et partit. 1,129.
Après qu'ils curent mis en liberté Souçarman et tué les
ennemis, grâce à la seule vigueur de leurs bras, les Pân-
douides aux vœux fermes, observateurs de la modestie,
habitèrent paisiblement cette nuit au milieu du front de
la bataille ; ei Virâta de récompenser les héros fils de
Kount! au courage plus qu’humain, avec des rich&sses et
des honneurs. 1,130 — 1,131 — 1,132.
s Les pierreries, qui sont à moi, leur dit Virâta, sont
également à vous. Tous, vous avez accompli à notre plai-
sir, cette affaire, avec bonheur. 1,133.
» Je vous donne de jeunes vierges parées, différentes
richesses et ce que désire votre cœur, û vous, qui avez
immolé mes ennemis dans ce combat. 1,134.
» J’ai été délivré par votre courage ; c’est à vous que
je dois ici mon bonheur : que toutes vos excellences
soient donc les souveraines des Matsyas. » 1,135.
Au roi, qui parlait ainsi, tous les fils de Kounti, Youd-
dhishthira à leur tète, joignant les mains au front, répon-
dirent individuellement : 1,136.
« Nous recevons avec applaudissement toutes ces pa-
roles de toi, souverain des hommes ; nous sommes heureux
que tu aies été, aujourd’hui même, délivré de tes enne-
mis 1 » 1,137.
L'âme satisfaite, le plus excellent des rois, le monarque
Bigrtized by Google
VIRATA-PAKVA.
215
»
des Matsyas, Viràta aux longs bras, adressant la parole à
Youddhishthira, lui dit : 1,188.
« Va ! je te sacrerai aujourd’hui : que ton excellence
soit pour nous le roi des Matsyas, je te donnerai, à ton
gré, tout ce que désire ton cœur, quelque difficile à acqué-
rir que soit cette chose sur la terre : des pierres fines, des
vaches, de l'or et même des perles. 1,130 — 1,140.
» Vaiyàghrapadya , le plus grand des brahmes, que
l’adoration te soit adressée de toutes les manières ; c’est
grâce à toi que je revois aujourd'hui mon royaume et mes
fils. 1,141.
> Je ne suis pas allé sous le pouvoir de l’ennemi, et
c'est pour moi une cause do fierté! * Youddhishthira
répondit ensuite au Matsya : 1,142.
« Je me réjouis de ton langage ; la parole, que tu dis,
Matsya, est belle. Toujours dévoué à la bonté, jouis sans
cesse d'une félicité parfaite. 1,143.
» Que des messagers aillent à toute bride, sire, dans ta
ville porter à tes amis des nouvelles agréables et qu’ils y
proclament ta victoire. » 1,144.
D’après ces paroles, le roi Matsya donna cet ordre aux
messagers : « Allez dans ma ville ; annoncez-y la victoire,
que j’ai remportée dans la bataille. 1,146.
• Que les jeunes princesses bien parées et les courti -
sanes dans les plus beaux atours fassent hors des rem-
parts le tour de la ville, accompagnées de tous les instru-
ments de musique. » 1148.
A peine eurent-ils entendu ce commandement que,
pressés par le roi Matsya, les envoyés, mettant son ordre
sur leur tête, partirent, l'âme empressée ; ils arrivèrent
là, après une nuit de voyage, au lever du soleil, et, par-
Digitized by Google
216
LE MAHA-BHARATA.
venus dans le voisinage de la cité de Viràta, ils procla-
mèrent sa victoire. 1147 — 1148.
Quand le Matsya se fut échappé des mains du Trigarta,
Douryodhana eut envie d’enlever les vaches et s'avança
plus près de Viràta avec ses ministres, 1149.
Bhishma, Drom, Karna ut Kripa, instruit dans les
plus grands des astras, le lils de Drona, sire, celui de
Soubala et Douççàsana, 1 150.
Vivinçati, Vikarna, le vigoureux Tchitraséna, Dour-
moukha, Doussaha et les autres héros. 1151.
Ces guerriers s’approchent donc, et, leur bruit ayant
forcé à s’enfuir les Matsyas du roi Viràta, ils ravissent
avec vigueur et rapidité la richesse des vaches. 1152.
Les enfants de Rourou environnent de tous les côtés
avec la grande multitude déleurs chars et chassent devant
eux soixante mille vaches. 1153.
Tandis que ces héros donnaient la mort aux pâtres, un
immense bruit s'éleva des huttes pastorales dans cet ef-
frayant combat. 1154.
Le surveillant des bouviers, tremblant d'épouvante,
monta sur son char et précipita sa course vers la ville en
poussant des cris de détresse. 1155.
11 entra dans la cité du roi; il se dirigea vers le palais
du monarque, et, descendant à la hâte de son char, il
s’introduisit pour lui raconter cet évènement. 1156.
11 vit le fils superbe du roi Vlatsya, nommé Buumin-
djaya, et lui raconta au complet l'enlèvement des vaches.
« Les fils de Rourou, lui dit-il, ont chassé devant eux
soixante mille vaches. Lève-toi, incrément du royaume,
pour reconquérir cette richesse de vaches. 1157 — 1158.
» Désireux d’obtenir le bien, sors promptement toi-
É
VIRATA-PARVA. 217
même, fils de roi : en effet, le Matsya, souverain de la
terre, t’a laissé dans cette ville pour la défendre en son
absence. 1159.
» ('.'est de toi que le monarque des hommes se glorifie
au milieu de sa cour : « Mon fils, dit-il, semblable à moi
et continuateur de ma race, est un héros ! 1100.
» Adroit à manier Tare et la flèche, mon fils ne cesse
pas d’être héroïque. » Que l’Indra des enfants de Manou
ait dit cette parole dans la vérité. 1101 .
» Triomphe des Kourouides et ramène les bestiaux, è
le plus puissant de leurs maîtres ; consume les armées de
Kourou par la terrible splendeur de tes flèches, par les
dards aux nœuds inclinés, à l’empennure d’or, envoyés
par ton arc. Brise les bataillons des ennemis, comme un
éléphant conducteur d’un troupeau sauvage.
1162—110».
» Fais résonner au milieu des ennemis la vlnà de ton
arc à la corde excellente, au grand son, qui a les flèches
pour mode de musique, le bois de cette arme pour chevalet
et la maàurvî pour ses cordes. 1164.
» Que tes blancs coursiers, semblables à l'argent,
soient attelés à tou char, et que l’on y arbore, sire, ton
drapeau blond comme un lion. 1105.
» Que, décochées par ta main, tes flèches à la pointe
étincelante, empennées d’or, qui détruisent la route des
rois, masquent la vue de leur soleil ! 1160.
» Après que tu auras vaincu dans le combat tous les
Kourouides, tel que le Dieu armé de la foudre anéantit les
Asouras, et moissonné une grande renommée, rentre alors
dans la ville ! 1107.
« En effet, toi, le fils du roi de Matsya, tu es la voie supé-
Digitized by Google
218 LE MAHA-BHARATA.
rieure du royaume, comme Arjouna, le meilleur des con-
quérants, est celle des fds de Pàndou. 1,168.
» Sans doute, ton altesse est ainsi l’asile même des
hommes, qui habitent le royaume ; que tous les régni-
coles aient donc aujourd’hui leur asile en toi ! » 1,169.
A ce langage terrible, qu’on lui adressait au milieu des
femmes, il répondit ces mots, la jactance à la bouche,
dans le gynœcée : 1,170.
« Aujourd’hui, armé d'un arc solide , je suivrais les
traces des vaches, si j’avais un cocher, qui sut l’art de
conduire les chevaux. 1.171.
» Mais je ne connais pas d'homme, qui puisse con-
duire les miens, cherchez-moi promptement un cocher :
car je suis prêt à marcher. 1,172.
» 11 y a vingt-huit jours ou un mois peut-être depuis
qu'une grande bataille fut livrée ici, où mon cocher fut
tué. 1,173.
> Mais, quand on m'aura donné un autre homme, qui
sache conduire les chars et les chevaux, je m’avancerai
à la hâte; j'aborderai, malgré les chars, les coursiers et
les éléphants, dont elle est remplie, cette armée des en-
nemis aux grands drapeaux arborés ; et, vainqueur des
Kourouides sans courage, privés de la majesté des ar-
mées, je ramènerai les vaches. 1,174—1,175.
» Tel que le Dieu, qui porte la foudre, glace d’épou-
vante les Asouras, tel j'inspirerai la terreur dans une
bataille à Douryodhana, au fils de (.iântanou, à karna, le
ûls du Soleil, â kripa, à Dronaet son fils, à tous ces guer-
rie aux grandes flèches, ligués pour le pillage ; et, dans
cet instant même, je ramènerai ici nos bestiaux.
1,176—1,177.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
210
k Les Kourouides, s’étant approchés d'une cité vide, en
ont enlevé la richesse des vaches : estr-ce qu’il m’était
possible de les empêcher, puisque je n’étais point là ?
» Que les fils rassemblés de Kourou voient aujourd’hui
ma vaillance : est-ce que le fameux Prithide Arjouna, en
personne, serait capable de nous arrêter ? »
1,178—1,179.
Aussitôt qu’il eut entendu cette parole, qu’avait pro-
noncée le fils du roi, Arjouna se rendit à l’heure de la
nuit vers sa chère et vertueuse épouse, la délicate fille de
Droupada, Pântchàli, la fille du Feu, elle, qui, douée des
qualités de la droiture et de la vérité, mettait son plaisir
dans l’utile et l'agréable de ses époux. 1,180 — 1,181.
Instruit de toutes les choses, il dit en secret ces mots
avec joie à Rrishnà : « Répète vite, noble dame, ces pa-
roles de ma part à Outtara : 1,182.
o Cet homme, estimé pour sa fermeté, était le cocher
d’un fils de Pândou : il sera ton fortuné cocher dans les
grandes batailles. » 1,183.
Pântchâl! ne put supporter cette parole, que le jeune
prince ne cessait de répéter au milieu des femmes, et,
s’approchant du milieu d’elles, la vertueuse dame lui dit
lentement avec pudeur ces mots, dont Bibhatsou l'avait
chargée: 1,184—1,185.
« Ce jeune homme, de qui l’aspect est si aimable, qui
ressemble à un grand éléphant et qui est appelé Vrihan-
nalà, fut le cocher du fils de Prithâ. 1,18(5.
» Il fut le disciple de ce magnanime et son égal pour la
science de l’arc : je l’ai vu jadis un jour que j’allais chez
les fils de Pândou. 1,187.
>■ Quand le feu consuma d'un incendie la forêt Khàn-
220
LE MAHA-BHARATA.
dava, il dirigeait les excellents coursiers d’Arjouna. 1,188.
» Ce fut avec lui que le fils de Prithà vainquit entière-
ment tous les êtres dans le pays de Khândava : il n'éxiste
pas un cocher tel que lui. » 1,189.
« Artisane, lui répondit Outtara, tu connais ce jeune
homme. Plût au ciel qu’il ne fut pas eunuque ! Je ne puis,
femme charmante, parler à Vrihannalâ et lui dire moi-
même: « Conduis mes chevaux ! » 1,190.
« Cette jeune princesse charmante, qui est ta sœur,
héros, moins âgée quê toi, reprit Draàupadl, voudra bien
lui parler: il n'y a là aucun doute. 1,191.
» S'il est ton cocher, tu vaincras infailliblement tous
les fils de Kourou; et ton retour est certain, ayant repris
les vaches. » 1,192.
A ces mots de Partisane, il parla à sa sœur : « Va,
dame au corps sans défaut, et amène ici Vrihannalâ. »
Envoyée par son frère, elle s’en alla d'un pied rapide à
la salle de danse, où le Pàndouide aux longs bras se tenait
caché sous son déguisement. 1,193 — 1,104.
Dépêchée par son frère aîné, l'illustre et bien candide
vierge courait, ornée de bouquets d'or. D'une taille à pas-
ser dans une bague, semblable aux pétales les plus char-
mants du lotus, paone svelte au corps séduisant, aux pau-
pières annelées, à la ceinture de pierreries diverses, la
tille du roi des Matsyas, environnée de splendeur, arriva
à la maison de danse comme un éclair vient au nuage.
1,195—1,196.
La jolie vierge, bien irréprochable en tous ses membres,
aux cuisses adhérentes, pareilles à la trompe des élé-
phants, aux belles dents, à la taille gracieuse, parée des
plus ravissants bouquets, s'approcha du fils de Prithà
VIUATA-PARVA.
221
comme la femelle d’un proboscidien s’approche de son
époux. 1,107.
La fille renommée aux grands yeux de Viràta, bien ad-
mirable à voir, honorée, chérie, la perle du cœur et telle
que la Lakshmi du roi, répondit en face aux paroles
d’Arjouna. 1,198.
Le fils de Prithà dit à la jeune princesse aux cuisses
bien jointes, à la peau flamboyante comme l’or : « Pour
quelle raison es-tu venue, dame aux yeux de gazelle et
qui portes des bouquets d’or? Pourquoi viens-tu comme
d'un pied hâté? 1,199.
» Pourquoi, ma belle, ton visage n'est-il point radieux?
Dis-moi promptement la vérité, ma dame. » 1,200.
Quand il vit la fille aux grands yeux du monarque, ami
il dit en souriant à cette amie : « Quelle fut la cause de ta
venue (1)?» 1,201.
S’approchant de l'éminent personnage et manifestant
sa bienveillance, la princesse lui dit ces paroles au milieu
de ses amies: 1,202.
# Les fils de Kourou ont enlevé les vaches de notre
royaume, Vrihannalà ; mon frère, portant son arc, ira les
reconquérir. 1,203.
» Le conducteur de son char fut tué dans un combat, il
n'y a pas encore long-temps : nul cocher n’est égal à cet
homme pour en exercer les fonctions. 1,204.
» Tandis que toutes ses pensées roulaient sur la con-
duite de son char, Partisane lui a parlé, Vrihannalà, de
ton habileté dans la science des chevaux. 1,203.
(i) Deux réfactions différentes paraissent ici se mêler, et par suite ce
vers et même le suivant deviennent une redondance inutile.
222
LE MAHA-BHAKATA.
» Jadis, assurément, tu fus le cocher bien-aimé d’Ar-
jouna; aidé par toi, le plus grand des Pàndouides a con-
quis la terre. Allons, Vrihannalà ! remplis auprès de mon
frère les fonctions de son cocher. 1,200.
» Les Kourouides ont ravi nos vaches loin de nom;
et toi, à qui je donne maintenant crt ordre, eu te par-
lant avec bienveillance, tu ne rejetteras pas ma parole
plus loin encore, ou j'abandonnerai ma vie. » A ce lan-
gage, que lui adressait la charmante princesse, son amie,
le destructeur des ennemis se rendit en la présence du fds
de roi à la force sans mesure. Telle que la femelle d’un
éléphant suit son petit: telle la vierge aux grands yeux le
suivit, marchant à grands pas comme un éléphant enivré.
Du plus loin que le fils de roi l’aperçut, il lui dit :
1,207 — 1,208 — 1 ,200 — 1 ,210.
h C’est avec toi pour son cocher que Dhanandjaya, le
fils de Kountl, a rassasié le feu dans la forêt Khandava et
conquis entièrement la terre. 1,211.
» C’est Partisane, qui me l’a dit; elle connaît les fils de
Pândou. Gouverne donc mes chevaux, toi! Vrihannalà.
» Je vais combattre avec les fils de Kourou, animé par
l’espoir de recouvrer nos richesses de vaches. Tu fus,
certes ! jadis le cocher favori d’ Arjouna ! 1 ,212 — 1,213.
« Secondé par toi, l’éminent Pàndouide a conquis la
terre ! » A ces mots, Vrihannalà répondit au fils du roi :
« D’où me serait venu ce don pour conduire un char au
front des batailles ? Ou le chant, ou la danse, ou les ins-
truments de musique, je ferai bien, s’il te plaît, chacune
de ces choses en particulier : mais comment conduirais-
je un char?» 1,214 — 1,215 — 1,216.
a Redeviens après, ou chanteur, ou danseur, Vrihan-
DigitizécTBy tiooÿe
VIRATA-PARVA.
223
nalà, reprit Outtara ; mais, sans plus tarder, monte sur
mon char, et conduis mes rapides coursiers. » 1,217.
Alors, quoiqu’il sut tout, le Pàndouide, dompteur des
ennemis, fit, en présence de la princesse Outtarà, beau-
coup de choses par manière de plaisanterie. 1,218.
Il éleva une cuirasse et la laissa retomber sur son corps:
à cette vue, les princesses aux grands yeux partent d’un
éclat de rire. 1,219.
Outtara, l’ayant vu l’esprit troublé lui-même à ces ris ,
revêtit de ses mains Vrihannalà d’une cuirasse de grand
prix. 1,220.
Portant sur sa personne une cuirasse d’élite et bien
rayonnante, arborant un lion pour son drapeau, il l’ins-
titua son cocher à la tête de son char. 1,221.
11 prit des arcs précieux, des flèches nombreuses et lui-
santes; puis, l'adolescent héros s'avança, ayant Vrikan-
nalà pour cocher. 1,222.
Outtarà et les jeunes princesses, ses amies, dirent à
celui-ci: «Vrihannalà, apporte-nous des robes éblouis-
santes ! 1 ,223.
» Différents tissus, déliés et doux, pour nos poupées,
quand tu auras vaincu Bhtshma, Drona et les principaux
Kourouide3, venus à la bataille. » 1,224.
Le fils de Pândou et de Kounti, avec une voix, dont le
son ressemblait aux tambours des nuages, répondit en
riant à ces jeunes filles, qui, de compagnie, le saluaient
de ces adieux : 1 ,225.
« Si Outtara, que voici, triomphe des héros dans la
bataille, oui I je vous rapporterai des robes éclatantes et
célestes!» l,22d.
A ces mots, le héros Blbhalsou, la face tournée aux
22â
LE MAHA-BHARATA.
Kourouides, ombragés de maints drapeaux et de nom-
breux étendards, pressa de l’aiguillon seschevaux. 1,227.
Quand ils virent Outtara ,atix longs bras, monté dans le
plus magnifique des chars et Vrihannalâ, qui l'accompa-
gnait, les femmes, les jeunes filles et les pieux brahmes
décrivirent un pradakshina, et les dames lui dirent':
« Que les bénédictions, qui furent jadis répandues sur
Arjouna, partant, semblable à un taureau, pour l'incendie
du Khàndava, t’accompagnent aujourd'hui, toi, Vrihan-
nalâ, et le prince Outtara, quand vous aurez joint les en-
fants de Kourou dans la bataille ! » 1,228 — 1,220.
Aussitôt qu’ils furent sortis de la cité royale, le fils de
Virâta dit avec intrépidité à son cocher : « Avance-toi
jusqu'où sont parvenus les enfants de Kourou. 1,230.
» Une fois que j’aurai triomphé de tous les Kourouides,
que le désir de nous vaincre a rassemblés, je rentrerai dans
cette ville, leur ayant repris nos vaches ! » 1,231.
Alors, le fils de Pândou aiguillonna les bons coursiers ;
et, stimulés par ce lion des hommes, les chevaux avaient
la rapidité du vent. 1,232.
Les sonipèdes aux guirlandes d'or rasaient, pour ainsi
dire, l’espace, qui disparaissait devant eux. Ils ne s’étaient
pas avancés bien loin, quand Dhanandjaya et le fils du
Matsya, 1,233.
Ces deux iinmolateurs des ennemis, aperçurent l'armée
des robustes enfants de Kourou. Arrivé près du cimetière,
Arjouna se rencontra avec les Kourouides. 1 ,231.
Bientôt ils virent tous deux cette immense armée, qui
paraissait, dans sa grandeur, semblable à une mer.
Le Prithide observa ces bataillons, comme une forêt aux
arbres nombreux, qui voyage dans l’air. La poussière,
Digilized by Google
V1RATA-PARVA.
225
qu'elle soulevait dans sa marche, 0 le plus vertueux des
Kourouides, dérobait aux êtres la vision et montait jus-
qu'au ciel. A l'aspect de cette grande armée, remplie de
chars, de chevaux et d’éléphants, défendue par Douryo-
dhana et Karna, par Kripa, le fils de Çantânou, Drona, le
prudent archer, et son fils, le Virâtide, ému de peur, son
poil hérissé d’épouvante, dit au fils de Prithâ :
1,235—1,236—1,237—1,238—1,239.
« Je ne puis combattre avec les Kourouides ; vois, en
effet, mon poil se hérisser. Il me serait impossible de ré-
sister à cette immense armée des Kourouides, plus que
terrible, aux nombreux héros, inaffrontable aux Dieux
mêmes. Je n’ai pas envie d’entrer dans cette armée des
Bharatides aux arcs épouvantables, impénétrable par les
chevaux, les éléphants (1), les chars, toute remplie de
fantassins et de drapeaux. Depuis que j’ai vu ces ennemis
dans la plaine, mon cœur en est comme troublé.
» Là, sont Drona, Bhishma et Kripa, Karna, Avinçati,
Açvatthâman et Vikarna, et Souiadatta, le Vàlhika,
» Et Douryodhona, l'héroïque roi, le plus vaillant des
maîtres de chars : tous, remplis de splendeur, sont des
héros aux grandes (lèches, instruits dans l’art des combats.
1,240 - 1 ,241—1,242—1,243—1,244.
» A la vue de ces combattants Kourouides, immense
armée, mon poil s’en est dressé d’horreur, et le découra-
gement est tombé sur mon âme! ■■ 1,245.
L’insensé, qui n'était pas le produit de l’illusion, gémit
aux oreilles du faux eunuque, que l’illusion avait produit,
et se plaignit sous les yeux de l’Ambidextre : 1,246.
(i) Gênât , porte l’édition; il faut ndgâs.
V
15
226
u: maua-bhahata.
n Mon père s’en est allé contre les Trigartas, sans
daigner s’occuper de moi dans la villedéserte : il aemmené
toute l’armée et je n'ai point ici de guerriers! 1,247.
» Moi seul ici, un enfant ! qui ne me suis point fatigué
à pratiquer les armes, comment pourrai-je résister à de
nombreux ennemis, consommés dansl'exercice des armes?
Retourne sur tes pas, Vrihannalà. » 1,248.
Celui-ci répondit : « Tu as les formes abattues par la
terreur ; ce qui augmente ici l’ardeur des ennemis. Ce-
pendant, ils n'ont pas encore fait une seule prouesse sur le
champ de bataille. 1,249.
» Tu m’as dit toi-même : « Conduis-moi vers les Kou-
rouides ! v Eh bien ! je vais te conduire là où les dra-
peaux sont en plus grand nombre. 1,250.
» Je vais te mener, dans un instant, guerrier aux longs
bras, au milieu des Kourouides, ces rapaces vautours, qui
viennent livrer b i taille sur la terre elle-même. 1,251.
a Pourquoi ne veux-tu plus combattre, maintenant que
tu es sorti, ayant promis, en te glorifiant, du courage au
milieu des hommes et des femmes ! 1,252.
» Si tu reviens, sans avoir reconquis tes vaches prises,
les héros, les hommes et les femmes de compagnie se
riront de toi! 1,253.
» Moi-même, appelé par l’artisane à cette fonction de
conduire ton char, je ne pourrai plus m’avancer dans la
ville, si je n'y suis accompagné de la victoire 1 1,254.
» Après cet éloge de l'artisane et ce discours de toi,
co. oment ne combattrais-je pas tous les Kourouides ! Rap-
pelle à toi la fermeté ! » 1,255.
« Que les Kourouides en plus grand nombre enlèvent,
s’ils veulent, les richesses des Matsyas, reprit Outtara :
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
357
que les hommes et les femmes scrient.de moi, Vrihannalâ;
» Que mes \ aches s’en aillent ; mon alTaire n'est pas
dans une bataille. La capitale est vide de ma présence, et
j’ai peur de mon père. » 1,25(1 — 1,257.
Et, ce disant, le prince aux riches pendeloques saute it
bas du char et s'enfuit, épouvanté, ayant abandonné l’or-
gueil et la fierté, ayant déserté même son arc et ses flèches.
« La fuite, lui criait Vrihannalâ, n’est pas le devoir,
que les héros ont recommandé au kshatrya. Mieux vaut
mourir dans un combat, que s’enfuir épouvanté ! »
1,258—1,269.
A ces mots, le fils de Kounti, Dhanandjaya saute à bas
du char superbe et se met à poursuivre le fils de roi
dans sa course. 1,260.
11 agitait sa longue tresse de cheveux et ses vêtements
d'un blanc pur ; et qui que ce soit alors, dans l'armée, ne
putreconualtre, à cette tresse de cheveux agitée, Arjouna,
qui courait. 1,263 — 1,261.
Certains guerriers se prennent à rire envoyant une telle
forme, qui semblait fuir devant eux ; et les Kourouides se
disent fun à l'autre, à la vue de sa course rapide ;
« Qui est-ce qui se dérobe sous ce travestissement,
comme le feu sous la cendre ? Il y a là quelque chose de
l’homme et quelque chose de la femme. 1,262 — 1,263.
» 11 y a identité de formes entre lui et Arjouna ; mais il
porte l’extérieur d’un eunuque. C’est là cependant sa tête,
son cou, ses bras, qui ressemblent à des massues. 1,264.
» Tel est aussi son courage : ce ne peut être un autre
que Dhanandjaya! De même qu’Indra est parmi les Im-
mortels, de même Dhanandjaya est -il entre les enfants de
Manou. 1,265.
Digitized by Google
228
LE MAHA-BHAKATA.
» Quel autre dans le monde serait venu seul au-devant
de nous, si ce n’est Dhanandjaya ? Le fils de Virâta fut
laissé seul dans la cité vide. 1,266.
» C’est lui, sans doute, qui est sorti, poussé par une
témérité d’enfant, non par son courage. Outtara, qui a
fait son cocher d’Arjouna, le fils de Prithà, qui erre peut-
être caché sous ce déguisement, s’est aventuré à sortir
hors de la ville. Mais, effrayé à notre vue, pen.sons-nous,
c’est lui, qui s’enfuit; et Dhanandjaya court, sans doute,
pour l’arrêter. » 1,267 — 1,268—1,269.
Ainsi pensaient individuellement tous les Kourouides A
l’aspect du fils de Pândou, caché sous ce travestissement,
Bharatide ; mais ils ne purent arrêter aucune conclusion
certaine à ce sujet. Dhanandjaya poursuivait donc Outtara
fuyant. 1,270 — 1,271.
Quand il eut couru légèrement une centaine de pas, il
le saisit par ses cheveux épars. Arrêté par Arjouna, le fils
de Virâta gémit en des cris de détresse différemment pi-
toyables. 1,272—1,273.
« Écoute, disait-il, noble Vrihannalà à la taille gra-
cieuse (1), fais vite retourner le char sur ses pas ; les yeux
du vivant peuvent seuls voir des choses heureuses. 1,27A.
» Je te donnerai cent nishkas d’un or pur et huit gemmes
de lapis-lazuü, enchâssées dans l'or et du plus grand
éclat ; 1,275.
» En outre un char couvert d’un plaqué d'or et attelé
de chevaux pleins d’ardeur, avec dix éléphants, arrosés
de mada. Lâche-moi donc, Vrihannalà ! » 1,276.
(1) Il parle au féminin k Arjouna, parce que celui-ci se fait passer pour
eunuque et que c'est le langage adopté dans l'Inde auprès de ces êtres, qui
ont perdu avec leur virilité leur qualité d'hommes.
n
id by Google
V1KATA-PAKVA.
220
Le tigre des hommes, fils de Prithà, le ramena en riant
auprès du char et dit au jeune homme, mourant de (leur,
hors de lui-même, la connaissance perdue et qui soupi-
rait ainsi des paroles consternées : « Si tu ne peux com-
battre avec les ennemis, Ô toi, qui traln-s les cadavres de
tes ennemis, 1,277 — 1,278.
» Marche ! conduis les chevaux pour moi, qui vais com-
battre avec les ennemis. Avance-toi, protégé par la force
de mon bras, contre cette armée de chars, 1,279.
» Armée terrible, défendue par des héros courageux, la
plus invincible, gui toit au inonde. Ne crains pas, fils aîné
de roi ! N’es-tu pas kshatrya, destructeur des ennemis ?
» Comment, tigre des hommes, peux-tu manquer de
courage au milieu des ennemis? Moi, je combattrai avec
les Kourouides, et tes bestiaux seront ma conquête !
1,280—1,281.
» Entré dans cette armée de chars, invincible, inaiîron-
table, redouble d'attention, ûle plus vertueux des hommes:
c'est moi, qui combattrai avec les Kourouides ! » 1,282.
Quand il eut parlé ainsi au Viràtide, le fils de Prithà,
le plus vaillant des guerriers, Blbhatsou, qui ne fut ja-
mais vaincu, ayant rassuré un instant Outtara, le ramena
au chai-, en dépit de sa résistance, et l'y fit monter mal-
gré lui, sous l’oppression de la terreur. 1,283 — 1,284.
Aussitôt qu'ils virent le plus grand des hommes, de-
bout sur le char dans son déguisement d'eunuque, mar-
cher, le front tourné vers l’acacia, après qu’il eut fait mon-
ter Outtara, 1,285.
Les Kourouides, les plus riches maîtres de chars et qui
avaient pour chefs Bhishma et I)rona, tremblèrent tous au
fond de leur âme dans la crainte, que leur inspirait Dha-
naudjaya. 1,286.
■280
LK MAU l-BHAIl \T.\.
Le vieux Bharadwadjide, le plus vaillant de ceux, qui
portent les armes, ayant vu des prodiges merveilleux et ses
compagnons avec leur énergie détruite, lit entendre ces
paroles : 1.287.
« Le souffle âpre, irrité des vents, promène une pluie
de sable ; le ciel est couvert d’une obscurité, dont la cou-
leur est semblable à la cendre. 1,288.
» Des nuages aux tristes couleurs apparaissent, admi-
rables à la vue ; diverses armes sortent des fourreaux.
u Des chacals épouvantables glapissent dans la plage
enflammée du midi ; les coursiers versent des larmes ; les
drapeaux saut ébranlés, sans qu'on les agite.
1,289—1,290.
» Beaucoup de choses frappent les yeux avec des formes
pareilles ! Que vos excellences déploient leurs efforts : un
danger est imminent. 1,291.
» Défendez votre vie, rangez l’armée en bataille, atten-
dez un obstacle et protégez nos richesses de vaches.
» Ce héros aux grandes flèches, le plus vaillant de
tous ceux, qui portent les armes, c’est Arjouna lui-même,
venu sous un habit d’eunuque ; il n’y a point ici lieu pour
le doute. 1,292—1,293.
n (Test le fils du Dieu, qui brise les montagnes ; c'est le
héros, qui porte le nom d’un arbre, celui, qui a pour dra-
peau un singe , ennemi des bocages du roi de Lanka. Oui!
fils de la rivière Gangâ, ce guerrier, qui se revêt d’un
habit de femme, c’est Kiritl même, par qui nous serons
vaincus et nos vaches enlevées ! 1,294.
j C'est le victorieux fils de Prithà, c’est Savyasâtchf
l’ exterminateur, à qui les Asutiras et les Dieux mêmes ne
feraient pas quitter son arme. 1 ,295.
» C’est ce héros, qui a souffert dans la forêt, qui fut
Digitîzed by Google
VIRVn-PARVA.
231
instruit par Indra et qui, tombé sous le pouvoir de la co-
lère, est égal à Vâsava dans les batailles. 1.296.
» de ne connais pas ici, enfants de Kourou,un guerrier
capable de lui tenir tète, f-e fds de Prithà, si larenommée
est vraie, satisfit dans un combat sur le mont Himalaya,
l'auguste Mahâdéva, déguisé sous l’habit d’un chasseur
montagnard. •> 1,297 — 1,298.
o Ta sainteté, reprit Karna, nous fait sans cesse des
reproches en exaltant les qualités de Phàlgouna : cepen-
dant Arjouna ne remplit pas un seizième du diamètre de
Douryodhana et de moi. » 1 ,299.
« Si cet homme est le fils de Prithà, mon but sera
atteint : en effet, souverain des hommes, si on les recon-
nait, ces princes ne doivent-ils pas, (ils adoptif de Ràdhà,
retourner douze nouvelles années dans la forêt? 1,300.
» Ou, si cet homme, caché sous le travestissement d’un
eunuque, est un autre, je l’abattrai sur le sol de la terre,
avec mes traits bien acérés. » 1,301.
Bhishma, Drona, Açvatthàman et Kripa, sire, hono-
rèrent ce mouvement héroïque en Douryodhana, qui avait
tenu ce langage. 1,302.
Quand il fut arrivé auprès de l’acacia, le fils de Prithà
dit au Virâtide, en lui donnant ses ordres (tout jeune ado-
lescent, il n’était pas encore parfaitement instruit dans
l’art des combats) : 1,303.
« Rejète vite ces ares à mon conseil, Outtara; cartes
armes ne pourraient ici résister à ma force. 1,304.
» Elles ne pourraient supporter mon fardeau pesant au
moment que je broierai les chevaux et les éléphants, ni
l’action de mes bras jetés çà et là pour vaincre ici les
ennemis. 1,306.
232
LE MAHA-BHARATA.
» Monte donc, Bhoûtnindjaya, dans cet acacia touffu I
Là, sont déposés les arcs des fils de Pàndou. 1,306.
» Là, sont les drapeaux, les (lèches et les célestes cui-
rasses d’Youddhishthira, de Bhluiaséna, de Bibhatsou et
des jumeaux. 1,307.
» Là, est cet arc fameux d'Arjouna, ce Gàndtva à
l’extrême vigueur, qui seul est réputé valoir cent mille
arcs, et recule les bornes d’un royaume ; 1,308.
a Arc immense, colossal, capable de résister à lafatigue,
égal au palmier, faiL sur la grande mesure de toutes les
aimes et qui répandla terreur parmi les ennemis, 1,309.
» Long, poli, entier, céleste, incrusté d’or, suffisamment
lourd à porter, épouvantable et charmant les yeux. 1,310.
» Telles sont même les armes puissantes et solides
d’Youddhishthira, de Bhluiaséna, de Bibhatsou et des
jumeaux. » 1,311.
« A cet arbre, ai-je ouï dire, est lié, répondit Outtara,
le corps d'un homme mort : comment, fils de roi, que je
suis, pourrais-je le toucher de ma main ? 1 ,312.
» 11 m’est défendu tout contact avec de telles choses, à
moi, qui suis né kshatrya, qui suis le noble fils d’un roi,
et qui ai sans cesse devant les yeux mes obligations reli-
gieuses et les préceptes des maîtres. 1,313.
» Ou comment feras-tu, Vrihannalà, que je puisse va-
quer aux occupations coutumières, quand l’attouchement
d’un cadavre aura faitde moi un homme aussi impur qu’un
porteur de morts ? » 1,314.
« Tu pourras vaquer à tes occupations coutumières et
tu seras pur, fils de roi, reprit Vrihannalà ; ne crains pas!
Ce sont des arcs ! 11 n’y a point ici de cadavre. 1,315.
» Comment pourrais- je t'induire à un acte blâmable,
Digitîzed by Google
V1RATA-PARVA.
233
toi, prince vertueux, fils du roi des Matsyas et né dans sa
noble famille ? » 1,310.
A ces mots du fils de Prithà, le Viràtide aux riches pen-
deloques saute A bas du char, et monte alors de lui-même
sur le tronc de l’acacia ; 1,317.
Et le meurtrier des ennemis, Dhanandjaya, du char,
où il se tenait, le dirige de la voix : a Descends ces ai es de
la cime de l’arbre, sans tarder. 1,318.
r. Écarte promptement l’enveloppe, qui les recouvre I »
Outiara détache les arcs de grande valeur, enlève les feuil-
les, qui forment leur couverture et met à jour leur im-
mense splendeur. Quand il les eut de tous les côtés dégagé
du vêtement, qui les enveloppait, il vit l’arc G&ndivaavec
les quatre autres. De ces arcs désenveloppés, qui av aient
l’éclat du soleil, 1,319 — 1,320 — 1,321.
Il sortit des clartés célestes, comme au lever des pla-
nètes. Aussitôt qu’il vit leur forme semblable à des ser-
pents, la gueule ouverte, 1,322.
Le Viràtide demeuraun instant, le poil dressé d'horreur,
saisi d’épouvante : puis, il toucha ces arcs immenses, lu-
mineux, sire, et tint ce langage à Arjouna : 1,323 — 1,324.
« Cet arc, sur lequel sont semées cent taches d’or, qui
valent mille kotis de souvarnas, à qui est-il cet arc su-
blime? 1,325.
» Cet arc, sur le dos duquel reluisent des éléphants d'or
cuirassés, aux flancs polis, à la poignée facile, à qui est-il
cet arc sublime? 1,326.
» Cet arc, sur le dos en or pur duquel brillent des
essaims séparés de coccinelles, à qui est-il cet arc su-
blime? 1,327.
» Cet arc, où resplendissent trois soleils, revêtus de
Lli MAHA-BHARATA.
•234
cuirasses et flamboyants d’éclat, h qui est-il cet arc su-
blime? 1,328.
» Cet arc, où brillent des scarabées d'or en des orne-
ments d'or, à qui est- il cet arc sublime, émaillé d'or et de
pierreries? 1,32».
» El ces mille flèches de fer, enveloppées de cheveux par
tous les côtés, à la pointe d'argent, et déposées dans un
carquois en or, à qui sont-elles? 1,330.
» A qui sont-ils ces larges dards, aux plumes de vau-
tour, aigus comme des rochers? A qui sont-elles ces
flèches toutes de fer, jaunes, bien égales, teintes avec la
couleur du turmeric? 1,331.
» A qui cet arc noir, marqué de cinq tigres, qui porte
dix flèches mêlées à des oreilles de sanglier? 1,332.
» A qui sont-elles ces larges et longues flèches de fer,
au nombre de sept cents, avides de boire le sang humain,
et qui montrent la moitié du disque de la lune? 1,333.
» A qui sont ces dards jaunes, empennés d’or, où la
moitié inférieure est bien revêtue d’une aile double , sem-
blable aux plumes du perroquet, et la moitié supérieure,
toute de fer, est réuioulue sur la pierre? 1,334.
» A qui est ce long et céleste sabre, inspirant la terreur
aux ennemis, aiguisé sur le tranchant, aiguisé sur le dos,
et capable de supporter la charge d’un coup pesant ;
» Large et vaste lame, à la grande poignée, ornée de
clochettes, déposé dans un fourreau de peau de tigre,
gaine bigarrée ? 1,335 — 1,33b.
» A qui est ce divin cimeterre, à la poignée d’or, sans —
tache au plus haut degré ? A qui ce cimeterre pur, ren-
fermé dans un fourreau de cuir? 1,337.
» A qui est ce sabre invincible, du pays des ISishadains,
-~~Digtte ed by Google
VIRAT V-PARYA.
*»/>
à la poignée d'or, à la coquille d’or, enfermé dans un
étui d’ivoire et qui porte un coup infaillible? 1,338.
» A qui cette arme jaune, qui ressemble au ciel, et qui,
douée d'une force supérieure, est contenue dans un
fourreau d’or, pareil au soleil dans l’heure de sa plus
grande chaleur? 1,339.
» A qui est-il ce sabre jaune, pesant, impitoyable, sur
lequel un ennemi n’a jamais fait une blessure? Et ce
cimeterre noir dans un fourreau semé de gouttes d’or ;
» Arme céleste, dont le toucher ressemble à la morsure
des serpents, qui brise le corps de ses adversaires, jette
la terreur au milieu des ennemis et peut supporter la
charge des coups les plus pesants? 1,340 — 1,341.
» Réponds suivant la vérité, Vrihannalà, à toutes ces
questions, que je t’ai proposées; car un grand étonne-
ment m’a saisi à la vue de toutes ces armes gigantesques.»
« Celui, sur lequel lu m'as interrogé ici d’abord, lui
répondit Vrihannalà, les mondes savent que c’est l’arc
Gàndiva, qu'il appartient au lils de Prithà, et qu’il dérobe
l’existence aux armées ennemies. 1,342 — 1,343.
» Cette arme suprême, embellie d’or par tous ses côtés,
faite sur la mesure de toutes les armes, qui recule les
bornes d’un empire et qui est réputée en valoir cent mille
autres, c’est le Gàndiva d’Arjouna, armé duquel ce lils
de Prithà triompha en bataille des hommes et des Dieux.
1,344-1,345.
» Grand, poli, entier, admirable, quand il décoche ses
traits variés, il sera des années éternelles en honneur chez
les Gandharvas, les Démons et les Dieux. 1,340.
» Brahma d'abord l'a porté mille années : ensuite le
Pradjapati l'a |K>ssédé immédiatement après lui. 1,347,
LE MAHA-BH ARATA.
2 3 A
» Indra trois fois cinq cent, plus cinq années ; l’auguste
Yania cinq cent ans et Varouna un siècle. 1,348.
» Çwétavàhana, le fils de Prithà, en sera maître
cinquante-cinq années. Il porte ce grand arc d'une force
merveilleuse, sublime, céleste, d'une beauté suprême, ho-
noré par les mortels et les Dieux, qui est venu de Varouna
au fils de kounti. 1,349 — 1,350.
» Cet arc aux flancs polis, à la poignée d'or, est l'arme,
avec laquelle Bhimaséna l'exterminateur, le fils de Prithà,
a conquis toute la contrée orientale. 1,351.
» Cet autre, semé de coccinelles et charmant aux
yeux, est l'arc sublime, Viràtide, du roi Youddhishthira.
» Celui, où resplendissent troù soleils d’or lumineux,
est l’arme de Nakoula, flamboyant de splendeur.
1,352—1353.
» Cet autre, admirable par l’or, où brillent des scara-
bées d’or, est l’arc même de Sahadéva, le fils de lUâdrl.
u Ces mille flèches, enveloppées de cheveux, pareilles
à des rasoirs, et dont la blessure est telle que le venin des
serpents, fils de Viràta, sont les traits d'Arjouna.
1,354—1,356.
» Ces dards au vol rapide, flamboyants de splendeur
dans les combats, sont les impérissables armes, avec
lesquelles ce héros écarte les ennemis dans la bataille.
» Ces longues et larges flèches, dont la forme nous
montre le croissant de la lune, sont les traits aigus, qui
servent à Bhima pour semer la terreur chez les ennemis.
1,356—1,357.
» Mais ces dards, empennés d’or, aiguisés sur la pierre
et couleur de turmeric, composent le carquois de Nakoula,
qui a cinq tigres pour son emblème. 1,358.
- — Drgrtizcii'Pr^OOgle
V1RATA-PARVA.
237
» Ce carquois est celui même, avec lequel ce sage fils
de Mâdrî a conquis dans la guerre toute la région occi-
dentale. 1,359.
» Mais ces flèches, toutes de fer, qui ont les formes du
soleil et sont douées des chefs-d'œuvre de la peinture,
elles appartiennent au prudent Sahadéva. 1 ,360.
» Ces dards jaunes, larges, aigus, revêtus de longues
plumes, empennés d’or, à trois nœuds, ce sont les grandes
flèches du roi Youddhishthira. 1,361.
» Mais ce solide et long cimeterre, aiguisé sur le tran-
chant, aiguisé sur le dos, capable de supporter dans un
combat la charge des coups les plus pesants, est celui
d’Arjouna. 1,862.
» Voici le bien grand sabre de Bhlmaséna : céleste,
effroyable aux ennemis, renfermé dans un fourreau en
peau de tigre, il peut résister aux coups pesants. 1,363.
» Voilà maintenant le sublime cimeterre du sage
Dharmarâdja, le chef des Kourouides ; producteur de
bons fruits, à la poignée d’or, il est contenu dans cette
gaine, illustrée par la peinture. 1,364.
» Dans ce fourreau d’ivoire, où sont peints des hommes
de guerre, est déposé le solide sabre de Nakoula, capable
de supporter la charge des coups les plus pesants. 1,365.
» Ce grand glaive, mis dans une gaine de cuir, sache
que c'est la forte lame de Sahadéva, en état de résister à
tous les coups. » 1,366.
« Ces armes, converties en or, sont bien celles des
magnanimes Pândouides, aux rapides actes, reprit
Outtara-, elles brillent là devant nous, éclatantes. 1,367.
» Mais où est Arjouna, le fils de Prithà, ou bien
Youddhishthira, le chef des Kourouides ? Où est Nakoula,
238
LE MAU A-BHARATA.
Sahadéva et Bhimaséna, le (ils de Pàndou? 1,368.
» Depuis <|ue tous ces magnanimes destructeurs de tous
les ennemis ont perdu.au jeu des dés, leur royaume, on
n’a plus ouï parler d'eux en aucune manière. 1,361».
» Où est la Pântchâlaine Draâupadl, cette perle des
femmes, suivant la renommée? Krishna suivit alors au
milieu des bois ses époux vaincus au jeu. » 1,370.
« Je suis Arjouna, le fils de Prithâ, répondit celui-ci ;
Youddhishthira tient compagnie au roi; Bhimaséna est
celui, qu'on nomme Ballava, le cuisinier de ton père.
» Nakoula est le palefrenier, Sahadéva habite dans
l’étable ; sache que Draâupadl est Partisane, à cause de
laquelle furent tués les Kltchakas. » 1,371 — 1,372.
« Si tu veux que je te prèle conliauce en tout, repartit
Outtara, dis-moi les dix noms, que j’ai entendu jadis
donner à Vrjouna. » 1,373.
u Eh bien ! lui répondit Arjouna, je vais le dire ces
dix noms, Viràtide ; écoute-les tels, que tu les as jadis
entendus. l,37â.
» Ecoute-les avec attention, lixant ton esprit sur ce
point seul : Arjouua, Phâlgouna, Djishnou, Kirill, Çwé-
tavàhana, Bibhatsou, Vidjaya, Krishna, l’Ambidextre,
Dhanandjaya. » 1,375 — 1,370.
o Pourquoi fus-tu nommé Vidjaya? repartit Outtara.
Pourquoi le nom de Çwétavàhana te fut il donné? Pour-
quoi es-tu appelé Kirltî? Pourquoi ton altesse fut-elle dite
l’Ambidextre? 1,377.
» Dis-moi dans la vérité pour quelle raison tu es nom-
mé Arjouna, Phâlgouna, Djishnou, Krishna, Bibhatsou
et Dhanandjaya même. 1,378.
» J’ai entendu entièrement exposer les raisons de ces
^Google
TDiçjïïiz
V1RATV-PAH VA.
239
noms donnés à ce héros. Si tu me dis tout cela, il faudra
que toute confiance te soit accordée par moi. ■> 1,379.
» Comme j'ai vaincu (1 ) toutes les contrées et que j'ai
enlevé tous leurs biens , répondit Arjouna, je demeure au
milieu des richesses (2) ; c’est pour cela qu’on m'appelle
Dhanandjaya. 1,380.
» Parce que j’attaque en ennemi dans les combats
ceux, qui ont la folle ivresse des batailles et que je ne me
retire jamais, sans les avoir vaincus, c'est pour cela qu’on
m’appelle Vidjaya, la victoire. 1,381.
» Parce que des chevaux blancs cuirassés d'or, sont
attelés à mon chai', quand je livre un couibat dans la
plaine, c’est pour cela qu’on m'appelle Çwétavâhaua (3).
» Parce que je suis né sur le dos de l’Himâlaya,
quand les deux étoiles Phalgounts se levaient au septen-
trion du ciel, c’est pour cela qu’on m’a nommé Pbâl-
gouna. 1,382 — 1,383.
» Jadis une tiare (4) , semblable au soleil, fut posée
sur ma tête par Indra lui-même, le jour que je combattis
contre les chefs des Dànavas ; c’est pour cela qu’on m’ap-
pelle Rirlti. 1,384.
» Je ne commettrai jamais une action cruelle dans les
combats ; c’est pour cela que les hommes et les Dieux
m'ont appelé Bibhatsou, le sensible. 1,386.
» Ces deux mains sont l'une et l'autre une main droite
pour tirer l'arc Gândiva ; c’est pour cela que je suis
nommé Ambidextre chez les hommes et les Dieux. 1,386.
(tj Djitwd.
(2) Dhanan.
(3) A ibis vertus
(t) Kirlta.
240
LE MAHA-BHARATA.
» Aux quatre extrémités de la terre, ma couleur est
égale, difficile à acquérir : blanches sont les actions, que
je fais; c'est pour cela qu’on m’appelle Arjouna, la blan-
cheur. 1,387.
» Je suis inabordable, intraitable, un philosophe, un
fils d’Indra; c’est pour cela que mon nom est Djishnou,
le victorieux , chez les hommes et les Dieux. 1,388.
» Mon père, le dixième jour, me conféra le nom de
Krishna ; ce nom me fut donné par tendresse, à cause de
la blancheur, que j’offrais 4 la vue dans mon enfance. •
Ensuite, le Virâtide s'inclina en face du fils de Prithà :
« J'ai aussi deux noms, lui dit-il, Outtara et Bhoudmin-
djaya. 1,380—1,390.
» J’ai le bonheur de te voir, fils de kountl : la bien-
venue te soit donnée, Dhanandjaya ! Héros aux yeux dorés,
aux longs bras, semblables à la trompe du roi des éléphants,
» Vruille me pardonner les paroles, que je t’ai adres-
sées dans mon ignorance. Parce que tu as accompli déjà
des actions bien difficiles et merveilleuses, ma crainte est
passée et la satisfaction, que j'éprouve en toi, est su-
prême. » 1,391—1,392—1,393.
» Monte dans ce char éblouissant, héros, dont je vais
guider les chevaux : en quelque partie de l'armée enne-
mie, où tu veuilles aller, j’irai à ton ordre. » 1,394.
« Je suis satisfait, tigre des hommes, répondit Ar-
jouna; il n’existe ici aucun danger pour toi, j'écarterai
tous les ennemis dans le combat, guerrier savant dans
l’art des batailles. 1,395.
» Reste ferme, guerrier aux longs bras ; regarde-moi
dans ce combat exécuter contre les Kourouides un exploit
grand, épouvantable. 1,396.
Dii
VIRATA-PAHVA.
241
» Attache vite tous ces carquois au char et prends en
main ce cimeterre seulement, orné de ciselures d’or. »
A ces paroles d' Arjouna , Outtara prit à la hâte les
armes du héros et pressa les chevaux d’une course ra-
pide. 1,397—1,398.
« Je vais combattre avec les Kourouides, dit Arjouna,
et reconquérir tes troupeaux. Ta ville sera dans le siège
de ce char défendu par moi ; ses remparts et ses portes
arcadées seront mes bras ; ses troupes jetées de côté et
d'autre seront dans le mouvement de ma pensée; le bruit
des roues imitera le roulement de ses tambours ; le son de
ma corde tirée marquera sa colère ; elle s'avancera, om-
bragée d’une foule de drapeaux, encombrée de carquois
par ses triples timons. Le char, sur lequel je me tiens
dans la bataille, l’arc Gândlva à la main, est invincible
aux guerriers des ennemis ; bannis ta crainte, fils de Vi-
rftta. » 1,399—1,400—1,401—1,402.
« Je ne les crains pas, reprit Outtara ; je sais que tu es
inébranlable dans les combats. Tu es égal dans la guerre,
soit à Indra en personne, soit i Vishnou lui-même. 1,403.
» Mais j’ai beau y réfléchir, je n’arrive d’aucune ma-
nière, insensé, que je suis, à une décision sur ce point
dans mon esprit troublé. 1,404.
» Par quel résultat de quelle action es-tu tombé dans
cette condition d’eunuque, toi, qui annonces par de telles
formes que tu as un corps convenable et entier? 1,405.
» Quand je te vois marcher sous cet habit d’eunuque,
tu es le Dieu armé du trident, ou semblable au roi des
Gandharvas, me semble-t-il, ou le Dieu même Çata-
kratou. » 1,406.
« C’est par l’ordre de mon frère aîné, répondit Aijouna,
16
T
LE MAHA-BHARATA.
242
que je me suis imposé ce régime de vie et cette observa-
tion d’un vœu, qui a duré un an : je te dis ia vérité.
» Je ne suis pas un eunuque; je suis livré au de-
voir, dont je suis l’esclave : sache, dis de roi, que j'ai
traversé maintenant ce vœu, à la fin duquel je suis
arrivé. » 1,407 — 1,408.
« J’ai reçu la plus grande des faveurs; aussi, repartit
Outtara, ma pensée ne s’attache-t-elle point à des choses
inutiles ; car les eunuques n’ont pas des formes telles que
toi, 0 le plus grand des hommes. 1,400.
» J'ai un compagnon dans le combat ; avec lui, j’affron-
terais les Dieux mêmes. Ma crainte est expirée. Que fe-
rai-je ? Dis-le-moi ? 1,410.
» Je conduirai tes chevaux, qui porteront le ravage
parmi les chars de l'ennemi ; la science, homme éminent,
m'a instruit dans l'art du inanége. 1,411.
» Sache, ô le plus grand des hommes, que je suis versé
dans la science du manège aussi bien que Darouka, le
cocher du Vasoudévide, et non moins que Mâtali, le cocher
deÇakra. 1,412.
» Le cheval , qui marche, attelé au timon de droite, ne
laisse pas imprimé dans sa marche un seul vestige, que
l’on voie sur la terre : c’est un coursier égal en vitesse à
Sougrlva. 1,413.
» Ce beau quadrupède, le plus léger des chevaux, qui
porte le timon 4 gauche, j'estime qu’il égale en rapidité
Mégapoushpa. 1,414.
» Ce magnifique coursier, qui, cuirassé d'or, est attelé
au train de derrière, j’estime que pour la vitesse il triomphe
de Çalvya lui-même. 1,415,
» Celui, qui, attelé du même côté que le cheval de
-Bigitr; ce by-Google
V1RATA-PARVA. 248
droite, porte avec lui ce train de derrière, je l’estime su-
périeur en vitesse à Balàhaka. 1,416.
» Ce char est digne de te porter, l’arc en main, dans
une bataille, et je pense que toi-mème tu es digne de
combattre du haut de ce char. » 1,417.
Alors, ayant délié les bracelets de ses bras, le vigoureux
endossa deux cuirasses d’or, éblouissantes et variées.
Puis, ayant roulé dans une étoffe blanche ses cheveux
allongés par suite de son travestissement, pur et l’âme
domptée, il tourna face à l'ennemi. 1,418 — 1,419.
Le héros aux longs bras donna une pensée à toutes ses
armes dans son char sublime, et toutes elles répondirent
avec respect au prince, fils de Prithà: 1,420.
« Nous sommes pour toi, fils de Pândou, les plus dé-
voués de tous les serviteurs. » Le fils de Kountl s'inclina
et les toucha de sa main. 1,421.
« Vous êtes tous les objets de ma pensée dans ce
monde, » leur répondit-il. 11 prit en main ses flèches et
son visage fut rempli de résolution. 1,422.
Il banda fortement son arc et tira la corde de
Gândiva; soudain, un vaste bruit se répandit hors de la
corde tirée. 1,428.
La terre en fut ébranlée , comme si une grande
montagne frappait une autre montagne ; et un vent im-
pétueux souilla vivement par tous les points de l’es-
pace. 1,424.
I)e grands météores ignés tombèrent du ciel ; la clarté
des plages s'éteignit; les drapeaux coururent au sein de
l’atmosphère et les grands arbres s’entrechoquèrent.
Les Kourouides, à ce bruit, semblable au tonnerre de
la foudre, reconnurent qu’Arjouna avait bandé, sur son
LE MAHA-BHARATA.
244
char, le plus excellent des arcs de l’une et de l’autre
main. 1,424 — 1,426.
« Comment seul pourras-tu vaincre dans un combat, ô
le plus vaillant des fils de Pândou, observa le Viràtide,
tous ces héros nombreux, consommés en toutes les espèces
d’armes? 1,427.
» Tu n'a pas de compagnons, guerrier aux longs bras,
et les Kourouides ont une armée derrière eux : aussi,
suis-je encore tremblant en face de toi. » 1,428.
« Ne crains pas ! reprit le Prithide, en riant avec un
bruyant éclat de rire. Quand je combattis, héros, avec les
Gandharvas à la bien grande force, quel ami avais-je alors
pour compagnon dans Ghoshagâtrâ ? Quand je combattis
dans ce formidable Kh&ndava, rempli de Dànavas et de
Dieux, quel ami vint alors me prêter ton assistance ?
Quand je livrai bataille pour l'intérêt du roi des Dieux aux
Nivàtakavatchas et aux Paàulomas à la grande force, qui
avais-je alors pour compagnon ? Quand je combattis en
bataille, dans le Swavamvara de la Pântchâlaine, avec des
rois nombreux, mon enfant, qui avais-je alors pour com-
pagnon ? Et maintenant que j’ai pour moi le vieux Drona,
Indra, Kouvéra, Yama, Varouna et le Feu lui-même,
Kripa, Krishna, le meurtrier de Madhou, et le Dieu à l’arc
Pinâka, comment ne combattrais-je pas avec ces guerriers ?
Conduis mon char, sans tarder ; et bannis cette crainte
de ton esprit. » (De ta stance 1,429 à la stance 1,435.)
Après qu’il eut fait d’Outtara son cocher, qu’il eut dé-
crit un pradakshina autour de l’acacia et qu’il eut pris
toutes ses armes, le fils de Pândou s’avança contre l'enne-
mi. 1,436.
Dès qu’il eut écarté de ce char le lion pour son drapeau
-Oigifaed by Google
VIRAT A-P.4RVA.
245
et qu’il eut appliqué son esprit à la racine de l'acacia, il
s'avança, ayant Outtara pour son cocher. 1,487.
11 joignit à son char une Màyâ divine, ouvrage de Viçva-
karma, et un drapeau, qui avait pour emblème un singe
d’or à queue de lion. 1,438.
Il pensa dans son âme à la bienveillance d’ Agni et, quand
celui-ci connut ce qu’il couvait dans son esprit, il fit voir
les éléments sur son drapeau. 1,489.
Soudain tomba du ciel un étendard, un carquois fait
d’or, superbement travaillé et un char ravissant aux formes
célestes. 1,440.
Alors qu’il vit arrivé ce char, le fils de Rountl, Bibhat-
sou aux blancs coursiers décrivit un pradakshina autour
de lui et monta sur le char ! 1,441.
Quand il eut lié autour de sa main le cuir, défense de
ses doigts, et qu’il eut empoigné son arc, le héros, qui
avait pour enseigne le roi des singes, s’avança vers la
plage du septentrion. 1,442.
Le vigoureux destructeur des ennemis remplit de son
souffle la grande et sonore conque, et déploya une force,
qui fit se dresser le poil sur la peau des ennemis. 1,443.
Outtara s'assit lui-même en tremblant sur le siège du
char, et les courtiers de précipiter avec impétuosité leurs
pieds sur la terre. 1 ,444.
Après qu’il eut placé Outtara , qu’il eut réprimé les
chevaux avec les rênes, Arjouna de l’embrasser et <’e
le rassurer: 1,445.
« Ne crains pas, fils aîné du roi ! Tu es kshatrya, (1 au
des ennemis ! Comment, tigre des hommes, ressens-tu de
la crainte au milieu des ennemis ! 1,440.
» Tu as entendu les sons ém'nents de cette conque, au
240
LE MAHA-BHARATA.
brait épouvantable. Comment es-tu effrayé ici de ce son
d’une conque? Ne ressemble-t-elle pas aux cris des élé-
phants rangés en de nombreuses armées ? Tu as les
formes consternées ; lu trembles comme une personne du
vulgaire! » 1,447 — 1,448.
Outtara lui répondit :
a J’ai entendu le son éminent de cette conque au bruit
épouvantable : il ressemble aux cris des éléphants rangés
en de nombreuses armées. 1,449.
» Je n’ai jamais entendu un son pareil de conque. Mon
drapeau lui-même a changé de terreur la forme, qu’il
avait auparavant. 1,450.
» Nulle part avant ce jour , je n'entendis jamais un
tel bruit d’arc. Mon âme est violemmeut émue d’épou-
vante au son de cette conque, au bruit de cet arc, au
fracas de ce char, aux rumeurs, qui n'ont rien d'humain,
de ces êtres, qui font leur demeure dans les drapeaux.
1,461—1,452.
» Toutes les plages du ciel sont troublées , mon cœur
est comme agité d’effroi ; les points du ciel , masqués
par cet étendard, ne brillent plus à mes yeux. 1 ,453.
> Le son de cet arc Gândlva rend sourdes mes deux
oreilles! » 1,454.
o Monté dans ce char, qui est seul et sans allii, presse-
le de tes pieds, ditArjouna, et retiens fortement les
rênes ; je vais sonner de la conque une seconde fois. »
Ensuite, d’inspirer à sa conque, fendant, pour ainsi
dire, les montagnes, un son, qui accroissait la joie des
ainis et répandait l'affliction parmi les ennemis.
1,455—1,456.
A ce bruit, les cavernes des monts, les points de l’es-
V1RATA-PARVA.
247
pace et les montagnes s'affaissèrent. Outtara, glacé d’ef-
froi, retomba sur le siège du char. 1,467.
Au son de cette conque, au retentissement des roues,
au bruit de l'arc Gàndtva, la terre fut elle-même ébranlée.
Dhanandjaya remplit alors sa conque d'une nouvelle
aspiration de vent. 1,458 — 1,459.
« Aussi vrai que le bruit d’un char ne ressemble point
à celui d’un nuage, qui éclate, s’écria Drona ; aussi vrai
qu’un tremblement de terre a tes caractères particuliers,
ce bruit n'est pas autre que celui de l’Ambidextre.
» Les armes ne resplendissent plus, les chevaux sont
plongés dans la tristesse, les feux ne brillent plus, et les
bois allumés ont perdu leur clarté. 1,460 — 1,461.
» Dans la région, qui est perpendiculaire au soleil, les
animaux nous annoncent de sinistres augures : les cor-
neilles abaissent leur vol sur nos drapeaux, ce qui pour
nous est un fâcheux présage. 1,462.
» Ces oiseaux, qui volent à notre droite, nous prédisent
un grand danger ; et voici un chakal, qui erre glapissant
au milieu de l'armée. 1,463.
> 11 sort du milieu des bataillons sans blessure et sa
voix nous annonce de grandes infortunes ; je vois les
poils se dresser d’horreur sur les pores de vos excel-
lences. 1,464.
» Certainement, la ruine des kshatryas est mise sous
nos yeux : les étoiles se voilent; les quadrupèdes et les
volatiles sont malheureux. 1,466.
a On voit des miracles épouvantables, divers, annon-
çant la mort des kshatryas, et c'est notre perte surtout
que ces pronostics révèlent ici. 1,466.
» Des météores enflammés affligent ton armée, et les
248 LE MAHA-BHARATA.
chevaux tristes semblent eux-mêmes verser des larmes,
maître des hommes. 1,407.
a Des vautours obsèdent tes bataillons de tous les
côtés. Tu sentiras des regrets, quand tu verras ton armée
en proie aux (lèches du Prithide. 1,468.
» Notre armée est déjà morte, et personne ne désire
encore combattre avec elle. Les guerriers ont tous l’esprit
hors d’eux-mêmes, et la plus grande partie nous montre
un visage sans couleur. 1 ,460.
» Renvoyons les vaches, et restons des héros, chefs de
ces nombreuses armées. » 1,470.
Ensuite le roi Douryodhana parla en faveur du combat
à Bhîshma, à Drona, le tigre des hommes, et à Kripa,
au bien grand char. 1,471.
a Je répéterai à l’Atchârya ce discours, qui lui fut
adressé plus d’une fois par Kama et par moi ; car je ne
me rassasie pas de lui parler. 1,472.
» Vaincus au jeu, ils doivent habiter douze années dans
la forêt, inconnus à la contrée : telle est la condition, que
je leur ai imposée. 1,473.
i Mais la treizième année n'est pas encore accomplie
maintenant pour eux, et Btbhatsou nous alfronte sous un
vêtement inconnu. 1,474.
» Mais si Bibhatsou vient, lorsque son exil n’est pas
fini, les fils de Pândou habiteront de nouveau douze
années dans la forêt. 1,476.
» Ou l’avarice empêche ces Pândouides de distinguer
qni nous sommes, ou la démence s'est glissée dans eux-
mêmes. (Test à Bhtshina qu’il sied de reconnaître à quel
point excessif ils ont abandonné la condition du jeu. 1 ,476.
» Toujours le doute sur les choses est partagé en
—BigitizccHTÿ'Cîr
VIRATA-PARVA. 249
deux ; on pense d'une manière différente sur la chose,
qui se fait différemment. 1,477.
» Tous les hommes, qui savent les devoirs se trom-
pent sur leurs affaires. Si Bibhatsou s'est présenté aux
Matsyas, quand ils voulaient combattre et s'adressaient au
jeune Outtara, envers qui commettons-nous une offense ?
Les Trigartas sont la cause, qui nous a fait venir ici
attaquer les Matsyas. 1,478 — 1,479.
» Ceux-là nous ont raconté les nombreuses injures, qu’ils
avaient reçues des Matsyas, et nous avons promis cette
expédition à ce peuple, surmonté par la crainte. 1,480.
- » Ils commencèrent par enlever aux Matsyas une
grande multitude de vaches. Le septième jour, dans
l’après-midi, eut lieu la jonction de nos deux armées.
» Le huitième, au lever du soleil, ce fut à nous d'en-
lever ces vaches à notre tour, et le Matsya suivit la trace
de ses troupeaux. 1,481 — 1,482.
» Ou ces vaches ne s’en iront pas, car elles sont le prix
de notre victoire, ou le Matsya les trouvera, mêlées avec
nous. 1,483.
» Ou, couvert de toute son armée aux formes épou-
vantables, le Matsya nous en abandonnera la conquête
avec leurs pâtres. 1,484.
» Voilà qu’un vigoureux chef de ces gens est venu nous
livrer une bataille, qui a duré tout un jour. 1,485.
» Celui, qui a paru ici pour nous combattre, ne peut
être que le Matsya lui-même. Si c’est le roi des Matsyas,
si c’est Bibhatsou, qui est venu ici, nous devons tous le
combattre : telle est ma décision. Pourquoi sont-ils
montés sur leurs chars, ces plus vaillants des hommes?
1,486—1,487.
‘260
LE MAHA-BHARATA.
» Pourquoi tous ces héros s’y tiennent-ils en ce moment,
l'âme agitée, Bhlshma, Drona, Kripa, Yikarna et même
Açvatthàman ? 1,488.
» Ce qu’il y a de mieux n’est pas autre que la guerre.
Que votre âme soit ainsi disposée ! Quand Yama ou le
Dieu même, qui tient la foudre, nous aurait enlevé cette
richesse de vaches, qui de ces hommes, repoussés par ces
flèches et brisés par les fatigues de ce bois impénétrable,
viendrait à Hàstinapoura chercher un combat?
» Qui parmi les fantassins pourrait conserver sa vie? Il
y aurait doute pour la cavalerie seulement. Rejetant loin
derrière nous les avis de l'Achàrya, il faut donc ainsi dé-
cider la politique à suivre. 1,480—1,490—1,491.
» Il connaît le sentiment de ces hommes et jette une
sorte de frayeur dans nos esprits. J'aperçois la joie supé-
rieure, qu'Arjouna lui inspire. 1,492.
» Ce sont les Pàndouides surtout, qui sont les éternels
objets des amours de l’ Atchârya. Il voit ainsi les choses, et
célèbre Blbhatsou, qui s'avance. 1,493.
» Adoptons une ligne de politique, qui ne divise point
l’armée. Tout périt (1) aux yeux de Drona, parce qu'il
entend le hennissement des chevaux. 1,494.
n Ceux, qui sont tombés sous le pouvoir de l’ennemi,
ne voyagent pas au temps chaud dans ia grande forêt !
Qu'on suive un système de politique tel que l'armée
ne soit pas obligée d'errer dans ses directions. 1 ,495.
n Ce sont les Pàndouides surtout, qui sont les éternels
objets des amours de l' Atchârya. 11 a raconté de lui-même
les affaires des ennemis sans qu’il ait arrêté ta faconde.
(1) Nous lisons vighatitam au lieu de vighattitam, que porlc le texte
avec doux t cérébraux.
VIRATA-PARVA.
261
» Qui se livrerait à l’éloge, parce qu'il a entendu hennir
les chevaux,? Les coursiers hennissent toujours, soit dans
le temps de la marche, soit dans leur temps d'arrêt.
» Les vents souillent toujours, Indra continuellement
verse la pluie, on entend mainte et mainte lois le bruit du
tonnerre. 1,4» 8—1,197 — 1,498.
» Quel besoin avons-nous ici du fils de Prithâ ?
Comment vient-on nous faire ici son éloge ? Tu es animé
à noire égard d’un autre sentiment que celui de l’amour.
C’est la colère seulementou la haine, qui t’inspire. 1,499.
» Dans un grand danger arrivé, il ne faut jamais inter-
roger, ni les instituteurs spirituels, ni les hommes trop
sensibles, ni les savants, ni ceux, qui se bornent à vous
enseigner les quatre moyens ! 1,500.
» Les gens instruits sont ici charmants pour vous ra-
conter des histoires variées dans les palais admirables, au
sein des réunions et au milieu des bocages. 1,501.
» Les gens instruits sont ici charmants pour dire les
sacrifices, les astras, l'art de s’en servir, et pour faire,
dans l’assemblée des hommes, une foule de choses aux
formes admirables.
» 11 y a du charme à entendre les gens instruits disserter
sur les voies souterraines des ennemis, sur les histoires des
hommes, sur le manège des chars, des éléphants et des
chevaux, sur la gestion des brebis, des chèvres, des cha-
meaux et des ânes, sur les troupeaux de vaches, sur les
grandes rues, sur les principales des plus belles portes,
sur les transgressions dans la préparation des nourritures.
1,502—1,503—1,504.
» Mais, rejetant loin derrière nous les discours des
hommes, qui parlent de la vertu des ennemis, adoptons
252
LE MÀHA-BHARATA.
ici une ligne de politique, qui nous mène à la destruction
de nos rivaux. 1,505.
» Débarrassons-nous de nos vaches, disposons partout
l’armée en ordre de bataille ; jetons des corps de troupes
dans les endroits, où nous avons à craindre les attaques
desennemis!» 1,500.
« Je vois tous les seigneurs de cette armée effrayés et
comme tremblants, reprit Karna ; tous ont leur àme dis-
posée à la paix ; aucun n’a le pied ferme ! 1,507.
» Si c’est le roi des Matsyas, si c’est Blbhalsou, qui vient
ici, je l’arrêterai comme le rivage retient la mer ! 1,508.
» Les flèches aux nœuds inclinés, décochées par mon
arc, ne cesseront pas de voler, comme des serpents, qui
rampent sur la terre, 1,609.
» Empennées d’or, à la pointe finement acérée, que,
lancées par ma main, les flèches couvrent le fils de Prithà,
comme les sauterelles couvrent un arbre! 1,510.
» Que le son de la maàurvl, violemment frappée par
mes dards attachés à l’empennure d’or, retentisse aux
oreilles comme le bruit de deux tambours aux surfaces
battues. 1,511.
» Bibhatsou, qui accepta ces treize années, lui, à qui
l’amour des batailles est revenu, va lutter avec moi dans
ce combat. 1,512.
» Devenu pour elles un digne vase, que le fils de
Kountl reçoive, comme un vertueux brahme, la multitude
des traits, que je vais lui décocher par milliers ! 1,513.
» C’est un héros en renom dans les trois mondes, et je
ne suis nulle part inférieur à cet Arjouna, le plus grand
des hommes. 1,515.
» Que le ciel disparaisse, voilé par les dards aux ailes
-Bi'jr1- n rGoogle
VffiATA-PARVA.
26*
d'or, lancés çà et là, comme au temps où il est couvert
par des nuées de sauterelles I 1 ,51 5.
» Aujourd’hui je tuerai Arjouna dans la bataille et j’ac-
quitterai ainsi la dette immortelle, que ma voix jadis
promit de payer au fils de Dhritaràshtra. 1,516.
» Que le vol de mes flèches, se brisant au sein de
l’espace, soit vu dans l’atmosphère tel que le vol des
sauterelles, qui masquent les intervalles. 1,517.
» De même qu'un éléphant avec des tisons, je frapperai
le fils de Prithâ, de qui l'attouchement ressemble à la fou-
dre d'Indra, et de qui la splendeur égale celle de Mahén-
dra lui-même. l,blS.
» Je réduirai sous ma puissance, comme Garouda met
sous la sienne un serpent, ce üls de Prithâ, le plus vaillant
des combattans, ce héros, qui d’un char saute sur un
autre char! 1,519.
» Cet inaffrontable fils de Pândou, qui, tel qu’un feu
allumé, consume, pour ainsi dire, les ennemis dans son
foyer, qui a pour bûches des flèches, des lances et des
épées. 1,620.
» Je tuerai ce Pàndouide, ressemblant à une nuée en-
ceinte de flèches, qui a pour bruit de tonnerre le roulement
des chars et qui est précédée par le vent de ses rapides
coursiers. 1,521.
» Que, disséminés par mon arc, mes dards, sembla-
bles au venin des serpents, se répandent sur le fils de
Kountl, comme une fourmillière, où entre un serpent.
» Vois I tel qu’une montagne est couverte de ses
kaniyars, tel le fils de Prithâ est déjà couvert de mes flèches
empennées d'or, aux noeuds inclinés, d'un jaune vif et for-
mées des bambous les plus beaux. 1,622 — 1,523.
254
LE MAHA-BHARATA.
» Appuyé sur ma seule bravoure, aidé par cet astra,
que j’ai reçu du Djamadagnide, le plus vertueux des
rishis, j'userais affronter les Immortels eux-mêmes 11, 524.
» Que, tranché par un de mes bhallas, le singe, placé
sur le haut de son drapeau, tombe maintenant sur la terre
avec un bruit d’un tracas épouvantable ! 1,525.
» Qu’immolés sous mes coups, le bruit des êtres, qui
habitent ses drapeaux, s’élève jusqu'au ciel et s’étende
sur tous les points de l’espace. 1,525.
» Aujourd’hui même, en renversant de son char Bt-
bhatsou, j'arracherai du cœur de Douryodhana une flèche,
profondément enracinée, qui s’y tient depuis trop long-
temps! 1,527.
u Que les Kourouides voient le courage du fils de Pri-
thâ, réduit à rester sans char, ses coursiers immolés, sou-
pirer aujourd’hui comme un éléphant ! 1,528.
» Que ces guerriers de Kourou s’en aillent 5 leur gré
avec toutes les richesses, qu’ils ont enlevées ; ou que, pla-
cés sur leurs chars, ils contemplent ici mon combat. »
« Toujours , fils adoptif de Râdhà , c'est dans un
combat, que tu poses ton sentiment très-inhumain , ré-
pondit Kripa ; tu sais la nature des choses, mais tu n’en
vois pas les conséquences. 1,629 — 1,530.
» Beaucoup de choses pensées sur l’autorité des Trai-
tés de morale sont des illusions ; la plus funeste d'elles est
la guerre, disent ceux, qui savent les histoires du passé.
» Le combat, s’il est appuyé sur le temps et le lieu,
donnera la victoire; mais celui qui n’en est point assisté ne
porte aucun fruit. 1,531 — 1,532.
» Passer à la félicité est donné par le lieu et le temps ;
l’opportunité se compose de la faveur dans les choses.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
255
» Ce n'est, certes, pas aux docteurs qu’il appartient de
statuer sur la charge, que peuvent supporter les pièces
d'un char; mais, après un mûr examen, il ne peut nous
convenir d'affronter le fils de Prithâ I 1,533 — 1,534.
» Seul, il a défendu les Kourouides ; seul, il a rassasié
le Feu ; seul, il a soutenu pendant cinq années un vœu de
continence. 1,535.
o Seul, il a fait monter Soubhadrâ sur son char ; seul
il a provoqué en duel le Dieu à ta route noire ; seul, il a
combattu Roudra, placé devant lui sous la forme d’un
chasseur montagnard. 1,536.
» C’est le Prithide , qui, dans ce bois , a reconquis
Krbhnâ enlevée; seul, il fut instruit cinq années sous
Indra dans la science des astras. 1,537.
» C'est lui seul, qui vainquit le roi des Gandharvas,
Tchitraséna, cet ennemi dompteur des ennemis, et qui
mérita la gloire pour les Kourouides dans cette victoire,
qu’il dut à lui seul. 1,538.
» Il défit une invincible armée, qui vint lui présenter la
bataille. Ensuite, il terrassa lui seul, dans un combat, les
Nivàtakavatchas et les Dànavas Kâlakandjas, à qui les
Dieux mêmes ne pouvaient donner la mort. Toi, Kama,
qu’as- tu fait, certes, seul ici, avant ce jour ! 1,539-1,540.
» Les rois de la terre ne furent-ils pas réduits sous leur
puissance par chacun d’eux individuellement ? Indra
lui-même ne peut résister en bataille contre le fils de
Prithâ. 1,541.
» Quiconque veut combattre avec lui, doit se préparer
un médicament ! Levant ta main droite, nue de son vête-
ment, tu veux prendre avec l’index la dent saillante d'un
serpent irrité ! Tu te promènes dans un bois et, monté sur
556
LE MAHA-BARHATA.
un éléphant dans son ivresse de rut, tu veux retourner à
la ville, sans aucune suite, saus un aiguillon pour le con-
duire ! Ou bien encore tu veux retirer avec le doigt mé-
dial les vêtements d'écorce, imprégnés de beurre fondu, la
graisse, la moelle et le babeurre, qu’on a sacrifié dans le
feu allumé ! Si un homme s’attachait lui-même et si, liant
une forte pierre à son cou, il voulait traverser la mer à la
force des bras, est-ce qu’on donnerait à son action le nom
de courage? L’insensé, Karna, qui veut s’attaquer au Pri-
thide doué d’une si grande vaillance, est un être d’une
extrême faiblesse, qui essaye de combattre avec un vi-
goureux, tin individu ignorant des armes avec un guer-
rier consommé dans la scicuce de ces mêmes armes. Treize
années ont passé ici depuis que nous l'avons accablé de
maux. (De la stance 1,552 à la stance 1558.)
» Ce lion, dégagé de ses chaînes, ne laissera pas sur-
vivre un seul d’entre nous. Dans notre folie, nous avons
sauté par-dessus le Prithide, assis dans un lieu solitaire,
comme sur un feu caché dans un puits, et nous voilà tombés
dans le plus grand danger. C’est le Prithide, qui est venu
ici ; c’est avec ce héros, enivré de la soif des batailles,
que nous combattons. 1,558 — 1,550.
» Que les guerriers se tiennent revêtus de leurs ar-
mures. Combattant de ces armées nombreuses, Drôna,
Douryodhana, Bhîshma, ton excellence, Açvatthàuian et
moi, nous combattrons tous le fils de Prithâ : ne te livre
pas à cette violence , Karna ! Nous attaquerons avec réso-
lution sur nos six chars le fils de Prithâ superbe comme
Indra, sa foudre à la main I Si nous restons réunis, archers
invincibles, pleins d'ardeur, guerriers de ces nombreuses
armées, nous livrerons bataille au fils de Prithâ, comme les
V1RATA-PARVA.
257
D&navas au roi des Dieux. » 1,550-1,551-1,552-1,553.
Açvàtthainan, prit à son tour la parole :
« Les vaches ne sont pas encore conquises, elles ne
touchent pas aux confins d’un autre territoire, elles ne
sont pas arrivées à Hâstinapoura, et déjà tu te glorifies,
Karna! 1,555.
b Lorsqu’on est sorti vainqueur de très-nombreux
combats, qu’on a conquis même de grandes richesses, et
qu'on a mis en déroute une immense armée, on ne parle
point ainsi de son courage. 1,555.
» Le feu brûle sans mot dire, l’auteur du jour resplen-
dit en silence, la terre en silence porte les mondes des
choses immobiles et mobiles. 1,556.
» L’Être, qui tient-l’existence-de-lui-même, exécute
sans parler ces choses, qui conduisent les quatre classes
à la richesse et qu’on fait sans péché. 1,557.
» Que le brahme, ayant récité les Védas, prête son
assistance au sacrifiant et qu’il sacrifie ; que le kshatrya,
ayant tiré son arc, sacrifie et ne prête pas son assistance à
un sacrifiant ! 1 ,558.
» Que le vatçya, arrivé à la richesse, se hâte d’employer
le brahme dans ses fonctions. Que le çoûdra, adoptant
un moyen d’existence, enseigné par les Védas (1) suivant
des règles séparées de la tromperie, rende sans cesse
l’obéissance, qu’il doit aux trois premières castes.
1,550—1,660.
» Conformant leur vie à la sainte écriture et conquérants
de toute cette terre, ces hommes vertueux, ils font du bien
(4} Valtasl, mot qu’ignorcut tou* les Lexiques et Dictionnaires, ainsi
que l'Amora-Kos/ia; on a voulu mettre sans doute : valdast.
V
17
268
LE MAHA-BHARATA.
aux gourous, quelque vides de mérite, qu'ils soient.
» Un kshatrya, qui eût gagné un royaume au jeu, en
aurait-il ressenti une joie égale à celle de ce Dhristaràsh-
tide sans pitié aux formes iniques? 1,561 — 1,562.
» Qui, homme sage, parce qu’il est parvenu à la
richesse, en prendrait occasion de se vanter, comme un
vendeur de chair, qui marche dans les voies de la fraude
et de la déloyauté? 1,563.
» Quel duel à deux chars fut livré, d'où sortit vaincu
Dhanandjaya, Nakoula ou Sahadéva, de qui tu pus
enlever les richesses ? 1,564.
» Dans quel combat as- tu vaincu Youddhishthira ou
Bhima, le plus fort des forts? Dans quelle bataille as-tu
jadis conquis Indraprastha? 1,565.
u Est-ce dans une bataille, que fut jadis conquise cette
Krishnâ, qu'on a traînée, mauvaise action ! dans l'assem-
blée, à peine vêtue d’une seule robe et dégouttante du
sang de son mois? 1,566.
» A-t-on retranché d’eux une forte racine, tel qu’un
homme coupe un santal, quand il veut obtenir de la
résine? « De quelle action, cocher, dit ici Vidoura, as-tu
été l'indtateur ? « 1,567.
» Ne voyons-nous pas le repos des hommes et celui des
autres êtres, qui est abandonné suivant leur puissance à
des insectes mêmes et des fourmis? 1,568.
» Le fils de Pàndou ne saurait pardonner les infortunes
de Draàupadl : Dhanandjaya s’est manisfesté pour la
perte des enfants de Dhritarâshtra. 1,569,
» Tu désires, toi, qui es un homme instruit, répondre
ici une parole. Djishnou, mettant fin 5 l'inimitié, ne
laissera point subsister un seul de nous. 1 ,570.
Digitized by Google
VIRATA-PAUVA.
259
» Dhanandjaya, le fils de Kountl, n'a-t-il pas combattu
contre des Rakshasas, contre des Asouras, contre des
Gandharvas? N'a-t-il pas combattu contre les Dieux
mêmes ? Et la crainte l’empêcherait de combattre ici ?
» Il s'en ira, après avoir immolé tout homme, sur
lequel il déchargera dans le combat sa bouillante colère
avec la même promptitude, qu’un arbre est déraciné par
Garouda. 1,571 — 1,572.
» Qui pourrait ne pas honorer le fils de Pàndou, égal
dans les combats au Dieu des Vasous, pareil au roi des
Immortels dans la science de l’arc et non moins distingué
que toi par le courage ? 1,573.
» Quel homme, semblable à Arjouna, pourraitcombattre
le Dieu par le Dieu, l’homme par l’homme et détruire un
astra par un autre ? 1,574.
« Un disciple vient immédiatement après un filsl »
disent ceux, qui savent les devoirs; et c’est pour cette
raison que le fils de Pândou est l’ami de Drona. 1,575.
» Puisque tu as fait le jeu, puisque tu as ravi lndra-
prasthâ, puisque tu as tratné Krishnà dans l’assemblée,
combats, toi ! le (ils de Pândou. 1,576.
>> Que l’oncle maternel, homme instruit, versé dans
toutes les obligations des kshatryas, habile tricheur au
jeu, que Çakouni, le fils de Gândarl, combatte ici t
» Ce ne sont pas des dés, que jette l’arc Gûndiva ; il
n’est pas Krita, ni Dwâpara ; Garni! va lance des traits
aigus, flamboyants, acérés. 1,577 — 1,678.
» Décochées par Gândlva, ses flèches épouvantables au
fer bien émoulu ne restent pas dans les intervalles des
montagnes! 1,579.
• Varna, le Vent, la Mort, le Feu à la tête de cavale
260
LE MAHA-BHARATA.
épargneraient quelque part une existence, mais non
Dhanandjaya dans sa colère. 1,680.
» Tel que tu fis le jeu dans l'assemblée avec l’oncle de
Souyodhana, tel, bien défendu par le Soubalide, c’est à
toi de livrer ce combat ! 1,581.
» Que tes guerriers combattent, s’ils veulent ; moi, je
n’ affronterai pas Dhanandjaya : tout ce que nous avons
dû faire, ce fut de repousser le roi des Matsyas, quand il
vint sur la trace de ses troupeaux. » 1,682.
« Açvatthâman voit bien les choses, reprit Bhishma, et
Kxipa les voit également bien ; mais Karna veut tout
combattre avec la vertu du kshatrya. 1,583.
» 11 n’est pas de réponse à l’Atchârya pour un
homme judicieux. 11 faut commencer par considérer le
temps et le lieu, voilà mon sentiment, et combattre en-
suite. 1,684.
» L'homme instruit, s'il a cinq ennemis, bons com-
battants, semblables au soleil, comment son âme ne se
troublerait-elle pas au lever de ces constellations funeste»]
» Tous les hommes , qui savent les devoirs , se
trompent sur leurs propres intérêts : je te parle donc,
sire, en supposant que cette parole te plaise.
1,686—1,586.
u Pardonne , fils de l'Atchârya, ce que t'a dit Karna
pour réveiller ta valeur : une grande affaire nous est sur-
venue. 1,587.
» Maintenant que le fils de Kountl s’approche, ce n'est
pas le moment de la division. Vous devez tout pardonner,
l’Atchârya, Kripa et ta sainteté. 1,588.
» L'habileté dans les armes est en vos excellences
comme la lumière est au soleil. De même que la beauté
V1RATA-PARVA.
261
n'est jamais entièrement supprimée de la lune, tels sont
en vos grandeurs la qualité de brahme et l’astra de
Brahma. Les quatre Védas sont d'une part; on voit
de l’autre côté les dons du kshatrya. 1,589 — 1,590.
» Nous n'avons jamais ouï dire que ces deux avan-
tages se trouvàssent tous réunis dans un seul et même
homme, c’est mon sentiment, si ce n’est dans l'instituteur
des Bharatides et son Dis. 1,591.
» On ne voit pas l'astra de Brahma, la sainte écriture
et les Védas mêlés et confondus ailleurs que dans le plus
vertueux des hommes, Drona, l'instituteur des Bhara-
tides. 1,592.
» En Védas, en Pourânas, en ltihâsa antique, sire, y
aurait-il personne, qui fût supérieur à Drona, excepté le
fils de Djamadagni? 1,593.
» Que le fils de l’Atchârya pardonne : ce n'est pas le
moment de la division. Tous réunis, combattons le fils de
Pàkaçàsana, qui vient à nous. 1,594.
* De ces malheurs, que des hommes sages annoncent
ici à l'armée, le plus grand, c'est la division ; et c'est, au
sentiment des connaisseurs, le pire de tous. » 1,595.
« Notre juste discours n'est point ainsi, taureau des
hommes, lui répondit le Dronide ; mais, enveloppé de sa
colère, un gourou dira-t-il les vertus? 1,596.
a On doit proclamer les vertus d’un ennemi ; les dé-
fauts d’un gourou lui-même ne doivent pas être ensevelis
dans le silence. Qu’il dise de toutes les manières et de
toutes ses forces ce qu’il y a de bien dans un fils, dans un
disciple. » 1,697.
« Que l’Atchârya présent ici me pardonne ! Que la
paix se fasse en lui ! reprit Douryodhaua ; en effet, c’est
262
LE MAHA-BHARATA.
quand un gourou n'est pas aliéné, que la conduite prend
de la suite î » 1,598.
Douryodhana alors, fils de Bharata, offrit ses excuses à
Drona avec Karna, Bhishuia et le magnanime Kripa.
« Je suis charmé, repartit Drona, de ce discours , que
Bhlshma, le fils de Çantanou, a prononcé d’abord. 11 faut
adopter ici un système tel que le fils de Prilhà nu puisse
s’avancer dans la bataille contre Douryodhana; et que ce
roi Douryodhana, soit hâte ou délire, ne tombe pas sous
la puissance de ses ennemis, suivant cette ligne de poli-
tique ; car, s’il n’avait point achevé son habitation dans
les bois, Arjouna ne viendrait pas ici nous montrer sa
face! 1,599—1,600—1,601—1,602.
» 11 ne peut maintenant pardonner cette faute avant
qu’il n’ait repris son opulence. Adoptons ici une telle con-
duite qu'il ne puisse joindre le Dhritaràsbtride dans le
combat et que l'armée échappe à sa défaite. Quo le fds de
la Gangâ se rappelle son discours, tel qu’il l’a prononcé
en présence de Douryodhana, et qu'il parle comme il
convient. » 1,603 — 1,604 — 1,605.
Bhlshma dit alors :
« Les secondes et les minutes, les heures et les jours se
joignent ; les quinzaines lunaires et les mois, les périodes
des constellations et les évolutions des planètes, les sai-
sons et les années se joignent également, et dans ce par-
tage do la durée s’opère la révolution du temps.
» Chaque cinquième année donne naissance à deux
mois par la longueur du temps et d’après la marche ré-
trograde des étoiles. 1,606 — 1,607 — 1,608.
» Cinq mois et douze jours sont en excédant sur les
treize années : tel est mon sentiment. 1,609.
V1RATA-PAJIVA.
203
» Blbhatsou est venu parce qu'il a oui dira tout ce
que produit la marche régulière des étoiles, et qu'il a
connu certainement le résultat de leurs évolutions.
a Tous Ut Pdndouides sont magnanimes; tous con-
naissent l’intérêt et le devoir ; ils ont Y ouddhishthira pour
monarque : comment auraient-ils manqué au devoir?
1,610-1,011.
» Les fils de Kounti ne sont pas cupides ; ils ont fait
une chose difficile ; ils ne désireraient pas même un
royaume entier, s’ils n’y avaient aucun droit. 1,012.
» Ces rejetons de Kourou désiraient montrer leur vail-
lance alors qu’ils furent dépouilUt ; mais , liés par les
chaînes du devoir, ils n’ont pas bougé des obligations du
kshatrya. 1,013.
• Quiconque dira un mensonge, qu’il s’en aille à sa
ruine I » C’est ainsi qu’ils pensent, et les fils de Prithâ
choisiraient la mort, mais le mensonge jamais!
» Le temps arrivé, ils n’abandonneraieut pas ce qu’il
doit amener, leur fût-il défendu par le Dieu même, qui
tient la foudre : tant est grande la valeur des Pàndouides!
1,614—1,615.
» Nous repousserons dans la bataille le plus brave de
tous les hommes, qui portent les armes ; ce qu’il y a
d’heureux ici sera donc lait par ceux, à qui le monde re-
connaît du cœur. 1,016.
» Que cela soit décidé promptement : l’orgueil et l'in-
térêt sont ici en présence : certes ! je n’ai jamais vu un
autre homme, rejeton de Kourou, égal & celui-ci dans
les combats? 1,617.
u Dhanandjaya est venu chercher, Indra des rois, uu
succès à part. En tout combat , qui s'engage, il s'agit
264
LE MAHA-BHARATA.
d’être ou de ne ne pas être, de la victoire ou de la dé-
faite. 1,618.
» Quiconque entre dans cette lice, n'a qu'une seule de
ces faces à voir : c’est indubitable. 1,619.
» Que l’on fasse donc au plus vite, ou la chose, qui
convient aux combats, ou la chose, qui est assortie au de-
voir; car, on ne peut douter, Indra des rois, que Dha-
nandjaya soit arrivé. » 1,620.
« Mon ayeul, reprit Douryodhana, je n’abandonnerai
pas le royaume aux fils de Pândou. Que l’on prépare à
l'instant ce qui tient aux usages de la guerre ! » 1,621.
« Que l’on écoute ici ma pensée, dit Bhtshma, s’il te
platt ! car je dois te dire entièrement ce qui est pour toi
le salut, rejeton de Kourou. 1,622.
» Hâte-toi de prendre un quart de l’armée et va-t-en à
la ville! Qu'un autre, à la tête d’un second quart, se re-
tire avec les vaches. 1,623.
» Drona, karna, Açvatthàman, le Çaradvatide et moi,
nous combattrons le fils de Pàndou avec l’autre moitié de
l’armée. 1,624.
» Nous lutterons avec Bibhatsou , revenu dans une
ferme résolution. J’arrêterai, comme le rivage retient une
mer, séjour des makaras, ou le roi des Matsyas, s’il re-
vient, ou Çatakratou, s’il accourt à son aide ! » 1,625.
Cette parole, que le magnanime Bhishma venait de
prononcer, leur fut agréable ; et le roi des Kourouides la
mit aussitôt en exécution. 1,626.
Bhishma fit d’abord partir le roi ; puis, immédiatement
après lui, la richesse des vaches ; ensuite, il fit suspendre
la marche aux principaux de l’armée, et se mit à les ran-
ger en bataille. 1,627.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
265
« Atchârya, dit Bhtsbma , tiens-toi au milieu, et toi,
Açvatthâman, à gauche! Que le prudent Kripa, le Çarad-
vatide, garde le côté droit? 1,628.
» Que, revêtu de sa cuirasse, Karna le fils du cocher,
marche devant! Moi, je me tiendrai à l'arrière-garde,
protégeant le dos de toute l’armée. » 1,629.
Tandis que les armées étaient rangées en bataille par
les héros des Kourouides, voici venir précipitamment Ar-
jouna, donnant une voix à tous le* échos par le bruit de
son char. 1,630.
Ils virent le haut de son drapeau, ils entendirent le
bruit de son char et le son de ( arc Gàndlva, qui ébranlait
fortement ta terre. 1,631.
A l’aspect de toutes ces choses et quand il vit arriver
l’héroïque archer de Gândlva, Drona tint ce langage :
« Voilà, dit-il, le haut du drapeau d’Arjouna, qui res-
plendit au loin : ce bruit est ué de son char ; et son singe
rugit! 1,632 — 1,633.
» Ce quadrumane, il inspire une extrême épouvante à
toute l'armée : lui, le plus vaillant des maîtres de chars,
il est monté sur le sien , qui est le plus excellent des
chars. 1,63 A.
> 11 manie le plus éminent des arcs, qui a le son de la
foudre.... Voici deux flèches, qui se tiennent réunies à
mes pieds. 1,636.
» Ces deux autres dards volent, ayant touché le bord
de mes oreilles.... il est revenu, après qu’il a fait dans le
bois une habitation, qui est une œuvre plus qu’humaine.
» Le fils de Prithâ s’incline, il adresse une question à
l’oreille. C’est lui, que nous avons long-temps vu homme
sage, aimé de ses parents. 1,636 — 1,637.
Digitized by Google
LE MAHA-BHARATA.
266
» Dhanandjaya, le fils de Pândou , est flamboyant d’une
extrême beauté. 1 ,638.
» Monté sur son char, armé de ses flèches, de son car-
quois à la belle surface, de sa conque, de son drapeau,
de sa cuirasse, coiffé de sa tiare, ceint du cimeterre et
son arc à la main , le fils de Kounti brille comme un
feu sur l’autel, qu’on arrose avec des cuillerées de beurre
clarifié. » 1,639.
Aussitôt qu'il vit les kourouides disposés alors pour le
combat, Arjouna tint au fils du roi ce discours assorti à la
circonstance : 1,6 AO.
« Retiens mes coursiers, cocher, dans la chûte de mes
flèches, jusqu'à ce que j’aie vu dans cette armée où se tient
cet homme, qui souille la race de Kourou. 1,641.
» line fois aperçu cet être d'un orgueil extrême, sans
m’occuper de tous ceux-là, je volerai sur sa tête, et sa dé-
faite entraînera celle des autres. 1,642.
» Voici Drona et son fds, rangé immédiatement à son
côtés ; voici Bhishma, et Kripa, et Karna, ces héros, dis-
posés en bataille ; 1,643.
b Mais je ne vois pas ce roi parmi eux ; il s’en va,
emmenant les vaches, et, livré au soin de conserver sa
vie, il a pris, je le crains, la route à droite. 1,644.
» Abandonne cette armée de chars et cours là où est
Souyodhana ; je combattrai là, fils de Virâta. 11 n’y a pas
de combat sans chair, et, vainqueur de lui, je m'en re-
tournerai à la tête des vaches, reconquises entièrement. »
Le Viràtide à ces mots retint les coursiers de toutes ses
forces et leur abandonna les rênes du côté où étaient les
héros Kourouides. 1,645 — 1,646 — 1,647.
11 poussa les chevaux vers l’endroit où se tenait le roi
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
267
Souyodhana. Quand il vit Swétavâhana s’avancer, en
laissant à part la multitude desescbars, Karna devina son
dessein et fit alors ce discours : « Ce Blbhatsou ne pourra
pas tenir de pied ferme contre le souverain.
1,648—1,64».
» Défendons les derrières du roi, qui va promptement
faire volte-face ; car cet Arjouna, qui est autre que le
Dieu aux mille regards, ou Krishna, le fils de Dévaki, ou
l’instituteur spirituel, ce Bharadwadjide au grand char
avec son fils, ne saura combattre seul ce héros, bouillant
de colère ! 1,650 — 1 ,651.
» Que nous importent les vaches ou une vaste richesse?
Ce qu’il y a de plus essentiel, c’est Douryodhana, qui est
plongé comme un navire dans les eaux du fils de Prithâ I »
Après que Bibhatsou eut marché ainsi , il proclama son
nom, et répandit bientôt sur l'armée ses flèches, telles
qu’un essaim de sauterelles. 1,662—1,653.
Ensevelis dans cette multitude de traits décochés parle
fils de Prilhâ, les guerriers ne voyaient plus ni la terre, ni
le ciel, engloutis dans ces dards. 1,664.
En vain, ils tombaient dans le combat, leur sentiment
ne se tournait pas à la fuite ; ils honoraient dans leur
pensée la légèreté du Prithide. 1,655.
11 remplit sa conque d'un son, qui hérissa d'épouvante
le poil des ennemis ; il fit vibrer le plus excellent des arcs ;
il excita les esprits dans son drapeau. 1,656.
Au son de cette conque, au fracas des roues de son
char, au bruit de son arc Gàndiva, la terre fut ébranlée.
Fouettées par tous les êtres non humains, qui font leur
habitation dans les drapeaux, les vaches, courant de tous
les côtés, la queue agitée en l'air, se remirent dans la plage
208
LE MAHA-BHARATA.
méridionale et revinrent au pays. 1,657 — 1,658— 1,669.
Quand il eut dispersé l'armée des ennemis et reconquis
les vaches, superbe, son arc à la main, il s’avança, dési-
rant engager de nouveau le combat, sa face tournée vers
Douryodhana. 1,600.
Tandis que les vaches revenaient lestement chez les
Matsyas, les héros des kourouides accoururent d'un pied
rapide, voyant que Rirltl, son but atteint, s’avançait tour-
nant la face vers Douryodhana. 1 ,661.
Dès qu’il vit, sous une multitude de drapeaux, s’appro-
cher leurs nombreuses armées dans une profonde étendue,
l’exterminateur des ennemis, s’adressant au Virâtide, tint
ce langage au fils du roi des Matsyas : 1,662.
« Donne promptement toute la vélocité possible à ces
chevaux blancs, que retiennent des brides d’or. Déploie,
tes efforts ! Que j’extermine ce troupeau des lions de
kourou ! 1,663.
» Un fils de cocher, éléphant vicieux, désire combattre
avec moi, vigoureux éléphant : ne laisse point arriver au
combat, fils de roi, cet homme orgueilleux de la faveur de
Douryodhana!» 1,665.
Le fils de Yiràta avec ses grands coursiers aux cein-
tures d’or, légers comme le vent, passa d’abord cette ar-
mée de guerriers montés sur des chars ; ensuite, il
conduisit le fils de Pàndou au milieu du champ de bataille.
Tchitraséiia, Sangrâmadjit, Çatrousaha et Djaya, ces
héros, qui désiraient éclipser karna, s'avancèrent, avec
leurs dards et leurs flèches, au-devant du Bharatide, qui
fondait sur eux. 1,665 — 1,660.
Secondé par la chaleur du vol impétueux de ses flèches
et la splendeur de son arc, l’homme héroïque incendia la
VIRATA-PARVA.
209
multitude des chars aux plus excellents des Kourouides,
comme le feu consume une forêt. 1,067.
Tandis que ce combat tumultueux se déroulait, Vikarna
assaillit avec un char, d’où pleuvait une épouvantable
grêle de flèches, le frère puîné de Bhlma, cet Arjouna,
habile à combattre sur un char. 1,668.
Celui-ci banda son arc sublime, enrichi d’or, à la corde
solide ; il abattit d’un coup violent le drapeau de Vikarna
et l’enseigne tranchée disparut aussitôt. 1,069.
Son rival, le fléau des ennemis, ne pouvant tolérer que
le fils de Prithà contint les bataillons ennemis et fit des
actions plus qu’humaines, harcela Kirttl avec une pluie de
flèches. 1,670.
Blessé par le roi, monté dans son char, il s’enfonça dans
l’armée des Kourouides, après qu’il eut percé l'immola-
teur des ennemis avec cinq flèches et frappé son cocher
avec dix. 1,071.
Ensuite, atteint avec un trait par l'éminent guerrier
dans les membres postérieurs du corps, il tomba sans vie
sur le champ de bataille, comme un arbre, que le vent a
brisé au sommet d’une montagne et qui croule sur la
terre. 1,672.
Rompus par ce puissant guerrier, qui les surpassait en
héroïsme, ces héros éminents s’ébranlèrent, tels qu’une
forêt aux grands arbres, secoués par la force de l’ouragan
dans la saison venteuse. 1,073.
Sous les coups d’Arjouna, ces héros des hommes, dona-
teurs de richesses, les égaux d’Indra en courage, s’endor-
mirent, dans leurs beaux ornements, sur la terre, vaincus
dans ce combat par le fils de Çakra. 1,674.
Ce mortel héroïque, l’arc Gândlva à sa main, immola
270
LE MAHA-BHARATA.
dans cette bataille les ennemis, comme de grands élé-
phants de l'Him&laya, que revêtiraient des cuirasses de
fer noir et d’or. 1,675.
11 se promenait sur le champ de bataille, incendiant les
plages et les points intermédiaires, comme le feu brûle
une forêt à la fin de l’été, où les feuilles jonchent la terre,
et comme le vent dissipe les nuages du printemps. 1,676.
Kiritl se promenait, monté sur son char, disséminant
les ennemis dans la plaine ; il tua d’une âme superbe les
chevaux du frère de Karna, que traînait un blanc attelage.
Vainqueur dans cette bataille, il lui enleva promptement
d’une seule flèche sa tête, coiffée d'une tiare ; et le fils du
cocher, Vaîkartana, après la mort de son frère, déploya
son courage. 1,677 — 1,678.
11 prit deux pachydermes, rois des éléphants, et fondit
comme un tigre sur un taureau géant. Vaîkartana de
frapper lestement le fils de Pàndou avec douze flèches.
11 perça tous les chevaux dans leurs membres, il blessa
le fils de Viràta à la main ; mais Kiritl s’élança rapidement
au-devant de Vaîkartana, qui accourait à grands pas.
1,679-1,680.
11 donna l'essor à sa légèreté, et se rua avec impétuosité
sur un éléphant, comme Garouda aux ailes admirables.
Ces deux héros étaient vigoureux, capables de supporter
tous les ennemis et supérieurs à tous ceux, qui manient un
arc. A peine eurent-ils entendu ce combat de Karnaet du
Prithide, les enfants de Kourou s’arrêtèrent, curieux de
voir ce spectacle. Le fils de Pàndou, de qui la colère
s’était promptement soulevée, jeta un regard de joie sur
le coupable Karna. 1,681 — 1,682.
Dans un instant, il disparaît avec son char, ses chevaux
VIRATA-PARVA.
271
et son cocher sous l’épouvantable pluie d’une multitude
de (lèches. Ensuite, douloureusement blessés, avec leurs
éléphants et leurs chars, les guerriers de ces éminents
Bharatides, poussent de longs cris, ensevelis avec leurs
chevaux, Bhishma à leur tête, et les chars tout remplis des
flèches lancées par Kirltl. L’héroïque ennemi de repousser
avec une foule de traits les dards, que lui décochent les
bras d'Arjouna. 1,685 — 1,684.
Le magnanime Karna se tenait, son arc et ses flèches à
la main, aussi prompt que le feu avec les étincelles.
C’était un bruit de paumes frappées sur le gantelet, un
retentissement de conques, de panavas et de tambours,
d’applaudissements donnés par les kourouides au fils du
soleil, qui faisait résonner sa corde et retentir sa ma-
nique. Karna pousse un cri, aussitôt qu’il vit Kirltl jeter
des clameurs, tirer un son de l’arc Gândiva, et imprimer
une fin terrible et confuse aux parties les plus hautes des
drapeaux et des grandes bannières aux queues agitées.
Mais Arjouna fatigue de ses flèches le fils du soleil avec le
char, les chevaux et le cocher. 1,686 — 1,686 — 1,687.
Kirlti inonda fortement de ces traits l’auguste guer-
rier sous les yeux de ürona même et de Kripa ; le fils du
soleil fit crever comme un nuage l'ouragan de ses flèches
nombreuses sur le fils de Prithà. 1,688.
Et le prince, coiffé d’u’ e tiare en guise de bouquet de
fleurs, couvrit Karna de ses dards acérés. Tandis qu’ils
lançaient des traits bien aigus dans ce combat , où
s'accroissait la masse des astras et la multitude des
flèches, 1,680.
Le monde pensa voir le soleil et la lune comme
montés sur leurs chars au milieu des nuages. Adroit et
272
LE MAHA-BHARATA.
rapide, Karna blessa de ses flèches les coursiers du Pri-
thide. 1,690.
D'une main furieuse, avec trois dards, il perça le cocher;
avec trois autres, il eut bientôt abattu le drapeau: mais,
réveillé par ses blessures, comme un lion endormi, le fléau
des batailles, 1,691.
Djishnou, le plus vaillaut des Kourouides, l’archer, qui
maniait Gândlva, fondit sur Karna, ses traits à la main.
Battu par une pluie d'astras et de flèches, le magna-
nime lit éclore une action plus qu’humaine. 1,692.
11 couvrit de ses dards le char de Karna, comme le so-
leil enveloppe les mondes avec le filet de ses rayons ; tel
qu'un roi des éléphants frappé, il prit dans son carquois
des bhallas acérés. 1,693.
11 tendit son arc, tiré jusqu'à l’oreille, et blessa le fils
du cocher dans ses membres. L’immolateur des ennemis
ouvrit dans le combat son cou , son front, sa tète, ses
cuisses, ses bras et ses membres postérieurs avec des
flèches aiguës, semblables à la foudre et lancées par l'arc
Gàndlva. Forcé par les traits, que lui décochait le fils de
Prithà, tel qu'un éléphant chassé par un autre éléphant,
et consumé par les dards du Pàndouide, Karna de se re-
tirer promptement et d’abandonner la tète du champ de
bataille. 1 ,694 — 1 ,695.
Quand le fils adoptif de Ilâdhà fut parti, les héros s'a-
vancèrent lentement avec une armée, qui était comme à
lui et sous la conduite de Souryodhana vers le fils de
Pàndou. 1,696.
Le fils de Kounti, BIbhatsou aux blancs coursiers, re-
vint maintes fois avec ses flèches et le rire sur les lèvres,
comme un rivage empêche la grande mer d’aller plus
V1RATA-PAUVA.
273
avant, l'impétuosité de cette armée, qui arrivait en ordre
de bataille. Maître du meilleur des chars, il s’avança,
opérant un astra divin. 1,697 — 1,698.
Le fils de Pritliâ couvrit de flèches lancées par C are
Gândîva les dix points de l’espace, comme le soleil enve-
loppe la terre de ses rayons. 1,699.
11 n'y eut pas un char, ni un coursier, ni un éléphant,
ni une cuirasse, qui ne fut brisée dans un intervalle large
de deux doigts seulement , d’après l'union du sublime
Krishna avec la nature divine, l’enseignement et l’art,
dont ses coursiers étaient doués, la vertu de circuler,
dont étaient saturés ses àstras. 1,700 — 1,701.
A la vue de la vaillance rapide et supérieure de
Djishnou, on applaudit à Btbhatsou, tel que le feu de la
mort, qui consume les créatures. 1,702.
Les hommes ne pouvaient supporter son regard, comme
celui du soleil flamboyant. Dévorées par les traits d’ Ar-
jouna, les armées resplendissaient semblables à des nuages,
disposés en bataillons devant une montagne, occupée par
les rayons de l’astre lumineux. Telles que des bois d’a-
çokas, garnis de belles fleurs, ainsi brillaient les armées,
Bharatide, sous les flèches du fils de Prithà. Desséchant
la fleur d’or dans le bouquet ouvert par les traits d'Ar-
jouna, le vent soutenait dans l’air les ombrelles et les dra-
peaux. Les dix points de l’espace tombèrent, tremblants de
l’épouvante, causée par la vigueur de ces héros.
1,703—1 ,70A — 1 ,706— 1 ,706.
Occupant cette place des chars, le fils de Prithà coupait
les jougs des chevaux. Il abattait les éléphants à grands
coups sur les oreilles, les flancs et les défenses, entre les
lèvres, dans les articulations et dans tous les membres,
v 18
Digitized by Google
LE MAHA-BHARATA.
Î7*
Tel que la surface du ciel est voilée par des nuages, tel,
en un instant, la terre fut couverte par les corps sans vie
des énormes éléphants de l'armée ennemie. De même
qu’au temps où expire un youga, le feu brûle du bout de
ses flammes tous les êtres immobiles et mobiles, qui sont
la proie de la mort, ainsi le Prithide consumait , grand
roi, les ennemis dans la bataille.
1 ,707— 1 ,708— 1 ,709— 1 ,71 0.
Par les splendeurs de toutes les flèches, par le son de
l’arc Gdndiva, par le bruit de tous les êtres non humains,
qui habitent les drapeaux, et par les cris, que vomissait
contre les ennemis des Dieux (1) le singe, rugissant une
menace démesurément épouvantable, Bibhalsou , le vi-
goureux destructeur des ennemis, jetait la terreur dans
cette bataille, qui avait ses deux bras pour seuls combat-
tants. 11 fondit à l’orient sur l’armée des chars de l’enne-
mi; il s’avança d'abord rapidement sur la terre ; ensuite,
il les attaqua hardiment. Telles que des oiseaux dociles à
l’ordre du maître, Arjouna d'envelopper l’atmosphère avec
une multitude de flèches aériennes, semblables à du sang.
Dans ces entrefaites, sire, des traits incalculables furent
semés en tous les points de l’espace, comme les rayons du
soleil aux brûlantes splendeurs. Une fois seulement les
ennemis ne purent aborder son char : • Puisque les che-
vaux ne peuvent l’atteindre, pourquoi, disaient-ils, ne
(i) Seuls, Bohtlingk et Roth inscrivent cette expression dans leur Dic-
tionnaire ; mais ils avouent prudemment qu’ils n’en connaissent pas la
signification ; « Dutvdripdt ? Mahà-BhâraU, III, 1,712, » disent-ils tout
simplement, et, sans risquer une traduction quelconque, ils passent à
autre chose. Nous traduisons, en supposant que fauteur a voulu ou dû mettre
une syllabe de plus : datvdrijalpât.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
475
laisse-t-il pas s’approcher tout autre de son char. » De
même que ses flèches ne demeuraient pas dans les corps
de l'ennemi, de même le char de Blbhatsou ne restait pas
alors au milieu des bataillons contraires. 11 eut bientôt
jeté l'agitation dans l’armée des ennemis, comme le tor-
tueux serpent Anauta, qui se joue au sein de la grande
mer. Tous les êtres entendirent le son de cet arc, inoui et
dominant tous les bruits, que Kirltl décochait coup sur
coup, sans mesure. On vit les éléphants éternels, que sé-
parent d'immenses intervalles, couverts de ses flèches,
comme les nuages le sont des rayons de la lumière. Con-
tinuellement se dessinait dans la bataille le circuit de l’arc
du héros , qui tirait à droite et à gauche, parcourant toutes
les plages de l’espace. De même que les regards ne tombent
jamais sur des choses, qui n’ont pas de formes perceptibles
aux yeux, de même les traits de l’archer du Gàndlva ne
tombaient pas sur des êtres invisibles. Telle que Berait la
route de mille éléphants marchant de compagnie dans un
bois, telle paraissait aux yeux la route du char de Kirltl.
« C’est Indra, sans doute, qui, dans son désir d'assuter la
victoire an Prithide, nous immole de ces coups continus
à la tête de ses Immortels 1 » pensaient les ennemis, que
frappait le iils de Prithâ ; ou « C’était la Victoire, s'ima-
ginaient-ils, qui infligeait ces coups démesurés aux enne-
mis ; (De la tlance 1,711 à la stance 1,725.)
Ou : « C'était, pour ainsi dire, la Mort elle-même, qui
sous les traits d’Arjouna, détruisait les créatures! s
Frappés sous la main du fils de Prithâ, les corps de l’ar-
mée des Kourouides s'affaissaient, suivant l’ordre du fils de
Kountl pour ses exploits. Le V irûtide suivait les têtes de
276
LE MAHA-BHARATA.
l’ennemi, que Djishnou avait tranchées, comme des têtes
de plantes annuelles. 1,726 — 1,727.
La crainte d’Arjouna ravit les forces des Kourouides ;
le vent d’Arjouna brisa les forêts des ennemis d’Arjouna.
Les gouttes de sang teignirent en rouge la surface de la
terre ; et le vent ne souleva plus qu'une poussière, mêlée
de sang. 1,728 — 1,729.
Une éclatante rougeur colora les rayons de l'astre lu-
mineux ; l’atmosphère avec le soleil offrit en ce moment
l’aspect d'un rouge crépuscule. 1,780.
Quoique' le flambeau du jour fut arrivé au mont Asta,
le fils de Pândou ne cessa pas de combattre. Le héros à
l’âme inconcevable s’avança, escorté de ses astras célestes,
contre tous ceux, qui portaient l’arc : contre tons ceux,
que le courage faisait rester de pied ferme dans la bataille.
11 fit tomber sur Drona vingt-et-un de ces dards, appelés
ksourapras. 1,731 — 1,782.
11 blessa Doussaha avec dix flèches : le Dronide en eut
huit, Douççâsana douze, K ripa le Çaradvatide trois,
Bhlshma, le fils de Çantanou, six, et le roi Douryodhana,
cent pour son partage. Immolateur des héros ennemis, il
blessa à l'oreille Karna d’une flèche barbelée.
1,788—1,734.
Dès qu’il eut mis hors de combat ce héros, versé dans
tous les astras, qu’il eut tué son cocher et ses chevaux, et
l’eut réduit sans char, il brisa même son armée. 1,735.
Aussitôt qu’il vit leurs bataillons rompus et ce Prithide
ferme devant lui sur le champ de bataille, le fils de Vi-
râta, qui savait son dessein, lui tint ce langage : 1,736.
« Monte sur ton char éclatant avec moi pour cocher,
■■©igifeecrtiy-Google
V1RATA-PARVA.
277
fils de Prithâ. Vers quelle armée désires-tu aller T J’irai
avec toi, sur ton ordre. » 1,737.
Arjouna lui répondit :
n Vois-tu ce guerrier, qui se tient sur ce char, ombragé
d’un drapeau noir, Outtara, avec ces chevaux rouges sans
blessure et couverts d’une peau de tigre ? 1,738.
» Conduis-moi au front de cette armée ! Je veux mon-
trer un rapide astra à ce Kripa, le solide archer. 1,739,
» Celui, qui étale sur son drapeau cette belle aiguière,
faite d'or, c'est l’instituteur spirituel, Drona, le plus
vaillant de tous ceux, qui portent les armes. 1,740.
» 11 a toujours droit à mes hommages entre tous ceux,
qui manient les armes ; décris un pradakshina autour de
ce grand héros, qui a l'âme bien sereine. 1,741.
» Mets pied à terre : c’est le devoir éternel. Que Drona
commence par m’envoyer ses flèches ; je lui répondrai
avec les miennes ; et de cette façon la colère ne peut naître
en son cœur. A ses côtés, ce guerrier, de qui le drapeau
montre à nos yeux un arc, 1,742 — 1,743.
» C’est le fils de l’ Ach&rya, le magnanime Açvatthâman,
qui est toujours digne de mes hommages entre tous ceux,
qui portent les armes. 1,744.
» Aborde mainte fois son char et retire-toi devant lui
mainte fois. Ce héros, qui, dans cette armée de chars, est
revêtu d'une cuirasse d’or, 1,746.
» Qui, général d’armée, préside â la troisième division
et de qui le sommet de l’étendard présente à la vue un
éléphant, couvert de son enseigne d’or, 1,746.
» C’est le fortuné fils de Dhritaràshtra, le roi Souyodha-
na ! Conduis, héros, en face du sien ton char, destructeur
des chars ennemis. C’est un roi, qui sème la terreur ; il
278
LE MaHA-BHAHATA.
est enivré de la fureur des combats ; il est réputé pour
l'astra rapide le premier des disciples de Drona.
1,747—1,748.
• Je lui ferai voir dans ce combat un astra rapide avec
ampleur Ce guerrier, qui porte à la cime de son dra-
peau un éclatant ceinturon d'éléphant, 1 ,74».
* C’est Karna, le fils du soleil, que tu as connu naguère.
Aborde le char du fils adoptif de Ràdhâ à l’âme cruelle,
■> Et déploie tes efforts dans le combat ; car il rivalise
toujours avec moi dans la bataille. Mais ce vigoureux
archer, qui se tient sur son char, la main parée d'un bra-
celet et sous une enseigne de couleur noire, ornée de cinq
étoiles; celui, de qui le drapeau flotte, bigarré du soleil et
des étoiles, tandis que son front est ombragé de ce parasol
blanc et sans tache; celui, qui, ressemblant au soleil à la
cime d’un nuage, se tient devant cette nombreuse mul-
titude de chars, décorée de bannières et de drapeaux di-
vers ; celui, à qui l’on voit avec un casque d'or une
cuirasse d’or, semblable au soleil et à la lune : c'est
Bhlshma, le fils de Çàntanou, notre arrière-grand-oncle à
tous, qui afflige, pour ainsi dire, mon âme de douleur.
1 ,750 — 1,761 — 1,752 — 1,758—1 ,764—1,755.
» Environné d'une pompe royale, il suit le parti de
Rouryodhana. On peut s'avancer derrière lui, il ne me
fera point obstacle. 1,750.
» Gouverne avec attention mes coursiers, tandis que je
vais combattre de cette manière. » Alors le fils de Viràta,
sans crainte, de conduire l’Ambidextre â l’endroit même,
sire, où était Kripa, aspirant 4 combattre Ifhanandjaya.
1,757—1,758.
Ces armées des Kourouides, les sublimes archers, on
VIRAT A-PARVA.
279
es voyait se répandre, telles que des nuages, quand un
léger souille du vent les pousse, à la fin de la saison
chaude. 1,759.
Près des chevaux s’arrêtèrent les combattants montés
et les éléphants aux formes épouvantables, stimulés avec
des aiguillons et des leviers de fer, flamboyants de cui-
rasses variées et gouvernés par des guerriers de haute taille.
Çakra, équitant sur Soudarçana, s’avança avec l’armée
des Dieux, avec les bataillons des Maroutes, des Viçvaset
les deux Açwins. Cette armée, toute remplie de grands
Ouragas, de Gandharvas, d’Yakshas et de Dieux, resplen-
dissait alors, sire, comme la réunion des planètes, déga-
gées des nuages et lançant au milieu des hommes la
puissance de leurs rayons. 1,780-1,761-1,762-1,763.
Les Dieux, portés individuellement chacun sur son-
char. vinrent contempler ce grand, cet épouvantable
combat, qu'allait enfanter la rencontre de Kripa et d’Ar-
jouna. 1,764.
Ensuite, resplendit le char du roi des Dieux, beau à
voir, céleste, orné de toutes les sortes de pierres fines,
allant à volonté, et soutenu dans les airs. 1,766.
Les trente-trois- Dieux, leur monarque à la tête, se te-
naient là où une colonne d’or et une autre faite do pier-
reries et de perles faisaient supposer une centaine de cent
mille palais. Les Gandharvas, les Rakshasas, les serpents,
les Mânes et les grands rishis, 1,766—1,767.
Le roi Vasoumanan, Balâksha, Soupratarddana, Ashta-
ka, Çivi, Yayâti, Nahousha, Gaya, 1,768.
Manou, Pourou, Raghou, Bhanou, Kriçaçva, Sagara,
Nala, tous rayonnants de lumière, virent le char du roi des
Immortels. 1,769.
280
Lli MAH A BHARATA.
Les chars d’Agni, d’Iça, de Lnnus, de Varouna, du
Pradjapati, de Dliatri et de Vidhatri, de Kouvéra et
d'Yama, d’ Alambousha , d’Ougraséna et du Gandhirva
Toumbourou brillaient à part et suivant leur espèce.
Les rishis du plus haut rang, les Siddhas et les foules
de tous les Dieux étaient venus contempler ce combat des
Kourouides etd'Arjouna. 1,770 — 1,771 — 1,772.
Là, sc disséminait partout l’odeur pure des bouquets
divins, comme celle des arbres fleuris au commencement
du printemps. 1,773.
Les ombrelles, les vêtements, les drapeaux, les éven-
tails, tout là n’était aux yeux que pierreries chez les Dieux
présents. 1,774.
Toute remplie de rayons de lumière, était calmée la
poussière de la terre; et le vent, s’imprégnant de parfums
célestes, en caressait les combattants. 1,775.
L’atmosphère était, pour ainsi dire, illuminée; sa forme
admirable était ornée par les plus grands des Dieux,
amenés en ces lieux sur des chars divers, merveilleux,
rassemblés, arrêtés là, éclairés par mainte et mainte
pierrerie. Là, brillait le Dieu, qui tient la foudre, monté
sur son char, environné des Immortels. 1,770 — 1,777.
Le Dieu à la grande splendeur portait une guirlande
tressée de nélumbos et de lotus : il contemplait dans ce
combat son fils de ses mille yeux et ne pouvait en rassasier
ses regards. 1,778.
Quand il vit les armées des Kourouides en ordre de ba-
taille, le fils de Prithà et de Pàndou, adressant la parole
au fils de Viràta, lui dit ces mots : 1,779.
« Marche à la droite de ce guerrier, sur le drapeau du-
quel on voit un autel d’or; car c’est Kripa le Çaradvatide. »
VIRATA-PARVA.
281
A peine eut-il entendu cet ordre de Dhanandjaya, le
Virâtide s’empressa alors d’exciter ses chevaux, pareils à
l’argent, ornés d’insignes d’or. 1,780 — 1,781.
Il entra peu à peu dans la plus grande vélocité, et
lança ses coursiers, qui paraissaient irrités et ressem-
blaient à la lune. 1,782.
Habile à gouverner les chev.iux, il conduisit les siens
vers l'armée des Rourouides et lit rebrousser chemin à
ses coursiers, rapides comme le vent. 1,783.
Il traça un cercle à droite, il en décrivit un à gauche,
et le Matsya, qui savait la vraie nature des chevaux, égara
l’esprit des Rourouides par les mouvements de son
char. 1,784.
Le <ils de Viràta saus crainte aborda le char de Rripa,
décrivit autour de lui un pradakshina, et fort, il s’arrêta
devant lui (1). 1,785.
Arjouna remplit alors d’un souille puissant Dcvadalta,
la meilleure des conques, et, déployant sa force, il pro-
clama son nom. 1,785.
Grand fut le bruit de cet instrument, que le vigoureux
Djishnou Ht résonner dans ce combat : on eût dit une mon-
tagne, qui se fendait. 1,788.
Les Rourouides avec leurs guerriers d'applaudir au son
de cette conque, qui n'éclata point au souffle cent fois ré-
pété d’ Arjouna. 1,787.
Le bruit alla frapper le ciel, rebondit et fut entendu à
son retour : Maghavat laissa échapper de sa main la foudre,
comme si elle tombait sur une montagne. 1,788.
(I) Ce çloka est numéroté dans l’édition par erreur 1,784 : nous doublons
un chiffre comme elle.
LE MAHA-BHARATA.
Î82
Dan» ce moment, plein d'orgueil pour sa force, Kripa,
l’héroïque Çaradvatide, ne put supporter un tel son.
En courroux, ce héros, qui désirait un combat avec
Arjouna, saisit vivement sa conque, fille du grand bassin
des eaux, et la remplit d'un souille vigoureux.
1,780 — 1,790.
Le plus vaillant des maîtres de chars couvrit du son les
trois mondes ; et, prenant son nrc, il en fit alors résonner
la corde. 1,791.
Semblables au soleil et prêts à combattre, les deux
robustes chars brillaient, arrêtés l’un en face de l’autre,
comme deux nuages d’automne. 1,792.
Ensuite, le Çaradvatide blessa rapidement avec dix
flèches aïgues, accoutumées à fendre les articulations, le
fils de Prithà, le destructeur des héros ennemis. 1,795.
De son côté, bandant le Gândlva, grande arme, célèbre
dans le monde, celui-ci décocha de nombreuses et tran-
chantes (lèches de fer. 1 ,794.
Mais, avant qu'ils ne fussent arrivés, Kripa, avec des
traits acérés, coupa par centaines et par mille les dards
du Prithide, qui s’abreuvaient de sang. 1 ,795.
Arjouna courroucé, faisant décrire diverses routes àson
char, enveloppa d'une multitude de flèches les plages du
ciel et les espaces intermédiaires. 1 ,796.
L’auguste Prithide à l'àme sans mesure donna, pour
ainsi dire, à l'atmosphère une seule ombre de tous les
côtés; il couvrit Kripa avec des centaines de flè-
ches. 1,797.
Harcelé de ces dards aigus et tels que la flamme du
feu, Kripa d’accabler précipitamment le magnanime fils
de Prithà à la force incomparable sous dix mille flèches.
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
283
et de pousser on cri dans cette bataille. Puis, le héros,
prenant son arc, le blessa de dix traits aux nœuds inclinés,
aux derniers nœuds d'or. Mais l’habile Arjounade blesser
à la hâte ses chevaux avec quatre longues flèches acérées,
décochées par Gàndiva. Percés de ces traits aigus, tels que
des feux flamboyants, les coursiers
1,798- 1 ,799—1,800—1 ,801 .
De bondir tous, et Kripa de tomber en bas de sa place.
A peine eut-il vu cette chiite du Gotamide, le fils de
Kounti, 1,802.
Le destructeur des héros ennemis s' abstint de le frapper
à terre et observa le respect dû à sa majesté. Aussitôt
qu'il fut remonté dans sa place, le Gotamide blessa à la
hâte l'Ambidextre avec dix flèches aux plumes de héron.
Le fils de Prithà lui trancha son arc d'un bhallaacéré, et,
en outre, lui enleva le bracelet de sa main ; puis, avec des
traits aigus, qui fendent les articulations, il le dépouilla
de sa cuirasse, mais il n’en profita nullement pour acca-
bler sa personne. Dès qu’il eut perdu sa cuirasse, le corps
de Kripa nu apparut dans ce temps comme le corps d'un
serpent. Il prit un nouvel arc, en remplacement de l'arc,
que son rival avait tranché.
1,803 — l,80i — 1,805 — 1,806 — 1,807.
Le Gotamide tenait son arme prête , et la suite fut
une chose, pour ainsi dire, merveilleuse ; car le fils de
Kounti la coupa encore dans sa main, avec une flèche
aux nœuds inclinés. 1,808.
Meurtrier des héros ennemis, le Pândouide à la main
exercée trancha de même les nombreux autres arcs du
Çaradvatide. 1,809.
Rejetant son arc coupé, l'auguste guerrier envoya de
284
LE MAHA-BHARATA.
son char au fils de P&ndou une lance de fer, semblable à
la foudre enflammée, 1,810.
Arjouna de trancher avec dix flèches dans l'air, où elle
volait, pareille à une grande torche, cette lance géante
aux ornements d’or. 1,811.
Coupée en dix morceaux par le sage fils de Prithà et
par ses bhallas, envoyés d’un même coup, elle tomba sur
le sol de la terre! Rripa, saisissant un arc prêt, se hâta
de blesser le fils de Kountl avec dix traits acérés. Arjouna
à la grande splendeur décocha en colère dans la bataille
trente flèches, aiguisées sur la pierre et brillantes comme
le feu. Adroit dans le combat, le héros avec une flèche
brisa son joug, avec quatre il tua ses chevaux, avec six
il abattit du corps la tête de son cocher, avec trois il
rompit le trivénou (1), et avec deux il fracassa les roues.
1,812— 1,818—1,814— 1,815.
11 trancha avec douze bhallas son magnifique drapeau ;
enfin, semblable à Indra, I’hàlgouna en riant perça la poi-
trine de Kripa avec treize flèches, pareilles à la foudre.
Son arc en pièces, sans char, ses chevaux tués, son co-
cher mort, le guerrier sauta vite à bas, tenant à la main
sa massue, qu’il s’empressa d’envoyer à son rival. L’arme
pesante, bien ornée, lancée par Kripa, mais détournée de
sa route par les traits d’ Arjouna, n'arriva point à son but.
Alors, désirant sauver le Çaradvalide en colère, les guer-
riers <1 ( envi d’inonder de tous les côtés du combat le fils
de Prithà sous des pluies de flèches. Le fils de Viràta,
faisant tourner les chevaux à gauche et décrivant un
double cercle, écarta les combattants ; mais ces premiers
(!) Partie essentielle d'un char. ( Bôhtlingh et Roth.)
Digitized by Google
VIRATA-PAllV'A.
285
des hommes, enlevant Kripa, réussirent à l’emporter avec
une grande vitesse loin de Dhanandjaya, le fils de Kountî.
(De la s tante 1 ,816 à la stance 1,822.,)
Après qu’on eut retiré Kripa de la bataille, l’inaflron-
tabie Drona saisit un arc, accompagné de ses flèches, et
courut avec ses chevaux rouges sur le héros aux blancs
coursiers. 1,823.
Dès qu’il vit le gourou au char d’or arriver près de lui,
Arjouna, le plus valeureux des conquérants, jeta ces mots
àOuttara: 1,824.
< Cocher, conduis-nous, s’il te plaît, à l'armée de
Drona, là, où tu vois briller sur ce drapeau un autel d’or,
décoré de bannières et porté sur le plus joli des trépieds.
C’est lui, que traînent ces grands, beaux et reluisants
coursiers au rouge pelage, 1 ,825 — 1 ,826.
» Admirables à voir, instruits dans toutes les leçons du
manège, la tête rouge, semblables au suave corail et attelés
au plus magnifique des chars. 1,827.
» L'auguste Bharadwadjide a de longs bras ; sa splen-
deur est glande ; il est doué des apparences de la force,
et sa vaillance est renommée dans tous 1rs mondes. 1,828.
» Égal à Ouçanas en intelligence, semblable à Vrihas-
pati en politique, c’est un vénérable personnage, en qui
se trouvent rassemblés dans leur plénitude les quatre
Védas, la continence, l’art de tirer la flèche et tous les
astras célestes avec les destructions. 1,829 — 1,830.
» La patience, la répression des sens, la vérité, la
mansuétude et la droiture , ces qualités et d’autres en
grand nombre n'abandonnent jamais ce brahrne. 1,831.
» Je désire engager une bataille avec cet homme ver-
tueux : conduis-moi donc, Outtara, près de l’instituteur
Digitized by Google
LE MAHA-BHARATA.
288
spirituel ; mène là promptement tes chevaux. » 1,832.
A ces mots d'Arjouna, le Virâtide lança les coursiers
aux ornements d’or vers le char du Bharadwadjide.
Drona courut au-devant du fils de Prithâ et de Pândou,
le plus vaillant des guerriers montés sur un char, qui
accourait au galop de ses coursiers, tel qu’un éléphant
enivré fond sur un rival en rut. 1,833 — l,83â.
Il fit retentir sa conque, dont le son était égal au bruit
de cent tambours, et toute l’armée en fut émue, telle que
la mer agitée. 1,835.
Les hommes furent saisis d’étonnement sur le champ
de bataille, quand ils virent ces bons chevaux rouges
se mêler dans le combat avec ces coursiers à la blancheur
du cygne, rapides comme la pensée. 1,838.
Dès qu’ils virent sur le front de la bataille avec ces
deux chars pleins de force, l’ Atchârya et son disciple, tous
deux intelligents, consommés dans la science et qui n’a-
vaient jamais été vaincus; dès qu’ils virent ces deux héros
à la grande vigueur, Drona et le fils de Prithâ, qui s’em-
brassaient mutuellement, l'émotion agita mainte fois la
vaste armée des Bharatides. 1,837 — 1 ,838.
Ensuite, plein de joie, le sourire sur les lèvres, l’hé-
roïque et vigoureux fils de Prithâ, ayant fait approcher
son char à côté du char de Drona, le salua respectueuse-
ment ; et le robuste Kountide, le meurtrier des héros
ennemis, lui adressa d’une voix tendre ces mots, que
précédait une parole de flatterie : 1,85P — 1,840.
« Nous avons achevé notre habitation dans la forêt et
nous désirons en tirer vengeance. Tu ne dois pas allumer
de colère envers nous, guerrier toujours difficile à vaincre
dans le combat. l,8âl.
Digitized by Google
V 1RATA-PARV A .
287
> Je lancerai mes flèches contre toi en réponse à tes
flèches, mortel sans péché ; tel est mon sentiment : que
ta sainteté daigne accomplir ma parole, » 1,8,42.
Alors Drona de lui envoyer vingt flèches supérieures ;
mais le fils de Prithà, à la main exercée, les trancha avant
qu’ elles ne fussent arrivées. 1,843.
Le vigoureux combattant déchira avec un millier de
flèches le char de son rival et lui fit voir ensuite l'astra
rapide. 1,844.
Irritant, pour ainsi dire, le fils de Kountt, ce guerrier
& l’âme sans mesure inonda ses chevaux, semblables à
l’argent, de flèches aiguisées sur la pierre. 1,845.
l)e cette manière s'agitait le combat de Kirttt et du
Bharadwadjide, où l’un et l’autre décochaient également
des flèches à la splendeur enflammée. 1,846.
Tous les deux étaient renommés pour les exploits, tous
les deux égalaient en rapidité le vent même, tous les deux
possédaient la science des astras célestes, tous les deux
brillaient du plus grand éclat. 1,847.
Les multitudes de traits, décochés de leurs mains, •
jetaient le délire dans l’esprit des rois ; et les guerriers,
qui s'étaient rassemblés en ce lieu, étaient frappés de
stupeur. 1,848.
Tandis que les deux rivaux faisaient voler rapidement
les flèches, on applaudissait Drona dans le combat :
« Bien! bien ! » disait- on : en effet, quel autre était digne
de combattre Phâlgouna? 1,849.
« 11 est terrible, il est versé dans les sciences du
kshatrya , celui , qui lutte avec le gourou ! » s’é-
criaient les guerriers alors réunis à la tête du combat.
Ces deux héros invaincus, aux longs bras, s' affrontant
' Digitized by Google
288
LE MAHA-BHARATA.
pleins de colère, se couvraient l’un l'autre d’une multitude
de traits. 1,850 — 1,851.
Faisant vibrer son arc immense, inéluctable, au dos
en or, le Bharadwadjide en colère blessa Phàlgouna.
Il couvrit la splendeur du soleil avec des réseaux de
flèches lumineuses, aiguisées sur la pierre, lancées sur le
char d’Arjouna. 1,852—1,853.
Le héros aux bien longs bras de blesser le fils de
Prithà avec des traits aigus, à la grande légèreté, comme
un nuage inonde une montagne de pluies. 1,855.
Le Pàndouide vigoureux, rapide, plein d'ardeur, saisit
l’arc Gândtva céleste, destructeur des ennemis, sans égal
dans l’accomplissement d'une fonction ; il envoya différents
et nombreux dards ; il détruisit les pluies de flèches du
Bharadwadjide par les traits décochés lestement de son
arc : ce fut une chose, pour ainsi dire, merveilleuse ; et
le fils de Prithâ, l’admirable Dhanandjaya, parcourant
avec son char 1,855—1,856 — 1,857.
A la fois tous les points de l’espace, lui fit voir entiè-
rement les astras. 11 fut donné par ses flèches à l’atmos-
phère une seule ombre de tous les côtés. 1,858.
Drona ne fut plus vu alors, caché comme dans les
frimas. Au milieu de ces (lèches étincelantes, sa forme
ensevelie ressemblait à celle d'une montagne de tous les
côtés flamboyante. Quand il vit son char couvert dans le
combat par les flèches du Prithide, 1.859 — 1,860.
Il fit vibrer le plus excellent des arcs, dont le son était
pareil au tonnerre des nuages ; et décocha une arme
supérieure , épouvantable et telle que le disque du
feu. 1,861.
Drona, qui avait la beauté des batailles, fit tomber ses
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
280
flèches mordantes : ensuite, s’éleva un grand bruit
comme de roseaux, qui brûlent. 1,802.
Héros à l’àme sans mesure, il couvrit les points de
l’espace et la lumière du soleil avec des traits empennés
d’or, sortis de son arc admirable. 1,863.
On vit naître au sein du ciel et partis de l’arc de
Drona une foule de flèches, aux empennures d’or, aux
nœuds inclinés , aux ailes bien attachées et volant au
milieu des airs. On voyait tous ses traits dans l’atmos-
phère comme une seule et longue flèche continue.
1,864—1,865.
Ainsi, les deux héros, grâce aux grandes flèches,
qu’ils décochaient, transformées par l’or, ils remplirent,
en quelque sorte, les airs de torches enflammées. 1,866.
Revêtus de plumes des paons et des ardées, les trait3
de ces deux rivaux brillaient comme en automne des
troupes de cygnes aériens, qui sillonnent de leur vol
l’atmosphère. 1,867.
Le combat de ces magnanimes, le Pândouide et Drona,
était plein de colère, épouvantable et tel que jadis celui
du roi des Dieux et de Vritra. 1,868.
Tels que deux éléphants, qui s'entrechoquent l’un
l’autre avec l’extrémité de leurs défenses, ils se frappaient
mutuellement de leurs flèches lancées, longues et fortes.
Courroucés, pleins de la beauté des batailles, ils se
livraient ce duel ; et, chacun de son côté, ils produisaient
dans le combat des astras célestes. 1,869 — 1,870.
Arjouna, le plus brave des victorieux, arrêta avec des
flèches aiguës les traits aiguisés sur la pierre, que lui
envoyait le plus grand des instituteurs spirituels. 1,871.
D une vaillance terrible, il fit admirer aux spectateurs
19
y
290
LK MAHA-RH Vit ATA.
ses astras, et couvrit les airs de nombreuses flèches, au
vol précipité. 1,872.
Drona, le fils de Bharadwadja, le plus grand des
âtchâryas et le plus vaillant de tous ceux, qui portent les
armes, jouait dans cette grande bataille à échanger des
flèches aux nœuds inclinés avec Arjouna à l’éclatante
splendeur, le tigre des hommes, brûlant de la fureur
de tuer et décochant des astras célestes. 1,873 — l,87â.
Arrêtant ses astras avec d'autres astras, il soutenait
cette lutte contre Arjouna; et le combat- de ces deux
rivaux semblait celui de deux hommes-lions en fureur.
C’était alors comme le combat d’un Démon et d’un
Dieu, irrités l’un contre l’autre. A peine Drona avait-il
jeté l’astra du feu, ou du vent, ou d’Indra, soudain le
Pàndouide le dévorait à chaque fois avec un astra opposé.
C’est ainsi que ces deux héros aux grands arcs déco-
chaient leurs dards acérés. 1,875 — 1,876 — 1,877.
Leurs pluies de flèches donnèrent au ciel une seule
ombre. Là, on entendait le bruit des flèches lancées par
Aijouna et qui tombaient dans les corps tel que le fracas
du tonnerre, précipité sur les montagnes. Les chars, les
éléphants, les chevaux, teints de sang, maître des hommes,
paraissaient comme des kinçoukas en fleurs. Le champ
de bataille, dans cette rencontre d' Arjouna et de Drona,
était jonché confusément de bras, parés de bracelets, de
héros divers, de cuirasses incrustées d’or, de drapeaux
abattus, de guerriers immolés ou déchirés par les traits
du fils de Prithâ. Tous deux, agitant leurs arcs dans
l’accomplissement de leur cruel devoir, ils se couvraient
l’un l’autre de flèches ; ils se déchiraient mutuellement de
projectiles. Le combat du Kountide et de Drona, taureau
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
291
des hommes, était plein de tumulte et semblable A celui
d’Indra et de Bali. Ensuite s’engagea le jeu de la vie, où
l’un l’autre ils se déchiraient à coups de flèches, qu’ils
s’envoyaient longues, fortes, aux nœuds inclinés. Alors,
un bruit de voix, qui exaltaient Drona, de s’élever dans
l’atmosphère. (De la stance 1,878 à la stance 1,886. '
s II a, disaient-elles , exécuté un exploit difficile, ce
Drona, qui osa combattre le héros inafTrontable Arjouna,
le destructeur à la grande force, au poing solide, le
vainqueur de tous les Daityas et de tous les Dieux ! »
Quand ils virent la science aller si loin dans le combat,
la légèreté du Prithide s'égara et l’étonnement naquit à
Drona même. Le fils de Prithâ en colère, élevant l'arc
céleste Gàndiva, le tira de ses deux bras dans la bataille,
et en fit sortir, éminent Bharatide, une pluie de flèches,
semblable à une nuée de sauterelles.
1 ,880— 1 ,887 -1 ,888— 1 ,889.
Tous à cette vue d’applaudir, saisis d’étonnement :
» Bien ! bien ! j et le vent ne trouva pas un lieu, où
circuler, à cause de ces flèches. 1,890.
Personne n’aurait pu même saisir un seul instant
d’intervalle entre lever son arc, encocher ses dards et les
tirer sans arrêt. 1 ,891.
Quand l’épouvantable combat de l’astra rapide fut
livré, le fils de Prithâ manifesta promptement d’autres
flèches plus rapides que celles de son adversaire. 1,892.
Cent mille traits aux nœuds inclinés tombèrent à la
fois près du char de Drona. 1,893.
Au milieu des dards, que l'archer du Gândtva faisait
pleuvoir sur Drona, les guerriers emplirent les airs,
éminent Bharatide, de tristes : hélas ! hélas ! 1,894.
292
I.E MAHA-BHAKATA.
Maghavat lui-même, et les Gandharvas, et les Apsaras,
qui s’étaient réunis là, d'applaudir à l’astra rapide du
fils de Pàndou. 1,805.
Le fils de l’Atcliârya, Açwatthàman, qui commandait
un troupeau de chars, écarta promptement le Pândouide
par la multitude de ses chars : il honorait dans son cœur
cet exploit du magnanime Prithide, et il excita vivement
sa colère. 1,806 — 1,807.
Tombé sous le pouvoir de la fureur et dispersant les
flèches par milliers, tel que Pardjanya, quand il sème
les ploies, il courut dans la bataille contre le fils de
Prithâ. 1,898.
Le Dronide aux longs bras couvrit les chevaux du côté,
où ils étaient exposés ; et le fils de Prithâ laissa échapper
un instant pour la fuite de Drona. 1,899.
Le héros, saisissant l’occasion, s’enfuit promptement
sur ses chevaux rapides, son drapeau et sa cuirasse en
pièces, déchiré lui-même par les grandes flèches. 1,900.
Ensuite, grand roi, le Dronide s’avança dans le combat
vers Arjouna, et celui-ci, tel qu’un nuage, reçut, comme
un vent furieux, qui s’élève, le guerrier, qui fit pleuvoir
sur lui une grande multitude de flèches. Terrible fut
l'engagement de ces deux champions, qui se lançaient
des foules de traits, pareil à celui d'un Asoura et d'un Dieu,
ou semblable au combat de Vritra et du Vaçide. Le soleil
ne brillait pas alors et le vent avait cessé de souffler.
1,001—1,902—1,903.
Le ciel était plein de cette multitude de flèches et
l’ombre dominait de tous les côtés. C’était un grand bruit
de chairs meurtries sous les coups de ces deux guerriers,
qui se frappaient, l,90â.
Digitized by Google
YIHVTA-l’AKVA.
203
Semblable, conquérant des villes ennemies, à celui des
roseaux, qui brûlent. Arjouna d'abréger la vie de tous les
coursiers de son rival. 1,005.
Dans le trouble de l’âme, roi d'or, ils connaissaient la
plage (1) . Ensuite, le Dronide, ayant aperçu un léger défaut
dans Arjouna au moment de marcher sur lui, trancha sa
corde avec une flèche en rasoir; et les Dieux d’applaudir
à la vue de cette action plus qu’humaine. 1,90(5 — 1,907.
Drona, Rhishma, Rai na et le héros Kripa, s’écriant
« Bien ! bien ! » de célébrer cet exploit. 1,908.
Açwatthâman alors bande le meilleur des arcs et frappe
une seconde fois au cœur avec des flèches aux ailes de
héron Djishnou, le plus vaillant des maîtres de chars.
Le fils de Prithâ aux longs bras, riant aux éclats,
munit promptement son arc Gàndiva d'une nouvelle
maâurvl ; 1,909 — 1,910.
Et, choisissant une demi- lune, il en vint aux mains avec
lui, comme un éléphant, chef d'un troupeau, dansl’ivresse
du rut, avec un autre éléphant, ivre de folie. 1,911.
Enfin s'alluma sur la terre le combat de ces deux chefs
de guerre, causant au milieu de la bataille une immense
horripilation. 1,912.
Tous les Kourouides virent, pleins d'étonnement,
combattre ces deux héros à la grande force, comme deux
chefs de troupeaux, qui se rassemblent pour la guerre.
Ces deux vaillants taureaux des hommes se précipitè-
rent l'un contre l’autre, armés de flèches, tels que des
serpents flamboyants avec leurs formes d’âçlvishas.
1,913—1,914.
(1) Vers d’une complète insignifiance, qu’il faut rejeter sur l'étourderie,
l'indifférence et l’irrévérence des copistes.
294
LE MAHA-BHARATA.
Tous deux, ils portaient des traits célestes, impéris-
sables. Açrvatthâman combattait le magnanime Pàn-
douide, et l'héroïque (ils de Prithà lui faisait face, comme
une montagne opposée à une autr e montagne. 1,915.
Mais les flèches, qu'Açwatthâman lançait continuelle-
ment au milieu du combat, arrivèrent bientôt à l'épui-
sement : Arjouua leur était supérieur. 1 ,916.
Karna lui-même tendit un arc grand et sublime ; il
envoya des traits, et un grand bruit s’éleva, faisant
éclater de longs : « hélas! hélas ! » 1,917.
Phâlgouna de tourner les yeux du côté où l’arc vibrait :
là, il vit le fils adoptif de Ràdhà et sa colère en fut re-
doublée. 1,918.
Tombé sous la puissance du courroux et brûlant de
tuer Karna, le plus grand des enfants de Kourou le re-
garda avec des yeux se roulant dans leur orbite. 1,919.
Mais, tandis que le fils de Prithà avait le visage détour-
né, des hommes apportèrent à la hâte par milliers, sire,
des flèches au fils de IJrona. 1,920.
Laissant de côté Açwatthâman, Dhanandjaya aux longs
bras, le vainqueur des ennemis, fondit rapidement sur
Karna lui-même. 1,921.
Le fils de Kountl, les yeux teints par la colère, quand
il eut couru sur lui, désirant avec ce héros un duel aux
chars, lui adressa ce langage : 1,922.
« Cette parole, dont ta jactance s’est vantée souvent,
Karna, quand tu disais : b 11 n'est pas un guerrier égal à
moi dans les combats, voici le moment venu de la prouver!
» Quand tu auras soutenu aujourd'hui même, Karna,
une grande bataille avec moi, tu connaîtras ma force et tu
ne mépriseras plus les autres. 1,923 — 1,924.
VIR VTA-PARVA.
•295
» Ayant déserté entièrement le devoir, tu as prononcé
des paroles amères ; mais, ce que tu as désiré faire, ne te
sera point facile, ce me semble ! 1,925.
» Ce dont tu t’es vanté naguère avant d’avoir fait
l’expérience de mon bras, accomplis-le avec moi aujour-
d’hui, fils de Ràdhà, au milieu des Kourouides ! 1,926.
» Si tu as pu voir les méchants accabler d’infortunes
la P&ntchâlaine au sein de l’assemblée, reçois maintenant
le fruit entier de cette prouesse! 1,927.
» Vois dans ce combat, fils de Ràdhâ, la victoire, que
j'ai dû remporter sur cette colère, que j’ai soutenue jadis,
quand j’étais lié dans les chaînes du devoir. 1,928.
» Reçois maintenant le fruit entier de ce retour de co-
lère pour les douze années, pervers, que nous avons trù-
tement supportées dans les forêts ! 1,929.
» Viens, Karna ! combats avec moi en bataille ! Que
tous ces guerriers, enfants de Kourou, soient les specta-
teurs de ton châtiment ! » 1,930.
« Exécute en action, fils de Prithà, ce que tu dis en pa-
roles, répondit Karna; en effet, cette action, célèbre dans
le monde, est bien supérieure à ta parole. 1,931.
» Si tu as supporté jadis quelque chose, nous concluons,
à la vue de ta valeur, fils de Prithâ, que tu as dû le sup-
porter par absence de force. 1,932.
» Tu l’as supporté jadis, suivant toi, parce que tu étais
lié dans les chaînes du devoir : ainsi, lié que tu es encore,
tu te regardes maintenant comme délié. 1,933.
» C'est donc parce que le temps de ton habitation dans
le bois, est accompli maintenant pour toi, comme tu dis,
que, malheureux, connaissant les choses de l'intérêt et du
devoir, tu désires aborder un combat avec moi : l,93i.
Digitized by Google
296
LE MAHA-BHARATA.
» Mais, quand Indra lui-même, üls de Prithà, com-
battrait à cause de toi, je n'aurais, dans ce cas même,
aucun souci de marcher contre ta vie. 1,935.
» Ton désir, fils de Kounti, ne tardera point à s’accom-
plir : tu vas combattre avec moi. Dans l'instant, je te ferai
sentir ma force 1 » 1,936.
« Échappé maintenant du combat avec moi, reprit
irjouna, si tu as vécu jusqu'à ce moment, fils de llàdliâ,
c’est grâce à la mort de tou frère. 1,937.
» Qui, après avoir causé la perte de son frère, qui, ayant
déserté le champ de bataille, quel homme, autre que toi,
oserait parler ainsi au milieu des héros? » 1,938.
11 dit, parlant à Karna ; et l'invincible Bibhatsou de
s'avancer, décochant des traits, qui déchiraient lacuirasse
des corps. 1,939.
Le héros Karna le reçut avec joie, déchargeant comme
un nuage une pluie orageuse de flèches. 1,950.
Des multitudes de projectiles, aux formes épouvantables,
volaient de tous les côtés. Karna de blesser les chevaux
d'Arjouna à droite et à gauche, chacun d’une flèche à
part ; et Bibhatsou , ne pouvant supporter le bracelet, qui
pendait au carquois de son rival, le trancha avec un dard
aux nœuds inclinés, à la pointe aiguë. 1,951 — 1,952.
Karna d’ôter à son carquois les flèches ennemies, et de
blesserà la main le fils de Pândou, qui eut le poing fracassé.
Le fils de Prithà aux longs bras coupa l'arc de Karna,
et celui-ci de lui envoyer une lance de fer, que le Prithide
fendit avec ses flèches. 1,953—1,755.
Alors tombèrent les nombreux suivants de Karna, que
les traits lancés par l'arc Gândlva envoyèrent dans le sé-
jour d'Yama. 1,956.
VIRAT A-PAR V A.
297
Ensuite, Blbhatsou tua les chevaux de Karna avec ses
flèches aiguës, instruites à bien exécuter leurs fonctions. Il
les frappa d’un arc, tiré jusqu'à l’oreille, et ils tombèrent
morts sur la terre. 1 ,940.
Puis, le vigoureux Kountide de blesser Karna dans la
poitrine avec un autre dard aiguisé, flamboyant, à la
grande force. 1,947.
La flèche, ayant rompu sa cuirasse, pénétra dans son
corps, et, envahi par l'obscurité, il perdit aussitôt la
connaissance. 1,948.
Tourmenté d’une vive douleur, il abandonna le champ
de bataille et s'avança, la face tournée au septentrion :
o Va-t-en I » cria l'héroïque Arjouna. 1,949.
Quand il eut vaincu ce fils du soleil : « Conduis-moi,
dit le Pritbide au fils de Viràta, près de cette armée, où
brille un palmier d'or, 1,950.
» Où est Bhisbma, notre arrière-grand-oncle, de qui
Çantanou fut le père. Offrant l'aspect d’un Immortel, il se
tient sur son char et désire un combat avec moi. » 1 ,951.
Mais, quand il vit cette armée pleine de chevaux, d’élè-
phants et de chars, le fils de Viràta dit au fils de kountt,
qu’il s’efforçait d’arrêter comme lui par la crainte des
flèches: 1,952.
« Je ne pourrais pas, héros, gouverner ici tes excellents
coursiers ; les souffles de ma vie s’affaissent et mon âme
tremble, pour ainsi dire; 1,953.
» Tant est grande la puissance des guerriers, qui
dardent ici des asiras divins ! Les dix points de l’espace
fuient en quelque sorte devant toi et les Kourouides.
» Je suis tout rempli de l’odeur du sang, de la ruoëlle
et de la graisse : mon âme est partagée en deux ; elle est
298
LE MAHA-HHAKATA.
maintenant à moi et à toi, occupée de prévoir les coups.
1, «54—1,955.
» Je n’ai jamais vu une telle rencontre de héros dans
un combat. Mon ouïe et mon souvenir sont anéantis ; mon
âme est frappée de vertige à cette grande chûte de
massues, à ce bruit de conques, aux cris de guerre des
héros, au barrit des éléphants et au son de Gândiva, qui
ressemble tout à fait au tonnerre. Tu prends sans cesse
dans le combat la circonférence de cet arc, semblable à
un disque de torches. Quand je te vois tirer le Gândîva,
héros, ma vue chancelle et mon cœur se lend, pour ainsi
dire. 1,956—1,957—1,958—1,959.
» Après que j’ai vu ton corps terrible, pareil à celui de
Çiva en colère, après que j'ai vu les hauts faits de ton
bras dans la bataille, l'effroi me saisit. 1,960.
» Je ne te vois, ni tirer de ton carquois, ni encocher,
ni lancer tes flèches meurtrières ; ou même, si je te vois
faire une de ces actions, j’ai perdu l’âme. 1,961.
» Les souffles de ma vie s’affaissent, cette terre me
semble vaciller et je n’ai plus la force, ni de tenir l'ai-
guillon, ni de manier les rênes! » 1,962.
« Ne crains pas la terreur elle-inêiue, répondit Arjouna;
tu as accompli, héros, des prouesses plus qu'admirables
en tête de la bataille. 1,963.
» Tu es fils de roi, s'il te plaît ; tu es né dans la fa-
mille renommée de Matsya ; ne veuille pas manquer de
courage en ce moment, où il s'agit de dompter l'ennemi 1
» Déploie de nouveau une immense fermeté, fil» de roi,
sur ce char, où je vais soutenir la bataille ; gouverne bien
tes coursiers, destructeur des ennemis ! » l,96â — 1,965.
Dès qu' Arjouna aux longs bras, le plus vertueux des
VIRATA-PARVA.
299
hommes, eut parlé ainsi au Virâtide, il ajouta, 0 le plus
vaillant des maîtres de chars, ces paroles à Outtara :
« Conduis-moi promptement à ce front d’armée ! Je
veux couper la corde de l'arc à ce Bhlshuia dans un
combat. 1,966 — 1,967.
» Vois l'agilité de ma main pour décocher des astras
célestes ; vois-moi tel que le tonnerre, quand il s'avance
au milieu du nuage de l'éclair ! 1,768.
» Les Kourouides verront mon Gàndlva au dos en or.
« De quel côté tuera -t-il ? A droite ou à gauche? » 1,769.
» Ainsi penseront tous les ennemis, qui en viendront
aux mains avec moi. Mais je franchirai cette rivière difli—
cile à traverser, qui a du sang pour eau, des chars pour
tourbillons, et des éléphants en guise de crocodiles.
J’échapperai à ce fleuve des ennemis. Je couperai avec des
fléchis aux nœuds inclinés ce bois des Kourouides sans
espace vide, et dont les branches sont des bras, des
dos, des têtes, des pieds et des mains ! Seul, armé de
mon arc, vainqueur de l'anuée Kourouide, je m’ou-
vrirai cent routes parmi eux, comme le feu dans une
forêt. Tu me verras percer leur armée entière, telle qu'une
oie rouge du brahme. 1,070 — 1,971 — 1,972 — 1,973.
» Je ferai voir l'admirable instruction, que j’ai acquise,
moi ! dans la science de l'arc et des flèches. Tiens-toi
sans crainte sur ton char dans les endroits planes ou
inégaux. 1,974.
» Ayant couvert le ciel de mes flèches, je veux briser
cette montagne ferme sur sa base ! C’est moi, qui jadis,
sur la parole d'Indra, ai tué en bataille les Paàulomas et
les Kàlakandjas par centaines et par milliers. C'est moi,
qui, à l'appel d’Indra, ai vaincu le poing solide de
300
LE M AHA-BHAHATA.
Brahma à la main exercée, et le tumultueux, le varié, le
sans atteinte, de l’état du Pradjàpati dans la gravité des
choses (1). C’est moi, qui, sur le rivage ultérieur de la mer,
ai vaincu, au nombre de soixante mille, des maîtres de
chars à l’arc terrible, habitants de la ville d’or. Vois les
bataillons des Kourouides abattus sous mon bras comme
des berges, qu’un vent orageux a rompues! J’incendierai
par la splendeur de mes astras la forêt des Kourouides,
qui a pour ses arbres des étendards, en guise d’herbes
ses fantassins, et, autour de laquelle, ses maîtres de
chars sont comme des troupes de lions ! Je les forcerai
dans les nids de leurs chars avec mes flèches aux nœuds
inclinés ! (De la ttance 1,975 à la stance 1,980.)
« Seul, je jeterai le trouble parmi tous ces hommes
d'infanterie à la rare vigueur, qui combattent de pied
ferme, tel que le Dieu, qui tient la foudre à sa main
parmi les Asouras ! 1,981.
» J’ai reçu de Roudra l'astra Roudrique, de Varouna
le Varounique, d'Agni celui du feu, de Ma route celui du
vent ; j’ai reçu en outre de Çakra la foudre et les autres
astras. 1,982.
» J’arracherai l’épouvantable forêt de Dhritarâshtra,
gardée par des lions-hommes : que la crainte, fils de
Viràta, s'en aille de ton canir ! » 1,983.
Son courage ainsi relevé par l’Ambidextre, le Virâtide
se plongea dans l’épouvantable armée des chars, défendue
par Bhishma. l,98â.
Le fils du fleuve aux terribles exploits arrêta sans
(i) Allusion à des légendes inconnues pour nous. Ce passage est abso-
lument défectueux : c'est aussi le sentiment de Bôbtliogh et de Rotb.
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
SOI
crainte ce guerrier aux longs bras, qui s’avançait avec le
désir de vaincre les Kourouides dans un combat. 1,985.
Djishnou, ayant couvert son drapeau de flèches, l’a-
battit de la racine : l'enseigne, frappée par les traits à la
pointe d’or, tomba sur la terre. 1,986.
Vers l'épouvantable archer s’avancèrent quatre guer-
riers à la grande force, intelligents, en possession de
toutes les sciences, ornés de bouquets et de parures
variées. 1,987.
C'étaient Douççàsana, Vikarna, Doussaha et Vikinçati.
Ils s’approchent de Bibhatsou, l’effrayant archer, et
l’environnent. 1,988.
Douççàsana blesse avec un bhalla Outtara, le fils de
Viràta, et, d’une seconde flèche, le héros frappe Arjouna
entre les deux seins. 1,989.
Djishnou le vise et lui coupe son arc orné d’or avec
un trait aux plumes d’épervier, au large tranchant.
Ensuite, il le blesse lui-même de cinq projectiles déco-
chés entre les seins. Accablé par ces traits du fils de
Prithâ, C ennemi se retire, abandonnant la bataille.
1,990—1,991,
Un autre fils de Dhritarâshtra, Vikarna de frapper
Arjouna, le meurtrier des héros ennemis, avec des flèches
aiguës aux plumes de faucon, qui vont droit au but.
Le Kountide l’atteignit au milieu du front avec un dard
aux nœuds inclinés ; et le guerrier blessé tomba précipi-
tamment de son char. 1,992 — 1,993.
Excité par le désir de recouvrer son frère dans le combat,
Doussaha, accompagné de Vivinçati, courut sur le fils de
Prithâ et l'inonda de traits aigus. 1,994.
Dhanandjaya les perça l'un et l'autre à la fois de
302
LE MAHA-BHARATA.
flèches aiguës et tua sans crainte leurs coursiers. 1 ,995.
Ces deux (ils du roi Dhritarâshtra, leurs chevaux tués,
leurs membres rompus, s’élancent hors de leur voiture ;
mais ils sont écartés des autres chars, qui suivent leurs
vestiges. 1,996.
Le fds de Kountî à la grande force, l’invincible Bibhat-
sou, de qui une tiare couronnait la tète, parcourut ainsi
tous les points de l’espace, ayant son but atteint. 1,997.
Ensuite, tous les héros des Kourouides en vinrent aux
mains, et, réunis, ils s'étudièrent, Bharatide, à blesser
Arjouna. 1,998.
Le guerrier à l'âme sans mesure enveloppa de tous les
côtés ces héros en des rêts, composés de flèches, tels
que la gelée blanche couvre au matin les montagnes.
C’était un son confus de conques mêlées au bruit des
tambours, du hennissement des chevaux et du cri des
grands éléphants. 1,999—2000.
Les multitudes de flèches volaient par milliers, lancées
par le fds de Prithâ, brisant avec les cuirasses de fer les
corps des éléphants et des coursiers. 2,001.
Décochant ses dards à la hâte, le fds de Pândou res-
plendissait dans le combat, tel qu’en automne l'auteur
lumineux du jour, arrivé au milieu de sa carrière. 2,002.
Les maîtres de chars s’élancent, tremblants, hors de
leurs chars, les cavaliers sautent à bas de leurs coursiers,
les fantassins eux-mêmes tu se croient plus en sûreté sur
la terre. 2,003.
Les cuirasses de fer, de cuivre et d’argent de ces ma-
gnanimes, ensevelis sous des grêles de flèches, firent
éclater un bruit immense. 2,004.
Le champ de bataille était tout couvert de corps des
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
303
cavaliers sans vie, montés sur des éléphants ou des che-
vaux, et de qui les traits aigus avaient tranché les jours.
La terre était jonchée d'hommes, tombés du siège des
chars. Dhanandjaya, son arc à la main, semblait danser
dans la bataille. 2,005 — 2,006.
A peine avaient-ils ouï le bruit du Gândiva, semblable
au rugissement de la foudre, tous les guerriers tremblants
s’en allaient de ce grand champ de bataille. 2,007.
On voyait, tombées sur le front du combat, les guirlandes
d’or et les têtes, portant les pendeloques et le turban.
La terre brillait, jonchée de membres coupés par les
flèches, de bras, qui tenaient leurs arcs, et d'autres avec
les mains parées d’ornements. 2,008 — 2,000.
Au milieu, ces têtes tombées sous les traits aigus, tau-
reau des Bharatides, c’étaient comme une pluie de pierres
déversées de l’atmosphère. 2,010.
C’est ainsi que le (ils de Prithâ, qui avait le courage de
Çiva, se montra terrible et qu’au milieu de ces obstacles
il passa la treizième de ses années. 2,011.
L’effroyable fils de Pàndou avait répandu le feu de sa
colère au milieu des enfants de Dhritarâshtra. Quand ils
eurent vu l’effrayante bravoure du guerrier, qui consu-
mait l'armée, tous, ils revinrent à des sentiments paci-
fiques sous les yeux mêmes de Souyodhana. Après qu’il
eut répandu l’épouvante dans l’armée et mis en déroute
les héros, 2,012—2,013.
Arjouna, le plus vaillant des victorieux, porta, Bhara-
tide, ses pas à la ronde ; il produisit une épouvantable
rivière, un fleuve horrible, qui avait du sang pour son
eau, 2,014.
Tel que la Mort en crée à la fin d’un youga, obstrué
304 LE MAHA-BHARATA.
d'os en guise de vallisnéries, qui avait pour ses barques
des arcs et des (lèches, où des cheveux étaient au lieu
de récents gazons et de plantes aquatiques, où les élé-
phants jouaient les tortues, où les (lèches aiguës imitaient
de grands serpents d’eau, semé de grandes îles, encombré
de turbans et de cuirasses ; rivière de sang, de graisse et
de moelle, épouvantable, aux formes glaçant d’effroi, bien
formidable, portant la crainte au plus haut degré, ré-
sonnante aux cris des animaux ravissants et fréquentée
par des troupes de carnassiers. 2,015 — 2,016 — 2,017.
Des colliers de perles rendaient ses flots impénétrables ;
il avait pour bulles d’eau les parures diverses, pour ses
vastes tournoiements les multitudes de traits ; et ses élé-
phants, comme des crocodiles, en interdisaient la tra-
versée. 2,018.
Le fils de l’rithâ fit donc alors un fleuve aux grandes
lies de grands chars, aux flots infranchissables de sang,
aux rives retentissantes du bruit des conques et des tam-
bours. 2,019.
Aucun homme ne put rien voir au moment qu’il prenait
son trait, l’encochait, lui donnait l’essor et qu’il tirait l'arc
Gândtva. 2,020.
Ensuite Dourvodbana, Karna, Douççâsana, Vivinçati,
Drona avec son fils et le héros Kripa revinrent irrités,
brandissant leurs arcs forts et solides, avec le désir d'im-
moler Dhanandjaya. 2,021 — 2,022.
Le guerrier, qui avait un singe pour enseigne, se porta,
avec son char au drapeau déployé, à la splendeur de
soleil, au-devant de ces princes, qui s’avancaient de tous
les côtés, auguste roi. 2,025.
Alors Kripa, Karna et Drona, le plus vaillant des
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
806
ma!tre3 de chars, enveloppent Dhanandjaya avec de puis-
sants astras d’une grande vigueur. 2,024.
Lançant à la fois des multitudes de flèches, comme des
nuages, qui versent la pluie, il firent tomber sur Dha-
nandjaya des grêles de projectiles. 2,025.
Ils s’arrêtèrent non loin de lui et l’inondèrent, avec zèle,
de flèches nombreuses, lancées à la hâte, et qui faisaient
se dresser les cheveux d'horreur dans le combat. 2,026.
Submergé de tous les côtés par des astras divins, on ne
voyait pas même l’espace de deux doigts sur lui, que les
traits eussent laissé à nu. 2,027.
L’héroïque Blbhatsou se mit à rire et ajusta à son arc
Gândtva l’astra Indrique, céleste et semblable au soleil.
La flèche vigoureuse partit dans le combat, telle qu’un
rayon du soleil. Coiffé de sa tiare, le fils de Kountt cou-
vrit de ses dards tous les Kourouides. 2,028 — 2,029.
Le Gàndlva était comme l’éclair dans un nuage, ou tel
que le feu dans une montagne, ou comme l’arme étendue
de Çakra. 2,030.
De même que le nuage verse la pluie, que l’éclair res-
plendit au milieu du ciel, que toutes les plages célestes
illuminent de tous côtés la terre, 2,031.
De même le Gândiva couvrait du vol de ses flèches tous
les points de l’espace. Les éléphants et tous les maîtres
de chars furent alors saisis de vertige, fils de Bharata.
Revêtant des sentiments de paix, aucun des combattants
ne rentra dans ses pensées de guerre : tous les combattants,
l’àme frappée, détournèrent leur visage du combat.
Ainsi tous les guerriers brisés de s’enfuir à tous les
points de l’espace, éminent Bharalide, sans espérance dans
leur vie. 2,032 — 2,033 — 2,084.
LE MAHA-BHARATA.
SOC
Le fils de Çântanou, Bhtshma, le grand-oncle des Bha-
ratides, voyant ses guerriers taillés en pièces, fondit alors
sur Dhanandjaya. 2,035.
Il arma sa main du meilleur des arcs, décoré d’or ; il
prit des flèches & la pointe aiguë, meurtrières, qui fendent
les articulations. 2,036.
Une ombrelle blanche, élevée sur sa tête, faisait res-
plendir ce tigre des hommes, comme une montagne au
lever du soleil. 2,037.
Réjouissant les Dhritarâshtrides, le fils de la Gangi
remplit de vent sa conque, et, pour arrêter Btbhatsou, il
ouvrit autour de lui un pradakshina. 2,038.
Le meurtrier des héros ennemis, le fils de Kountt,
l’ayant vu s’avancer, le reçut d'une âme pleine d’ardeur,
comme une montagne reçoit un nuage. 2,080.
Ensuite, le vigoureux Bhlshma de lancer dans le dra-
peau du fils de Prithâ huit flèches à la grande vitesse,
comme des serpents ou semblables à des chiens. 2,040.
Les oiseaux, dirigeant leur vol vers le drapeau du Pàn-
douide, s’approchèrent du singe flamboyant et se per-
chèrent sur le sommet de l’étendard. 2,041.
Avec un grand bhalla au large tranchant, le fils de
Pàndou coupa l’ombrelle de Bhishma, qui tomba préci-
pitamment sur la terre. 2,042.
Le Kountide à la main rapide frappa vigoureusement
de flèches son drapeau, et tua même les coursiers de son
char, et ses deux cochers de l’avant et de l'arrière. 2,043.
Quoiqu’il connût bien le Pândouide, Bhlshma ne put le
supporter; il inonda Dhanandjaya sous un grand astra
céleste. 2,044.
De même le fils de Pândou fit naître contre Bhishma un
— t ui^le
V1RATA-PARVA.
307
astra divin; mais ce guerrier à l’âme infinie le reçut
comme une montagne reçoit un nuage. 2,045.
Le combat de ces deux héros, de Bhlshma avec le Pri-
thide, était plein de tumulte et, tel que celui d'Indra et
de Bàli, les cheveux se hérissaient d'épouvante. 2,040.
Cétait sous les yeux des Kourouides et de tous les
guerriers de leur armée. Les bhallas de Bhlshma rencon-
traient dans la bataille les bballas du (ils de Pândou.
Les mouches luisantes brillaient dans l’atmosphère
comme au temps de la saison pluvieuse ; le G&ndlva du
Prithide, décochant ses dards, envoyant ses flèches à droite
et 4 gauche, était, sire, comme un disque entier de feu.
Il couvrit Bhishma de ses dards aigus :
2,047—2,048— 2,049.
Tel un nuage couvre une montagne des gouttes de la
pluie. Bhlshma écarta la. grêle de flèches, qui s’élevait,
comme le rivage arrête l'océan soulevé -, il empêcha le fils
de Pândou avec ses flèches. Les multitudes de traits,
coupés en morceaux, tombèrent, rompus dans le combat,
devant Phàlgouua ; Bhishma avec ses flèches aiguës dis-
sipa de nouveau, sans tarder, la plui de projectiles aux
empennures d’or, qui s'était élevée du char de Kirltl,
comme une nuée de sauterelles.
2,050—2,051—2,052—2,053.
Ensuite les Kourouides de crier tous : « Bien ! bien ! »
car Bhlshma avait exécuté une chose difficile, de com-
battre Arjouua. 2,054.
Dhanandjaya était vigoureux, disaient-ils, jeune, adroit,
agile ; quel autre était capable de soutenir l’impétuosité
du Prithide au combat? 2,055.
Si ce n’est Bhishma le Çàntanouide, ou Krishna, le fils
308
LE MAHA-BBARATA.
de Dévakl, ou le plus excellent des précepteurs, le Bha-
radwadjide à la grande force ! 2,056.
Ces deux puissants taureaux des hommes, ayant arrêté
en se jouant les astras par des astras, fascinaient les re-
gards de toutes les créatures. 2,057.
Ces deux magnanimes circulaient dans le combat, dé-
cochant l’astra épouvantable de Roudra, du Pradjâpati,
d'Indra lui-même, d’Agni, de Kouvéra, de Varouna,
d’Yama et du Vent. Saisis d’admiration, & leur aspect
dans le combat, les êtres de s’écrier alors: « Bien ! Pri-
thide aux longs bras ! Bien, Bhishma ! » Vastra, qui est vu
grand par les yeux des hommes, n’était point assorti là ;
on n’employait dans ce combat de Bhishma et du Prithide
que les plus grands astras.
2,058—2,050—2,060—2,061.
Ainsi, ces deux guerriers, qui avaient la science de tous
les astras, s'en livrèrent la bataille, et, quand elle fut
terminée, commença le combat des flèches. 2,062.
Djishnou, dérobant son dard (1), coupa alors d'une
flèche au tranchant de rasoir l’arc de Bhishma, arme dé-
corée d’or. 2,068.
Aussi vite qu'uu clin-d'œil, Bhishma, le héros aux longs
bras, saisit un nouvel arc dans ce combat et le munit de
sa corde. 2,064.
Le héros irrité décocha coup sur coup à Dhanandjaya
des traits bien nombreux, et Arjouna répondit à Bhishma
avec des flèches mordantes, aiguës, en grand nombre.
(1) Ovpâvriiya : aucun des Lexiques existants n’a donné ce composé de
oupa ■+ A *t* vn‘} qui, certes, veut dire ici autre chose que legere, subte-
gere. Seul, YVestergaard dit, sans aucune explication, ce qui est regret-
table : «Oupavrt, Yéda, Oupavridhi, P* 6. 4, 102. »
"icjit zed r / Gôogle
VIRATA-PARVA.
' 309
Bhlshma à la bien grande splendeur tira de son côté
sur le fils de Pândou. On ne voyait aucune différence,
sire, entre ces deux magnanimes, qui possédaient la
science de tous les astras cl lançaient des traits aigus. Les
dix points de l’espace furent alors couverts de flèches par
ces guerriers, habiles à combattre sur des chars,
2,005 — 2,066 — 2,067.
Le fils de Kountt, coiffé d’une tiare, et le héros, né de
Çântanou. BhLshma/h/tÿi<atV excessivement le Pândouide;
le Pândouide fatiguait excessivement Bhlshma. 2,068.
Ce combat fut, sire, une merveille pour le monde. Le
fils de Pândou tua les héros, qui défendaient le char de
Bhlshma. 2,069.
Ils s’endormirent alors du sommeil de la mort, sire,
près du char du fils de la Gangà (1). Embrassées de leurs
plumes, les flèches du guerrier aux blancs coursiers, qui
voulait se débarrasser de l’ennemi, partirent, décochées
par l’arc Gândiva. Brillantes et revêtues d’or, elles tom-
baient du haut de son char. 2,070—2,071.
11 semblait voir dans l’atmosphère des compagnies de
cygnes : tous les Dieux avec Indra, se tenant au milieu des
airs, d’admirer la merveille de ce guerrier, qui lançait un
astra céleste, admirable, surabondant! L’auguste Gan-
dharva, Tchitraséna, à la vue de ce prodige saisissant,
dit, plein d’une joie suprême, au roi des Dieux : « Vois
ces flèches envoyées par le Prithide, qui se suivent comme
d’un vol continu. 2,072 — 2,073 — 2,074.
» Des enfants de Manou n’auraient pu encocher cet astra
(1) Le texte porte : « du 61s* de Kountl; » ce doit être une faute de copie
ou d’impression, pour Gângéyasya.
310
LE MAHA-BHARATA.
divin, aux formes admirables, que produisait le fils de
Prithâi Cela n’existe point assurément au milieu d’eux.
» Cette rencontre ici des grands astras Pouraniques est
admirable ! On ne peut saisir aucun intervalle entre
prendre sa flèche au carquois, l’encocher, l’envoyer et
tirer l’arc Gàndîva ! Il est impossible aux guerriers de re-
garder le fils de Pândou, comme le soleil, parvenu au
milieu de sa carrière, qui échauffe au sein du ciel ! De
même, il n’est personne, qui puisse arrêter son regard sur
Bhishma, le fils de la Gangâ. 2,075-2,076-2,077-2,078.
» Tous deux, ils sont des archère célèbres ; tous deux,
ils ont un bouillant courage ; tous deux, ils sont égaux
pour les actions ; tous deux, ils sont inaffrontables dans
les combats ! » 2,079.
A ces mots, le roi des Dieux honora cette rencontre de
Bhishma et du Prithide en faisant tomber sur eux, fils de
Bharata, une céleste pluie de fleurs. 2,080.
Ensuite le fils de Çàntanou, Bhishma de, blesser le Pri-
thide à gauche, tandis que !' Ambidextre, le regardant, di-
rigeait son dard contre lui et le blessait à son tour. 2,081.
Blbhatsou rit et coupa l'arc de Bhishma avec une
flèche au large tranchant, qui avait l’éclat du soleil ;
Et le fils de Kounti, Dhanandjaya le blessa lui-même
entre les deux seins, tandis qu'il déployait ses efforts et
son courage. 2,082 — 2,083.
Inaffrontable dans les combats, le fils de la Gangâ aux
longs bras, accablé par lui, saisit le timon de sou char, et
se tint comme à une longue distance. 2,084.
Se rappelant ses conseils, le cocher, qui gouvernait les
coursiers de son véhicule, sauva le héros et l'emmena,
privé de connaissance. 2,086.
"Diÿliaal byGoogle
VIRATA-PARVA.
311
Tandis que Bhlshma fuyait, abandonnant le front du
combat, le magnanime fils de Dhritarâshtra, déploya son
drapeau, poussa un cri et, prenant son arc, fondit sur
Arjouna. 2,086.
Il frappa au milieu du front avec un long bhalla, en-
voyé d’un arc tendu jusqu’à l’oreille, Dhanandjaya à l’arc
terrible, au bouillant courage, qui marchait au milieu des
troupes ennemies. 2,087.
Frappé de cette flèche à la pointe d’or, bien attachée,
que lui envoyait son rival, il brilla, sire, sous cette corne
unique, éclatante, comme l’astre, qui fait les nuits, arrivé
à son premier période. 2,088.
Soudain apparut son sang chaud sous la blessure de
cette flèche. Dès que le trait, admirable par son empen-
nure d’or, eut fendu le front, il brilla d’un vif éclat.
Blessé par Douryodhana de cette flèche, qui souleva
l’impétuosité de sa colère , le guerrier d’une âme non
abattue prit ses traits semblables au feu dn poison et
blessa le monarque à son tour. 2,080 — 2,090.
Ces deux Adjamlthides, héros des hommes se frappèrent
de coups égaux l'un l’autre, Douryodhana à la terrible
splendeur le Prithide , et l’héroïque Prithide Douryo-
dhana. 2,091.
Mais Vikama, porté sur un grand éléphant dans la
fièvre du rut , semblable à une montagne , fondit sur
Djishnou, le fils de Kountt, avec quatre chars et les
hommes de pied, qui suivaient son éléphant. 2,092.
Dhanandjaya de blesser avec hne longue et rapide
flèche de fer, envoyée d’un arc tiré jusqu’à l’oreille, au
milieu des deux portions de ses bosses frontales , ce
grand éléphant, qui venait d’une course accélérée.
312
LE MAHA-BHARATA.
Lancé par le Prithide, le dard fendit la bète et pénétra
jusqu’à la place de l’empennure dans cet éléphant, sem-
blable au plus éminent des monts, tel qu'une mon-
tagne, sur laquelle Indra jette sa foudre. 2,003 — 2,004.
Consumé par ce trait, le roi des éléphants, son corps
tremblant, son âme troublée par la douleur, s'affaissa et
tomba sur la terre, comme une cime de montagne sous un
coup de tonnerre. 2,095.
Le meilleur des pachydermes abattu sur la terre, Vi-
karna de crainte sauta lestement à bas, et, quand il eut
couru huit cents pas, il monta dans le char de Vivin- -,
çati. 2,090.
Dès qu’il eut tué de sa flèche, semblable à la foudre,
cet éléphant pareil au nuage sur la plus haute des mon-
tagnes, le fils de Prithà fendit d’un autre dard la poitrine
de Douryodbana. 2,097.
Après la mort donnée à l'éléphant-roi et les blessures
infligées à. Vikarnaet à ses fantassins, les principaux com-
battants vidèrent promptement le champ de bataille,
chassés par les dards, que décochait Gàndlva. 2,098.
Quand il eut contemplé son éléphant tué par le fils de
Prithà, quand il vit ses combattants dispersés en fuite de-
vant lui, il fit rebrousser chemin à son char et s'enfuit
aux lieux, où il ne pouvait rencontrer ce Prithide.
Kirltl, qui soutenait les elïorts de l’ennemi et de qui
l’âme était tournée au combat, applaudit, aussitôt qu'il
vit Douryodhana, blessé d’une flèche, vomir le sang et
fuir à toute hâte, après sa défaite, avec les formes ef-
frayées. 2,099—2,100.
« Pourquoi te détourner du combat et l'enfuir, déser-
tant la gloire et une vaste renommée ! dit Arjouna. Tes
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
SIS
instruments de musique n’ont-ils pas été frappés au-
jourd’hui? Es-tu ainsi descendu même du trône?
» Je suis le troisième des ûls de Prithà et l’exécuteur
des ordres d’Youddhishthira. Je tiens de pied ferme dans
le combat. A cause de cela , fais-moi face , Indra des
hommes ; rappelle - toi le devoir, Dhritarâshtride?
2,101—2,102.
» Ce nom de toi sera donc un vain mot sur la terre I
En vain, as-tu crié ici naguère : « Je suis Douryodhana ! »
Il n'v a point ici de Douryodhana (1), puisque tu fuis,
désertant le combat. 2,103.
» Ces gens ne te voient pas par-devant, et je te vois
par-derrière, toi un défenseur de tes guerriers, Douryo-
dhana ! Reviens au combat, héros des hommes : défends
contre le fils de Prithà ta chère existence ! » 2,104.
Rappelé par ce magnanime, le fils du roi Dhritarâsh-
tra s’en revint au combat, forcé par l'aiguillon de ces pa-
roles, comme un grand éléphant en rut par le croc de son
cornac. 2,105.
Touché de ces paroles, tel qu’un serpent touché par la
plante du pied, et ne pouvant les supporter, ce héros lé-
ger, habile à combattre sur un char, revint au combat
dans son grand char. 2,106.
Karna à la guirlande d’or le vit évoluer à la ronde ; il
retourna, il appuya son corps blessé, et cet homme hé-
roïque dans les combats, s'approchant du fils de Prithà,
favorisa le passage de Douryodhana. 2,107.
Le Çântanouide aux longs bras, à la ceinture d’or, à
l’arc muni d’une corde préparée, Bhisbma ouvrit à la hâte
(1) RR. Dors, malus, diffkilis ; yodha.
SIA LE MAHA-BH.4RATA.
deux carquois (1) et défendit ensuite Douryodhana contre
le fils de Prithâ. 2,108.
Drona, Kripa, Vivinçati et Douççâsnna, ayant vite ouvert
leurs rangs, s’avancèrent tous à la hâte, tenant leurs arcs
aux longues flèchesdevant eux, poursauver Douryodhana.
Dhanandjaya, le fils de Prithâ, ayant vu ces armées
venir, semblables à des fleuves aux rives pleines, se porta
léger au-devant d’elles, comme un cygne vole à la ren-
contre du nuage, qui arrive. 2,109 — 2,110.
Celles-ci, prenant des armes célestes, s’opposent de
tous les côtés au Prithide ; elles s’approchent et fout
pleuvoir sur lui de toutes parts un orage de flèches, tel
que les nues déversent la fougue des pluies sur une mon-
tagne. 2,111.
Ensuite l’archer du Gândtva arrêta, par la vertu du
sien, l’astra des héros Kourouides ; et le terrible destruc-
teur manifesta, avec l’astra Indrique et le Varounique.'un
nouvel astra stupéfiant les ennemis. 2,112.
Puis, ayant couvert de flèches aiguës au fin tranchant
les plages principales et les intermédiaires, le guerrier à
la grande force jeta le trouble dans les esprits des hommes
par le bruit du Gândtva. 2,113.
Le Prithide, meurtrier des ennemis, prit entre ses deux
bras sa grande conque au son immense, à la voix
effrayante ; il fit retentir les points cardinaux, les inter-
valles secondaires, la terre et les cieux. 2,114.
Les héros des Kourouides, l’esprit aliéné par ce bruit
(i) Abhishangl, mot, qui manque à tous lei Dictionnaires, même à celui de
Bôthlingk et Roth. 11 est évident que c’est un neutre irrégulier an duel de
abhiihangan , qui a ici la même signification que le substantif masculin
nishanga, c'est-à-dire, un carquois
Digitized by Google
V1RATA-PARVA.
Al 6
de la conque, qu’envoyait le fils dePrithâ, aissent échap-
per leurs armes invincibles et prennent tous des senti-
ments de paix. 2,115.
Tandis que les armées étaient privées de connaissance,
le Prithide, s’étant souvenu des paroles d'Outtara : « Sors
du milieu des bataillons , dit-il au fils de Matsya, avant
que les Kourouides aient recouvré l'esprit. 2,116.
» Enlève, héros des hommes, les deux habits d'une
vive blancheur à l’Atchàrya et au Çaradvatide, le vête-
ment jaune éclatant à Karna, les habits noirs au fils de
Drona et au roi ; 2,117.
» Mais seulement la connaissance à Bhtshma ! 11 sait,
je pense, l'art de repousser les astras. Mets ses coursiers
à ta gauche ; c'est ainsi que doivent marcher des gens à
l'esprit sensé. » 2,118.
Alors, le magnanime fils de Viràta, rejetant les rênes,
saute à bas du char, enlève les vêtements des héros, et
remonte légèrement sur son char. 2,119.
Puis, le Virâtide reprend les guides des quatre chevaux
de noble race, qui franchirent l’armée des chars ornés de
drapeaux, entraînant Arjouna du milieu des combattants.
L’impétueux Bhlshma perça de ses flèches le héros des
hommes, qui suivait ses pas ; et le Prithide lui-même,
frappant les chevaux de Bhtshma, les blessa avec dix
traits. 2,120 — 2,121.
Quand il eut attaqué ce Bhlshma dans la bataille et
rassuré son cocher, Aijouna, l'archer aux coups heureux,
se tint débarrassé de la multitude des chars, comme le
soleil, qui a fendu un nuage. 2,122.
A peine la connaissance leur fut-elle revenue dans le
combat, les héros des Kourouides virent le fils de Prithà
316
LE MAHA-BHARATA.
semblable au roi des Dieux, qui était délivré, seul, à part
sur le champ de bataille ; et le Dbritarâshtride prononçai
la hâte ces paroles : 2,133.
• Comment parviendrons-nous à détruire cet homme,
échappé aux mains de ton altesse, en sorte qu'il ne lance
plus sur nous ses traits ?» Le Çântanouide lui répondit en
riant : « Où s’en est allée la raison ? Qu’est devenu ton
courage? 2,123.
» Tu as obtenu la paix la plus profonde une fois que tu
eus déposé les flèches et ton arc admirable. Ce Blbhatsou
n'est pas capable d'une scélératesse, son âme n’est pas
distinguée dans le crime. 2,125.
» 11 n'abandonnerait pas son devoir pour les trois
mondes ! C’est pour cela qu’il ne nous a point immolés
tous dans ce combat. Va promptement vers les Rourouides,
héros de Kourou ; et que le fils de Prithâ s’en aille avec
les vaches, qu’il a reconquises. Ne laisse pas dans ton
ignorance échapper ton intérêt : serre donc ce nœud, avant
qu’il ne soit brisé I » 2,126 — 2,127.
Quand il eut entendu ce discours, que son arrière-
grand-oncle lui adressait pour son bien, le roi Douryo-
dhana, bouillant de colère, mais de qui l’amour des com-
bats était surmonté, soupira et demeura en silence.
Les guerriers, ayant ouï ce langage de Bhishma, parole
salutaire et qui augmentait le feu de Phâlgouna, tous,
réservant la volonté de Douryodhana, tournèrent vers le
retour la pensée de leur esprit. 2,128 — 2,129.
Le fils de Prithâ, Dhanandjaya, fàme joyeuse, voyant
partir les héros Rourouides, embrassa un instant des sen-
timents de soumission et adressa de nouveau la parole au
vieux Çàntanouide, son arrière-grand-oncle. 11 inclina sa
Digitized by Goos
VIRATA-PARVA.
317
tête devant le gourou Drona ; et, quand il se fut respec-
tueusement courbé avec ses flèches merveilleuses devant
Açvatthâman, et Kripa, et ceux des Kourouides, qui mé-
ritaient cet honneur, il coupa d’un trait le diadème de
Douryodhana, sublime, admirable, composé de pierre-
ries; il salua d’un adieu les héros, les personnes respec-
tables, et fit retentir les mondes du bruit de l'arc Gân-
dlva. 2,130—2,131—2,132.
Soudain, resplendissant d'un drapeau, orné de beaucoup
d’or, qui avait triomphé de tous les ennemis, le héros,
fendant les cœurs de ses rivaux, fit résonner Dévadatta.
Kirttl, joyeux de voir ses adversaires partis : « Tourne
bride à tes chevaux, dit-il au fils du Matsya ; les bes-
tiaux sont reconquis, les ennemis sont en retraite ; re-
tourne content à la ville. » 2,133 — 2,134.
Les Dieux, quand ils eurent vu le combat grandement
merveilleux de Phâlgouna avec les Kourouides, s’en re-
tournèrent dans leurs palais, joyeux, comme iti en étaient
venus, et pensant aux exploits du fils de Prithà. 2,135.
Alors que le guerrier aux yeux de taureau eut vaincu
les Kourouides en cette bataille, il ramena la grande ri-
chesse en troupeaux de Virâta. 2,136.
Les Dhritarâshtrides rompus étant partis de tous les
côtés, les autres combattants de Kourou en grand nombre,
quand ils furent sortis de cette bataille comme d'une forêt
impénétrable, l'âme tremblante de crainte, 3e rassem-
blèrent d’ici et de là. On les vit alors les cheveux déliés,
les paumes des mains réunies au front; tourmentés par la
faim et la soif, sans âme, sans patrie , ils dirent, émus,
inclinés , au fils de Prithà : « Nous sommes tes servi-
teurs 1 » 2,137—2,138—2,139.
Digitized by Google
LE MAHA-BHARATA.
M»
« Allez en paix, répondit Arjouna; sur vous soit la féli-
cité 1 Vous n'avez d'aucune manière à craindre; je n'ai pas
envie de tuer des hommes très-malheureux ; j’en donne
l'assurance à vos esprits, » 2,140.
A peine les combattants réunis eurent-ils entendu sa
parole, qui leur donnait la sécurité, ils le réjouirent à
l’envi par des bénédictions, qui procuraient la vie, la re-
nommée et la gloire. 2,141.
Les Kourouides ne purent pas s'approcher d’ Arjouna,
qui, après qu’il eut abandonné les ennemis, s'avançait
pour son retour, la face tournée vers le royaume de Vi-
râta, comme un éléphant dans la fièvre du rut. 2,142.
Quand le destructeur des ennemis, le fds de Prithâ eut
dispersé les nuages de l’armée Kourouide, comme le soleil
dissipe une nuée, qui survient, il embrassa de nouveau le
fils du Matsya et lui parla en ces termes : 2,143.
o Tu sais, mon fils, que tous les Prithides habitent
en présence de ton père : n’en parle pas, une fois entré
dans la ville, car le roi des Matsyas en mourrait d’ef-
froi. 2,144.
» Cest moi , qui ai vaincu l’armée des Kourouides ;
c’est moi, qui ai reconquis les vaches sur les ennemis ;
mais, à ton retour dans la cité, dis en présence de ton
père que tu as toi-méme exécuté ces exploits. » 2,145.
Outtara lui répondit :
a La chose, que tu viens d'accomplir , est impossible à
d’autres ; il n’était pour moi aucun pouvoir de l’exécuter:
je ne te nommerai pas, Ambidextre, en présence de mon
père, tant que tu ne me nommeras point. » 2,140.
Après que Djishnou eut vaincu l'armée des ennemis et
séparé d’eux toute la richesse, il revint au cimetière et
VIRATA-PARVA. 310
s’approcha de l’acacia, où il se tint, le corps blessé par
les flèches. 2,137.
Le grand singe semblable au feu s'envola vers le ciel
avec les Bhoûtas mêmes ; les choses, qui devaient pro-
duire l’illusion, furent replacées et l’étendard du lion fut
arboré de nouveau sur le char. 2,138.
Là, quand il eut déposé l'arme, incrément de la bataille,
les deux carquois et les flèches des plus grands des Kou-
rouides, le Matsya de s’avancer joyeux vers la ville avec
le magnanime Kirltl pour cocher. 2,139.
Le Prithide, exterminateur des ennemis, ayant accom-
pli cet exploit de la plus grande noblesse et détruit l’ar-
mée de ses rivaux, remit de nouveau ses cheveux en
tresse et reprit les rênes aux mains d'Outtara. 2,160.
Le magnanime cocher rentra, l’âme contente, dans la
cité, et revint à la forme de Vrihannalâ. 2,151.
Les Kourouides s’en reviennent brisés, ayant subi la
puissance d'Arjouna , et tous, consternés, ils marchent,
le visage tourné vers Hâstinapoura 1 2,152.
En approchant sur la route, Phàlgouna de parler en
ces termes : « Héros aux longs bras, fils de roi, regarde
de tous les côtés ces multitudes de vaches, que nous ra-
menons avec les pâtres. Demain, nous arriverons dans la
cité de Virâta. 2,153 — 2,153.
» Fais respirer tes chevaux, donne-leur à boire, fais
ruisseler fonde autour d’eux ; et que ces pâtres, envoyés
par toi, aillent d'un pied rapide. 2,155.
u Qu’ils racontent la bonne nouvelle dans la ville, et
qu'ils proclament la victoire. » 2,150.
Outtara se hâta de commander aux messagers d’après
la parole de Phàlgouna : a Annoncez la victoire du prince ;
S20
LE MAHA-BHARATA.
les ennemis sont vaincus et les vaches reconquises. »
11 parle ainsi. Les deux héros, le Matsya et le Bliara-
tide, délibèrent ; ils vont à l’acacia, ils s'en approchent
de nouveau et posent dans les branches leurs instruments
de guerre, qu’ils y laissent (1). 2,157 — 2,158.
Quand il eut vaincu toute l’armée ennemie et séparé
des Kourouides tous les troupeaux, le héros, fils de Vi-
râta, s’avança joyeux vers la ville, ayant Vrihannalâ pour
son cocher (2). 2,159.
Virâta, le maître de l’armée, qui avait promptement
reconquis sa richessse, rentra joyeux dans la ville, accom-
gné des quatre autres Pândouides, 2,160.
Vainqueur des Trigartas en bataille, ayant recouvré
entièrement ses vaches, il brillait avec les fils de Prithâ,
puissant roi, environné de la fortune. 2,161.
Tous les guerriers, fléaux des ennemis, d’honorer avec
le3 Prithides, ce héros, revenu sur son trône, accrois-
sant la joie de ses amis. 2,162.
Tous les sujets réunis aux brahmes lui firent la cour, et
le roi des Matsyas honoré de répondre à leurs hommages
avec l’armée. 2,163.
Alors, il congédia les brahmes et le peuple ; ensuite, le
roi des Matsyas, Virâta, le maître de l’armée, adressa
cette question sur Outtara : « Où est-il allé ? » dit-il. Toutes
les femmes, et les jeunes filles, et les eunuques de son
palais, de lui raconter : « Les Kourouides ont ravi nos
troupeaux. Ton fils Pritivlndjaya, extrêmement irrité de
cette orgueilleuse invasion, est sorti, quoiqu'il fut seul,
(1-2 Ces ver* ne Font qu’une inutile répétition de» ver» 2«149, 2,150 et
2,151 ; ce sont des variantes, dont l’une se mêle indiscrètement et se con-
fond avec l'autre.
iz< -MrpC * jle
1
V1RATA-PARVA.
321
accompagné de Vrihannalà, vaincre ces combattants sur
des chars, venus infester no» campagnes : c’étaient
Bhtshma, le fils de Çântanou, Kripa, Rama, Douryo-
dhana, Drona et son fils, six chars réunis. » (De la stance
2,164 <î la stance 2,168.)
Le roi Viràta, consumé d’une vive inquiétude à la nou-
velle que son fils était allé avec un seul char, conduit par
Vrihannalà, engager la bataille, dit à tous ses principaux
ministres: 2,169.
« De toute manière, à la nouvelle que les Trigartas sont
sortis, on ne pourra jamais arrêter les Kourouides et les
autres, qui sont les souverains de la terre. 2,170.
» Que ceux de mes guerriers, qui n'ont reçu aucune
blessure des Trigartas, s’en aillent donc, environnésd'une
nombreuse armée, pour sauver Outtara! » 2,171.
Soudain, il donna l’ordre de partir, dans l'intérêt de son
fils, à des chevaux, des éléphants, des chars, des troupes
de fantassins, admirablement ornés de parures et munis
de toutes les armes. 2,172.
Ainsi le maître de l’armée, Viràta, le roi des Matsyas,
commanda promptement à une armée, divisée en quatre
corps. 2,173.
« Sachez bientôt, leur dit-il, si le jeune prince vit en-
core ou non. Quant à l’eunuque, qui est allé comme son
cocher, il est mort, je pense. » 2,174.
Dharmarâdja dit en souriant au roi Viràta, consumé
d’une brûlante inquiétude : « S’il a pour son cocher Vri-
hannalà, Indra des rois, les ennemis n’emmèneront pas
aujourd’hui tes vaches. 2,175.
» En effet, ton fils est capable de vaincre en bataille,
avec la bonne direction de ce cocher, tous les rois Kou-
21
T
522
LE MAHA-BHAKATA.
rouides réunis, les Yakshas, les Siddhas, les Démons et
les Dieux mêmes. » 2,176.
Ensuite, arrivés dans la cité de Virâta, les messagers à
la marche légère, envoyés par Outtara, y annoncèrent la
victoire. 2,177.
Le ministre porta à la connaissance du roi celte victoire
sublime, la défaite des kourouides et la prochaine arrivée
d’Outtara: 2,178.
« Toutes les vaches sont reconquises ; les fils de kou-
rou sont vaincus, Outtara est l’heureux vainqueur avec le
cocher. » 2,170.
« Oh bonheur ! s'écrie Youddhishthira ; on a reconquis
les vaches, les kourouides sont en fuite ! Mais il n'est pas
étonnant, je pense, que ton fils ait triomphé des kou-
rouides 1 2,180.
» La victoire était assurée au mortel, qui avait Vrihan-
nalâ pour son cocher. » 2,181.
Le roi des hommes, Virâta, eut alors son poil hérissé
d'étonnement, quand il apprit cette victoire du prince hé-
réditaire, à -la force sans mesure. 2,182.
11 fit cacher les messagers et donna ses ordres aux mi-
nistres : « Qu'on me prépare, ornées d'étendards, les
routes du roil 2,185.
• Que l’on honore de tous côtés les Dieux avec des
offrandes de lleurs ; que les jeunes gens, les principaux
des guerriers et les courtisanes revêtent leurs habits de
fête. 2,184.
» Que tous les instruments de musique aillent au-de-
vant de mou fils! Que l'homme, ayant des clochettes,
monte promptement sur un éléphant enivré et qu'il pro-
clame ma victoire dans tous les carrefours ! Que les
Digitized by Google
VIRATA-PARVA.
323
femmes d'un âge supérieur, environnées de jeunes filles
en grand nombre, s'avancent à la rencontre de mon fils,
dans la toilette des vêtements de l’amour I »
2,185— 2,186— 2,187,
Aussitôt qu'ils eurent ouï cette parole du prince, tout
ce qu’il y avait d’éminent, les tambours, les instruments
de musique, les conques, les dames en leurs plus riches
costumes, les beautés et les autres, chantant les louanges
du roi, faisant résonner les vâdyas, les toûryas et les
panavas, sortirent, avec les bardes et les ménestrels, hors
de la ville du puissant Virâta, au-devant de son fils à la
vigueur infinie. 2,188 — 2,189.
Après qu’il eut fait partir l’armée, les jeunes vierges et
les courtisanes bien parées, le roi des Matsyas à la grande
science parla en ces termes : 2,190.
« Artisane, apporte les dés : commençons le jeu,
Kanka 1 » Quand le Pândouide le vit s’exprimer ainsi, il
répondit : 2,191.
« On ne doit pas jouer, avons-nous ouï dire, avec un
joueur dans la joie. Je ne puis donc jouer avec toi mainte
nant que la joie t’environne. 2,192.
» Mais je désire faire ce qui t’est agréable : que le
jeu commence, si tu le juges à propos. » 2,193.
n Les femmes, les vaches et l’or, toute autre richesse
quelconque, reprit Virâta, rien n'est à moi; toutest gardé
pour être joué avec un autre. » 2,194.
« Qu’as-tu besoin du jeu, Indra des rois? 11 entraîne
une foule de maux , répondit Ranka. Beaucoup d'incon-
vénients, ô toi, qui donnes l’honneur, sont attachés au
jeu : que ta majesté s'en abstienne! 2,195.
» As-tu vu de tes yeux ou entendu raconter Youd-
LE MAHA-BHARATA.
324
dh)9hthira, le fils de PAndou ? Son royaume avec ses pro-
vinces immenses, gonflées d’opulence, et ses frères sem-
blables aux Dieux, il a tout perdu ; donc, le jeu ne me platt
nullement. Cependant, tu le juges à propos ; jouons,
puisque cela t’est agréable. » 2,196 — 2,197.
Tandis que le jeu s’agitait, le Matsva dit au Pân-
douide : « Vois! Les Kourouides avec un tel courage
ont été vaincus en bataille par mon fils! » 2,198.
Le magnanime roi Youddhisthira lui répondit : « Com-
ment n’aurait-il pas vaincu en bataille, quand il avait
Vrihannalà pour son cocher? » 2,199,
Il dit : et le roi Matsya tint ce langage avec colère au
fils de Pàndou : « Tu loues, parent de brahme, un
eunuque, comme semblable à mon fils! 2,200.
» Ne sais-tu pas combien ta parole est blâmable? Tu
me méprises, sans doute. Pourquoi n’aurait-il pas vaincu
tous ces guerriers, qui avaient à leur tête Bhishnia et
Drona? 2,201.
» Mais je te pardonne cette offense, brahme, à cause
de notre amitié. Si tu es attaché à la vie, qu’une telle pa-
role ne se retrouve pins sur tes lèvres! » 2,202.
» Le roi des Maroutes en personne, environné de la
troupe des Vents, repartit Youddhishthira, eut-il com-
battu de concert avec eux sur ce champ de bataille, où
étaient réunis Drona, et Rhlshma, et le Dronide, et le fils
du soleil, et Kripa, et le roi des rois Douryodhana, et les
autres guerriers; quel autre, si ce n’est Vrihannalà, eut
fait tête à ces héros rassemblés. 2,203 — 2,204.
» Lui, duquel il n’existera pas un seul être, égal à la
force des bras; lui, dequil’horripilation de la joie couvre
le corps entièrement à la seule vue d'un combat !
VIRATA-PAKVA.
326
» Comment ton fils n’aurait-il pas vaincu, quand il
avait pour compagnon un tel homme, qui triompherait de
tous les hommes , les Démons et les Dieux réunis ? »
2,206—2,206.
« Nombre de fois, on voulut t’empêcher, et tu n’as
point retenu ta langue, reprit Virâta. S’il n’y a personne,
qui sache te réprimer, aucun ne fera jamais son devoir! »
A ces mots, le roi courroucé frappa avec un dé Youd-
dhishthira au visage, et, le menaçant de colère, lui dit :
« Tais-toi ! » 2,207 — 2,208.
Blessé violemment par ce coup, le sang ruissela de son
nez; mais le lils de Prithà le reçut dans ses mains, avant
qu’il ne fût tombé sur la terre. 2,209.
Dharmarâdja jeta les yeux sur Draàupadt placée à son
côté. Cette femme vertueuse, qui connaissait le dessein de
son époux et soumise au pouvoir de sa pensée, prit un
vase d’or, rempli d'eau, et reçut le sang, qui s'écoulait
des narines. 2,210 — 2,211.
Ensuite, Outtara joyeux revint de lui-même à la ville,
répaudant de toutes parts l’odeur de ses bouquets divers
et de ses parfums exquis. 2,212.
Honoré pan- les citadins , les campagnards et les
femmes, il s’approcha de la porte du palais, et se fit an-
noncer à son père. 2,213.
Le portier entre ; il adresse ce langage à Viràta : « Ton
fils se tient à la port j du palais, accompagné de Vrihan-
nalâ. » 2,216.
Le roi des Matsyas joyeux dit alors au portier : <i Hàte-
toi de les introduire l’un et l’autre ; je désire également
la vue de tous les deux. » 2,215.
Le roi, issu de Kourou, dit tout bas à l'oreille du por-
826
LE MAHA-BHARATA.
tier ! « Qu'Outtara entre seul ; il ne faut pas introduire
Vrihannalâ. 2,216.
» Car il s’est engagé par ce vœu : tout homme, qui
porterait une blessure dans mon corps, ou qui ferait cou-
ler mon sang, ailleurs que sur un champ de bataille,
n’aurait aucun moyen de prolonger son existence. Violem-
ment irrité, il ne supporterait pas de me voir, couvert de
sang, 2,217 — 2,218.
» Et il tuerait Virâta, ses ministres, ta cavalerie et son
armée. » 2,219.
Prilhivlndjaya (1), le fils aîné du roi, entra donc; il
s’inclina aux pieds de son père, il honora Kanka lui-
même. 2,220.
Outtara s’empressa d'interroger son père sur cet homme
sans péché, assis sur la terre dans un lieu retiré, auprès
duquel se tenait l’ai tisane, et de qui plusieurs parties du
visage étaient couvertes de sang : a Qui a blessé cet homme,
sire? Qui a commis, cette action coupable? »
. 2,221—2,222.
• C’est moi , qui ai blessé ce méchant, répondit Virâta ;
et il ne mérite pas même tant d’indulgence, lui, qui, au
milieu de tes louanges, ne sait que louer un eunuque ! »
o Cette chose, reprit Outtara, ne devait [tas être faite
par toi, sire ; hàte-toi de le supplier ; prends garde que
ce poison terrible du brahme ne te consume ici avec tes
racines. » 2,223—2,224.
A peine eut-il entendu les paroles de son fils, Virâta,
l’incrément du royaume, présenta ses excuses au fils de
Kountî, semblable au feu caché sous la cendre. 2,225.
(i) Autre nom d'Outtara.
Digitized by Google
VIRAT* PARVA.
527
Le Pàndouide répondit au monarque, qui s’excusait :
« C’est pardonné depuis long-temps, sire ; il n’existe pas
en moi de ressentiment. 2,226.
» Mais, si mon sang était tombé des narines sur la terre,
tu périrais avec ton royaume, puissant monarque ; il n’y a
IA aucun doute. 2,227.
a Je n’ai pas commis d'offense contre toi , sire ; et
quiconque frapperait un homme auguste, puissant, qui
n’a point fait d’offense, ne tarderait pas à tomber dans un
malheur épouvantable. » 2,228.
Vrihannalà, quand le sang fut appaisé, entra ; il se
prosterna aux pieds de Virâta, il honora kanka lui-nième.
Il s'excusa auprès de lui ; et le Matsva, aux oreilles de
l’Ambidextre, loua Outtara, qui était revenu du combat :
« Par toi, j'ai un fils, incrément de la joie de kalkéyi,
lui dit-il ; jamais je n’eus et je n’aurai jamais un fils égal
à toi. 2,229—2,230—2,231.
» Comment fut ton combat, mon fils, avec ce Karna,
qui marchant, accompagné de Tastre aux mille pieds (1),
n'a jamais retiré son pied en arrière? 2,232.
» Comment tut ton combat, mon fils, avec ce Bhfshma,
qui ne voit pas exister un seul homme, égal à lui, dans le
monde entier des hommes ? 2,233.
» Comment fut ton combat, mon lils, avec ce Drona, le
brahme, qui fut l'instituteur des héros de Vrishni et de
Kourou, le plus habile de tous ceux, qui manient les
armes, le précepteur de tous les kshatryas ? Comment fut
ton combat avec le fils de l’Atchàrya, qui est le héros
(1) Puifa j qui veut dire pied et rayon de lumière; mais le jeu de mot»
□'existerait pins avec cette dernière expression.
328
LE MAHA-BHARATA.
même de tous les guerriers et qui porte le nom d'Açvat-
thàrnan? Comment fut ton combat, mon fils, avec ce
Karna, de qui la seule vue dans lés batailles ôte le cœur,
tel qu’à des marchands le pillage de leurs richesses?
Comment fut ton combat, mon fils, avec ce Douryodhana,
le fils du roi, qui fendrait une montagne à l'aide de ses
grandes flèches ? Nos ennemis sont engloutis, c'est un
souffle agréable de vent, qui passe sur mon visage. (Dt
la ttance 2,234, <1 la stance 2,238.)
» C’est toi, qui as reconquis dans le combat mes ri-
chesses, dévorées par es Kourouides. Tu as chassé tous
mes troupeaux dans la guerre, roi des hommes, loin de
tous ces guerriers, doués de force, tombés dans la frayeur.
Tu les as séparés de mes bestiaux, comme un tigre est
séparé de la chair ! » 2,239 — 2,240.
Ou t tara lui répondit :
« Ce n’est pas moi, qui ai reconquis les vaches ; ce n’est
pas moi, qui ai vaincu les ennemis ; tout cet exploit fut
l’ouvrage d’un certain fils- des Dieux. 2,241.
» Car je m'enfuyais effrayé, quand ce fils des Dieux m’a
retenu. Jeune, revêtu d’une armure de diamant, il se
tenait sur le siège du char. 2,242.
» C’est par lui que les vaches furent reconquises et les
Kourouides vaincus : cet exploit appartient à ce héros, et
ne fut pas, mon père, accompli par moi. 2,243.
» Il a fait détourner la tête devant ses flèches aux six
chars, Drona, le Çaradvatide, et son fils, celui du cocher,
et Bhlshma, 2,244.
» Et Douryodhana, et Vikarnaavec son éléphant, comme
un chef de troupeau. Ce héros à la grande force dit au fils
du roi, A Souyodham , effrayé, rompu : 2,243.
■Srgttrred by-ts«<
V1RATA-PARVA.
329
« Je ne vois aucune défense pour toi dans Hàstina-
poura : défends, rejeton de Rourou, ta vie par tous les
moyens. 2,246.
» La fuite ne te sauvera point, sire ; mets ton âme au
combat. Ou vainqueur tu jouiras de la terre, ou vaincu tu
iras au ciel. » 2,247.
» Le tigre parmi les hommes revint et lança des flèches,
semblables à des foudres. Roi, environné de conseillers, il
soufflait sur son char, comme un serpent ; la vue de son
ennemi fit naître l’horripilation de son poil et le tremble-
ment de ses cuisses. Alors cet enfant du ciel dissipa de-
vant ses flèches, auguste prince, cette armée, qui ressem-
blait à des lions. 2,248 — 2,249.
o Jeune, portant le corps d’un lion, il dispersa cette
armée de chars ; il écarta en riant, sire, tous ces Kou-
rouides, qu’il laissa dépouillés de leurs vêlements.
a Les six chars furent vaincus par ce héros seul ; telles
des gazelles, hôtes des forêts, s'enfuient devant un tigre,
qui est enivré de *ang. » 2,250 — 2,261.
■ Où est, dit Virâta, ce héros aux longs bras, ce fils
des Dieux à la vaste gloire, qui a reconquis route ma ri-
chesse dévorée par les Kourouides ? 2,252.
a Je désire le voir; je veux honorer ce rejeton des
Dieux à la grande vigueur, par qui vous me fûtes conser-
vés, mes vaches et toi ! » 2,253.
« Ce rejeton des Dieux à la grande force, lui répondit
Outtara, s'est replongé dans l’invisibilité ; niais demain,
je pense, ou après-demain, il se manifestera. » 2,254.
Virâta, le maître de l’aruiée, ne put donc savoir que le
Pàndouide, duquel on lui parlait ainsi, habitait dans son
palais sous un déguisement. 2,255.
sso
LE MAHA-BHARATA.
Le fils de Prithà, avec la permission du magnanime roi,
donna de sa main-à la fille de Virâta les habits, qu'il tirait
enlevés. 2,256.
Outtarâ, la noble dame fut satisfaite, ayant reçu des
robes diverses, neuves et d'un haut prix. 2,257.
Le fils de Kounti délibéra ainsi avec le magnanime Out-
tara : « Il faut que toute chose soit faite à l’égard d’Youd-
dhishthira, le fils de Prithà. » 2,258.
Il disposa donc exactement les choses, roi des hommes,
avec le fils du souverain des Matsyas, et les éminents
Bharatides furent satisfaits. 2,250.
Wgttlïed -by-Google
LE MARIAGE.
Valçampàyana dit :
Le troisième jour, les cinq frères Pândouides, s’étant
baignés, portant des habits purs, ayant accompli au temps
propre les obligations de leur caste ; ces héros , parés de
tous les ornements, ayant mis Youddhishthira à leur tête
et resplendissants comme des éléphants ivres, qui attenden t
à la porte, se rendirent à la cour de Viràta, et, semblables
à des feux, prirent place sur des sièges de maîtres de la
terre, tels que les feux sacrés d’une maison.
2,200—2,261—2,262.
Tandis qu’ils étaient assis dans ce lieu, Virâta, le sou-
verain de la terre, s'en allait de tous les côtés dans son
assemblée vaquer aux affaires d’un roi. 2,265.
Aussitôt qu’il vit les Pândouides environnés de beauté
et flamboyants comme des feux, le maître de la terre
songea, pour ainsi dire, un moment avec colère.
SS!
LE£MAHA-BHARATA.
Le souverain des Matsyas dit alors à Kanka, qui de*
meurait là avec les formes d'un Dieu, tel que le monarque
du Tridaça assis au milieu de la troupe des Maroutes :
2,264—2,265.
« Je t'ai choisi, il est vrai, pour être de ma suite,
parce que tu faisais rouler hardiment les dés ; mais pour-
quoi te vois-je assis, bien paré, dans un siège de roi? »
Quand il eut entendu ces paroles de Virâta, sire, Ar-
jouna, qui voulait tourner la chose en divertissement, lui
tint en riant ce langage : 2,266 — 2,267.
« Cet homme mérite de partager le siège même d’un
Indra, sire ; il est pieux, savant, généreux, adonné aux
sacrifices et ferme dans ses vœux. 2,268.
* C’est le devoir incarné ; c’est le plus distingué des
hommes énergiques; il est supérieur dans le monde
quant à l’intelligence ; il est adonné aux mortifications.
» 11 sait l'astra divers dans les trois mondes des choses
immobiles et mobiles ; aucun homme ne sait et ue saura
jamais et qu'il sait. 2,269 — 2,270.
» 11 en est ainsi non-seulement parmi les enfants de
Manou, mais parmi les Rakshasas, les grands Ouragas,
les plus distingués entre les Yakshas, les Gandharvas, les
Démons et les Dieux mêmes. 2,271.
» Sa vue s'étend au loin, sa splendeur estgrande, il est
aimé des campagnards et des citadins ; il est entre les
Pàndouides celui, qui combat sur un char; les sacrifices
lui appartiennent, il est dévoué au devoir ; c’est un sage.
» C’est un roi saint égal à un maharshi ; il est célèbre
dans tous les mondes ; il est fort, il est ferme, adroit, vé-
ridique ; il a vaincu ses organes des sens.
2,272—2,275.
fckx
VIRATA-PARVA.
333
» Il rivalise par ses richesses et ses trésors avec Çakra
et Kouvéra ; sa splendeur est aussi grande que celle
de Manou ; c'est le protecteur des mondes. 2,274.
» Te) est ce mortel à la grande lumière, ce bienfaiteur
des mondes, ce taureau des Kourouides, Dharmaràdja-
Youddhishthira. 2,275.
» Sa gloire est dans ce monde comme la clarté du soleil
levant ; les rayons de sa renommée parcourent toutes les
plages de la terre. 2,276.
» L’efflorescence de sa splendeur est comme celle du
soleil à son lever : dix mille rapides éléphants suivaient
ses pas, sire, dans le temps qu'il habitait chez les Kou-
rous. Trente mille chars aux guirlandes d’or, attelés de
généreux coursiers, suivaient alors sa marche. Huit cents
poètes aux pendeloques étincelantes, mêlés à des bardes,
chantaient jadis ses louanges, comme les rishis célèbrent
les éloges de Çakra. Les Kourouides lui faisaient une cour
assidue, semblables 4 des serviteurs. ,
2,277—2,278—2,270—2,280.
» Tous les rois étaient avec lui, sire, comme les Immor-
tels avec le souverain mattre des richesses. Ce monarque
puissant imposait le tribut à tous les rois, soumis ou
libres, comme s’ils étaient des valçyas. Quatre-vingt-huit
mille magnanimes maîtres de maison vivaientaux frais, sire,
de ce monarque aux vœux exactement observés. Il gardait
comme un fils les vieillards, les hommes sans protecteurs,
les aveugles et les boiteux ;les peuples sous lui craignaient
de manquer au devoir. Il a vaincu ses organes des sens
pour la justice, la colère et la répression des sens.
2,281-2,282—2,283—2,284.
» Ce Prilhide est d’une grande bonté ; il estpieux.il est
334
LE MAHA-BHAH ATA.
véridique : son bonheur et sa majesté font le tourment de
Souyodhana, 2,285.
» Qui le craint, malgré son armée, malgré le fils de Sou-
bala, malgré Karna lui-même. On ne peut, roi des rois,
énumérer ses qualités. 2,286.
» Le fils de Pàndou est livré au devoir ; l’humanité est
continuellement dans son cœur. Après cette peinture du
Pândouide, le grand roi, le seigneur des seigneurs, com-
ment, monarque de la terre, ne serait-il pas digne d'un
siège royal î » 2,287 — 2,288.
« Si ce roi est Youddhishthira, un rejeton de Kourou,
un fils de Prithà, reprit le Matsya, qui est son frère Arjou-
na? Qui est ici le vigoureux Bhlma ? 2,280.
d Qui est Nakoula, et Sahadéva, ou l’illustre Draâupadi ?
Puisque nulle part, après leur défaite au jeu, on ne connut
les fils de Prithâ. » 2,290.
a Celui, que tu appelles Ballava, ton cuisinier, mo-
narque des hommes, répondit Arjouna, c'est Bhlma, grand
roi, Bhlma au courage d’une fougue épouvantable, 2,291.
a C’est lui, qui, ayant frappé, sous le pouvoir de la
colère, un coup sur le mont Gandhâna, en rapporta des
lotus célestes pour Krishnâ. 2,292.
» C’est lui, qui, sous le masque d’un Gandharva, a
immolé ces pervers Kitcbakas ; c’est lui, qui a tué dans
ton gynœcée des sangliers, des ours et des tigres. 2,293.
> Yoici le fléau des ennemis, Nakoula, qui fut ton pale-
frenier ; cet autre est Sahadéva, qui fut ton pâtre : ces
deux héros sont les fils de Mâdri. 2,294.
» Parés des vêtements de l’Amour, tous deux beaux,
renommés, ces éminents Bharalides valent un millier de
héros. 2,295.
VIRATA-PARVA.
336
» Cette artisane au charmant sourire, à la taille gra-
cieuse, qui a les yeux semblables aux pétales du lotus,
c’est Draâupadi, sire, à cause de laquelle furent tués les
Kltchakas. 2,296.
» C'est moi, qui suis Arjouna, puissant roi, et mon nom
sans doute a déjà frappé ton oreille ; je suis fils de Pritkâ,
le frère mineur de Bklma et l’atné de ces deux jumeaux.
» Nous avons habité, grand roi, paisiblement dans ton
palais ; nous y avons vécu dans une habitation inconnue,
comme des créatures, qui sont encore au sein de leur
mère. » 2,297 — 2,298.
Le Viràtide s’était mis à raconter la valeur d’ Arjouna,
tandis que celui-ci parlait encore des cinq héroïques Pân-
douides; 2,299.
Et Outtara de montrer les fils de Prithâ sous un autre
point de vue : 2,300.
« Ce roi des Kourouides, qui a les yeux grands et dorés,
la prunelle longue et large, la voix irritée, semblable à
celle d'un vieux lion, le corps élevé, jaune, pur comme
l’or, 2,301.
» Cet homme, qui a la démarche d'un roi des éléphants
enivré, qui est jaune, immaculé, tel que l'or passé au feu,
qui a des épaules grandes et larges, des bras longs et
pesants : c’est Vrikaudara. Regardez-le encore une fois !
Regardez 1 2,302.
» Mais cet archer au grand arc, qui est à scs côtés,
jeune, azuré, semblable au chefd’ un troupeau d’éléphants,
qui a les épaules élevées d’un lion, qui marche comme un
roi des proboscidiens, et qui a les yeux grands comme des
lotus ; c’est le héros Arjouna ! 2,303.
» Et, dans le monde entier des hommes, il n’existe per-
386
l.h MAHA-BHARATA.
sonne, qui soit égal en beauté, en force, en vertus, à ces
deux jumeaux, qui, les plus grands des mortels, pareils
à Mahéndra et Vishnou, se tiennent auprès du roi. 2,30â.
» Celle, qui est placée à côté d'eux, comme la Déesse de
ces Dieux, avec ses membres sublimes d'or et telle que la
lumière revêtue d’un corps; celte dame jaune, semblable
aux nélumbos d'azur, c’est Krishnà, qui semble une
Lakshmt incarnée ! » 2,305.
Quand il eut annoncé ainsi au maître de la terre les cinq
fils de Pândou et de Prithà, le Virâtide lui fit connaître en
partit ulier la bravoure d’ Arjouna : 2,306.
a Celui-ci, destructeur des ennemis, comme un lion
détruit les gazelles, marchait au milieu des foule3 de
chars, abattant ceux-ci et ceux-là parmi les plus excellents
des chariots de guerre. 2,307.
» Blessé par lui, un grand éléphant au licou d’or s’est
affaissé, frappé d’une flèche, de ses deux défenses sur la
terre. 2,308.
» Par lui, nos vaches ont été reconquises et les Kou-
rouides vaincus dans la guerre ; par le bruit de sa conque,
il a assourdi mes oreilles. » 2,309.
Dès qu'il eut entendu ces paroles de son fils, l’auguste
roi des Matsyas, incliné vers Youddhishthira, fit cette
réponse à Outtara ; 2,310.
« Voici le moment venu, je pense, de me concilier le fils
de Pândou ; je donnerai Outtarà en mariage au fils de
Prithâ, si tel est ton avis. » 2,311.
« Ce sont de nobles personnes, dignes de respect, as-
sorties à nos hommages, reprit Outtara, et je pense que le
moment de les rendre est arrivé : qu’on paye donc à ces
vertueux Pàndouides les hommages, qui leur sont dus. »
VIRAT A-P AIWA.
337
« J'étais tombé, certes ! au pouvoir des ennemis dans
la bataille, ajouta Viràta ; et c'est Bhluiaséna, qui m'a dé*
livré et qui a recouvré nos vaches. 2,312 — 2,313.
» C'est à la force du bras de ces héros, que nous avons
dû la victoire dans le combat. Ainsi tous deux, avec les
ministres, supplions, s'il te plaît, Youddbishthira, le fils de
Kountl, et son frère puîné, le plus grand des fils de Pàndou.
Que ce Pândouide, la vertu même, veuille bien excuser
toute chose quelconque, souverain des hommes, que nous
avons pu dire en notre ignorance. » 2,311-2,315-2,310.
Ensuite, le magnanime Vir&la joyeux commença par
s'approcher du roi, lui prêta sermentet lui abandonna son
royaume entier, son armée, ses trésors et sa ville. 2,317.
L'auguste roi des Matsyas dit à tous les Pândouides,
Dhanandjaya h leur tête : « Quel bonheur ! oh I quel
bonheur ! * 2,318.
11 baisa sur le front, étreignit mainte et mainte fois dans
ses bras, et Youddhishthira, et Bhlma, et les deux Pân-
douides, fils de Màdrt. 2,319.
Viràta, le maître de l'armée, ne pouvait se rassasier de
leur vue, et joyeux il tint ce langage au roi Youddhish-
thira : 2,320.
u Oh bonheur 1 Vos majestés sont toutes arrivées de la
forêt en bonne santé ! Oh bonheur ! Vous avez été sauvés
de la douleur, que vous n'avez pu connaître des méchants 1
» Ce royaume et autre chose quelconque offerte au fils
de Prithà, que les Pândouides reçoivent tout cela, sans
balancer. 2,321 — 2,322.
» Que Dhanandjaya l’Ambidextre reçoive la main
d’Outtarâ: cet homme, le plus vertueux des mortels, est
pour elle un époux assorti. » 2,323.
v
22
338
LE MAHA-BHAKATA.
Dharmar&dja à ces mots de regarder le fils de Prithâ,
Dhanandjaya ; et son frère Arjouna regardé tint alors ce
langage au Matsya : 2,324.
« J’accepte, sire, la fille pour ma bru ; en effet, cette
alliance de Matsya et de Bharata est assortie, » 2,326.
« Pourquoi, 0 le plus vertueux des Pândouides, ré-
pondit Virâta, ne veux-tu pas accepter ici pour ton épouse
ma fille, qui t’est donnée de ma main ? » 2,320.
« J'ai toujours vécu dans le gynœcée, ayant ta fille sous
mes yeux, repartit Arjouna. En public et en secret, elle
avait confiance en moi, comme en son père. 2,827.
» J’étais un danseur, versé dans le chant, très-estimé
d’elle, et ta fille m’a regardé toujours comme son précep-
teur. 2,328.
» J’ai habité une année entière avec elle dans la fleur
de la jeunesse ; aussi, serait-elle, auguste sire, dans une
trop grande peur du monde et de toi. 2,329.
» Je refuse donc pour moi ta fille, monarque des
hommes. Je suis pur, j’ai vaincu mes organes des sens, je
suis dompté (1). J'ai respecté l’innocence de ta fille dans
ma bru, en mon fils et dans moi-méme. Je ne vois pa3 là
de crainte; avec lui, il y aura de la pureté.
2,380—2,381.
» Sous la crainte de vaines paroles, fléau des ennemis,
effrayé d’une imprécation, j’accepte ta fille Outtarâ, sire,
pour ma bru. 2,342.
» Un enfant, versé déjà dans les astras, cher au Dieu,
de qui la main est armée du tchakra, un neveu du Va-
Boudévide même et qui semble un fils visible des Dieux,
(1 ) L’édition compte ici 2,340 et saute par-dessus dix çlokas.
V1RATA-PARVA.
330
Abhimanyou aux longs bras, mon fils, sera ton gendre
assorti, monarque des hommes, et l’époux de ta fille. »
2,343 — 2,344.
« Cette alliance est convenable en Dhanandjaya, le fils
deKounti, le plus grand des Kourouides, reprit Virâta;
ce Pàndouide, qui possède la science et qui est toujours,
comme à présent, dans la vertu. 2,345.
» Que l’on célèbre à l'instant, fils de Prithâ, la céré-
monie, que tu penses devoir être fai.e: tous mes désirs
sont comblés, puisque j’ai Arjouna pour allié. » 2.346.
L’indra des rois parlait encore, quand Youddhishihira,
le fils de Kountl, ordonna de nouer au temps propre cette
union entre le Matsya et le fils de Prithâ. 2,347.
Aussitôt, Bharatide, celui-ci et le maître de la terre,
Virâta, dépêchent des messagers à tous leurs amis et au
Vasoudévide. 2,348.
La treizième année s’était écoul'e, et les cinq Pân-
douides étaient réunis entièrement dans Oupaplavya , la
capitale de Virâta. 2,349.
Btbhatsou manda auprès de lui Abhimanyou : il fit aussi
venir Djanârdana, les Daçârhains avec les Anartas. 2,350.
Le roi de Raçt et Çalvya, l’un et l’autre amis d’Youd-
dhishthira , ces deux monarques vinrent accompagnés
chacun d’une année complète. 2,851.
Le puissant Yajnaséna y vint, escorté d’une nom-
breuse armée, et Vtrâ, la fille de Draâupadl, et l’invin-
cible Çikhandl. 2,352.
L’inaffrontable Dhrishtadyoumna, le plus vaillant de
tous ceux, qui portent les armes, le corps entier des géné-
raux d’armées, les sacrificateurs aux nombreux honoraires.
Tous ceux, qui étaient doués de la lecture ainsi que des
LE MAHA-BHAUATa.
840
Védas, et tous les héros prêts à sacrifier leur vie. Aussitôt
que le Matsya, le plus excellent des hommes pour cul-
tiver la vertu, les vit tous rassemblés, 2,358 — 2,354.
Il honora suivant l’étiquette eux, leurs serviteurs, leur
cavalerie et leur armée. 11 était joyeux d’avoir pu donner
la main de sa fille à Abhimanyou. 2,366.
Les Prithides étaient sortis à leur rencontre çà et là.
Ici vint le Vasoudévide à la guirlande bocagère, Halâ-
youdha, 2,356.
Kritavarman, Hàrdikya, Youyoudhâna, Sàtyaki , le
doux Anàdhrishthi, Çàmba et Nishada lui-même.
lndraséna et les autres fléaux des ennemis, qui avaient
habité là environ une année, ayant pris Abhimanyou avec
sa mère, vinrent là de compagnie sur des chars bien pu-
rifiés. Dix mille éléphants, dix myriades de chevaux, un
arbouda complet de chars, un milliard de fantassins, une
foule de Vrishnides, d’Andhakas et de Bhodjas à la force
éminente, des femmes, des pierreries, des costumes, indi-
viduellement et par troupes, suivirent le tigre deVrishni,
le Vasoudévide à la grande splendeur.
2,357—2,368—2,359—2,360—2,301.
Ensuite, fut célébré suivant les rites le mariage des fa-
milles de Matsya et d’Arjouna ; puis, les conques , les
tambours, les gomoukhas et les âtambaras résonnèrent
dans le palais de Viràta, publiant son union avec les fils
de Prithà. On immola des gazelles variées et des cen-
taines de bestiaux, propres au sacrifice.
2,302—2,363.
On offrit avec aboudance des breuvages de sourâ (1) et
(i) Liqueur apiritueu&e en général.
V1RATA-PARVA.
341
de matréya (2). Les hommes, versés dans les légendes et
dans les chants, les histrions, les vattâlikas, les bardes et
les ménestrels entonnaient leurs louanges. Les nobles
dames des Matsyas, belles efi tous les membres, ornées
de pendeloques en pierreries bien éclatantes, et des
femmes charmantes , élégamment parées , teintes de
mainte couleur, s'avancèrent, Soudeshnâ mise à leur
tête. 2,364— 2,365—2,308.
Krishna les surpassait toutes en beauté, en grâce, en
renommée. Mais elles, ayant environné Outtarà, la fille du
roi, dans ses plus beaux atours, s’approchent et la mettent
devant elles, comme la fille du grand Indra lui-même.
Dhanandjaya, le fils de Kountl, reçut alors pour son fils,
Abhimanyou, la fille de Viràta aux membres séduisants.
Le puissant roi se tenait dans cette cérémonie portant la
beauté du roi des Dieux. 2,367 — 2,368 — 2,369.
Youddhishthira, le fils de Kountl, reçut la vierge pour
sa bru; et, quand cela fut accompli, celui, de qui Prithâ
fut la mère, mit la fête sous la préséance de Djanârdana
et fit célébrer ce mariage du magnanime fils de Sou-
badrâ, auquel il donna sept mille chevaux rapides comme
le vent, deux cents principaux éléphants et une richesse
considérable. Après qu’il eut sacrifié suivant les rites
dans le feu allumé et qu'il eut honoré les deux fois nés,
il concéda au jeune prince le royaume, et l’armée, et le
trésor, et lui-même tout entier. Aussitôt que le mariage
fut célébré, l’immortel fils d'Yama, Youddhishthira dis-
tribua aux brahmes ce qui compose la richesse , mille
vaches, des pierreries, et divers costumes, les plus belles
(ij Breuvage fait avec le* fleurs du lytrvm frvcticosum, du sucre, etc.
LE MAHA-BHARATA.
342
parures, des chars, des lits, des mets exquis et diffé-
rents breuvages, (De la stance 2,370 à la stance 2,376.)
La ville du roi des Matsyas resplendit, éminent Bhara-
tide, comme dans un jour 'de grande fête, pleine d'un
peuple joyeux et rassasié. 2,376.
FIN DU CHANT DE VIRATA.
Di , - —
YOUDYOGA-PARVA
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
LE RECIT DE ÇALYA.
Adoration au bienheureux Ganéça !
Honorez d'abord Nâràyana, et Nara, le plus éminent
des hommes, et la Déesse Sarasvatl ; ensuite, récitez ce
poime, qui donne la victoire !
Vaiçampâyana dit :
Alors qu'ils eurent célébré ce mariage d’ Abhiinanyou,
les héros, issus de Kourou, pleins de joie, s'étant reposés
la nuit et s’étant rendus purs, se rendirent joyeux au
point du jour à la cour de Virâta. 1 .
L'assemblée du monarque des Matsyas, où se rendirent
les vieux ministres du roi des hommes, était opulente,
admirable par les plus belles pierreries et les perles
d’élite, garnie de sièges, pleine de bouquets, odorante de
parfums. 2.
Digitized by Google
LE MAHA-BH AllATA.
SâO
Ensuite, entrèrent sur leurs trônes en avant des autres
les deux Indras des hommes, Virâta et Droupada, les
vieillards, dignes d’honneur entre les rois de la terre, et
Balarâma, et Djanârdana, avec leur père. 3.
Çini le héros avec le lils de Rohint s’assit près du
souverain de Pântchâla ; Djanârdana et Youddhishthira
bien près du roi de Matsya. A.
11 en fut ainsi de tous les (ils du monarque Droupada,
de Bhima, d’Arjouna, de l'un et l’autre fils de Mâdravatl,
de Pradyoumna et de Çâmba, ces deux héros dans
la guerre, d’Àbhimanyou avec les fils de Virâta. 5.
Tous ces héros étaient égaux à leur père eu beauté, en
force et en courage. Les jeunes seigneurs, fils de Draàu-
padt prirent place sur les plus nobles sièges, admirables
d’or. 6.
Quand ces princes furent entrés là, resplendissants de
robes et de parures, cette salie, pleine de rois, éclata de
son opulence, comme un ciel émaillé d’étoiles pures. 7.
Après diverses conversations, qui avaient l’assemblée
pour sujet, tenues par ces héros des hommes, les rois se
tinrent un moment livrés à leurs pensées et les yeux levés
sur Krishna. 8.
Arrivé à la fin d'un entretien, le meurtrier de Madou
essaya de les émouvoir par le récit des aventures des
Pàndouides ; et ces lions des rois entendirent tous en-
- semble ce discours d’un grand sens et d’une longue
portée : 9.
« 11 est su de toutes vos excellences qu’ Youddhishthira,
ici présent, dit-il, fut vaincu au jeu des dés par le fils de
Soubala, que son royaume lui fut enlevé par tricherie et
que la convention de s'exiler dans les forêts fut acceptée,
Digitized by Google
YOUDYOGV-PAHVA.
347
conformément à la vérité, parles fils de Pàndou, qui se
tiennent dans la vérité, qui montent sur le char de la vé-
rité et de qui la fougue est capable de vaincre la terre.
Ces hommes supérieurs ont accompli ce vceu de douze
années. 10 — 11.
» Ils ont trainé péniblement près de vos excellences la
treizième année, supportant différents maux intolérables.
Vous savez tous de quelle manière les choses se sont
passées. 12.
» Ces grands héros, sire, soumis à l’ordre donné par
les serviteurs des autres, ont traversé avec leur force
seule ces temps difficiles. Les choses étant ainsi, pensez
au parti juste, convenable, gtorieux, qui sera dans l’in-
térêt du roi Youddhishthira et de Douryodhana lui-même.
Dharmaràdja ne porterait pas envie au royaume même
des Dieux, s’il était joint à l’injustice. 13 — 14.
» Dans un village quelconque, il affecterait le pouvoir,
pourvu qu’il fût joint aux choses de la vertu. On sait
que les fils de bhristarâshtra ont enlevé à ces princes le
royaume, héritage de leurs pères; 13.
» Et que cette perfide action fit tomber sur eux un
malheur aux formes intolérables. Ce n’est pas grâce à
leur seule vigueur que ces fils de Dhritaràshtra ont vaincu
en bataille le fils de Pritbâ. 16.
» Néanmoins, le monarque Youddhishthira désire avec
ses amis leur état prospère. Mais ce que les fils de
Pàndou eux-mêmes ont recueilli des maîtres de la terre,
qu’ils ont vaincus et terrassés, 17.
» C’est tout ce que souhaitent ces héros des hommes,
les trois fils de Kouuti et les deux fils de Mâdravati. Dès
l’enfance, des foules d’ennemis vicieux, terribles, envieux
LE MAHA-BH AKATA.
548
de leur enlever la couronne, employèrent différents
moyens pour leur Oter la vie : toutes ces choses sont par-
faitement connues. Considérant la grande cupidité de ces
hommes et la vertu même d’Youddhishthira , tenant
compte de leur parenté, arrêtez votre opinion, tous en-
semble et chacun à part. Ces Vândouides se sont tou-
jours complus dans la vérité, ils ont observé exactement
la condition du jeu. 18 — 19—20.
» Autrement, secondés par leurs amis, ils eussent tué ces
fils rassemblés de Dhritaràshtra. Dès qu’ils auraient connu
par eux la méchanceté de ces princes, des gens, leurs affec-
tionnés, eussent environné les Prithides en cette affaire.
» Les fils de Pândou eussent harcelé les Dhritarâshtridn
par des batailles, et, frappés de coups par eux, ils les au-
raient tués dans les combats, c Ceux-ci par leur infériorité
ne sont pas capables de victoire sur ceux-là, » direz-vous ;
et tel sera votre sentiment. 21 — 22.
» S’étant rassemblés tous, leurs efforts, réunis à ceux
de leurs amis, conspireront à la perte de ces rivaux. L’o-
pinion de Douryodhana n’est pas encore exactement con-
nue : que fera-t-il ? 25.
» Le sentiment de la partie adverse étant inconnu, quel
sera le vôtr ■ dans cette obscurité ? Ainsi, qu’un homme
sans négligence, bien né, adonné à la vertu, messager
capable, s’en aille d’ici, pour appaiser les fils de Dhrita-
râshtra et leur offrir la moitié du royaume d’Youddhish-
thira. » Dès qu’il eut entendu ce discours de Djanârdana,
égal, doux, joint à l’intérêt et au devoir , son frère aîné
applaudit infiniment à ce langage, et parla, sire, en ces
termes : 24 — 25 — 20.
« Vos seigneuries ont entendu le discours, utile pour
Digitized by Google
YOUDYOGV-l’AKVA.
*49
Adjâtaçatrou, utile également pour le roi Douryodhana,
en même temps qu’assorti à l’intérêt et au devoir, que
vient de prononcer l'être, qui par sa naissance est anté-
rieur à son frère Gada, 27.
» Les héroïques fils de Kountt, ayant cédé une moitié
du royaume, s'efforceraient de supporter cette perte ; et
Douryodhana ayant rendu une moitié de son empire, heu-
reux avec nous, goûterait une joie suprême. 28.
» Ces héros des hommes obtiendront un royaume, tan-
dis que leurs ennemis vivront en paix avec eux. Tran-
quilles, assurément, ils entreront dans le bonheur, et leur
tranquillité sera le bien des créatures. 29.
» L’intérêt de Douryodhana est de connaître les pro-
positions, celui d'Youddhishthira d'en prononcer les pa-
roles. Il me serait agréable qu’un homme allât porter la
pacification entre les enfants de Kourou et ceux de Pândou.
» Qu’il s’adresse à Bhîshma, au Vitchitraviride à la
haute dignité, le plus grand des rejetons de Kourou, à
Drona et son fils, àVidoura, à Kripa, au roi de Gândhâra,
au fils adoptif du cocher, 30 — 31.
» Et à tous les autres fils de Dhritarâshtra, les pre-
miers de l’armée, les premiers de la ville. Ces héros du
monde se tiennent dans les devoirs, comme dans leur do-
maine ; ils ont entendu le temps fixé. 32.
» Tous ces habitants de la tille étant rassemblés et les
vieillards réunis, qu’il fasse entendre une parole accom-
pagnée de révérences, en sorte qu’elle soit une cause de
richesse pour le fils de Kountl. 33.
» Dans de telles conditions, il faut éviter d’allumer la
colère de ces hommes; car l'intérêt succombe devant ceux,
qui ont recours à la force. La fortune environnait Youd-
S 60
LE MAHA-BHARATA.
dhisbthira, mais sa négligence lui fit perdre au jeu son
royaume. 34.
» Adjamitha provoqua àjouer le fils du roi de GândhAra,
habile dans l’art des dés ; science, qu’ignorait le plus
excellent des enfants de Kourou. Tous ses amis essayèrent
vainement de l'arrêter. 3&.
» Laissant de côté les autres joueurs par milliers, qu'il
aurait pu vaincre, Youddhishthira ne provoqua que le
iils de Soubala seulement, et fut vaincu par lui au jeu des
dés. 36.
» 11 continua àjouer contre lui, mais toujours la for-
tune des dés détourna de lui son visage. Sa violente dé-
faite excita sa colère ; mais il n'y a là aucune faute de
Çakouni. 37.
» Que, l’ayant salué, ce messager tienne donc au
Vitchitraviride un laugage, accompagné d’une grande
douceur ; car cet homme peut ainsi arrêter dans son in-
térêt le fils de Dhritarâahtra. 3b.
» Y ouddhisikira n’a jamais désiré la guerre avec les
Kourouides ; attirez à vous Douryodhaua par la flatterie.
Elle peut triompher de l'intérêt ; la douceur produira l’u-
tile; mais l’utile ne viendra point ici de la guerre. » 39.
De cette manière parla ce héros de Madhou, et le vail-
lant Çini se leva soudain ; il blâma ce discours et ajouta
ces paroles avec colère : 40.
« Les paroles de l'homme sont l’image de son âme;
telle qu'est ton âme, ainsi tu parles ! 41.
» 11 y a des héros, comme il y a des hommes sans
cœur ; on voit invariablement ces deux faces dans la
figure de l'humanité. 42.
» Dans une même famille naissent des mortels à la
— ‘Oigifeut-bsr0aogle
YOUDYOGA-PAKVA.
351
grande vigueur et des individus impuissants; de même
que, sur le même arbre, il y a des branches fructueuses
et des rameaux sans fruit. 43.
» Je ne maudis pas le discours, que tu prononces, ô
toi, qui portes une queue de cheval pour ton enseigne;
mais j'exècre, destructeur de Madhou, ceux, qui prêtent
l’oreille à ton discours. 44.
» En effet, comment, s’il parle d’une faute, quelque
légère soit-elle, d’Youddhishthira, un homme obtient-il
de parler sans crainte au milieu de l’assemblée ? 46.
# D'où viendrait une juste victoire, suivant la vérité, à
ceux, qui , habiles dans les dés, triomphent d'un ma-
gnanime, qui en ignore la science et qu'ils ont provoqué au
jeu. 40.
» S’ils fussent allés trouver le fils de Kountt dans une
maison, où il jouait avec ses frères, et s’ils l’eussent vaincu,
ils n’eussent fait qu’une action conforme à la justice. 47.
» Mais, quand ils ont provoqué eux-mêmes le Koun-
üde, qui se complaît toujours dans les devoirs du
kshatrya, et l’ont vaincu par tricherie, cette autre chose
leur liait-elle honneur ? 48.
» Comment, après qu’il a engagé le plus grand des en-
jeux, s’inclinerait-il affectueusement? Acquitté de l'habi-
tation dans les forêts, il est revenu au trône de ses pères.
■> Si cet Y’ouddhishthira désire les richesses d’autrui, il
ne sied pas qu’il sollicite ainsi un étranger outre mesure.
4»— 50.
» Comment ? Des hommes unis à la vertu ne désirent
pas s’emparer d’un royaume ! Ceux qui disent ; « Les fds
de Kourou ont terminé leur habitation ; » ce mot les fait
seul connaître. 61.
362
LE MAH4-BHARATA.
» Persuadés par Bhlshma et le magnanime Drona, ils
ne pensent point à rendre aux Pàndouides l’héritage pa-
ternel ! 62.
» Mais, les ayant amenés de force au combat, moi, je
les abattrai par mes flèches aiguës aux pieds du magna-
nime (ils de Kountl. 63.
» S’ils ne se décident pas à rendre hommage, confor-
mément à la justice, ils descendront avec leurs ministres
aux demeures d'Yama. 54.
» Ils sont aussi incapables de soutenir la fougue d’You-
youdhâna, marchant irrité au combat, que des montagnes
celle de la foudre. 56.
» Qui pourrait supporter l’archer du G&ndiva? Qui
soutiendrait Tchakrâyoudha sur un champ de bataille ?
Qui pourrait me supporter moi-même ? Qui pourrait sup-
porter l’inaiïrontable Bhhna? 56.
» Et les deux jumeaux, solides archers, à la splendeur
semblable à celle du Temps ou de la Mort? Qui, désirant
la vie, tiendrait pied devant Dhrisht&dyoumna le Pâr-
shala ? 67.
n Qui pourrait supporter ces cinq Pàndouides, accrois-
sement de renommée pour Draâupadl ? Et ces hommes
remplis de fierté, d’une vigueur pareille, d’une autorité
égale à celle des Pàndouides ? 58.
» Et le fils de Soubltadràaux grandes flèches, invincible
aux Dieux mêmes ? Et Gada, et Pradyoumna, et Çâmba,
semblables au feu de la foudre ou de la Mort ? 59.
» Nous, quand nous aurons immolé dans le combat le
fils de Dhritaràsbtra, avec Qakouni, avec Karna, nous sa-
crerons le (ils de Pândou. 60.
On n’est pas criminel pour tuer des ennemis perfides ;
YOUDYOG A-PARV A.
353
et une réclamation, parce qu'on la fait à des ennemis,
n'est ni injuste, ni déshonorante. 61.
» Exécutez donc sans paresse le désir, qui fut conçu
dans son esprit; et que le fils de Pàndou obtienne le
royaume, qui fut abandonné par Dhritar&shtra. 62.
» Ou le fds de Pàndou, Youddhishthira, remontera sur
son trône aujourd’hui ; ou tous, immolés de ma main, les
usurpateurs seront couchés sur la surface de la terre ! »
« 11 en sera ainsi, guerrier aux longs bras, dità son tour
Droupada; il n’y a pas de doute; car Douryodhana ne
cédera pas un royaume pour des paroles douces. 63 — 64.
» Dhritar&shtra, ami de son fils, suivra son impulsion,
Bhlshma et Drona par compassion, le fils de Râdhâ et le
Soubalide par folie. 6à.
» Le discours de Baladéva n’est point assorti à mon in
telligence : en effet, c’est une méthode, qu'il faut employer
avec un homme, qui désire avant tout une bonne con-
duite. 66.
» Mais on ne doit adresser en aucune manière uue pa-
role douce au Dhritaràshtride, car son âme est méchante,
selon moi ; elle est invincible au langage de ladoaceur. 67.
» User de paroles douces envers Douryodhana à l’àme
dépravée, c’est employer la douceur avec un âne; c’est
présenter une saveur piquante à des vaches. 68.
» Le méchant regarde comme sans force l’homme, qui
se sert avec lui de paroles douces ; l’ignorant distingue
une affaire comme vaincue dans un procédé plein de dou-
ceur. 6f>.
» Exécutons cette chose elle-même ; qu’on déploie ici
un effort ; faisons partir des armées avec des amis ; que
nos troupes se mettent en mouvement. 70.
v
23
$54
LE MAHA-BHAUATA.
» Que des messagers à la marche rapide de Çalya, de
Dhrishtakétou, de Djayatséna et de tous les Kalkéyains
partent 4 l'instant, seigneur. 71.
» Dourvodhana lui-même en dépêchera de tous les
côtés, sans doute. Les premiers arrivés vont porter les
premiers leurs excitations. 72.
» Hâtez-vous donc pour être les premiers à soulever les
rois. 11 faut soutenir ici un grand fardeau : tel est mon
sentiment. 73.
» Que les rois vassaux de Çalya soient envoyés prompte-
ment au monarque Bhagadatta, qui habite les bords de la
mer orientale ! 74.
» A Ougra, Amitaâudjas, Hàrddikya, Ayàhouka, ou,
seigneur, au vaillant Rolchamâna à la grande science. 75.
n Qu’ils amènent beaucoup de princes, Sénàvindou, Sé-
nàdjit, Prativindhya, Tchitravarman, Souvâstouka, 76.
» Le Vâhlika Moundjakêra, et le souverain même de
Tchédi, et Soupârçwa, et Soubâhou, et le héros descen-
dant de Pourou, 77.
» Et les rois des Çakas, des Palhavas et des Daradas ;
et Souràri, et Nadldja, et le prince karnavé3hta, 78.
» Et Nila, et Vlradharman, et le vigoureux Bhoûmipàla,
et l'invincible Rantavakra, Rouktnl, Djanamédjaya, 79.
# Ashatha, Vâyouvéga et le prince Poûrvapâli, Dévaka
à la vaste splendeur, Ekalavya avec ses fils, 80.
» Les rois du Kàrousba et le robuste Kshémadhoûrti,
les Kâmbodjes, les Rishikas, et ceux, quisontàl'occident,
et ceux, qui habitent les pays marécageux, 81.
» Et Djayatséna, et Kaçya, et les monarques du pays
aux cinq rivières, et l’inaffrontable fils de Krâtha, et les
rois habitants des montagnes, 82.
— Digitized by Google
YOli D YOG A-PAH V A.
366
u Djàuaki, Souçarman, riche en joyaux, Potimatsaka,
souverain du royaume de Pânçou, elle vigoureux Dhrish-
takétou, 83.
» Paâundra, Dandadhâra, Vrihatséna le robuste, Çré-
minat, le Nishàda, qui jamais ne fut vaincu, et Vasoumat
lui-même, 8â.
» Vrihadbala, Bàhou à la grande splendeur, le conqué-
rant des cités ennemies, le roi vigoureux Samoudraséna
avec son fils, 85.
» Oudbhava, Kshémaka et le prince Vâtadhâna, Çrou-
tàvou, Drithàyou et le robuste (ils de Oàlva, 86.
b L’héritier présomptif et le roi des Kalingas, enivré
des batailles. Qu’on dépêche promptement à ces princes :
c’est le sentiment, qui m’est agréable. 87.
b Que ce brahme savant, mon |>ourohita, soit donc en-
voyé à Dhritarâshtra, sire, et qu'il lui porte des paroles.
» Di'ona est le plus excellent des guerriers, soit qu’il
faille parler à Pouryodhana ou à sa majesté le fils de Çân-
tanou, soit qu’il faille adresser la parole à Dhritarâshtra
lui-même, b 88 — 89.
o Ce discours est convenable dans le fardeau, que
portent les Somakas, reprit le Vasoudévide ; le roi fils de
Pândou à la force sans mesure lui devra le succès de son
affaire. 90.
» Il nous faut exécuter cela d'abord, nous, qui désirons
une bonne conduite. L’homme, qui ferait la chose d’une
autre manière, serait bien imprudent. 91.
b Une égale parenté nous unit aux rejetons de Kourou
et de Pândou ; mais les fds de Pândou marchent suivant
nos désirs. 92.
b Nous avons tous été invités, comme ta majesté, à ce
36»
LE MAHA-BHARATA.
mariage, et, cet hymen une fois célébré, nous retournerons
avec joie dans nos maisons. 93.
» Ta majesté est le plus grand parmi les rois, et par
l’Age, et par la science ; nous sommes tous devant toi
comme tes disciples : il n’y a pas de doute. 94.
» Dhritaràshtra ne manque jamais de te porter une
grande estime, noble ami de Drona et de Kripa, ces dignet
instituteurs. 95.
» Que ta majesté envoie donc une parole, qui accom-
plisse l'affaire des fils de Pàndou ; ce que ta majesté en-
verra, est ce qui est déjà résolu par nous tous. 90.
» Si le héros des Kourouides embrasse maintenant,
suivant la juste raison, des sentiments de paix, on évitera
un grand carnage des rejetons de Kourou et de Pàndou
dans une guerre fratricide. 97.
» Si, aveuglé par l’orgueil, le fils de Dhritaràshtra dans
sa démence n’adopte pas ce parti, envoie ensuite d’autres
messagers pour nous convoquer. 98.
» Alors Douryodhana l’insensé, à la vue courte, s’en ira
à la mort sous l’archer irrité du Gândîva avec ses ministres,
avec ses parents eux-mémes ! n 99.
Ensuite, après qu’il eut honoré le Vrishnide, Virâta, le
maître de la terre, le renvoya dans son palais, escorté de
sa suite, accompagné de ses parents. 100.
Quand Krishna fut retourné à Dwàraka, les cinq
frères, que présidait Youddhishthira, et le puissant Vi-
râta avec eux de préparer tout ce qui avait rapport à la
guerre. 101.
Virâta avec ses parents et Droupada, le maître du globe,
envoyèrent à tous les rois de la terre. 102.
Les souverains à la grande force se rassemblèrent joyeux
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
367
& la parole des lions de Kourou , du Matsya et du Pân-
tchâlain. 103.
A cette nouvelle, une nombreuse armée se réunit pour
les fils de Pàndou ; et les enfants de Dhritaràshtra convo-
quèrent les monarques de la terre, düâ.
Elle était troublée à cause des rejetons de Kourou et de
Pàndou ; elle était occupée, sire, de la marche des sou-
verains du monde. 106.
La terre, pleine de troupes, était remplie d'armées en
quatre corps ; les bataillons de ces héros s1 avançaient çà
et là. 100.
Ce divin globe en était, pour ainsi dire, ébranlé avec
ses forêts et ses montagnes. Enfin, le roi du Pàntchàla,
qui partageait les sentiments d'Youddhishthira, envoya
aux Kourouides son archi-brahme, grand par la science
et les années. 107 — 108.
Droupada tint ce langage :
u Ceux, qui ont la vie, sont les plus excellents des
Êtres ; ceux, qui sont doués de l'instinct, l'emportent sur
les autres animaux ; les hommes sont les plus excellents
des Êtres raisonnables, et les plus excellents parmi les
hommes, ce sont les brahmes. 100.
» Ceux, qui lisent les Védas, excellent parmi les brah-
mes ; ceux, qui ont acquis la science, priment ceux, qui
lisent les Védas ; les hommes de la vie active excellent sur
ceux de la science inerte, et ceux, qui ont la connaissance
de l'esprit sur les gens mêmes de la vie active. 110.
» Ta majesté est le premier de ceux, qui ont acquis la
science : tel est mon sentiment. Tu es distingué par ta
doctrine, ton âge et ta race. 111.
• Tu es l’égal de Vrihaspaii et de Çoukra par ta
368
LE MAHA-BHARATA.
science ; tout est même connu de toi ; tu sait comme est
Douryodhana , le Kourouide, comme est le fds de Pàndou,
Youddhishthira, de qui la mère fut Kountl. A la connais-
sance de Dliritarâshtra, les autres unt abusé de la bonne
foi des Pàndou ides. 112 — 113.
» Quoique persuadé, par Vidoura, il a suivi la volonté
même de son fils. Çukouni a provoqué au jeu le fils de
Kountl avant que celui-ci eut pu faire usage de sa raison.
u Lui, qui savait les dés, il a défié un homme, qui en
ignorait la science, qui était pur et se maintenait dans les
devoirs du kshatrya. llsont ainsi trompé Youddhishthira-
Dharmaràdja. 114 — 115.
» Dans quelque condition qu’il soit, ils ne rendront
pas d’eux-mêmes le royaume. Mais que ta sainteté
fasse entendre à Dhritaràslitra une parole inspirée par le
devoir. 116.
» Pour sûr, il attirera les esprits de ses guerriers à
lui ; il accomplira ainsi la parole de Vidoura et la tienne.
» 11 effectuera le schisme de Bhîshina, de Drona, de
Krlpa et des autres. Les ministres étant divisés et les
guerriers détournant la tète, 117—118.
» Ces héros au contraire d’appliquer vers un seul
point la face de leur afTaire. Dans cet iutervalle, les
Prithides, de qui l’espritsera fixé sur un seul objet, accom-
pliront aisément les choses de l’armée ; ils amasseront
des richesses, lui diras-tu, tandis que, ton parti se trouvant
divisé et toi-même flottant dans l’incertitude, les tiens ne
feront pas avec le même succès es choses de la guerre :
il n’y a là aucun doute. La supériorité de position fait
comprendre ici toute cette affaire, lit) — 120 — 121.
b Grâce à tou entrevue, Dliritarâshtra accomplira ton
Digitized by Google
YOliOYOG A-PARV A .
S 60
honnête parole : sa vertueuse majesté, suivant le sentier
de la justice, racontant les infortunes, qui ont environné
les Pândouides au milieu de sensibles vieillards, et leur
exposant les vertus de famille, observées par ses ancêtres,
opérera dans leurs esprits un partage : c’est mon senti-
ment ; il n'y a point ici de doute. Tu ne dois pas éprouver
de crainte à cause d'eux : en effet, tu es un brahme, qui
as la science des Védas ; tu es revêtu du caractère d’am-
bassadeur et tu es en premier lieu un vieillard. Que ta
sainteté s’en aille promptement chez les Kourouides,
pour le succès de l’affaire des lils de Kountl, dans un
instant favorisé par le lever de l’astérisme Poushya et
dans une heure, à laquelle est promise la victoire. »
(De la stance 122 à la stance 127.)
Muni de ces instructions du magnanime Droupada,
l’archi-brahme à la vertueuse conduite se mit en route
pour la ville, qui tire son nom des éléphants. 127.
Sage, environné de ses disciples, versé dans les axiô-
mes des Traités de politique, il s’en allait chez les
enfants de Kourou pour l’intérêt des fils de Pàndou. 128.
Après qu’ils eurent fait partir le Pourohita pour la
ville, à qui son nom est venu des éléphants, ils dépê-
chèrent çà et là des couriers aux différents princes. 129.
Quand il eut expédié autre part ses envoyés, l’éminent
Kourouide, Dbanandjaya, le fils de Kountl, partit lui-
même pour Dwârakâ. 130.
Alors que Krishna s’en fut retourné à Dwâravatl avec
Baladéva, le meurtrier de Madhou, accompagné de tous
les Vrishnides , les Andakas et les Bhodjas par cen-
taines, 131.
Le roi fils de Dhritaràshtra fit arriver jusqu'à soi par
360
LE MAHA-BHARATA.
l’envoi d'espions travestis l'information certaine de tout
ce que faisaient les Pàndouides. 1 32.
Ayant appris que le meurtrier de Madhou, Baludéva
s'était éloigné avec ses ardents coursiers, il s'avança vers la
ville de DwArakà, escorté d’une armée peu considérable.
Dhauandjaya, le fils de Pàndou et de Rountl, s’en alla
rapidement ce même jour à la cité charmante des Anar-
tas. 133—136.
Ces deux vaillants rejetons de Kourou, arrivés à Dwâ-
rakà, trouvèrent Krishna endormi et s’approchèrent de
sa couche. 135.
Souyodhana entra vers Govinda couché et s’assit sur
un noble siège à la tête de Krishna. 136.
Après lui, entra Kirit! à la vaste intelligence; il se
plaça, incliné et les maintes jointes au front, à l’autre
moitié du Vasoudévide. 137.
Le Vrishnide, s’étant réveillé, vit d’abord Kirlti devant
lui ; il souhaita la bien-venue aux deux guerriers, qui lui
rendirent exactement leurs hommages. 138.
Le meurtrier de Madhou leur demanda le sujet, qui
avait motivé leur voyage, et Douryodhana répondit en
souriant à Krishna : 139.
« Que ta majesté veuille bien me donner son alliance
dans cette guerre : en effet, égale est l’amitié de ta ma-
jesté pour Arjouna et pour moi. 160.
» Une semblable parenté nous unit avec toi, Mâdhava;
c’est moi, qui suis le premier entré ici et me suis appro-
ché de toi le premier, meurtrier de Madhou. 161.
» Les honnêtes gens vont porter d’abord leur préfé-
rence à la personne, qui est venue la première ; toi, Dja-
nârdana, tu fus toujours estimé dans le monde le plus
Btgitized-fey Google
YOUDYOGA-PARVA.
SOI
excellent des gens comme il faut : observe donc aujour-
d’hui la conduite des honnêtes gens. » IA 2 — 143,
n Ta majesté est venue la première, sire, il n’y a pas de
doute pour moi ; mais c’est le fils de Prithà, Dhanandjaya,
que j'ai regardé le premier, 1A4.
» Je ferai alliance avec l’un et l’autre de vous, Souyo-
dbana ; et, pour cela, je considérerai ces deux choses,
que tu es venu ici le premier et que j’ai porté sur lui mon
premier regard. 145.
« 11 faut que je fasse d'abord, dit l’Écriture, le présent
aux plus jeunes. » C’est par conséquent Dhanandjaya, le
lils de Prithà, qui mérite le premier ce présent. 1 4tt.
» Je ferai un grand arbouda (1) de bergers égaux à
moi pour le corps : les Nàrâyanas, c’est ainsi que seront
nommés tous ces guerriers dans le combat. 147.
» Que, d’un côté, soient dans le combat ces guerriers
intraitables, et, de l'autre côté, moi seul, ayant déposé
mes armes et ne prenant aucune part à la bataille. 148.
» Lequel de ces deux lots estimes-tu, fils de Prithà, le
plus méprisable (2) et le plus ravissant au cœur? Que
ton altesse le choisisse! car c’est à elle qu’il appartient
justement de faire le premier choix. » 146.
A ces mots de Krishna, le fils de Kounti, Dhanandjaya
opta pour Kéçava, qui ne devait prendre aucune part au
combat. 150.
Alors Douryodhana choisit, en présence de l’ordre en-
tier des kshatryas, des Dànavas et des Dieux mêmes, toute
(1) L'arbouda ex»( de cent millions, le grand arbouda est dix fois plus.
(2} Aucun dictionnaire, pas même celui de Bohtling et Roth, ne donne ce
mot âbyAmanyataran pour l'expliquer.
36*2
LE MAHA-BHAKATA.
cette armée, née de la passion, mais qui n'avait pas reçu
une naissance humaine, ces N&râyanas, meurtriers des
ennemis ; et c’est ainsi, Bharatide, qu’il obtint plusieurs
milliers de mille combattants. 1 51 — 152.
Ayant su que Krishna se retirait du combat à venir, il
en ressentit la plus grande joie. Quand le prince eut reçu
toute cette nombreuse armée, Douryodhana à la vigueur
épouvantable alla trouver le fils de Rohini aux vastes
forces, et lui apprit la cause entière de son voyage.
153—154 (1).
Çaàuri tint alors ce langage au fils de Dhritarâshtra :
« 11 convient que tu saches, tigre des hommes, tout
ce qui fut dit jadis par moi à Virâta au temps, qu’il ma-
riait sa fille. 156 — 157.
» Mainte et mainte fois, sire, j'ai dit à Hrishtkéça pour
toi, rejeton de Kourou, afin de le retenir : « Tes lieus de
parenté sont égaux de l'un et de l’autre côté. * 158.
» kéçava ne répondit point à ces paroles avec un seul
mot prononcé, et je ne puis sans Krishna tenir ferme un
seul instant. 159.
» Je ne suis le compagnon, ni de Douryodhana, ni du
fils de Prithà; ainsi mon esprit s’est résolu, en regardant
le Vasoudévide. 160.
» Tu es né dans la famille Bharatienne, honoré de tous
les princes ; vas ! combats avec la vertu du kshatrya,
éminent Bharatide. » 161.
11 dit; à ces mots, Douryodhana i mbrasse alors Halâ-
youdha ; et, songeant que Krishna s’était retiré de cette
guerre, il crut avoir déjà remporté la victoire. 162.
fl) L’édition numérote ce çbkal55; nous sautons un chiffre.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PàRVA.
ses
Le monarque, fils de Dhritaràshtra s'en alla versKrita-
varman, qui lui donna une armée en quatre corps. 163.
Environné de toute cette épouvantable armé'!, le re-
jeton de Kourou s’avança joyeux et remplissant de joie
ses amis. 16A.
Ensuite Djanàrdana, le créateur du monde, revêtu
d'une robe jaune, Krishna, quand Douryodhana lut parti,
tint ce langage à kiritl : 165.
<• Quelle pensée t’inspirait, quand tu me choisis avec la
condition que je ne combattrais pas? « 166.
Arjouna répondit :
o Ta majesté est capable d’exterminer tous les mortels ;
il n’y a là nul doute; moi-même, réduit à mes seules
forces, û le plus grand des hommes, je suis capable de les
précipiter dans la mort. 167.
s> Ta majesté a de la gloire dans le monde ; la renom-
mée viendra d’elle-même à toi ; mais j'ai besoin de la re-
nommée, moi ! et c’est pour cela que je t’ai choisi. 168.
» Pnissé-je avoir ta majesté pour conduire mon char !
ce fut toujours ma pensée ; daigne exaucer ce désir, conçu
dans mon cœur depuis long-temps ! » 169.
< Cela sied, fils de Prilhâ, reprit le Vasoudévide, que
tu rivalises avec moi ; je conduirai ton char ; que ton désir
soit accompli ! » 170.
Réjoui de cette manière, le fils de Prithâ s'en retourna
vers Youddhishthira et fit sa route, accompagné de
Krishna et des héros Dàçàrhains. 171.
Quand Çalya en eut reçu la nouvelle de ses envoyés,
il se porta, sire, environné d'une grande armée à la ren-
contre des Pândouides avec les héros, ses fils. 172.
L’armée couvrait de son camp un yodjaua et la moitié
m
LE MAHA-BHARATA.
eu plus : cependant cet éminent roi suffisait à nourrir une
si vaste armée. 173.
Il commandait, sire, à une armée en quatre corps :
grandes étaient sa bravoure et sa force. Ses héros étaient
revêtus de cuirasses admirables, ilsarboraientd’admirables
drapeau.*, ils tenaient d’admirables arcs. 17â.
Tous, ils avaient d’admirables parures, ils étaient mon-
tés sur des chars ou des éléphants admirables ; tous, ils
portaient d’admirables bouquets, ils étaient couverts d’or-
nements et de robes admirables. 176.
Vaillants guerriers par centaines de mille, ils avaient
chacun les décorations et les costumes de leur pays.
Les plus grands des kshatryas étaient les chefs de son
armée. 170.
t
Troublant, pour ainsi dire, tous les êtres; ébranlant,
pour ainsi dire, la terre, il donnait du repos à son armée
et marchait lentement sur la route, que suivait le Pàn-
douide. 177.
Douryodhana, ayant appris que le magnanime héros
approchait, courut, fils de Bharata, et lui rendit hommage
lui-même. 178.
Il lit construire en des lieux charmants, pour lui té-
moigner de l'honneur, mainte habitation ornée de pier-
reries, élégamment décorée. 179.
Là, des ouvriers divers avaient édifié des maisons de
jeux ; là, étaient rassemblés des bouquets, des aliments,
des mets et des breuvages bien préparés, 180.
Des puits aux formes diverses, accroissant la joie de
l’àme ; des lacs différents de structure, des monceaux de
riz bouilli et des habitations. 181.
Honoré comme un Immortel, de tous les côtés, en chaque
Digitîzed by Google
YOllDYOGA-PARVV.
MS
lieu, par les ministres de Douryodbana, le prince de s’a-
vancer vers ces maisons. ASS.
Il s'approcha d’une autre habitation, resplendissante
comme le palais d'un Dieu. Là, par les objets des sens,
qui s'y trouvaient réunis et par des félicités plus qu’hu-
maines, il s’estima un être supérieur; il en vint à dédai-
gner Pourandara lui-même. Dans sa joie, le plus grand des
kshatryas se mit à interroger des hommes envoyés par
DouryodAnna : 183 — 184.
« Par quels gens d’Y'ouddhishthira furent bâties ces
maisons? Amenez-moi ces constructeurs de palais ! Ils sont
dignes d’un présent, à mon avis. 185.
» Je leur donnerai ma faveur, si le fils de kounti me le
permet. » Ces hommes lui répondirent en souriant que
tout cela appartenait à Douryodbana. 186.
Quand la joie eut amené Çalya au point de vouloir
donner sa vie même, alors Douryodbana caché se fit voir
à son oncle. 187.
Dès que le roi de Madra l’eut vu et qu’il eut connu son
effort pour lui être agréable, il l'embrassa et lui dit sa-
tisfait : « Reçois la chose, que tu désires. » 188.
« Que ta parole soit une vérité, lui répondit Dourvo-
dhana; homme distingué, qu’une grâce me soit accordée !
Que ta majesté daigne être le guide de toute mon armée.»
u Loin de moi ! reprit à son tour Çalya ; quelle autre
chose préfères-tu ? » — « Nulle autre! » dit mainte et
mainte fois le Gàndhâride. 189 — 190.
n Retourne à ta ville, éminent Douryodhana, repartit
Çalya, tandis que j’irai voir Youddhishthir.i, le dompteur
des ennemis. 191.
» Et, quand je l'aurai vu, sire, je reviendrai prompte-
360
LE MAHA-BHARATA.
ment, souverain des hommes ; mais il faut absolument
que je voie ce Pàndouide, le plus grand des monels. »
« Reviens promptement, jire, fil Douryodhana, après
que lu auras vu le fds de Pàndou, seigneur. Nous sommes
soumis à toi : n'oublie pas que tu dois nous donner une
grâce, n 192 — 193.
« Je reviendrai bientôt, sire, la félicité descende sur
toi! reprit Çalya. Retourne à ta ville. » A ces mots, Çalya
et Douryodhana s'étreignent l’un l’autre dans un mutuel
embrassement. 194.
Il fait ses adieux à Çalya et retourne à sa ville, tandis
que Çalya se hâte de s'en aller raconter son aventure aux
fils de Kountl. 195.
Arrivé à Oupaplavya, il entra dans le camp, et Çalya
vit là tous les Pândouides. 19(5.
Çalya aux longs bras, s’étant abouché avec les lils de
Pândou, reçut, suivant l'étiquette, l’eau pour se laver les
pieds, un arghya et la terre. 1 97.
Ensuite, plein d’une joie suprême, le roi de Madra, le
meurtrier des ennemis, serre Youddhishthira dans ses
bras, ayant commencé par s’enquérir de ses nouvelles.
Bhima et Arjouna, les deux Krishna, les fils de la sœur
à chacun d’eux, et les jumeaux s’assirent sur un siège ;
alors Çalya dit au fils de Prithâ : 198 — 199.
« Ta santé est -elle bonne, descendant de Kourou, 6
tigre des rois? Par bonheur, ô le plus excellent des con-
quérants, te voilà acquitté de ton habitation dans les bois!
» Tu as fait, sire, une chose bien difficile, quand tu ha-
bitas dans la solitude avec tes frères, Indra des rois, et
cette intéressante Krishna. 200 — 201.
» Tu supportas encore une douleur épouvantable, quand
Y OUDY OG A-l’ A H V A .
367
tu habitas une demeure inconnue ; et d'où le bonheur au-
rait-il pu te venir, puisque tu étais tombé du trône? 202.
. » Après ce grand malheur,- que t'a causé le fils deDhri-
tarâshtra, tu obtiendras le bonheur, formidable sire, en
immolant tes ennemis. 203.
* Tu connais la marche du monde, grand roi, souverain
des hommes: il n’existe donc rien de ta pirt, mon fils,
qui ait eu la cupidité pour son motif. 20â.
» Désire, fils de Bharata, entrer dans la route de nos
antiques saints rois ; demeure, Youddhishthira, mon fils,
attaché à l’aumône, à la pénitence, à la vérité. 205.
u La patience, la répression des sens, la vérité, l’absten-
tion du mal sont dans toi, Y ouddhishthira : n'est-ce pas
dire encore que sur toi est fondé, sire, ce monde mer-
veilleux? 206.
» Tu es doux, magniiique, pieux, dompté, adonné au
devoir : on sait que tes nombreuses vertus, sire, sont les
témoins du monde. 207.
» On sait, mon fils, que cet univers t’appartient. Pat-
bonheur, roi terrible, éminent Bharatide, cette infortune
est arrivée à sa fin. 208.
a Par bonheur, Indra des souverains, je vois que tu as
traversé, prince vertueux, avec tes frères, cette crise pé-
nible, et que tu es, seigneur, un amas de vertus. » 209.
Ensuite, le roi de lui raconter la venue de Douryodhana,
tout ce qu'il désira entendre et ce don promisd’une grâce,
(ils de Bharata. 210.
Y'ouddhishthira lui répondit :
« La promesse, que tu fis à Douryodhana, héros, de
parole seulement et d'une âme bien disposée, fut de ta
part, sire, un acte de vertu. 211.
508
LE MAHA-BHARATA.
» Je désire te voir faire une seule chose, s’il te plaît,
roi, maître de la terre. Daigne faire en sorte, 6 le plus
vertueux des princes, que cette promesse ne soit pas ac-
complie. 212.
» Écoute par égard pour moi, héros, je veux t’informer
d’une circonstance, puissant rei. Ta majesté est dans la
bataille l’égal du Vasoudévide. 213.
» Si un combat singulier, char contre char, s’engage
entre Arjouna et Rarna, c’est à ta majesté, éleplusexcel-
lent des rois, de faire les fonctions de cocher pour Rama;
il n’y a là aucun doute. 21A.
n 11 faut sauver Arjouna, si tu veux faire une chose, qui
m’est agréable, sire. Une mort violente, qui doit nous
procurer la victoire, te sera portée en tes fonctions de
cocher (1). 21 h.
» Veuille faire, mon oncle, cette chose infaisable. »
« Écoute, s’il te platt, fds de Pàndou, reprit Ç.alya, au
sujet de cette mort violente, que tu m'annonces de la main
d’un méchant dans ce combat avec le fds adoptif du cocher.
» Je lui servirai, assurément, de cocher dans son
combat. Tu penses que je suis' toujours égal au Vasou-
dévide dans la bataille. 216 — 217 — 218.
» Je tiendrai certainement, sur le champ du carnage,
tigre des enfants de Rourou, une parole contraire, un
langage opposé à son envie de combattre. 219.
» En sorte que, privé de son orgueil, dépouillé de sa
force, il ne sera plus capable que d’immoler son plaisir
à ma volonté : ce que je te dis là est une vérité. 220.
(t) SfldulM, génitif du thème tmluli, inconnu joequ'l ce moment aux
dictionnaire*.
Digitized by Google
YOUDYOG V-PAUVA.
36»
» Je ferai cette chose, mon fils, ainsi que tu me l'as
dite, et je te rendrai service en autre matière autant que
je pourrai. 221.
» Tous les chagrins, que le jeu t'a causés, à toi et à
Krishnâ ; toutes les paroles amères, que fa adressées le
fils du cocher, toutes les aflliclions, que tu as éprouvées,
prince à la grande splendeur, de Djàtasoùra et de Ktt-
chaka, tout ce qui est arrivé de malheureux & Draâupadl,
comme jadis à Damayantt elle-même, des jours de plaisir
suivront plus tard toutes ces douleurs. 11 ne faut pas en
concevoir de ressentiment ; le Destin est plus fort que
tout. 222—223—224.
» Ko effet, Youddhishthira, les magnanimes subissent
des chagrins : les Dieux-mêmes, souverain de la terre,
sont en but aux chagrins. 226.
» La tradition ne nous dit-elle pas, noble Bharatide,
que le roi des Dieux, le magnanime Indra fut avec son
épouse la proie d'une grande douleur? » 226.
« Gomment, Indra des rois, lui répondit Youddhish-
thira, le chagrin s' est-il abattu sur le magnanime Indra et
sur son épouse? Je désire apprendre de toi cette autre
douleur? » 227.
« Écoute, noble Bharatide, cette antique histoire du
temps passé, reprit Çalya ; comment le malheur fondit
sur Indra et son épouse : 228.
» Twashtri le Pradjâpati, le plus vertueux des Dieux,
était plongé en de grandes pénitences : il créa donc un
Gis nommé Triçiras, à trou tftet, afin de nuire à Indra.
» Celui-ci omnipréseut , à la grande splendeur, avec
ses trois épouvantables faces, semblables à l’éclat de la
lune et du soleil, désira le poste d’Indra. 229 — 230.
v 24
370
U: MAHA-BHARATA.
» Il lit avec une face les Védas, il boit avec une autre la
sourâ, on le voit avec la troisième absorber, pour ainsi
dire, tous les points de l’espace. 231.
» 11 est doux, chaste, dompté ; il s’efforce dans la pé-
nitence et le devoir ; sa mortification est grande, domp-
teur des ennemis ; elle est douloureuse, bien pénible A
suivre. 232.
x Quand il vit la force de la pénitence et la vérité de ce
personnage à la vigueur sans mesure, Ç.atra tomba dans
la crainte : « Qu’il ne devienne pas Indra ! pensa-t-il.
» Comment s’attachera-t-il aux voluptés ? Comment
sa grande pénitence ne brûlera-t-elle point ! Triçiras, si
on le laisse s'accroître, dévorera le monde entier. »
233— 234.
» Il dit; et, quand il y eut songé mainte fois, éminent
Bharatide, ce Pieu intelligent commanda aux Apsaras de
tenter le fils de Twashtri : 235.
« Faites promptement que ce Triçiras, enchaîné for-
tement dans les voluptés, s’attache A l’amour. Allez! et
séduisez-le, sans tarder ! 230.
» Toutes avec les vêtements de l’amonr , ornées de
lombes charmants, parées de ravissants colliers, sédui-
santes par des sentiments de coquetterie, embellies de
vos grâces, 237.
b Tentez-le ; sur vous la félicité descende ! éteignez chez
vous ma crainte ! je me sens malade, jolies dames. 238.
» Étouffez promptement, femmes gracieuses, la terreur
bien épouvantable, que je vous inspire. » 230.
« Nous ferons nos efforts, Çakra, lui répondirent-elles,
pour le séduire, afin que tu ne tombes point ainsi dans
la crainte, meurtrier de Bala. 240.
~ Dîgitîzèd by Coog le
YOUDYOCA-PAftVA.
Î74
U Nous allons, pour ainsi dire, incendier de nos yeux
cet ascète, qui se tient comme un trésor de pénitence.
Nous allons toutes de concert le séduire, grand Dieu.
» Nous nous efforcerons de le réduire sous notre puis-
sance : bannis ta crainte! » 241.
» Congédiées par Indra, ces charmantes femmes se
rendirent en présence de Triçiras ; et là, elles de l'agacer
par différentes coquetteries. 242 — 243.
» Elles ne cessaient pas de se montrer l’une à l'autre
l’excellence de leurs jolis membres ; mais cette vue ne
conduisit pas l’esprit de ce bien grand anachorète vers ces
femmes, gui badinaient dans la joie. 244.
» Il avait enchaîné sous son pouvoir tons ses organes
des sens et ressemblait à une mer pleine. Les Apsaras,
ayant déployé les plus grands efforts, s’en retournent
vers Indra. 245.
» Toutes, formant la coupe de l'andjali, elles disent au
roi des Dieux : « il est impossible d'écarter, seigneur, de
sa fermeté ce personnage altier. 246.
» Fais incontinent, éminente Déité, ce qui te reste à
faire. « Çakra à la grande sagesse d’honorer les Apsaras
et de les congédier. 247.
» Il pensa, Youddhishthira, au moyen de tuer l'ascite.
L’auguste héros, le roi des Dieux songeait en silence. 248.
» Le Dieu à la vaste intelligence arrêta sa résolution
sur la mort de Triçiras : « Je lancerai sur lui ma foudre,
et il aura bientôt cessé d'être ! 249.
» Un ennemi, qui graudit, fût-il faible, no doit pas
être négligé par un plus fort. » Dès qu’il se fut résolu
par la pensée des Traités et qu'il eut affermi son Ame sur
la mort du pénitent, 250.
372 LE MAHA-BHARATA.
' » Çakra irrité de lancer sa foudre aux formes épou
vantables, pareille au feu et répandant l’effroi, sur Tri-
çirasas. 251.
» Celui-ci tomba sur la face de la terre, frappé violem-
ment sous l’atteinte du tonnerre, comme un sommet
emporté de la cime d’une montagne. 252.
» Mais, quand il le vit , couché sous le coup de sa
foudre, semblable à un grand mont, le souverain des
Dieux, illuminé de sa splendeur, ne ressentit pas de
joie. 263.
» Tout frappé , qu’il est , il flamboie de lumière ; il
semble vivre, pour ainsi dire ; et les tètes du foudroyé,
chose merveilleuse ! paraissent en quelque sorte respirer
sur ta plaine. 255.
» Extrêmement effrayé de ces formes, Çakra demeura
plongé dans ses pensées. Ensuite, il prit une hache sur
son épaule et se rendit, sous les apparences d'un charpen ■
lier, au bois, où cet homme gisait étendu. L’époux de
Çatchl effrayé vit un ouvrier en bois, qui marchait dans
cette forêt ; et Pakaçàsana, précipitant ses mots, lui dit :
o Hàte-toi de couper les têtes de cet homme ! Exécute ma
parole. •> 255 — 256 — 257.
a C’est un corps démesurément grand, lui répondit
P ouvrier en bois ; cette hache ne suffira point ; et je ne
pourrai pas faire cette action, qui sera blâmée des gens
de bien. » 258.
« Ne crains pas, reprit Indra ; exécute promptement ma
parole. Par ma grâce, cette arme tienne sera semblable i
la foudre. » 259.
« Que je sache, repartit l’ouvrier en bois, qui est ton
excellence pour m’ordonner cette action horrible. Je dé-
Digitized by Google
YOUDY(M.A-PARVA.
373
sire entendre cela ; raconte-le-moi dans la vérité ! » 200.
• Je suis Indra, le souverain des Dieux, répondit-il;
sache-le, ouvrier en bois; fais la chose comme jetele dis,
et ne tarde pas, 0 toi, qui travailles le bois. » 261.
• Comment ne rougis-tu pas ici d’une action cruelle?
observa l’artisan. Tu as tué ce filsd'un rishi, Çakra, et tu
n’as pas eu peur de commettre un brabmanicide 1 » 202.
« Je pratiquerai ensuite la pénitence, répondit Indra,
pour obtenir la purification si difficile ! Cet homme était
un ennemi d’une grande puissance, qui fut tué par ma
foudre. 263.
n Dans cet instant même, je tremble et je le crains
encore. Hâte-toi de lui couper ses têtes, ouvrier en bois,
et je t’accorderai ma faveur. 264.
» Les hommes te donneront pour ta portion dans les
sacrifices la tête de toutes les victimes : voilà quelle sera
ta faveur. Hâte-toi de faire ce qui m’est agréable. » 206.
» A peine eut-il entendu cet ordre, continue Çalya,
l’ouvrier en bois trancha alors, sur la parole du grand
Indra, les têtes de Triçiras avec la hache. 200.
» Mais de ces têtes coupées sortirent de tous les côtés
des oiseaux : c'étaient des francolins, des perdrix et des
moineaux. 207.
» Les francolins d’un vol léger s’enfuirent de la bouche,
avec laquelle il récitait les Védas et buvait le soma. 268.
» De la bouche, avec laquelle, royal Pândouide, on le
voyait absorber, pour ainsi dire, tous les points de l'es-
pace, s'envolèrent aussitôt les perdrix. 260.
» Les moineaux et les faucons s’échappèrent alors,
éminent Bharatide, de la bouche, avec laquelle Triçiras
buvait le soma. 270.
37â
LE MAHA-BHARATA.
» Ces têtes une fois coupées, Maghavat, joyeux et libre
de soucis, s’en retourna au Tridiva et l'ouvrier en bois re-
gagna son habitation. 271.
» Le meurtrier des ennemis des Dieux se crut arrivé au
comble de ses vœux, quand il eut immolé son ennemi ; et
Twashtri le Pradj&pati, ayant appris que Çakra avait tué
son fils, prononça ces paroles, les yeux rouges de colère :
272—273.
« Parce que Çakra, sans qu’il eut à se plaindre d’une
offense, a tué mon fds, qui pratiquait la pénitence, tou-
ours patient, dompté, les organes des sens vaincus, à
cause de cela je vais susciter un loup pour la mort de
Çakra. Que les mondes voient mon énergie et la grande
force de ma pénitence ! 27â— .275j
» Qu’il la contemple lui-même ce méchant roi des
Dieux, à l'âme criminelle ! « Ensuite l’ascète à l'immense
renommée toucha l’eau avec colère ; et, quand il eut sa-
crifié dans le feu, il fit naître un loup et lui dit : o Ennemi
de Çakra, grandis par la supériorité de ma pénitence ! »
27fl— 277.
« L’animal crut, semblable an feu ou au soleil, et tou-
chant le ciel de sa grande taille'. « Que dois-je faire? »
dit-il, levé déjà comme le soleil de la mort. 278.
« Tue Çakra !» A ce mot, il s’en alla au Tridiva. Alors
une grande bataille continue, bien effrayante de s'engager,
ô le plus vertueux des.Kourouides, entre ces deux combat-
tants irrités, le loup et le roi des Dieux. L’héroïque Vritra
de saisir le souverain des Immortels, Çatakratou. 279-280.
i> Rempli de colère, il ouvrit sa gueule et prit le Dieu
entre ses mâchoires. Les rois du Tridiva furent émus,
quand ils virent ce loup dévorer Çakra. 281.
YOUDYOCVPABVA,
» Ces Dé i tés à 1» grande âme de s’enfuir au bâillement
destructeur de Vritra. Mais, ayant diminué ses membres,
je meurtrier de Baia sortit de la gueule ouverte par le
bâillement du loup. Le bâillement tourna depuis ce temps
à la vie du monde. 282 — 283.
» A l'aspect de Çakra, qui émergeait decet abîme, tous
les Souras furent saisis d’étonnemeut. Alors recommença
entre les deux champions irrités, éminent Bharatide, le
combat épouvantable de longue durée. Enfin, blessé par
la force et l’énergie de Twashtri, Indra cessa de contr
battre alors que Vritra, doué de vigueur, s’accroissait dpns
la bataille. Quand il fit sa retraite, les Dieux tombèrent
dans une profonde terreur. 28â— 285 — 280.
» S'étant réunis avec Çakra, tous, fascinés par l'énergie
de Twashtri, ils se mirent à délibérer avec les anacho-
rètes. 287,
« Que faut-il faire ? a pensaient-ils, sire, délirants de
frayeur. Tous, ils allèrent de leurs p maées vers le ma-
gnanime, vers l’éternel Vishnou ; 288.
• Et tous, désirant la mort de Vritra, ils s'assirent suy
la cime du Mandara. 289.
u Tout ce monde éternel, puissants Dieux, leur dit In-
dra, est occupé par Vritra. 11 n’existe rien, certes ! de
semblable à lui, qui puisse nous défendre de ses coups.
» J’étais capable autrefois, sans doute ; je suis inca-
pable aujourd'hui. Comment ferai-je votre félicité? Je
l’estime, ce monilre , assurément, invincible. 290—291.
>• Énergique, magnanime, d'une vigueur iulinie dans
le combat, il dévorera les trois mondes avec les enfants
de Manou, les Asouras et les Dieux-mêmes. 292.
» Écoutez donc la chose, que je vous assure, haip^1118
876
LE MAHA-BHARATA.
du Tridiva : allons an palais de Vishnou ; et, noos étant
réunis avec ce magnanime, nous connaîtrons, après que
nous en aurons délibéré avec lui, ce moyen de tuer le scé-
lérat. » 298 — 294.
» Quand Maghavat eut p irlé ainsi, les Dieux s’en furent
avec les troupes des rishis implorer la protection de l'éter-
nel, tout-puissant, divin et secourable Vishnou. 295.
» Accablés par la crainte de Vritra, ils dirent à Vishnou,
le souverain de tous les Dieux : a Jadis, tu as franchi les
trois mondes en trois pas. 296.
» C’est toi, Vishnou, qui as enlevé l’ambroisie et vaincu
les Daltyas dans le combat. Çakrane fut-il pas élu comme
le souverain des Dieux, après que tu eus enchaîné Bali,
le grand Daltya? 297.
« Tu es le seigneur de tous les Dieux, toute cette éten-
due est l’ouvrage de tes mains. Tues Dieu, le Grand-Dieu,
adoré de tous les mondes. 298.
» Sois l’asile des Dieux et des Indras, o le plus excellent
des Immortels. Vritra, meurtrier des Asouras, remplit
tout cet univers. * 299.
Vishnou de répondre :
« Nécessairement, c’est à moi de faire votre bien su-
prême : je vais donc vous dire par quel moyen ce monstre
cessera d'être. 800.
• Allez avec les rishis et les Gandharvas au lieu où
reste l’Être, qui a les formes de tout : employez la flatterie
auprès de lui et votre victoire est assurée. 801.
» Mon énergie donnera le triomphe à Çakra ; j'entrerai
invisible dans sa foudre, Dieux, qui est la plus grande
des armes. 302.
• Allez donc avec les rishis et les Gandharvas, 6 les
Digttized by Google
YOUDYOGA-PARVA,
177
plus élevés des Dieux : faites au plus vite la paix entre
Vritra et Çakra. » 803 .
» Quand le Dieu eut ainsi parlé, les rishis et les Tri-
daças mirent Indra à leur tête et, réunis, ils marchèrent
de compagnie. 30i.
» Dès que tous ces Dieux à la grande vigueur, accom-
pagnés d'Indra, furent arrivés près de tan habitation, ils
virent l’auguste Vritra, flamboyant de splendeur, dévorant
les dix points de l’espace et les trois mondes à la fait,
comme s’il était la lune et le soleil. 30& — 306.
» S’étant approchés de Vritra, les rishis lui adressèrent
un langage aimable : a Tout ce monde, invincible, est
rempli de ta splendeur. 307.
» Tu ne peux triompher du roi des Dieux, ô le plus
grand des forts. La mort toute-puissante a passé par-
dessus votre combat à tous deux. SOS.
» Les hommes, les Asouras, les Dieux-mêmes, toutes
les créatures sont dans l'oppression. Qu’une éternelle
amitié existe donc entre toi, Vritra, et le souverain des
Immortels. 300.
* Tu obtiendras le bonheur et les mondes éternels de
Çakra. » A peine eut-il ouï ce discours, l’ Asoura Vritra à
la grande force répondit à tous ces rishis, en courbant sa
tête : « Vous et les Gandharvas, vous êtes tous univer-
sellement des êtres vertueux. 310 — 311.
» J’ai entendu tout ce que vous avez dit ; écoutez ce que
j’ai moi-même à vous dire, personnages sans péché.
Comment la paix subsistera-t-elle entre nous deux, Indra
et moi? 812.
» Comment l’amitié pourra-t-elle exister, Immortel»,
entre deux êtres doués de vigueur ? » 313.
178
LE MAHA-BHARATA.
» Les rishis lui firent oette réponse :
« 11 faut désirer une fois de s'unir avec les gens hon-
nêtes ; ensuite, arrivera ce qui doit être ; une liaison avec
les hommes vertueux ne peut engager dans aucune faute ;
donc, il faut désirer Je commerce avec les gens de bien.
» L’union avec un homme vertueux est solide ; sage, il
dira toujours dans les affaires pénibles ce qu'il y ad’utile.
Le commerce avec une personne honnête est grandement
avantageux : donc, le sage ne voudra jamais tuer uu
homme de bien. 314 — ,316.
» Indra est estimé des bons ; il est l'habitation des ma-
gnanimes ; il est véridique, sans défaut, connaissant le
devoir, ingénieux dans ses résolutions. 316.
» Que la paix subsiste à jamais entre Ç&kra et loi : va
de cette manière à la confiance ; et que ton te ne se
tourne jamais autrement. » 317.
» Quand il eut entendu ce langage des maharsbis, le
colosse à la grande splendeur : « Vénérables, reprit-il, il
me faut nécessairement honorer les maharshig. 318.
» Si l'on exécute tout ce que je vous dis. Immortels,
alors je ferai moi-même tout ce que vous me dites, émi-
nents brahmes. 319.
> Que la mort ne me soit jamais donnée, Indra des
brahmes, ou par Çakra, ou par les Dieux, ni avec le sec,
ni avec l'humide, ni avec la pierre, ni avec le bois, ni avec
une arme, ni avec une formule magique, soit le jour, soit
la nuit. A ces conditions, il me plaît de nouer une paix
éternelle avec Çakra. » 320 — 321.
g Soit I » lui répondirent les rishis, excellent fils de
Bharata. La paix conclue ainsi, Vritra fut content -, 322.
» Et Indra, plein de joie, était lui-même toujours dans
-Bigitifed-toy-Geogle
YOUD YOGA- PAR V A .
379
la mesure. Cependant, la pensée remplie des moyen* liés
avec la mort de Vritra, et lui cherchant sans cesse un dé-
faut dans sa cuirasse, le roi des Dieux habitait continuelle-
ment au sein de la crainte. Un jour, il vit le grand Asoura
sur les bords de la mer. 323 — 324.
» C'était au déclin du crépuscule, l'instant était des
plus périlleux. Alors Bhagavat, pensant aux grâces, qu'il
avait accordées â ce magnanime : 326.
« C'est le crépuscule, se dit-il ; ce n’est ni le jour, ni la
nuit effrayante ; ce lonp est un ennemi, qui ravit tout : il
faut nécessairement que je lui donne la mort. 326.
» Si je ne trompe ce grand Asoura au grand corps, à
la grande vigoeur, et ne le tue aujourd'hui, il n'y aura
point de bonheur {tour moi. » 327.
» Tandis qu’il agitait ces pensées, paîtra se rappela
Vishnou. 11 vit alors s’élever dans la mer une masse d’é-
cumes, semblable à une montagne. 328.
«Ceci n’est, se dit-il, ni du sec ni de l'humide, et ce
n'est pas une arme. Je jetterai cette écume sur Vritra, et
il périra dans l'instant même. » 329.
a 11 envoya soudain sur Vritra l’écume avec sa foudre e
Vishnou, entrant dans l’écume, étouffa ce loup. 330.
» Ce monstre immolé, les plages du ciel brillèrent
sans obscurité, le vent souilla d'une haleine favorable et
les créatures se réjouirent. 331.
» Aussitôt les grands Ouragas , les Rakshasas , les
Yakshas, les Gandharvas, les rishis et les Dieux mêmes
d’exaller Mahéndra par différentes louanges. 332.
e Adoré par tous les êtres, disaient-ils , il a servi tous
les êtres : Indra à l’âme ardente avec les Dieux terrassa
l'ennemi! » 333.
380
LE MAHA-BHARATA.
» Le Dieu, qui savait le devoir, honora Vishnou, l'être
le plus excellent du triple monde. Quand Vritra à la
grande vigueur, qui frappait les Dieux d'épouvante, eut
quitté la vie, l’âme au plus haut point souillée de Çakra
fut vaincue par le mensonge (1) : il fut surmonté par le
brahmanicide, qu’il avait commis jadis, quand il fit déca-
piter l’ascète de ses trois têtes. 33 A — 335.
» Arrivé à la fin des mondes, l’àme délirante, la
connaissance perdue, le roi des Dieux, surmonté par ses
fautes, ne fut pas reconnu (2). 336.
» Il habita, caché dans les eaux, rampant comme un
serpent. A peine le souverain des Immortels , accablé par
la crainte du brahmanicide, eut-il péri moralement, 337.
» La terre, semblable à une ruine, fut sans arbres, et
ses bois frappés d’aridité ; les rivières étaient veuves de
leur cours et les lacs privés d’eau. 338.
>. Une grande agitation secoua tous les êtres, la sé-
cheresse régna, tous les rishis elles Dieux mêmes furent en
proie à un immense tremblement. 339.
» Tout cet univers sans roi fut la victime des oppres-
sions : les Dieux étaient dans l’épouvante et se disaieut :
« Qui sera notre roi î » 340.
» Dans le ciel, tous les rishis divins étaient privés du
roi des Dieux ; il n’était aucun des Immortels, qui songeât
à prendre les rênes du gouvernement. 341.
» Les rishis, tous les Dieux et les souverains du Tri-
diva : <i Sacrons, dirent-ils, sur le trône des Dieux, ce for-
tuné Nahousha 1 342.
(1—2) Ce passage de la narration nous semble ici brusque, sans prélude,
qui y conduise, sans aucune préparation, qui mette le lecteur au conraut
dea idées nouvelles; il doit manquer ici quelque chose.
YOÜDYOGA-PARVA.
381
» II est rempli de splendeur, il est renommé, il est
sans cesse dans la vertu ! » Tous se rendent vers lui , et
tiennent ce langage : « Prince, sois notre souverain ! a
a Nahousha, qui désirait son bien, répondit aux Dieux,
sire, et aux troupes des rishis accompagnés des Dieux
mêmes : 343 — 3 Ai.
« Je suis faible, je n’aurai pas la force de défendre vos
Déités ; un monarque est vigoureux ; la force était sans
cesse dans Çakra ! » 345.
a Tous les Dieux , ayant 5 leur tête les rishis , lui
dirent : a Appuyé sur notre pénitence , défends le
royaume dans le ciel d’Indra. 346.
» Nous nous inspirons sans doute l’un à l’autre une
crainte épouvantable. Sois sacré , roi des rois , et sois
notre monarque dans le ciel d’Indra! 347.
» Tu enlèveras d’un regard la force des Bhoûtas , des
Gandharvas, des Pitris, des Rakshasas, des rishis, des
Yaltshas , des Dânavas et des Dieux , qui habitent les
choses sensibles à la vue. Tu seras fort ! Mettant le de-
voir toujours en première ligne, sois le souverain de tous
les mondes. 348 — 349.
» Protège dans le ciel d’Indra les brahmes, les rishis et
les Dieux I » 11 fut donc sacré, roi des rois, comme sou-
verain dans le Tripishtapa. 350.
» Il mit alors le devoir avant tout et fut le suzerain
de tous les mondes. Il obtint une grâce bien difficile à
obtenir et il acquit le trône du ciel d’Indra. 351.
i Quoiqu’il eût renfermé jusqu'à ce moment son âme
dans le devoir, il abandonna son âme à tous les plaisirs
au milieu de tous les jardins des Dieux et des bosquets
du Nandana. 352.
LE MAHA-BHAIUTA.
582
» Sur le Kallàsa, sur la ctme de l’Hlmalaya, sur le
Mandara, sur le mont Swéta, dans le Sahya, sur le Ma-
héndra, dans le Malaya, sur les rivages de la mer, et sur
la rive des fleuves, 3ô3.
» Nahousha, le souverain des Dieux, environné d’Ap-
saras, entouré de filles des Immortels, se jouait alors de
diverses manières. 3 54.
» Il écoutait des légendes célestes, tissues de dilTérente
espèce, et ravissant toutes l’oreille, les instruments de
musique au complet et des chants aux doux sons. 355.
» Viçtvâvasou, Nârada, les chœurs des Apsaras et des
Gandharvas, les six saisons servaient, revêtues d'un corps
le nouvel Indra des Dieux. 356.
» Le vent frais, aimable, ravissant, soufflait une ha-
leine embaumée. Tandis que l’insensé Nahousha folâtrait
ainsi, 367.
» La Déesse, épouse bien aimée de Çakra, vint à tom-
ber sous ses regards. A sa vue, le roi libertin dit à tous
ses courtisans : 358.
« Pourquoi la Déesse, épouse d’Indra, ne vient-elle pas
à moi? Je suis Indra, et, comme tel, le maître des Dieux
et des mondes. 369.
» Que Çatchl vienne promptement aujourd’hui même
dans mon palais. » A ces mots, la Déesse infortunée dit à
Vrihaspati : 300.
« Protége-moi contre Nahousha, brahme ; j’implore ton
secours. Ne m’as-tu pasdit, brahme, à moi, douée de tous
les signes heureux : 361.'
« Tu seras l'unique épouse du roi des Dieux. Chérie,
fidèle à ton mari, non atteinte par le veuvage, tu hériteras
avec lui de tous les plaisirs infinis. » 862.
Digitized by Google
YOUDY OG A-PARV A.
88»
/ » C’est ainsi que tu m'as parlé ; fais donc vraie ta pa-
role : tu n'as jamais dit avant, bienheureux seigneur, au-
cune parole en vain. 3(53.
» Que cette parole de toi, ô le plus vertueux des
brahmes, soit donc une vérité ! » Vrihaspati répondit à
Çakrànl, délirante de crainte : 364.
« Ce langage, qui te fut tenu par moi, Déesse, sera cer-
tainement une vérité. Tu verras bientôt revenu ici Indra,
le roi des Dieux. 365.
» Tu n’as rien à craindre de Nahousha : cette parole
n’est pas un mensonge. Je ne tarderai pas à t’emmener
d’ici avec Çakra. » 366.
» Nahousha apprit que Çakrânl s’était mise sous la pro-
tection de Vrihaspati, fils d’Angiras, et le puissant roi
s’enflamma alors de colère. 367.
» Quand ils virent Nahousha irrité, les Dieux, ayant les
rishis à leur tète, dirent à ce roi des Immortels, d’un aspect
inspirant la crainte : 368.
a Roi des Dieux, éteins cette colère dans ton line cour-
roucée, seigneur du monde : elle tait trembler le grand
Ouraga avec le Kinnara.leGandharvaavecrAsoura. SOU.
» Étouffe cette colère, prince vertueux ; les gens de ta
sorte ne s’irritent pas. Cette Déesse est l’épouse d’un
autre; reviens à la sérénité de l'âme, monarque des
Souras. 870.
» Ramène ton esprit de cette pensée criminelle ; ne
veuille pa * souiller les épouses d'autrui. Tu es le roi des
Dieux, permets-nous de le rappeler ici (1) ; gouverne les
créatures avec justice. » 371.
(!) Badran tai. Voyez dan* notre Ràm&ywâ une notetur ce mot.
884
LE MAHA-BBARATA.
* Cela dit, ('■garé par l’amour, le monarque des Dieux
ne reçut point leur parole, et il adressa aux Immortels ce
langage : 372.
« L’illustre Ahalyâ, l’épouse d’un rishi, fut jadis souillée
du vivaut même de son mari ; pourquoi n’en avez-vous
pas empêché Indra 7 373.
» Il a commis de nombreux crimes ; il a vaqué à des
œuvres immorales : pourquoi n’en avez-vous pas empêché
Indra 7 374.
» Que la Déesse s’unisse à moi ; c’est là son intérêt le
plus grand. Ainsi, Dieux, vous jouirez continuellement de
la félicité. » 375.
« Nous amènerons indrânt, comme tu le désires, mo-
narque du ciel, répondirent les Dieux. Étouffe cette colère-,
reviens au contentement, héroïque souverain des Sou-
ras. » 376.
> Cela dit, les Dieux avec les rishis, enfants de Bha-
rata, s’en allèrent répéter ces funestes paroles à Vrihaspati
ainsi qu’à Indrànl : 377.
« Nous savons, Indra des brahmes, qu’lndrânl est venue
dans ton palais se mettre sous ta protection, et que tu lui
as donné la sécurité, ô le plus excellent des rishis divins.
» Les Dieux avec les Gandharvas et les rishis t’en sup-
plient, brahme à la grande splendeur : accorde lndrànt à
Nahousha. 378—379.
» Ce roi des Dieux à la vive lumière est plus distingué
qu’ Indra. Veuille, cette noble dame à la taille gracieuse,
le choisir en qualité de son époux. » 380.
» A ces mots, la Déesse versa des larmes avec des
plaintes, et consternée, baignée de pleurs, elle dit ces pa-
roles à Vrihaspati : 381 .
YOUDYOGA-PARVA.
385
« Non ! je ne veux pas de Nahousha pour époux ! Je suis
venue me réfugier sous ta protection, brahme, le plus
excellent des rishis divins. Sauve-moi de ce grand dan-
ger ! » 382.
« Je ne dois pas abandonner Indrànt, qui s'est réfugiée
sous ma protection, répondit V rihaspati ; c'est ma réso-
lution. Je ne t’ abandonnerai pas, femme sans reproche,
qui sais le devoir et qui es dévouée à la vérité. 383.
» Je ne veux pas faire, quand je suis brahme surtout,
une chose, que je ne dois pas faire. Od m'a enseigné le
devoir ; je suis livré à la vérité et je connais les préceptes
de la vertu. 384.
» Je ne commettrai pas cette chose ; retirez-vous, ô les
plus grands des Dieux. Mais écoutez ces vers, qui furent
jadis chantés par un brahmine sur ce sujet : 385.
« L’être, qui livre à son ennemi un réfugié tremblant,
n’ obtient pas un protecteur, quand il appelle protection :
sa semence ne sort pas de terre au temps de la germina-
tion, et la pluie ne tombe pas sur elle dans la saison des
pluies. 388.
» L’insensé, l’âme perdue, qui livre un réfugié trem-
blant, n'obtient qu'une nourriture stérile : les Dieux
n’acceptent jamais son offrande et il tombe des mondes
du Swarga 1 387.
» Celui, qui livre â son ennemi un réfugié tremblant,
voit ses fils mourir avant le temps, ses pères lui intenter
des procès et les Dieux lancer la foudre sur lui. » 388.
» Instruit ainsi de ces choses, je ne veux pas livrer cette
Çatcht, connue dans le monde sous le nom d'indrânl,
parce quelle est la royale épouse bieu-aimée d’Indra.
» Que la chose avantageuse pour elle-même soit aussi
v 25
380
LE MAHA-BHARATA.
la chose, qui est à mon avantage. Qu'il soit donc fait ainsi,
6 les plus vertueux des Immortels : je ne livrerai pas
Çatchl. » 389—34)0.
» Là-dessus les Dieux et les Gaudharvas tinrent ce lan-
gage au gourou : « Comment conduirons-nous bien cette
affaire ? Daigne nous conseiller, Vrihaspati 1 » 391.
« Que la charmante Déesse Indràni, leur dit-il, de-
mande à Nahousha une chose intermédiaire. Votre bien
sortira de la chose même. 592.
» Le temps est un grand obstacle, puittants Dieux ! Le
temps amènera la mort ; et le vigoureux Nahousha sera
fier de cette grâce, qu'on est venu lui demander. » 393.
» A ces mots, les Dieux satisfaits répondirent : o Bien,
brahme ! De tes paroles sortira le bien de tous les habitants
du ciel. 39 4.
» Il en sera ainsi, Ô le meilleur des brahuies, et nous
allons persuader la reine. » Ensuite, tous les Dieux,
mettant à leur tête Agni, adressèrent sans trouble ces pa-
roles à Indràni, par le désir du bien des mondes :
395—390.
« Tout cet un' vers avec ses êtres immobiles et mobiles
est contenu par toi. Tu es l’épouse d'un seul mari, tu es
vraie ; vas trouver Nahousha. 397.
» Épris d'amour pour toi, Déesse, ce Nahousha criminel
périra bientôt, et Çakra soudain reprendra le gouverne-
ment du monde avec le trône des Dieux. » 398.
» Quand elle eut formé ainsi sa résolution, Indràni se
rendit auprès de Nahousha à l’aspect effrayant pour le
succès de l’affaire. 399.
» A peine eut-il vu cette Déesse, douée de beauté et
d’une étemelle jeunesse, le pervers Nahousha se réjouit,
Y OUDYOG A-PAR V A .
387
l'âme frappée d’amoar ; et le monarque intérimaire des
Dieux lui dit : « Je suis l’indra des trois mondes, Déesse
au sourire pur. 400 — 401.
» Aime-moi, noble dame à la taille gracieuse, comme
ton époux. » A ces paroles de Nahousha, la Déesse, fi-
dèle à son époux, 402.
a Trembla, émue de crainte, comme un bananier au
souffle du vent; et, courbant sa tête devant le brahme, elle
dit, les mains réunies en coupe, 403.
» Au roi des Dieux, Nahousha d’un aspect effrayant;
« Je désire que tu m’accordes quelque temps, souverain
des Dieux. 404.
» On ne sait pas, ni ce que Çakra est devenu, ni où il
est allé. Quand je me serai informée de ces choses dans la
vérité, s’il ne vient, seigneur, aucune nouvelle à mes
oreilles, je m’unirai avec toi : cette parole est une vérité. »
Nahousha fut dans la joie à ces mots, que lui adressait
Indrâni. 405 — 406.
« Qu’il en soit ainsi, Déesse ravissante, que tu me le
dis, lui répondit-il ; mais, quand tu sauras les événements,
souviens-toi d’accomplir ta promesse. » 407.
» L’illustre et charmante Déité sortit, congédiée par
Nahousha ; elle se rendit au palais de Vrihaspati. 408.
» Quand les Dieux, ayant Agni à leur tête, eurent en-
tendu ces paroles d’elle, ils se mirent, ô le plus vertueux
des rois, à penser attentivement au sujet de Çakra. 409.
u Ils viennent trouver l’auguste Vishnou, le Dieu des
Dieux, et, habiles à manier la parole, ils lui adressent en
tremblant ce discours : 410.
« Indra, le monarque du peuple des Dieux, est tour-
menté par le meurtre d’un brahme ; sois notre refuge,
888
LE MAHA-BHARATA.
maître des Souras, toi, seigneur, de qui la naissance a
précédé le monde. Ali.
» Après qu'il eut foudroyé le brahme et, grâce à ta ri-
gueur, immolé Vritra, le Vasavide eut recours à la pro-
tection de Vishnou pour la conservation de tous les êtres.
n O le plus grand du peuple des Dieux, toi, qui fus
choisi par lui, fais-nous voir sa délivrance. » Quand il eut
entendu les paroles des Immortels, Vishnou leur fit cette
réponse : 612 — A13.
« Que Pàkaçâsana célèbre un sacrifice en mon honneur,
et je purifierai le Dieu, qui tient la foudre, aussitôt qu’il
m'aura offert le sacrifice d’un cheval sans défaut. 616.
> 11 remontera en pleine paix sur le trône des Dieux, et
les mauvaises œuvres de Nahousha entraîneront à sa perte
cet insensé. A15.
» Supportez-le encore. Immortels, quelque temps avec
patience. » Dès qu’ils eurent ouï de Vishnou cette parole
heureuse, véritable, pareille à l’ambroisie, tous les chœurs
des Dieux, sur les pa9 de leur instituteur spirituel, s’a-
vancèrent avec les rishis, vers le lieu, où était Indra,
agité par la crainte. 616 — A17.
s Là, existait pour la purification du magnanime Ma-
héndra un cheval propre au sacrifice, de très-haute taille,
qui pouvait enlever la tache du brabmanicide. Quand le
souverain des Dieux, royal Youddhishthira, eut distribué
ce coursier entre les arbres, les rivières, les montagnes,
la terre et les femmes elles-mêmes ; quand il en eut dis-
séminé les parties entre les êtres, le fils de Vasou, affran-
chi de son péché, vit s'enfuir ses soucis, et revint au
calme de l’esprit. 618 — 610 — 620.
» Le meurtrier de Bala fut vivement ému, quand il vit
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
389
avec sa ressemblance Nahousha, qui enlevait la splendeur
de tous les êtres et n'était supportable à personne par le
don de ses grâces. 321.
» L’époux de Catch! périt de nouveau, et, invisible
à tous les êtres, il erra, attendant son moment. 422.
» Après cette mort d’Indra, Çatch! plongée dans un pro-
fond chagrin : « Hélas I Çakra ! » gémissait la Déesse,
cruellement allligée. 423.
» Si jamais j’ai pratiqué l’aumône, si j’ai cultivé le
sacrifice, si mes précepteurs spirituels se sont réjouis en
moi, s’il y eut jamais en moi de la fidélité conjugale et de
la vérité, 424.
» Que mon désir soit accompli ! J'adore cette Déesse,
la Nuit , céleste , sainte , qui commence au solstice
d’été. » 425.
» Alors, elle adora cette divine nuit, quand elle fut
arrivée ; et, inspirée par sa piété conjugale, elle composa
un thème astrologique dans son désir de connaître la
vérité. 426.
« Montre-moi le lieu, dit-elle à ce thème divin, où est
le roi des Dieux ! Que je voie le vrai dans la vérité ! »
» L’Astromancie s’approcha d’elle, vertueuse et char-
mante ; elle vit en face la Déesse douée de beauté et d’une
éternelle jeunesse. 427 — 428.
» lndrâni, l’âme charmée, l’honora et lui dit : « Je
désire te connaître ; qui es-tu? dis-le-moi, dame au noble
visage ? » 429.
« Je suis l'Astromancie, venue en ta présence. Déesse,
répondit-elle ; tu me vois arrivée sous tes yeux en vérité,
auguste dame. 430.
» Tu gardes la ûdélité à ton époux, tu es livrée à la
390
LE MAHA-BHARATA.
pénitence, tu es astreinte à des vœu* ; je te ferai voir le
meurtrier de Vritra, le Dieu Çakra. 431.
» Hâte-toi de me suivre, s’il te plaît, et tu verras
bientôt le plus excellent des Dieux ! » Ensuite, Indrànt
de suivre la Déesse, qui allongeait le pas devant elle.
» Quand elle eut traversé les forêts des Dieux et de
nombreuses montagnes, quand elle eut franchi l'Himà-
laya, elle arriva sur son flanc septentrional. 432 — 433.
» Elle s’approche de la mer, qui s’étend sur un grand
nombre d’yodjanas, et parvient à une grande lie, cou-
verte de lianes et d’arbres variés. 434.
» Elle vit là un lac charmant, céleste, rempli d’oi-
seaux : il se répandait sur cent yodjanas et sa largeur
égalait sa longueur. 435.
« Là, fils de Bharata, étaient par milliers des lotus
ravissants, épanouis, dans les cinq couleurs, sur lesquels
bourdonnaient des abeilles. 436.
» Au milieu de ce lac s'étendait une place grande, res-
plendissante, demeure accoutumée des nymphées, cou-
verte d’un lotus jaune, à la tige élevée. 437.
« Elle fendit cette lige ; elle y entra, accompagnée
d' lndrânt, et vil là Çatakratou, couché sur les libres de la
plante. 438.
» A l’aspect de l’auguste habitant de ce lieu avec une
forme très-délicate, la Déesse Astromancie se fit elle-
même portant la plus délicate forme. 439.
» Indrànt de célébrer son époux ; et le Dieu Pourandara,
vanté pour ses anciennes actions renommées, ditàÇatchi:
« Pourquoi es-tu venue? Comment ma résidence te fut-
elle connue ? » Elle de lui raconter alors la conduite de
Nahousha : 440 — 441.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
301
• Doué de vigueur, il a obtenu la qualité d'Indra sur les
trois mondes. Ce pervers, enivré d'orgueil, m’a dit, Çata-
kratou : 442.
« Unis-toi d’amour avec moi !» Et ce cruel m’a fixé un
temps. Si tu ne me sauves, seigneur, il me réduira sous
sa puissance. 443.
» C est-là, certainement, le motif, qui m'a conduit en
ta présence. Immole, guerrier aux longs bras, ce terrible
Nahousha, artisan de résolutions criminelles. 444.
» Révèle toi-même qu’il y a en toi le meurtrier des
üânavas et des Daltyas : déploie ta vigueur, et recouvre,
auguste Dieu , le trône des Immortels. » 445.
» Bhagavat fit cette réponse à ce langage de Catch! :
« Ce moment n'est pas celui du courage. Nahousha est
plus fort que moi’. 440.
» Et sans cesse il est accru, noble dame, par les risbis,
les oblations aux Dieux et les offrandes aux Mânes. Je
vais établir une ligne de conduite ; veuille la suivre.
Déesse. 447.
» Ce doit rester caché, Déesse charmante, et ne doit
être dit par toi nulle part. Rends-toi auprès de Nahousha,
et dis-lui en particulier, Déiti à la jolie taille : 448.
« Viens me trouver, seigneur du monde, sur un char
céleste, traîné par des rishis. Ainsi, j’irai satisfaite sous
ta puissance. » Parle-lui de cette manière. » 449.
» A ces mots du roi des Dieux, son épouse aux yeux de
lotus, répondit : « Qu’il en soit ainsi ! » et, cela dit, elle
s’en alla trouver Nahousha. 460.
» A sa vue, ce libertin dit cette parole en souriant :
« La bien venue te soit donnée, Déesse à la noble taille 1
Que dois-je faire pour toi, Déité au sourire pur? 461.
Digitized by Google
SOS
LE MAHA-BHARATA.
» Aime-moi, qui t’aime, illustre femme. Que dois-je
faire, spirituelle Déesse ? Je ferai pour toi, dame à la jolie
taille, ce qu’il est possible de faire. 462.
» Tu ne dois pas avoir de contusion. Déesse charmante ;
mets en moi ta confiance. Je te le jure dans la vérité.
Déesse, j’accomplirai ta parole. » 453.
« J'attends, répondit lndrânl, ce temps, qui m’a été
fixé par toi, maître du monde ; ensuite, tu seras mon
époux, souverain des hommes. 454.
» Sache, roi des Dieux, ce qui doit être fait suivant
mon cosur ; je vais te le dire, si tu veux faire ce qui m’est
agréable. 455.
» Que cette parole soit environnée de ta bienveillance
et je serai ton esclave. Des coursiers, des éléphants et des
chars étaient les moyens de transport, que possédait In-
dra. 453.
» Je désire pour toi, souverain des hommes, un attelag-,
qui n’ait pas encore été mis en usage et que n'aient
employé ni les hommes, ni les Rakshasas, ni Çiva, ni
Vishnou. 457.
» Que de vertueux rishis, attelés tous, auguste roi,
traînent ta litière : voilé ce qui m’est agréable ! 458.
» 11 ne sied pas que tu aies un égal parmi les Asouras
et les Dieux. La vertu de ton regard leur enlève à tous la
vigueur. 459.
» Un fort, quel qu’il soit, ne peut rester ferme devant
toi ! » 460.
» A ces mots, Nahousha fut rempli d’orgueil et le roi
des Dieux adressa alors ces paroles & la Déesse sans dé-
faut : 461.
« (let attelage inoui, dont tu me parles, noble dame,
Digitîzed by Google
YOUDYOGA-PARVA.
SOS
me plaît aussi beaucoup. Je suis ton esclave, Déesse au
charmant visage. 402.
» Celui, qui attèle à son char des solitaires, n'est, certes!
pas d’une petite puissance. Je suis un ascète vigoureux,
le maître de ce qui fut, ce qui est et ce qui sera. 463.
» Le monde ne subsisterait pas dans ma colère : tout
est fondé sur moi ! Les Rakshasas, les Ouragas, les Rinna-
ras, les Gandharvas, les Dànavas et les Dieux, tous les
inondes, femme au sourire pur, ne suffiraient point A
soutenir ma colère. J'enlève sa force à celui, sur qui tombe
mon regard, 40 4 — 466.
» J’accomplirai donc ta parole; Déesse, u’en doute
pas ! Les sept rishis eux-mêmes et les rishis brahmes
diront ma gloire. 466.
» Regarde, noble dame, quelle est ma majesté et l’ex-
cellence de ma fortune. » 467.
» Dès qu’il eut parlé ainsi et qu’il eut quitté la Déesse
au charmant visage, il attela à son char des rishis, voués
à l’observance des vœux. 468.
» Doué de puissance, sans respect pour les brahmes,
enivré par la force de l’orgueil, l’insensé, aveuglé par
l’amour, se fit traîner par des rishis. 469.
> La Déesse, congédiée par Nahousha, ditàVrihaspati:
« Il me reste peu du temps, qui me fut accordé ici par
Nahousha. 470.
» Cherche promptement Indra : aies pitié d'une épouse
dévouée. « — « Oui ! lui répondit le bienheureux Vrihas-
pati. 471.
» Tu n’as rien à redouter, Déesse, de Nahousha à l'àme
méchante. Cet homme abject ne vivra pas long-temps :
il est même déjà mort. 472.
m
LE MAHA-BHARATA.
» 11 suit les conseils du vice, quand il se fait traîner par
les grands rishis. J’exécuterai ton désir, dame charmante,
pour la ruine de cet insensé. A73.
» J’irai trouver Çakra : n’aie pas de crainte. Sur toi
descende la félicité ! a Ensuite, ayant allumé le feu, il
versa dans sa flan mie un beurre clarifié de la plus grande
vertu, 474.
» Vrihaspati à la vaste splendeur, après qu’il eut
sacrifié au feu pour obtenir le roi des Dieux, lui dit, sire :
« Recherche Indra ! » 475.
o Ce fortuné Dieu, le Feu, s’étant fait 4 lui-mème un
déguisement de femme, disparut donc à l'instant même.
» Rapide comme la pensée, quand il eut fouillé dans la
durée d’un clin d'œil les plages, principales et intermé-
diaires, les montagnes, les forêts, la terre et l’atmosphère,
il revint à Vrihaspati. 470 — 477 — 478.
« Je ne vois nulle part ici le souverain des Dieux, Vri-
haspati, lui dit le Feu. 11 me reste les eaux à explorer;
mais il m'est impossible 4 tout jamais de pénétrer dans
les ondes. 479.
« Là, une route m'est refusée dans les < aux ; brahme,
quelle autre chose dois-je faire? » — « Entre dans les
eaux, Dieu 4 la grande splendeur, fit le gourou des Immor-
tels. »480.
« Je ne puis entrer dans les eaux, reprit Feu ; là, serait
ma perte. Je m’incline devant toi, mon protecteur : la
félicité descende sur toi, brahme 4 la grande splendeur.
» Le feu sort des eaux, le kshatrya du brahme et le fer
de la pierre ; mais la force de ces choses, qui pénètre
tout, périt dans le sein même, d'où ils ont reçu la nais-
sance. » 481 — 482.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
306
» Vrihaspati lui répondit :
« Tu es la bouche, Agni, de tous les Dieux ; tu es l’ex-
clamation Vât de l’oblation, tu es la fin de tous les êtres ;
tu erres partout comme un témoin caché de touta les
c/tous. 683.
» Les poètes disent que tu es unique ; mais on dit que
tu es de trois espèces. Abandonné par toi, mangeur de
l’offrande, ce monde périrait à l'instant même. 484.
» Quand ils ont fait adoration à toi, les brahmes vont,
avec leurs épouses et leurs fils, dans la route étemelle, que
leurs œuvres ont conquise. 485.
» C'est toi, qui es le porteur de l’oblation; c’est toi,
Agni, qui est le havis par excellence ; c’est toi, ô le pre-
mier des sacrifices, que l’on adore en tous les sacrifices,
grands et petits. 480.
» Ayant abandonné ces trois mondes, conducteur de
l'offrande, tu te rallumes, quand le temps estarrivé, et tu
couves un nouveau monde ; tu es la génération de l’u-
nivers entier, Agni ; et tu es encore une fois la terre. 487.
» Les nuages et les éclairs, Agni, ne proclament-ils pas
ton nom, comme les sages; des flammes sorties de toi
portent l’universalité des êtres. 488.
» Toutes les eaux sont déposées en toi ; ce monde en-
tier est fondé sur toi ; il n’est rien, qui soit ignoré de toi,
purificateur, dans les trois mondes. 489.
» Toute créature aime sa mère : l’eau est sans crainte
parmi les hommes; et moi je t’exalterai par des hymmes
étemels et dignes de Brahma, n 490.
» Ainsi loué, l'auguste Fou, le plus grand des poètes,
dit cette parole suprême, rempli de joie, à Vrihaspati :
« Je te ferai voir Indra ; je te parle en vérité. » 491-492.
596
LE MAHA-BH.4RATA.
» Ensuite, le Feu, entré dans les eaux, fouilla les mers,
les marais et le lac même, où Çatakratou était caché.
» En explorant les nymphées, qui se trouvaient 14,
éminent Bharalide, il fut conduit à voir le roi des Dieux,
qui n’était pas alors couché sur les libres de son lotus.
495—49 à.
» 11 revint précipitamment et raconta à Vrihaspati que
le seigneur s'était attaché à la fibre d’un nvmphée avec
un corps, qui avait la mesure d'un aléme. 495.
» Vrihaspati s’y rendit, accompagné des Gandharvas et
des Dévarshis ; il célébra le Dieu, meurtrier de Bala, par
ses actions des temps passés : 496.
ic Namoutchi, cet épouvantable et grand Asoura, fut
immolé par toi, Çakra: c’est toi, qui fis mordre la pous-
sière à Çambara et Bala, ces deux ennemis d' une effrayante
vigueur. 497.
» Grandis, Çatakratou I Étends morts tous les ennemis !
Vois ces Dévarshis, rassemblés devant tes yeux, et lève-
toi pour eux, Indra. 498.
» Tu as sauvé les mondes, Agni, en tuant les Dànavas.
Quand il entra dans l'écume des eaux, Vishnou au plus
haut degré accrut son énergie. 499.
» C’est donc par toi, maître du monde, que Vritra fut
tué jadis, souverain des Dieux ! 500.
» Toutes les créatures doivent te louer, Dieu secou-
rable ; il n’existe pas sur la terre un être égal à toi ; toutes
les créatures vivent par toi, Çakra ; c'est toi, qui fais la
grandeur dos Dieux. 501.
» Prolége-nous tous avec les mondes ; reprends ta force,
Mahéndra! » Ainsi loué, Indra peu à peu recommença à
grandir. 502.
’UiPzêa by Google
YOUDYOG A-PARVA.
597
n II refit son corps et fut de nouveau rempli de vi-
gueur ; et le Dieu tint ce langage au gourou Vrihaspati,
debout devant lui : 503.
a Quelle affaire vous reste encore, Twashtri, après la
mort de Vritra, ce grand Asoura, à l'immense corps, qui
voulait détruire les mondes ? » 504.
« Dn homme, répondit Vrihaspati, le roi Nahousha, qui,
par la splendeur de la troupe des Dévarshis, obtint le
trône des Dieux, nous opprime tous beaucoup. » 506.
a Comment Nahousha a-t-il obtenu le royaume des
Dieux, qui n’est point facile à acquérir? demanda le roi
déchu. Quelle pénitence a-t-il pratiqué, Vrihaspati ? Et
quelle est son énergie ? » 506.
• Les Dieux étaient effrayés, reprit Vrihaspati. Ils
aimaient Çakra ; ils regrettaient ce rang de Mahéndra
abandonné par loi. Les Dieux alors, les rishis, les princi-
paux des Gandharvas et les Dieux Mânes se rassemblèrent
tous. 607.
» Us viennent trouver Nahousha et, Çakra, ils lui disent:
« Sois notre monarque et le défenseur du monde !» — » Je
n'en suis point capable, répondit Nahousha; venez, quand
vous m'aurez obtenu par votre énergie et votre pénitence. »
» Augmenté par les Dieux, qui avaient reçu de lui ces
paroles, Nahousha fut un roi d'une vigueur épouvantable.
Mais, quand il eut obtenu l’empire des trois mondes, il fit
des maharsbis son attelage, et ce pervers circule ainsi
dans les mondes. 508 — 500.
» Le poison de ses yeux ravit la force ; n’arrète jamais
ton regard sur Nahousha. Tous les Dieux, accablés d'une
affligeante tyrannie, errent, sous des formes invisibles, et
ne regardent pas Nahousha. » 510.
598
LE MAHA-BBAKATA.
» Tandis que Vrihaspati.le plus grand des Angirasides,
parlait ainsi, Rouvéra, le gardien du monde, lama le
Vivasvatide, Sonia (1), l’antique Dieu, et Varouna arrivent
en ce lieu. 511.
» Ceux-ci s’étant approchés de Mahéndra, tiennent ce
langage : « Par bonheur, Vritra fut tué, Twashtri 1 Par
bonheur, Indra, nous te voyons heureux, sans blessure,
vainqueur de ton ennemi ! » 512.
» Le grand Indra, l’âme satisfaite , adressant la parole
à ces gardiens du monde rassemblés, Çakra leur dit exac-
tement : « Je donnerai des ordres à la place de Nahousha.
» Ce monarque des Dieux a des formes épouvantables.
Que vos Divinités me donnent ici une force égale aux
siennes. » « Nahousha, répondirent-ils, a des formes ter-
ribles; son regard tue : il nous inspire l’effroi. Si tu
triomphes du roi Nahousha, nous méritons, divin Çakra,
une part dans ta victoire. » — « Soit ! reprit Indra ; toi,
le souverain des eaux, Yarna et Rouvéra, obtenez main-
tenant la consécration donnée par moi avec les Dieux.
Nous vaincrons Nahousha, l’ennemi à la vue formidable. »
Ensuite le Feu dit à Çakra : « Donne-moi une part et je
te rendrai l’égal en force de ton ennemi ! »
« Dans un grand sacrifice, répondit Çakra, il n’y aura
qu'une seul part, Agni, sous ton nom, pour Indra et pour
toi ! » 513 — 51 A — 515 — 516 — 517.
» Quand il eut roulé ses pensées en lui-même, Pàka-
çâsana, le vénérable Mahéndra, Çakra, le donateur des
richesses, accorda à l’auguste Rouvéra la suprême puis-
(1) Pris évidemment ici pour le Feu, signification inconnue aux Diction-
naires.
■ -'Btgrttredby CrOOgle
YOUDYOGA-PARVA.
89V
sance sur tous les Yakshas et la présidence des richesses -,
au Vivasvatide Yama, celle des Mânes, et, à Varouna,
l'autorité sur les eaux. 618 — 619.
» Tandis que le sage roi des Dieux pensait avec les
gardiens du monde aux moyens de porter la mort à Na-
housha, 620.
» Le vénérable ascète Agastva apparut au milieu d'eux,
et, quand il eut rendu l’honneur au maître des Immortels,
il dit : a Par bonheur, la destruction de Viçvaroûpa et la
mort de l’Asoura Vritra accroissent la grandeur de ton
excellence ! Par bonheur, ô toi, qui détruis les cités enne-
mies, Nahousha est tombé du trône des Dieux !
» Par bonheur, meurtrier de Bala, je vois ta grandeur
victorieuse de ses ennemis immolés ! » 621 — 522 — 523.
« La bien-venue te soit donnée, grand saint, lui ré-
pondit Indra; je suis charmé de te voir. Accepte de moi
l'eau pour se laver les pieds, l’onde pour se rincer la
bouche, la terre et une argyha. » 624.
» Quand il eut honoré et quand il eut fait asseoir sur un
siège le plus excellent des anachorètes, le souverain des
Dieux interrogea avec plaisir cet éminent brahme : 525.
« Voici ce que je désire, ô le plus grand des régénérés,
c’est que tu me racontes, vénérable, comment Nahousha
à la résolution criminelle a pu tomber du Swarga. » 526.
« Écoute, Ç.akra, lui répondit Agastva, cette narration
agréable, comment, orgueilleux de sa force, le roi Nahou-
sha, à l'âme vile, aux mœurs dépravées, est tombé du Pa-
radis. 627.
» Les Dévarshis les plus vertueux et les brahmarshis
sans tache portaient, accablés de fatigue, ce Nahousha,
artisan d'iniquités. 528.
400
LE MAHA-BHARATA.
» Ces brahmes, que l’on appelle des Mantras dans le
sacrifice des vaches, interrogèrent Nahousha sur un
doute, puissant Dieu, le plus grand des vainqueurs. 526.
« Indra, l'écriture a dit : « Vous êtes une autorité,
brahmes, ou il n’y en a pas. » — « NonI » leur répondit
Nahousha, l'âuie égarée par la qualité tamas ou C obscu-
rité. 530.
• Tu es au milieu du vice, reprirent les rishis, et tu
ne produiras point la vertu. Cette autorité de nous fut
proclamée jadis par les Maharshis. » 531.
» Ensuite, disputant avec les solitaires, fils de Vasou,
il me frappa, aveuglé par le vice, de son pied sur la
tète. 532.
n Ce coup fit perdre au maître de la terre sa splen-
deur et détruisit sa prospérité. Sur le champ je dis au
prince, l’âme troublée, accablé de crainte : 533.
« Parce que tu maltraites un homme, qui n’est pas
méchaut, qui est suivi par des braluuarshis, et que les
anciens oui égalé à Brahman lui-même; parce que tu
m’as frappé la tête de ton pied ; 534.
» Parce que tu te fais un attelage de rishis inabor-
dables, pareils, â Brahma, et que tu es traîné par eux ; â
cause de cela, insensé, tombe, renversé du ciel, sur la
surface de la terie, ta splendeur éteinte, scélérat, et la
récompense de tes vertus épuisée. Tu parcoureras le
monde sous la forme d’un grand serpent dix mille années;
et, après ce laps de temps révolu, le Swarga te sera de
nouveau rouvert. » C’est ainsi, dompteur des ennemis,
que ce pervers est tombé du trône des Dieux.
535—536—537.
» Nous sommes heureusement accrus; l’épine du
Y0UDY0G4-PARVA.
401
monde, Çakra, est arrachée. Rentre dans le Tripishtapa,
époux de Çatcht, et vainqueur de tes sens, triomphateur
de tes ennemis, exalté par les grands saints, défends de
nouveau les mondes. 638 — 539.
» Les Dieux au comble de la joie, environnés par les
chœurs des Maharshis, lus Mânes, les Yakshas, les ser-
pents divins et les Rakshasas, 540.
» Les Gandtiarvas et les vierges des Dieux, toutes les
compagnies des Apsaras, les lacs, les rivières, les mon-
tagnes et les mers, souverain des hommes, 641.
» S’étant approchés, dirent de concert : « Par bonheur,
tu crois en fortune, destructeur des ennemis 1 Par bon-
heur, le sage Agastya a frappé le pervers Nahousha 1
» Par bonheur, cet homme aux mœurs criminelles est
devenu un serpent sur la face de la terre V » 642 — 643.
» Ensuite Indra, célébré par les chœurs des Apsaras et
des Gandharvas, monta sur Airàvata, le roi des éléphants,
doué de tous le3 signes heureux. 644.
» Le Feu à l’immense splendeur, Vrihaspati le grand
saint, Yama, Varouna, Kouvéra, le souverain des riches-
ses, 645.
» Tous les Dieux environnent Çakra, le meurtrier de
Vritra. Çatakratou, autour de qui marchaient les Gan-
dharvas et les Apsaras, l'auguste souverain des Dieux,
réuni avec Mahéndrânl et plein d'une suprême joie,
reprit le gouvernement des trois mondes. 540 — 547.
u Alors apparut le vénérable Angirasa, qui célébra le
roi des Dieux, avec des hymnes tirés du l’Atharva-Véda.
» L 'adorable Indra ressentit la joie la plus vive et il
accorda une grâce au prêtre saint Angiraside : 548 — 549.
« Le brahme, fils d’ Angiras, sera, certes t un exemple
26
T
402
LIS MAHA-BHARATA.
dans le Véda : tu obtiendras cette gloire et une part du
sacrifice. » 550.
» Quard l’auguste roi des Dieux, Çatakratou, l’eut
honoré ainsi, puissant roi, iLcongédia le brahme Angira-
side. 551.
» Après qu’il eut rendu ses hommages à tous les Trida-
ças et aux saints, riches de mortifications, Indra au com-
ble de la joie gouverna en roi toutes les créatures avec
justice. 652.
» Tels furent les chagrins, qu’eut à supporter Indra
avec son épouse ; le désir de porter la mort à ses ennemis
lui fit adopter une demeure inconnue. 555.
» Si tu fus, roi des rois, accablé de peine dans la
grande forêt avec Drâaupadi et tes magnanimes frères, il
n’en faut ici concevoir aucun ressentiment. 554.
b Tu seras restauré dans ton empire, comme Indra lui-
même, rejeton de Rourou, recouvra son trône, après qu’il
eut tué Vritra. 555.
» L’ennemi des brahmes, Nahousha, le prince aux mau-
vaises mœurs, 4 l’âme criminelle, est mort pour des
années infinies, frappé par la malédiction d’Agastya. 566.
o Ainsi tes pervers ennemis, Karna, Douryodhana et
les autres, seront bientôt, meurtrier des ennemis, préci-
pités dans leur perte. 557.
» Tu jouiras ensuite de cette terre, héros, qui a pour
limites les mers, dans la compagnie de tes frères et de
cette charmante Draâupadi. 558.
b Un roi, qui désire la victoire, doit écouter avec ses
nombreuses armées cette légende du triomphe de Çakra,
qui ressemble à un Véda. 659.
n Aussi la récité-je à tes oreilles, ô le plus grand des
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
AOS
conquérants ; les éloges donnés aux magnanimes, Youd-
dhishthira, font grandir les héros dans la victoire, 500.
» La mort, Youddhisbthira, des kshatryas magnani-
mes arrivera par l’oiïense de Douryodhana et grâce h la
force de Bhlmaséna et d'Arjouna. » 661.
Quiconque récite avec recueillement cette légende delà
victoire d'Indra, ses péchés sont effacés ; il a conquis le
Stvarga ; il goûte le bonheur dans ce monde et dans
l’autre vie. 562.
Cet homme ne ressent pas la crainte, qu’inspirent les
ennemis ; il n’est pas sans avoir des fils ; il ne tombe dans
aucune espèce d’infortunes et il obtient une vie longue.
Partout, il remporte la victoire, et nulle part il ne subit
la défaite. 563 — 564.
Ainsi rassuré par lui, ce roi, le plu3 excellent de ceux,
qui soutiennent le devoir, honora suivant l'étiquette
Çalya, éminent Bharatide. 565.
Quand le fils de Kountl, Y’ouddhishthira aux longs bras
eut entendu ce discours de Çalya, il répondit en ces
termes au roi de Madra : 506.
« Ta majesté remplira auprès de Karna l’emploi do son
cocher : il n’y a pas de doute. Mais on doit briser l’or-
gueil de Karna, et ce sera la gloire d’Arjouna. » 567.
« Je ferai cela comme tu me le dis, et je ferai pour toi,
lui répondit Çalya, toute autre chose, que je pourrai. »
Le fortuné roi de Madra lui fit ses adieux ; et Çalya de
s’en aller, dompteur des ennemis, â la tête de son armée,
vers Douryodhana. 568 — 509.
Le héros Youyoudbàna, le souverain des Sâtwatas, vint
auprès d’Y’ouddhishthira avec une grande armée eu
quatre corps. 670.
404
LE MAHA-BHARATA.
Ses combattants étaient d’une admirable vaillance et
rassemblés de pays divers : c'étaient des héros, qui usaient
d’armes variées et répandaient la splendeur sur une
armée. 571.
Ses bataillons brillaient de haches, de bhindipâlas (1),
de lances, de leviers en fer et de maillets d’armes, de
massues, de bâtons, de lacets et de cimeterres éclatants,
de sabres, d'arcs, d’aigrettes, de flèches diverses, luisantes
d'huile et scintillantes. 572 — 573.
La forme de cette armée, brillante comme le nuage et
décorée de ses armes, imitait celle de la nuit, illuminée
par des éclairs. 574.
Cette armée au grand complet, étant alors entrée dans
l’année d'Youddhishthira, y disparut, sire, comme une
faible rivière dans l'Océan. 575.
Dhrishtakétou, le puissant roi de Tchédi, ayant pris
une armée complète, vint lui-même trouver les fils de
Pàndou à la force sans mesure. 576.
Le Màgadhain Djayalséna, fils à la grande vigueur de
Djarâsandha, se rendit à la tête (2) d’une puissante armée
vers Üharmarâdja. 577.
Environné de combattants divers, habitants des plaines
marécageuses et des bords de la mer, Pàndya vint aussi
trouver Youddhishthira, l’Indra des rois. 578.
Ses troupes dans ce rassemblement des armées étaient
pleines de forces, bien habillées, sire, extrêmement admi-
rables. 579.
i) Petits traits, propres à être lancés par le souffle au moyen d’un tube.
(2) Akshâauhinya, mol inconnu à tous les dictionnaires, même à celui de
Buhtlingk et Rotli ; il est dérivé de akshaàahinly et parait signifier général
rfunc armée complète.
Digitized by Google
YOllDYOGA-PARVA.
505
On vit aussi l'armée de Droupada, embellie de ses hé-
roïques fils et de vaillants guerriers, rassemblés de diver-
ses contrées. 680.
Entouré des rois montagnards, Virâta, le monarque des
Matsyas. se réunit aux fllsdePàndou avec une armée, dont
il était le généralissime. 681 .
Ces sept armées complètes, remplies de drapeaux di-
vers, se répandirent çà et là autour des magnanimes
Pàndouides. 582.
Leur désir de combats avec les Kourouides réjouis-
sait ces héros, et ajoutait à la joie du Dhritarâshtride
même. 683.
Bhagadatta, le puissant monarque, donna une armée
complète. Ses Kirâtas, sous leurs peaux de chevreuil,
semblaient revêtus d'or ; 584.
Et son armée invincible resplendissait comme une forêt
de karnikâras en fleurs. Déjà Bhouriçravas et le héros
Çalya étaient venus individuellement avec une armée
complète auprès de Douryodhana. Vers lui déjà s'était
rendu Kritavarman, fils de Hardikya, à la tête d'une
armée formidable et conduisant les Bhodjas, les Andha-
kas et les Koukouras. Ces guerriers éminents, ornés de
guirlande * et de bouquets, faisaient briller son armée,
comme des éléphants en rut font briller une forêt dans
leurs ébats. Les généraux de Djayadratha et d'autres
monarques, hôtes du Souvira, baigné par le Sindhou, ac-
coururent, ébranlant, pour ainsi dire, les montagnes.
Alors resplendissait nombreuse la puissante armée de ces
guerriers, 685 — 586 — 587 — 588 — 589.
Telle qu’un nuage aux formes diverses, agité par le
vent. Soudakshina, le roi de Kambodje, vint se réunir
LE MVHA-BHARATA.
400
avec une armée complète, les Çakas et les Yavanas, au
descendant de Rourou. Ses bataillons brillaient, sembla-
bles, souverain des hommes, à une multitude de saute-
relles. 690—501.
Arrivé près du Rourouidc, le roi Nila, habitant de Mâ-
hishmatl, disparut au milieu de ces immenses troupes avec
ses Lllàyoudhas à la grande force, qui fréquentaient les
routes de la plage méridionale. Les deux rois d’Avantl,
bien couverts d’une nombreuse armée, vinrent se ranger
auprès de Douryodhana, amenant chacun une division
complète. Les cinq princes Kalkéyains, frères germains
et tigres des hommes, accoururent, réjouissant le cœur de
Douryodhana par la vue d'une puissante armée. Çà et là
campaient, éminent Rharatide , en trois armées innom-
brables, au grand complet, tous les magnanimes souve-
rains de la terre. Ainsi les armées de Douryodhana étaient
au nombre de onze. 592 — 593 — 594 — 595 — 696.
Toutes, ombragées par divers étendards, elles désiraient
combattre avec les fils de Kountl. Il n’y avait pas alors,
sire, un espace libre dans Hâstinapoura. 597.
Ensuite, le Pantchanada, le Kouroudjângala entier, la
Forêt des rohitas, toute la terre de Marou, le Ahiichhattra,
le Râlakoûta, les rives de la Gangâ, le Vàrana, le Vâta-
dhana et le mont Yâmouna, cette contrée d’une vaste
étendue, pleine de froment et de richesses en abondance,
était remplie au de-là des bornes par les bataillons des
Rourouides et la supériorité des rois, les principaux de
leur armée. L’archi-brahme, que le monarque du Pan-
tchûla avait dépêché à Douryodhana, vit alors cette armée
ainsi rassemblée. 598 — 699 — 600 — 601 — 602.
Digitized by Google
L'AMBASSADE DE SANDJAÏA.
Vatçampâyana dit :
Le pourohita de Droupada s’approche du rejeton de
Kourou; il reçoit les hommages de Dhritarâshtra, de
Bhlshma et de Vidoura. 603.
11 répond d’abord sur la santé florissante du prince , qui
l’envoie ; il interroge sur leur santé ceux, qui l’écoutent,
et tient ce langage au milieu de tous les chefs de l'armée :
« Vos excellences connaissent toutes l’éternel Dharma-
râdja ; mais, quoique vous ne l’ignoriez pas, j’en parlerai
néanmoins pour exposer ici un discoms. 60â — 605.
» Dhritarâshtra et Pândou sont dits les fils d’un seul et
même père ; tous deux ont également droit à la richesse
paternelle : il n’y a point de doute ici. 606.
» Les Cls de Dhritarâshtra occupent le trône pater-
nel : comment les fils de Pândou n'obtiennent-ils point
la couronne de leurs ayeux ? 607.
408
LE MAHA-BHARATA.
» Les choses étant ainsi, vous savez que jadis les fils de
Pàndou ne sont pas rentrés dans leur fortune héréditaire,
dérobée par le fils de Dhritaràshtra. 608.
» Plus d’une fois on s’est efforcé contre eux avec des
moyens destructeurs de l’existence ; mais ils ont survécu,
etl'on n’a pu jamais les plonger dans les demeures d’Yama.
» Ces magnanimes ont encore augmenté le royaume
par leur puissance ; mais il leur fut enlevé par la tricherie
des vils Dhritarâshtrides, unis au fils de Soubala.
609—610.
« La condition même du jeu fut approuvée, telle que
l’imposa tort fils ; ils ont habité ici treize années dans la
grande forêt. 611.
» Déjà cruellement persécutés avec leur épouse dans
l'assemblée, ces héros ont subi dans la forêt diverses
infortunes bien épouvantables. 612.
» Réfugiés dans la cité de Yiràta, comme dans le sein
d’une mère, une extrême affliction tomba sur ces magna-
nimes de même que sur des criminels. 613.
» Mais tous ces éminents Pândouides, jetant derrière
eux tous ces anciens péchés, désirent la paix avec les
enfants de Kourou. 614.
» Des personnes amies, qui connaissent leur conduite
et celle de Douryodhana, ont envie de concilier ici pour
eux l’esprit du Dhritarâshtride. 615.
» Ces héros ne désirent point la guerre avec les Kou-
rouides ; les fds de Pàndou réclament leur bien sans la
ruine du monde. 616.
» La cause, que le Dhritarâshtride peut avoir pour la
guerre, elle ne vient pas, cette cause, on doit le penser,
de ce que tu es le plus fort 1 617.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
40»
< Sept armées complètes sont rassemblées sous le
commandement du fils d'Yama ; elles désirent combattre
avec les enfants de Kourou et n'attendent que son ordre.
» Ces autres vaillants hommes, Sàtvaki, Bhimaséna et
les jumeaux à l’immense vigueur, ressemblent à des mil-
liers d’armées complètes. 618—61».
» l)’un côté sont rassemblées ces onze grandes armées ;
de l’autre part est Dhanandjaya aux longs bras, aux for-
mes nombreuses. 620.
» Tel que Kirlti excelle par-dessus toutes les années,
tel est aussi le Vasoudévide aux longs bras, à la grande
splendeur. 621.
» Quel homme oserait combattre, quand il connaît la
multitude des armées, la valeur de Kirîti et la sagesse de
Krishna? 622.
» Ainsi que vos excellences rendent ce qui doit être
donné, suivant le devoir, suivant la convention môme : ne
laissez point échapper tiirilement ce temps pour vous. »
Dès qu’il eut ouï ce langage de l'archi-brahme, Bbish-
ma à la grande lumière, vieux par l’âge et la science,
commença par lui rendre hommage et tint ce discours
opportun : 623 — 624.
« Heureux, tous ces frères, enfants de Kourou, qui
sont en paix avec Dàmaudara ! Heureux, eux, qui jouis-
sent de sou alliance ! Heureux, eux, qui se complaisent
dans le devoir ! Heureux, eux, qui ont l’amour de la
jiaix ! Heureux, ces Pàndouides, qui n’ont point la pensée
de combattre avec leurs parents ! 625 — 626.
» Ce langage, tenu par ta sainteté, est vrai ; c’est indu-
bitable : mais ce langage est extrêmement amer en ta
qualité de brahme : voilà mon sentiment ! 627.
LE MAHA-BHARATA.
410
» Sans doute, les (ils de Pândou furent accablés de
chagrins ici et dans la forêt : sans doute encore, ils
avaient droit, suivant la loi, à toute la richesse de leur
père. 628.
» Kiritl, le fils de Pritbâ, est vigoureux ; c'est un héros,
consommé dans les armes. Qui pourrait soutenir dans un
combat Dhanandjaya, le fils de Pândou ? 629.
» Le Dieu, qui porte la foudre lui-même, bien loin que
je dise un autre archer, en est seul capable dans les trois
mondes : voilà mon sentiment. » 630.
Tandis que Bhlshma prononçait avec assurance ce dis-
cours, Karna, jetant un regard à Douryodhana, l’inter-
rompit avec colère et tint ce langage : 631.
« Nul être, quel qu’il soit, ne l’ignore en ce monde-ci,
brahrne : à quoi bon redire cette parole mainte et mainte
fois? 632.
» Çakouni jadis les a vaincus au jeu pour Douryodhana :
le fils de P&ndou, Youddhishthira s'en est allé dans le
bois, suivant la convention. 633.
» S’ils ne désirent pas le royaume de leurs ayeux, c’est
qu’ils respectent cet accord ! Us se sont réfugiés stupide-
ment sous la force des Matsyas et desPanchâlaius. 634.
» Enfin, la crainte ne fera pas abandonner, savant
brahrne, son tréne à Douryodhana, qui abandonnerait vo-
lontiers la terre entière à son ennemi lui-même, si c'é-
tait son devoir ! 635.
» S’ils veulent rentrer dans le royaume de leur père et
de leurs ayeux , qu’ils aillent dans la forêt et qu’ils y
passent le temps suivant leur promesse. 636.
s Qu’ ensuite ils reposent en pleine assurauce sur le
sein de Douryodhana ; mais que , dans leur ineptie ,
YOUDYOGA-PARVA.
411
ils ne fassent pas leur âme entièrement vicieuse. 657.
» Cependant, si, désertant, le devoir, ces Pàndouides
désirent un combat, qu’ils s’approchent de ces vaillants
Gis de Kourou, et ils se rappèleront ma parole. » 038.
« Qu'est-il besoiu des paroles, que tu nous ndreuet,
Gis de Râdhâ? lui répondit Bhlshma. Souviens-toi de
cette chose : le Gis de Prithâ était seul, quand il vainquit
nos six chars. 639.
» Si nous ne faisons pas ce que dit ce brahme, nous
tomberons, certainement ! sous les coups du Prithide, et
nous engraisserons la poussière ! » 640.
A peine eut-il approuvé Bhishma et se fût-il concilié sa
faveur, Dhritarâshtra de prononcer ces paroles, en mena-
çant le Gis de Râdhâ : 641.
« Ce langage , que Bhlshma, le fils de Çantanou, a
tenu, est utile pour nous, utile pour les Gis de Pàndou,
utile pour le monde entier. 642.
» Après un mûr examen, j’enverrai Sandjaya, aux fils
de Prithâ. Que ta sainteté retourne aujourd’hui même
vers les Pàndouides, sans balancer. » 643.
Ce noble kourouide traita l’envoyé avec honneur, et
lui fit reprendre le chemin des Pàndouides. 11 manda
Sandjaya et lui tint ce langage au milieu de sa cour. 644.
« On dit, Sandjaya, que les fils de Pândou sont venus
dans Oupaplavya. Rends-toi dans cette ville ; prends con-
naissance de ces princes, et, revêtu comme pour un jour
de fête, approche-toi de leur habitation et honore Adjâ-
taçatrou. 045.
» Parle à tous ces hommes heureux , Sandjaya, qui
ont habité une demeure infortunée, dont ils n'étaient pas
dignes. Nous sommes disposés à la paix envers ces
412
LE MAHA-BHARATA.
princes vertueux, nos bienfaiteurs , qui ont eu tort de
s'exiler trop vite. 646. •
» Je n'ai jamais vu nulle part, Sandjava, la conduite
des Pàndouides empreinte de quelque légèreté. Les Pân-
douides ont répandu autour de moi-même toute cette for-
tune, conquise par leur vaillance. 647.
» J'ai beau rechercher avec soin, je ne trouve jamais
autour d'eux aucune faute, qu’on puisse reprocher aux
(ils de Prithâ. Ils accomplissent toujours les actions de
l’utile et du juste ; mais le goût du plaisir ne leur fait ja-
mais approuver l’amour. 648.
n Surmontant le froid et le chaud, la faim et la soif,
le sommeil, la fatigue, la colère, la joie et la folie, grâce
à la fermeté et à la science, les (ils de Prithâ conservent
l’utile, le juste et l’unification en Dieu. 649.
» Us distribuent des richesses entre leurs amis : le
temps n’use pas chez eux l’amitié par la fréquentation ;
les Prithides enrichissent d’honneur, suivant qu’on en est
digne, il n’existe pas un ennemi dans le parti d’Adjamltha,
» Si ce n’est Douryodhana à l’étroite intelligence,
malhonnête et criminel, si ce n'est Karna plus vil quclui ;
car ces deux hommes ne se plaisent qu’à augmenter la
puissance des princes, amis des plaisirs vils ! 060 — 651.
» Douryodhana, qui a la valeur des combats, qui a des
plaisirs florissants, e lime tel qu'une bonne action de ra-
vir cette légitime, qu’il regarde, l’insensé ! comme facile
d'enlever aux Pàndouides vivants. 662.
» 11 la rendra avec honneur au sortir du combat, dont
Arjouna et le Dieu chevelu, Vrikaudara, le fils deSatyaka
et Dharmaràdja, les deux fils de Mâdrl et les Srindjayas
ont jadis suvi la route! 653.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
AÏS
» Seul, l'archer duG&ndiva, l’ambidextre serait capable
de repousser la terre ! Le magnanime Djishnou sur son
char, c’est l'inaiïrontable Vislïnou, le souverain des trois
mondes. 654.
» Quel est dans tous les mondes, le chef, sujet à la
mort, qui tiendrait tête seul en face de lui ? L’archer du
Gândlva, disséminant, comme des nuées de sauterelles,
les multitudes de ses flèches au vol rapide, qui imitent
le bruit des nuages, a triomphé sur un seul char de la
plage septentrionale et des Outtara-Kourous. L’Ambi-
dextre enleva leurs richesses et força même les Dràvidas
à suivre son armée. 655— 056.
a L’archer du Gàndtva, Savyasàtchi vainquit dans la
forêt Khàudava les Dieux mêmes avec Indra 1 Phâlgouna
enleva au Feu l'honneur et la gloire, accroissant la gloire
et l’honneur des lils de Pàndou. 657.
» 11 n'est pas aujourd'hui un égal 5 Bhima parmi ceux,
qui portent la massue : il n'a pas un égal parmi ceux, qui
montent les éléphants ! On dit que, sur un char, il n'est
pas inférieur à Arjouna, et qu'il possède en la vigueur
de ses bras la force d’une myriade de serpents! 658.
a Bien instruit, une fois la guerre déclarée, ce héros en
courroux aurait bientôt consumé les enfants de Dhrita-
râshtra. Ce vigoureux est toujours dans une violente co-
lère : il est impossible de le vaincre, fùt-ou Indra lui-même
en personne ! 054).
» Bien instruits par Phâlgouna, leur frère, à la belle
intelligence, les deux fils de Mâdrî, robustes, à la main
prompte, immoleront les ennemis jusqu’au dernier, sem-
blables à deux vautours, qui déchirent les multitudes des
oiseaux. 660.
LE MAHA-BHARATA.
MA
« A peine arrivée devant eux, c'en est fait de notre
innombrable armée : tel est mon sentiment, et ce que je
dis ainsi est la vérité. Seul ici, Dhrishtadyoumna vit au
milieu des Pândouides. 661.
n J’ai entendu le roi des Somakas, Santyaktâman, avec
son ministre au sujet des fils de Pândou : quel autre de
ceux, dont le lion des Vrisbnides est le chef, pourraitsup-
porter Adjâtaçatrou ? 602.
» Virâta, le souverain des Matsyas, jouissant de la
fleur de l’âge et du succès dans ses affaires, habite avec
eux : il est avec son fils, ai-je ouï dire, éternellement
dévoué à l'intérêt des Pândouides et à leur chef Youd-
dhishthira. 663.
» Ces frères, cinq héros vigoureux, sont arrêtés au
milieu des Katkéyains ; ils réclament leur royaume, et,
désirant le combat, ils demeurent chez ces princes. 66A.
» J’entends dire que tous ceux, qui ont du cœur parmi
les rois de la terre, ces dignes héros, pleins de dévoue-
ment, riches d'affection, ont embrassé les intérêts des
Pândouides, et qu’ils sont venus se rassembler autour
de Dharmarâdja. 665.
» Des combattants, qui habitent sur la terre des lieux
inaccessibles et sont les hôtes des montagnes, des vieil-
lards de noble famille, et des Mlétchhas, qui portent avec
le courage différentes armes, se sont réunis, engagés dans
les intérêts des Pândouides. 606.
» Le roi de Pândi, semblable à Indra dans les combats,
environné de nombreux héros dans la guerre, a fait sa
jonction ; le magnanime fils de Pândou, le héros des
mondes, est d’une valeur irrésistible.... 067.
» J'entends venir de Drona, d’Arjouna, de Kripa, de
DigifeocfBy 'Google
YOUDYOGA-PARVA.
416
Bhishma et du Vasoudévide un astra, par lequel tout
bruit est couvert.... On dit que le fils de Satyâ, engagé
dans les intérêts des Pàndouides et semblable à l’Amour,
s’est réuni lui seul. 668.
» Les Karoushas et le souverain de Tchédi sont accourus ;
les rois de la terre se sont réunis avec toutes leurs ar-
mées. Au milieu d'eux flamboie, environné de splendeur,
le monarque de Tchédi, qui brûle comme le soleil... 669.
» Considérant que, dans les batailles, Astammaniya est
le meilleur de ceux, qui tirent l’arc sur la terre, voilà
Krishna, qui a bientôt broyé violemment par ses coups
tout l’effort des kshatryas. 670.
» Ils pensent qu’on ne peut résister à Kéçava-Krishna
sur son char attelé de Sougrlva, et ils s’enfuient, abon-
donnant le roi de Tchédi, comme de viles gazellesà la vue
d’un lion I 671.
« Quel ennemi voudrait s’avancer à la rencontre du
Vasoudévide, lui demandant un duel en char?.... Le
voyez-vous déjà étendu sans vie sous les coups de Krishna,
comme un karnikàra, que le vent a brisé ? 672.
» A cause d’eux et parce qu’ils proclamaient ma force,
Sandjaya, je ne puis trouver un instant de tranquillité,
Gavalganide, quand je me rappelle le9 exploits de Vislmou-
Kéçava. 673.
b Jamais un autre ennemi ne pourrait supporter ces
hommes, dont il sera chef, ce lion de Vrishni. Mon cœur
tremble d’épouvante à la nouvelle que les deux Krishnas
se sont rassemblés sur un même char. 674.
» Si mon fils à l’intelligence étroite ne peut arriver à un
arrangement avec ces deux princes, il ne connaftra point
la joie dans la vie; et ses ennemis consumeront les enfants
LE MAHA-BHARATA.
416
de Kourou, Sandjaya, comme Indra ou Vishnou ont in-
cendié l’armée des Daltyas. 675.
» J’estime que Dhanandjaya est égal à Çakra, et que
l’éternel héros Vrishnide est égal à Vishnou même. Le
fds de Pândou et de Kounti, le rapide Adjâtaçatrou est
le jardin des vertus et l'habitation de la pudeur! 676.
» Vexé par Douryodhana, cet homme intelligent consu-
mera dans sa colère les Dhritarâshtrides. Arjouna, le Va-
soudévide, Bliima ou les deux jumeaux m'inspirent moins
d’ effroi 677.
» Que le monarque enflammé de colère. Je suis toujours,
cocher, plus effrayé de son courroux. C’est un grand
ascète, de qui la pensée est jointe à la continence ; son
âme peut atteindre à la |>erfection. 678.
» Sa colère, que j’ai vue, Sandjaya; son rang, que je
connais, me i emplissent maintenant du plus grand effroi.
Va au plus vite, envoyé sur un char, à la ville, qu’habite
l’armée du roi des Pântchâlains. 679.
» Informe-toi de la santé d’ Adjâtaçatrou ; adresse-lui
mainte et mainte fois la parole avec amitié. Approche-toi
aussi, mon fils, de Djanârdana aux vastes dimensions,
grand au milieu des hommes valeureux. 680.
» Enquiers-toi de sa bonne santé suivant ma parole.
Dhritarâshtra souhaite la paix avec les Pândouides. Le
lils de Kounti, cocher, exécutera tout ce que lui dira le
Vasoudévide. 681.
» Krishna est sans cesse attentif à leurs affaires ; il est
égal â soi-même ; homme sage, il est leur ami. Informe-
toi de l’état de leur santé auprès de tous les Pândouides
rassemblés, des Srindjayas, de Djanârdana, d'Youyou-
dhàna, de Virâta et des cinq fils de Draàupadi. Expose
v*
Digili^udby-taoogle
YOUDYOGA-PAUVA.
AIT
au milieu des rois, Sandjaya, tout ce que tu jugeras utile
aux Bharatides et de saison en face des autres, et ne laisse
pas surtout prédominer une cause de guerre. »
A peine eut-il entendu ce langage du roi Dhritarâshtra,
le cocher Sandjaya de s’en aller voir dans Oupaplavya les
Pândouides à la force sans mesure. 682-683-684-68.'.
Il s’approcha du monarque Y'ouddhishthira, fils de
Kountt. Sandjaya, le Gavalganide, le fds de cocher,
commença par s’incliner avant de parler, et lui adressa
respectueusement la parole en ces termes : « Je suis
heureux de te voir sans maladie, sire, environné d’amis
et semblable à Mahéndra. 686 — 687.
» Le vieux roi, filsd’Ambiki, l’intelligent Dhritarâshtra
s’enquiert de ta bonne santé auprès de toi. Est-ce que
Bhima, l’insigne Pàndouide, va bien, et Dhanandjaya, et
les deux fds de Màdrl ? 688.
» En est-il ainsi de Uraàupad! la Noire avec ses fils,
l’épouse des héros, la fille de roi, si fidèle au voeu de la
vérité ? Sait-elle distinguer où tu désires que tes vmux
soient respectés ? Le bonheur, fils de Bharata, accom-
pagne-t-il ton amour ? » 689.
Y'ouddhishthira lui répondit :
« Sandjaya, fils de Gavalgani, la bien-venue te soit
donnée ! Nous sommes heureux de te voir. Je vois avec
plaisir que tu vas bien ! Mes frères puînés et moi, sage,
nous sommes bien portants. 690.
» Quand j’apprends après tin si long temps, cocher,
cette condition florissante du fils de Bharata, le vieux roi
des Kourouides, quand je te vois toi-même, Sandjaya,
rempli d’affection, il me semble voir ton souverain en per-
sonne. 691.
T
27
418
LE MAHA-BHAHATA.
» Ce vieux et intelligent Kouravien, ài la grande science,
doué de toutes les vertus, est mon ayeul. Est-ce que
Bhtshma va bien, mon fils? Sa vie est-elle comme aupa-
ravant? 692.
» Est-ce que le magnanime Vitchitravtride, le roi Dhri-
tarâshtra, se porte bien avec ses fils ? Le grand roi Vàlhika,
le Pratipide, va-t-il également bien, fils de cocher? 693.
» Somadatîa est-il en bonne santé, mon fils? Et Bhoû-
riçravas, ce prince véridique? Et Cala ? Et Drona avec sou
fils? Et Kripa, l’héroïque brahme? La maladie n'a-t-elle
pas attaqué ces personnes? 694.
» Tous ceux, qui manient l'arc sur la terre, Sandjaya,
tous les chefs à la grande science, purifiés dans les Trai-
tés, les principaux des archers dans le monde, envient cet
hommes aux enfants de Kouron. 695.
» Ces guerriers, mon fils, ont-ils obtenu l'honneur,
qu'ils méritaient? Ne sont-ils point malades? Le vertueux
fils de Drona, le héros admirable à voir, habite-t-il en-
core dans leur royaume ? 696,
» Est-ce que le docte enfant de roi, Youyoutsou, le
fils d'une vatçyâ, se porte bien ? Jouit-il d’une parfaite
santé, mon fils, ce ministre Rama, par qui le trop faible
Souyodhana se laisse gouverner ? 697.
» Les épouses, les fils, les neveux, les sœurs, les filles,
les mères, les concubines des Bharatides, les serviteurs,
les gens de la cuisine, les femmes, jeunes ou vieilles,
n'ont-ils éprouvé aucun malheur? 698.
» Le roi veille-t-il à ce qu’on donne exactement aux
brahtnes les moyens de subsistance, comme on le faisait
avant. Les fils de Dhritarâshtra n'arrachent-ils pas mes
dons aux régénérés, Sandjaya ? 699.
Digitized by Google
YOLDYOGA-PARVA.
410
» Le roi Dhritarâshtra observe-t-il attentivement, avec
son tils, les transgressions des brahmes? Et ne dédaigne-
t-il jamais en eux cette manière de vivre, qui est la route
du Svvarga ? 700.
«C’est une lumière sublime et pnre, que Vidhatri lui-
même attacha pour les créatures dans le monde de la vie !
Si des princes insensés n'arrêtent pas cette faute, elle en-
traînera la perte entière des Kourouides. 701.
» Le roi Dhritarâshtra veut-il avec son fils que la classe
des ministres ait une subsistance assurée ? Des ennemis
ne désirent-ils pas vivre de la division sous un masque
d'amis, en feignant funanimité des sentiments? 702.
# Est-ce que les Kourouides ne racontent pas tous, mon
ami, le crime des (ils de Pândou? Drona avec son fils et
l’héroïque Kripa ne disent-ils pas que nous sommes
souillés de crimes ? 703.
» Est-ce que les Kourouides parlent tous de cette ma-
nière, quand ils se présentent devant le roi Dhritarâshtra
et son fils? A la vue des troupes rassemblées de voleurs,
se rappellent-ils qu’ils avaient pour guide dans les ba-
tailles le fils de Prithà ! 704.
» Se souviennent-ils, mon ami, de ses flèches au bruit
de tonnerre, lancées par le Gândiva, décochées par sa
main, tirant la corde violemment agitée de lamaàurvl?
» Je n'ai jamais vu sur la terre un combattant supérieur
ou égal même à Arjouna, dans la main de qui un arc re-
nommé porte soixante et une flèches aiguisées, à la pointe
mordante, revêtues de jolies ailes. 705 — 700.
» L’agile Bhimaséna, sa massue à la main, jette l’épou-
vante dans une armée, parmi les bataillons ennemis : tel
un éléphant jette la confusion dans un marais, où croissent
420
LEMAHA-BHARATA.
des roseaux. Est-ce qu’ils se souviennent de lui, seigneur
des courses tortueuses ? 707.
i> Sahadéva, le fils de Màdrl, a vaincu les Kalingas ras-
semblés dans le Dandakoùra : se rappellent-ils ce héros
vigoureux, qui lançait des flèches à droite et à gauche?
u Voici Nakoula, qui fut envoyé jadis subjuguer sous
tes yeux, Sandjaya, les Çivis et les Trigartas : se rap-
pellent-ils ce fils de Màdrl, qui réduisit la plage occiden-
tale sous ma puissance ! 708 — 709.
» Venus à Ghoshayâtrâ, des téméraires mal conseillés,
ont subi une défaite dans le Dwaltavana, où Bhlmaséna et
Djaya ont délivré ces malheureux, tombés au pouvoir de
l’ennemi. 710.
» Mais ensuite je sauvai Arjouna, et Bhlmaséna lui-
même sauva les fds de Màdrl. L’archer du Gândtva revint
à la félicité, grâce aux flèihes, qu'il envoya dans les ba-
taillons ennemis : se souviennent-ils encorede cela ? 711.
» Le bonheur n’est peut-être pas, Sandjaya, possible
ici par une œuvre de bien, si nous ne pouvons de toutes
nos forces vaincre le fils de Dhritaràshtra. » 712.
« 11 en est ainsi que tu me l’as dit, fils de Pândou, ré-
pondit Sandjaya; tu m'interroges sur les Kourouides et
sur l'homme, qui est le plus grand à leur tête. Ces princes
intelligents, ces éminences des Kourouides, qui sont les
objets de tes questions, ils sont tous en bonne santé. 713.
» Les gens vertueux sont enrichis, et les vicieux sous le
Dhritaràshtride deviennent hommes de bien : sache-le,
fils de Pândou. Le fils de Dhritaràshtra donnerait à ses
ennemis eux-mêmes, bieu loin de ravir les dons faits aux
brahmes. 714.
» Tout acte de nous inférieur à la justice dans les choses
Digitized by Google
youdyoga-parva.
421
innocentes, est regardé comme nuisible et non comme
une bonne action ; Dhritar&shtra et son fils nuiront à leur
ami ; ils vous haïront, ils ne sont bons qu'avec ceux, dont
la conduite est bonne. 71 5.
» Ce vieillard ne permet pas de mal taire; une mauvaise
action le tourmente beaucoup, enfin il vous punit, Adjà-
taçatrou ; il prête l'oreille aux bralimes et va les trouver :
il pèse lourdement sur les fautes et soumet ses amis eux-
mêmes au châtiment. 716.
» 11 se souvient de toi dans la guerre et dans les com-
bats, roi des hommes: il n’a pas oublié les batailles livrées
sous les ordres de Djishnou ! 11 se rappelle Bhimaséna, la
massue â la main, quand résonne le bruit des tambours et
des conques I 717.
« Ils n'ont pas oublié les deux fils de Màdri aux grands
chars, difficiles à ébranler dans les combats, qui se sont
promenés dans tous les points de l’espace sur des champs
de bataille, inondant les armées avec des averses de
flèches! 718.
» lin homme ne connaît pas, à mon avis du moins, sire,
ce qui n’est point arrivé, ce qui est encore dans les secrets
de l’avenir. Si toi, fils de Pândou, qui es doué de toutes
les vertus, tu es tombé en des chagrins, qui ont les appa-
rences de l'infortune, 719.
» Regarde tout cela avec indifférence, et plus encore,
Adjâtaçatrou, par les yeux de la sagesse. Tous les fils de
Pândou, semblables à Indra, qui abandonneraient l'utile
et l'agréable, pourraient-ils abandonner le justelui-même?
» Regarde tout cela avecindifîérence, Adjâtaçatrou, par
les yeux de la sagesse ; et il en naîtra de la joie pour
le fils de Dhritarâshtra, ceux de Pândou, les Srinjayas et
422
LE MAHA-BHARATa.
les autres souverains, qui sont nos voisins. 720 — 721.
» Écoute, de concert avec tes ministres, avec tes fils,
seigneur Adjàtaçatrou, ces paroles, que m’a dites cette
nuit, pour toi, ton père Dhritarâshtra. » 722.
« Les Pàndouides, les Srinjayas, répondit Youddhish-
thira, Djanàrdana, Youyoudb&na et Virâta sont rassem-
blés. Répète ici, Galvaganide, (ils de cocher, ces paroles,
que t'a confiée i Dhritarâshtra. » 723.
« Je salue Adjàtaçatrou, Vrikaudara, Dhanandjaya,
reprit Sandjaya, et les deux fils de Màdri, et Ça&uri le
Vasoudévide, Youyoudhàna, Tchékitâna, Virâta, 724.
» Le vieillard, qui domine sur les Pantchàlains, Dhi ish-
tadyouuma, le Parshatide, le fils d’Yadjnaséna. Écoutes
tous ce discours, que je vais prononcer, désirant la félicité
des kourouides. 725.
» Le roi Dhritarâshtra, ayant égard à la paix, fit atteler
mou char à la hâte. La paix, dil-il, soit aux Pàndouides 1
Puisse-t-elle être goûtée par le roi, ses frères, ses fils et
les personnes de sa famille ! 726.
» Les fils de Prilhâ sont doués de toutes les vertus, de
fixité, de douceur et de droiture, nés dans une race géné-
reuse, éloquents, asiles de la pudeur, et connaissant les
lois de toutes choses. 727.
» On ne trouve associé en vous aucun acte vil ; telle est
l’excellence de votre belle nature, guerriers aux armées
formidables ! Ce qui serait faute en vous, comme une
tache de collyre, brille ainsi que deux habits blancs. 728.
» Là, où le vice se lève complètement, on voit la ruine
de tout : le Niraya est le compagnon de la mort. Quel
homme intelligent oserait exécuter jamais une action,
quand ia victoire est égale à une défaite? 72b.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
42*
» Heureux les fils, les amis, les parents I Heureux ceux,
par qui les devoirs de famille sont remplis ! Les kou-
rouides abandonneraien; une vie, objet du blâme; liée par
des vœux, elle serait pour eux la grandeur. 730.
» Si, après que les fils de Prithà auront connu, puni,
jeté dans les fers également tous les kourouides avec
haine, votre vie ne peut être assurée que par leur mort;
vivez, je le trouve bon, par la mort de vos parents. 731.
» Qui pourrait triompher de vous, appuyés sur le (ils
de Satyà et défendus par le bras de Pàrshata, de Tchékita
et du Yasoudévide, lût-il Indra lui-même, fierdc compter
les Dieux pour ses compagnons ! 732.
a Ou qui pourrait vaincre dans un combat les kou-
rouides, soutenus par I)rona, Bhlshma, Açvatthâman,
(jalya, kripa et les autres, sire, aidés par le fils adoptif
de Râdhà avec les rois de la terre? 733.
« Qui est capable d'exterminer, sans se perdre lui-
même, la grande armée du monarque, fils de Dhritarâsh-
tra? Quant à moi, je n'entrevois aucun succès, ni dans la
victoire, ni dans la défaite ! 734.
a Comment les Prithides, tels que des hommes vils,
nés en d’ignobles familles, pourraient-ils commettre une
action d’un sens immoral? Suppliant, les mains jointes,
je m’incline devant le Vasoudévide et le vieux roi des
Pantchàlains ; je me mets sous votre protectiou. Comment
la félicité sera-t-elle assurée aux kourouides et aux Srin-
djayas ? Jamais, certes ! le Vasoudévide ou Dhanandjaya
n’accompliront aucune parole si cruelle. 735 — 736.
» Us donnent la vie à ceux, qui la demandent : pour-
raient-ils faire autrement? Je parle ainsi par amitié, sage
prince. Cette parole est approuvée du roi, que Bhlshma
LE MAHA-BHARATA.
424
précède en ton désir. Puisse régner ici une paix incom-
parable ! » 737.
Youddbishtbira lui répondit :
« Quelle parole, amie des batailles, entends-tu sortir
de ma bouche, Sandjaya, qui t’inspire la crainte d'un
combat? Qui voudrait jamais combattre, mon fils, s’i pos-
sédait la paix, bien supérieure à la guerre? 738.
» Si le désir, que l’homme caresse dans son cœur,
arrivait à son but, sans qu'il dût agir, on ne lui verrait
exécuter aucun acte, je le sais, à plus forte raison, un
combat. 739.
» D'où la persuasion du combat viendrait- elle jamais à
un homme? Quel mortel, sans doute, maudit des Dieux,
pourrait choisir le combat ? Les Prithides dans leur avidité
de plaisir feraient-ils un acte, qui fût séparé de la vertu
et propre à C esprit du monde ? 740.
» Espèrent-ils ce plaisir, qui ne se lève que sur le de-
voir dans l'horizon de la vie? Une mauvaise action est en
vérité un moyeu d’infortune. Quiconque veut posséder le
plaisir et veut tuer le chagrin, qui accompagne le pouvoir
de la joie dans les organes des sens, afflige son corps par
les soupirs, qu’il donne à l’amour. Délivré de cette pas-
sion, il ne s'abandonne plus au chagrin : telle la force
de la flamme allumée augmente la puissance du feu em-
bràsé. 741 — 742.
» 11 n’est pas rassasié encore d'avoir obtenu l'utile et
l’agréable, comme le feu ardent ne se rassasie pas de
beurre clarifié. J’ai vu une immense accumulation de jouis-
sances du roi Dhritaràshtra au milieu de nous; 743.
» Mais aujourd'hui malheureux, il ne soigne plus ses
formes ; malheureux, il ne prête plus son oreille à la mu-
Y OU D YOG A-PAftV A.
625
sique et aux chants ; malheureux, il ne cultive plus les
parfums et les guirlandes ; malheureux, il n’a plus aucun
souci des onguents ; 766.
» Malheureux, il ne se revêt pas d’habits somptueux :
comment donc exciterait-il les Kourouides à s’en parer ?
Quoiqu’il en soit ici, l'amour afflige ordinairement le cœur
au sein de l’insensé. 765.
» lin roi, tombé dans le malheur, désire lui-même voir
les autres placés dans la même condition : cela n’est pas
bien. Qu’il en vienne aux mains, quel que soit et son état
et celui des ennemis. 766.
» Un sage, qui, dans la saison chaude, a abandonné du
feu, le plaisir des temps froids, dans le voisinage d’une
forêt impénétrable et prolonde, regrettera de le voir s’aug-
menter par la force du vent. 767.
» Pourquoi donc, Sandjaya, le roi Dhritaràshtra, quand
il a obtenu le souverain pouvoir, se plaint-il maintenant de
recevoir un fils stupide, insensé, d’un esprit méchant, dé-
pourvu de conseil et qui se plaît dans l’injustice? 768.
» Souyodhana n’a-t-il pas méprisé les paroles de Vi-
doura et rejeté ses vérités comme des mensonges? Le roi
Dhritaràshtra, par le désir du bonheur de son (ils, est donc
entré dans le vice sciemment ! 760.
Au milieu des Kourouides, l’amour de son fils a fait
oublier au roi Dhritaràshtra cet intelligent Vidoura, élo-
quent, vertueux, d’une vaste science, zélé pour les intérêts
des enfants de Kourou ! 750.
» L’amour de son fils, assassin de l’honneur, ambitieux
des dignités, arrogant, transgresseur de l’utile et du juste,
aux paroles injurieuses, inspiré par de mauvais cœurs, li-
bertin, vil, qui ne peut être gouverné, de qui la colère est
428
LE MAHA-BHARATA.
longue et l'âme criminelle, a fait sciemment abandon-
ner, Sandjaya, le juste et l'amour de sa famille au roi
Dhritarâshtra, plein d’envie et nuisible à ses amis.
751—762.
» Ce fut, Sandjaya, mon opinion dans ce jeu, d’où vien-
dra la mort des Kourouides; Vidoura a prononcé un dis-
cours inspiré où n’existe rien, qui soit à la louange de
Dhritarâshtra. 753.
» Alors qu'ils n’ont pas adopté, cocher, les opinions
de Kshattri, le malheur est tombé sur les Kourouides : le
royaume a prospéré tant qu’ils ont suivi les seutiments de
cet homme. 754.
» Écoute maintenant ceci de moi, qui veux leurs inté-
rêts, cocher, fils de Gavalgani. Les conseillers du Dhri-
taràshtride sont Dourrâsana, Çakouni et le fils adoptif du
cocher : vois quelle est sa folie ! 756.
» J'examine en vain de tous les côtés, je ne vois pas
d’où le salut peut venir aux Srindjayns et aux Kourouides!
Vidoura à la vue longue envoyé dans l'exil, Dhritarâshtra
a livré la puissance aux autres ! 756.
» Dhritarâshtra désire avec son fils un vaste empire,
sans ennemis, sur la terre ; il y règne une profonde paix,
et, sans l'avoir obtenue, il regarde comme à lui toute la
richesse, qui m’est échue en partage. 767.
u Cette armée, dont Karna s'imagine pouvoir effectuer
la prise sur Arjouna dans uu combat, elle a jadis livré de
grandes batailles : comment Karna, tranquillement assis,
n’a-t-il pas été l’ile, où se réfugièrent ceux, qui les ont
soutenues? 758.
» Karna et Souyodhana savent bien, Drona et notre
arrière-grand-oncle savent également, ainsi que tous les
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
427
autres Kourouides existants, qu’il n'est pas un archer égal
à Arjouna. 769.
» Tous les Kourouides et les autres souverains de la
terrg savent tous que le royaume est tombé ici dans les
mains de Dourvodhana, quand Phâlgouna vivait, le domp-
teur des ennemis. 700.
» Le Dhritarâshtride pense-t-il qu’il soit possible d'en-
lever aux Pândouides la communauté d'intérêts, qui a
pour lien ce Kirltl, dont l'arme est de la taille d’un pal-
mier et qui est venu au combat, n’ignorant pas ces choses 7
» Les (auteurs de Souyodhana vivent, pourvu qu’ils
n'entendent pas le son vibrant de l’arc Gàndlva ! Douryo-
dhana se croit au comble de ses vœux, s’il ne voit pas
Bhtmaséna courroucé. 761 — 762.
» Indra lui-même ne pourrait, mon ami, nous enlever
cet empire, Bhtmaséna vivant ! Il ne le pourrait du vivant
d’ Arjouna, cocher, de Nakoula et du patient héros Saha-
déva! 708.
» Si le vieux monarque revient k la raison avec son fils,
cocher Sandjâya, c'est à celte condition seulement que les
enfants de Dhritaràshtra ne périront pas dans la bataille,
consumés par la colère des fils de Pândou. 704.
» Tu sais, Sandjava, quelle fut jadis la conduiteduDhri-
taràshiride k notre égard, ce que les Kourouides ont fait
avant ce jour contre nous et quelle affliction nous (ut im-
posée : les honneurs, que je te rends, sont un signe que
je pardonne ces offenses. 705.
» Qu'ils agissent ainsi aujourd'hui même, et j’irai dans
un sentiment de paix, comme tu me l'as dit. Mais que mon
trône soit relevé dans Indraprastha et qu’il me soit rendu
par Souyodhana, l’ainé des Bharatides ! » 700.
428
LE MAHA-BHAHATA.
Sandjaya loi répondit :
« On voit que tes actions, célèbres dans le monde, fils
de Pàndou et de Pritlià, se renferment toujours dans le
devoir. Considérant combien est rapide l’écoulement de la
vie, ne veuille pas, lils de Pàndou, t' armer d’une puis-
sance destructive. 767.
» Les Kourouides ne te rendront pas ton lot, Adjàta-
ç. a trou, si ce n'est par les combats. Dans le royaume de
Vrishni et d’Andhaka, le mieux, jepense, doit être obtenu
par une humble prière, mais non le royaume par un com-
bat. 768.
» La vie de l'homme embrasse peu d’années, elle est
d'un rapide cours : il n'y a de durable en elle que la peine
et l’instabilité. En outre, les formes de la renommée sont
multiples : ne commets donc pas un crime, fils de Pàndou.
» Les désirs s’attachent à l’homme : ce sont, puissant
monarque, les raciues de l'obstacle au devoir. L’homme
prudent, s'il commence par les étouffer, obtient dans le
monde une gloire non méprisable. 769 — 770.
« La soif des richesses est liée avec ce monde, fils de
Prithâ ; elle tue le devoir chez les hommes, que ce désir
possède ; mais le sage, qui désire l'amour et choisit le
devoir, est exempt de l’obstacle des richesses. 771.
» Quand il a fait du devoir la principale des choses,
l'homme, plein d’une grande majesté, mon fils, resplendit
à l’égal du soleil ; mais, s'il est abandonné du devoir, eût-
il acquis citte terre elle-même, l’homme périt dans sa
pensée criminelle. 772.
» Lire les Védas, pratiquer la continence, donner aux
brahuies les honoraires des sacrifices, vaut mieux pour
l’homme, qui pense à un lieu supérieur, qu'abandon-
Digitizèitby Google
YOUDYOGA-PARVA.
428
ner son âme une multitude d’années aux plaisirs. 773.
» Quiconque, goûtant d’une manière infinie le plaisir et
l’agréable, ne renferme pas ses actions dans l’exercice de
l'unification en Dieu, git, précipité par la fougue de l’a-
mour, au sein d’une peine infinie, réduit à des plaisirs
vils dans la perte des richesses. 774.
» Mais quiconque n'est pas attaché ainsi à la conti-
nence, et, renonçant à la vertu, s’abandonne au vice, l’in-
sensé, qui ne croit pas à l'autre monde, cet homme stu-
pide, quand il a déserté son corps, est tourmenté dans une
vie subséquente. 775.
» Dans le monde à venir, il n’y a pas une perte des œu-
vres pures ou des actions de péchés : les vertus et les vices
marchent devant, et l'auteur les suit par-derrière. 776.
» Tu peux appeler une œuvre de cette espèce la nour-
riture, pleine de convenance, purifiée par le çraddhâ, em-
baumée d’une senteur de myrrhe, que l’on donne aux
brahmes dans les repas funèbres, sublimes et saints, de
tous les mois. 777.
» On agit, tant qu'on habite dans ce corps ; on n'agit
plus, après la mort, fils de Prithà. Puisse l'œuvre pure,
que tu fais, environnée de tous les éloges des gens de
bien, se rapporter à l'autre monde ! 778.
» Le sage abandonne ainsi les choses désagréables &
l'àme, la faim, la soif, la crainte, la vieillesse et la mort :
il n'existe là rien, qui ne soit la satisfaction des sens. 779.
» Le fruit de l’œuvre est de telle sorte, Indra des
hommes : il comble le désir, en lui donnant ce qui est
agréable au cœur ; il naît de la colère, fils de Pàndou ; il
naît de la joie. Évite à jamais ces deux espèces d’ affections.
» Parvenu à la fin des œuvres, n’abandonne pas la vé-
LE MAHA-BHARÀTA.
A 50
rité, la répression des sens, la droiture, l'humanité; et,
déployant tes efforts pour l'açva-médha et le radjâsoûya,
ne reviens pas à la fin des œuvres du vice. 780 — 781.
» Si vous faites ainsi, fils de Prithâ, cette action à ja-
mais criminelle, avec les apparences de l'inimitié, habitez
avec justice, même une multitude d’années, un séjour pé-
nible au fond des forêts. 782.
» Tu n’as pas envoyé ces hommes en exil et tu as laissé
subsister cette armée devant toi. Ces conseillers, et Dja-
nàrdana, et le héros Youyoudhàna te sont toujours sou-
mis. 783.
» Le roi Matsya au char d'or avec son fils, Viràta avec
les combattants, ses enfants, et les rois vaincus naguère
se sont rassemblés tous près de toi. 78â.
» Appuyé sur de grands alliés, à la tête d'une armée,
consumant tes adversaires, secondé par Arjouna et le Va-
soudévide, tu abattras les plus vaillants des ennemis, et,
au milieu du champ de bataille, vous enleverez l’orgueil
du Dhritaràshtride. 785.
» Pourquoi, ayant augmenté les forces de l’ennemi,
pourquoi, ayant persécuté ses alliés, pourquoi, ayant ha-
bité hors de chez toi dans les forêts une multitude
d’années, désires-tu combattre, fils de Pândou, quand le
temps est inopportun ? 786.
« L’homme, qui livre bataille sans aucune science, ou
l’homme, qui sait le devoir, fils de Pândou, vont égale-
ment au succès : l'homme de science, à qui le devoir n’est
pas inconnu, est rejeté lui-même de son calme par les
événements. 787.
» Ton âme n'est pas, enfant de Prithâ, assise au milieu
du vice ; la colère ne l’a jamais conduite à faire une ac-
Digitized by Google
YOU DYOG A-PAll V K.
4SI
tion criminelle. Quelle est donc cette affaire, à cause de
laquelle tu veux commettre cette action, que la science
t’interdit? 788.
» Le katouka (1) ne provient pas de la maladie, il cause
le mal de tête, enlève la renommée, et fait naître le fruit
du vice. Les gens vicieux ne boivent pas le breuvage des
hommes vertueux ; calme-toi, puissant monarque, et
étouffe ton ressentiment. 789.
» Qui aimerait cet homme, le lien du vice. La patience
et non les plaisirs est ce qu’il y a de mieux pour toi. Dana
celte guerre , où sera tué Bhlshma, le fils de Çàntanou,
où sera tué Drona avec son fils, 790.
» Où périront Kripa, Cal va, et le fils de Somadatta, et
Vikarna, et Vivinçati, et Karna, et Douryodbana, quand
tu les auras couchés sur la terre, quel plaisir obtiendras-
tu ? Penses-y, fils de Prithâ 1 791.
» Quand tu aurais, de cette manière, acquis la terre
elle-même, qui a l’océan pour limite, tu n’auras pas
affranchi ta vie de la vieillesse et de la mort. Connaissant
ainsi le plaisir et la peine, ce qui est agréable ou
fâcheux, déclare, sire, et fais la guerre. 792.
» Si tu désires exécuter une chose tellement convenable
à cause de l'amour, que tu as pour tes ministres, donne
ce qu’ils veulent à ces hommes ; mais renonçant au char
des Dieux, ne vas pas maintenant sur les routes, que
suivent les Immortels. » 793.
« Sans doute, Sandjaya, c’est vrai, répondit Youd-
dhishthira ; le devoir est, comme tu dis, la meilleure des
œuvres. Tu me connais et tu me blâmes, Sandjaya, si
(1) Un composé de trois substances piquantes.
432
LE MAHA-BHAKATA.
je suis cause du juste, si je suis auteur de l’injuste. 794.
» Les sages voient des yeux de l'iutelligence la vertu,
qui parait sous les traits de la vertu dans les cas, où le
vice emprunte le masque de la vertu, où la vertu âe pré-
sente sous l'extérieur du vice. 795.
» Tel est même ce caractère dans l’infortune ; il faut
que le vice et la vertu marchent sans cesse agissants.
Écoute, Sandjaya, quel est ce devoir dans la détresse, et
dont le premier caractère est l'autorité. 796.
» Je ne puis m’empêcher de blâmer, Sandjaya, l’homme,
qui, vivant dans l'action, reste inerte sous une infortune
vicieuse. Que l’homme, dépourvu de forces, tâche d’ac-
quérir dans sa nature brisée la chose, dont il fasse sortir
une action. 797.
» L'homme, qui reste attaché dans la nature, et l'homme,
qui vit dans l’infortune, sont deux personnes, que tu
blâmes également. La pénitence des brahmes, qui désirent
que tout le monde vive, fut établie par Brahma lui-même.
» Dois-tu regarder, pour les blâmer, ceux, qui vivent
dans l’action, Sandjaya, et ceux, qui restent dans l’inac-
tion ? La conduite a toujours été placée dans les gens de
bien, pour la séparation de la qualité sattwa entre les
sages. 798 — 799.
» 11 y a des hommes, qui, n’étant pas brahmes, n’ont
pu lire tous les Védas, que le sage pense qu’ils ne les ont
pas moins embrassés tous : leur route fut leur père, et,
avant eux, leurs grands-pères et les autres, qui ont vécu
avant ceux-ci. 800.
» Désireux de la science, ils ne feront pas une autre
œuvre que celle-ci. « Je suis un athée ! » dira-t-on, je
pense. 801.
" DTgitTzë3"b"y Güogle
#
YOUDYOGA-PARVA. 433
» Je puis aimer, sans renoncer à la vertu, Sandjaya,
toute cette richesse, que renferme la terre, ce qui est aux
Dieux, ce qui est au-dessus des Tridaças, le monde de
Brahma, le Tridiva, le ciel du Pradjàpati. lin docteur par-
mi les brahmes, un dévot adorateur n’est-il pas un habile
politique, un prince de la vertu ? S02.
u Krishna, qui les connaît, commande aux diverses et
grandes armées du roi ; si je les abandonne, je ne dois pas
être blâmé ; si je combats, dis-lu, je déserte mon devoir.
'> Que l’illustre Vasoudévide, à la belle chevelure,
parle! Un égal amour l’unit aux intérêts de Souyodhanaet
de moi. Voici Çalnéya, ceux de Tchédi et les Andhakas, les
Bhodjas, les Vrishnides, les Koukouras et les Srindjayas;
tous honorent la pensée du Vasoudévide, compriment les
ennemis et réjouissent les amis. Certes 1 l'amitié de
Krishna les rend tous, les Vrishnides et les Andhakas,
Ougraséna et les autres, semblables à Indra lui-même !
803—804—805.
» Les heureux descendants d’Yadou sont doués d’intel-
ligence, pleins de force et dévoués à la vérité. Le grand
Kaçide est parvenu à une prospérité sublime, après qu'il
eut obtenu Krishna pour son frère et seigneur. 800.
» Le fils de Vasoudéva fait pleuvoir sur lui l’accomplis-
sement de ses désirs, comme le nuage à la fin de l’été
verse la pluie sur les créatures. Tel est, mon fils, ce Ké-
çava. Sache, en outre, qu'il n’ignore pas la résolution de
mon affaire. 807.
» Krishna est notre ami ; c’est le plus vertueux d’entre
nous, et je ne manquerai jamais à la parole de Kéçava. »
Le Vasoudévide reprit en ces ternies :
•i Je ne désire pas la perte des fils de Pândou, San-
v 28
Digitized by Google
%
434 LE MAHA-BHARATA.
djaya ; j’aime leur prospérité et ce qui leur est agréable ;
je désire beaucoup aussi, cocher, l’accroissement du roi
Dhritarâshtra et de son fils. 808 — 809.
» En effet, voici mon vœu, Sandjaya, et je ne dirai ja-
mais autre chose : «Qu'il étouffe à leur égard sa colère ! »
Je fais choix de ce qui est, je pense, agréable au roi, et
cela en présence des Pândouides. 810.
» Sans doute, le fils de Pàndou, envers qui Dhrita-
râshtra et son fils ont paru si avides, a montré, Sandjaya,
que la paix était bien difficile : pourquoi la contestation
avec eux ne serait-elle pas remplie de violence ? 811.
» Tu as appris ici d’Youddhishthira et de moi, San-
djaya, que la vertu n'est pas errante : pourquoi le serait-
elle, Sandjaya, pour le Pândouide seul, résigné, qui
remplit son devoir. 812.
» Pourquoi naguère as-tu dit que bien était la perte
d’un homme, qui tient à une illustre maison? Dans cette
condition du sort, les opinions des brahmes sont diffé-
rentes. 813.
a Us disent que d’un côté est la perfection par l’œuvre,
et que, d’un autre côté, est la perfection par la science,
quand, au temps de la mort, on a quitté son corps. Le sage
n'a pas besoin de manger pour être assouvi d’aliments et
de mets, c’est à la connaissance des brahmes. 814.
» Le fruit des sciences, qui mettent l’œuvre à fin,
existe ici, mais non le fruit des autres. On voit ici l’œuvre
ttachée à son fruit. Ainsi, le tourment de l’homme altéré
’appaise, une fois qu’il a bu de l’eau. 815.
» Voici la règle établie : l’œuvre est ici, Sandjaya, par
l'œuvre même : en vain appelle-t-on bonne cette faible
action, qui est ici autre chose. 818.
— Digitized by Google
YOUDYOGA-l’AllVA.
m
» C’est par l'œuvre, que, dans l'autre monde, brillent
ces Dieux, qui nous gouvernent; c’est par l'œuvre que le
vent souille ici même ; c’est par l’œuvre que le soleil infa-
tigable se lève éternellement pour donner le jour et la
nuit. 817.
» La lune sans paresse va s’unir aux constellations et
fait naître les quinzaines ou les mois : le feu allumé brûle
sans paresse et produit son action pour les créatures. 818.
» Sans paresse, la divine terre soutient avec vigueur
son grand lardeau ; sans paresse coulent rapidement les
eaux et les rivières, qui abreuvent tous les êtres. 819.
» Sans paresse, le roi du ciel à l’immense splendeur
verse la pluie, réjouissant l’atmosphère et les plages cé-
lestes ; sans paresse, il cultive la continence pour donner
aux Dieux la supériorité, qui est l’objet de ses désirs. 820.
# Laissant de côté le plaisir et les choses agréables de
l'âme, le Dieu Çakra a mérité lasouverainetéparsesœuvres,
observant sans négligence la vérité, le devoir, la répres-
sion des sens, la patience et l’ aimable égalité d'esprit. 821.
» Sans cesse occupé à pratiquer toutes ces vertus, Ma-
ghavat obtint un trône sublime ; Yrihaspati à l'âme accom-
plie embrassa en sa compagnie le vœu du célibat. 822.
» 11 mérita l’honneur d’être le précepteur des Dieux
en fuyant le plaisir et comprimant les organes des sens.
Ainsi resplendissent, par l'œuvre, dans l’autre monde, les
constellations, le soleil, Roudra, Vasava et les Viçvas eux-
mêmes. 823.
» Ainsi, le roi Yama, (ils de Viçravas ; ainsi, Kouvéra,
les Gandlmrvas, les Yakshas et les Apsaras, cocher,
brillent sous la forme de rishis dans le second monde, en
cultivant les sacrifices, le célibat et la science de l'esprit.
LE MAHA-BHABATA.
436
» Toi, qui connais ce devoir du monde entier, des prin-
cipaux brahmes, des kshatryas et des vaiçyas ; toi, qui es
un sage parmi les sages, pourquoi, cocher, déployer tes
efforts dans l’intérêt des Kourouides. 824 — 825.
» Sache qu ' Youtid/iis/ithira est en société continuelle
avec les Védas, le radjàsoûya et l’açvamédha ; que de plus
il est toujours armé d’un arc et d’une cuirasse, sur le dos
d’un cheval ou d’un éléphant, monté sur un char et muni
de ses armes. 826.
» Si les Prithides étaient persuadés que les Kourouides
ne dirigent pas leurs moyens à la mort des fils de Pàndou,
ils arrêteraient Bhlmaséna dans sa noble conduite et fe-
raient leur vertu de conserver le devoir. 827.
» Mais si, demeurant dans l'affaire de leurs ayeux, si,
remplissant, autant qu'ils ont de force, leurs obligations
de caste, ils subissent la mort par la volonté du Destin,
on donnera des éloges au trépas de ces héros. S2S.
» Penses-tu que le chapitre des vertus royales puisse
être accompli dans la guerre ? Ou ce chapitre des vertus
le sera-il dans la paix ? J’écoute ce que tu vas me dire.
» Vois d’abord les attributions des quatre classes : con-
sidère, Sandjaya, quels sont les devoirs de chacune d’elles
et quelles sont les obligations des Pàndouides. Approuve
ou blâme, suivant tou sentiment. 820 — 830.
» Que le brahme lise, qu’il sacrifie, qu’il fasse l'au-
mône, qu’il visite les principaux tirthas, qu'il instruise,
qu'il assiste les sacrifiants dans leurs cérémonies, ou qu’il
reçoive les honoraires du sage. 831.
» Quand le kshatrya aura fait la défen e des créatures,
donné sans négligence avec justice, célébré des sacrifices,
lu tous les Védas, contracté des mariages avec des épouses,
Digitized by Google
yoi;î)yoga-parva. 4*7
il habitera dans les maisons, où la vertu sera cultivée par
lui. 832.
n Le vertueux valçya, quand il a lu ses pieux devoirs,
quand il conserve sans négligence les richesses, qu’il a
amassées par les saintes occupations de l'agriculture et
de l’élève des troupeaux, s'en va au monde de Brahma,
qui est dans ses désirs. 833.
» Exécutant ce qui est agréable aux brahmes et aux
kshatryas, que l’artisan vertueux, doué d’un caractère
honnête, habite dans les maisons : qu'il fasse sa cour,
qu'il rende hommage aux brahmes ; la lecture et le sacri-
fice lui sont interdits. 834.
» Mais que son activité continuelle le fasse monter au
sommet de la fortune : c’est là, dit-on, l'antique devoir
du çoûdra. Le roi protège sans négligence et dirige toutes
ces classes dans le devoir, qui est propre à chacune
d’elles. 835.
■i Sans amour, la conduite égale pour toutes les créa-
tures, il ne doit pas aimer les désirs vicieux. Si donc
existe la félicité, et s’il règne de manière à ce qu'on voie
un homme connu parmi les sujets, qui soit doué de toutes
les vertus, il est blâmable, s’il ne s’en aperçoit pas. Quand
une nature cruelle, recevant sa force de la colère du
Destin, aspire à posséder la prospérité d’autrui,
836—837.
» Vient ensuite ce combat des rois ; là, on voit l'arc,
la flèche et la cuirasse. Indra fait naître son œuvre |>our
la mort des ennemis; et là sont employés la cuirasse,
l’arc et la flèche. 838.
» Là, est acquise la vertu par la mort des ennemis.
Les Kourouides, connaissant le vice, ignorant la vertu.
LE MAH V-BH.VHATA.
A SB
de manifester cette faute aux cruelles formes : cela n’est
pas bien, Sandjaya. 839.
» Alors, en dépouillant sans cause les Pândouides de
leur légitime, le roi, fils de Dbritaràshtra, n'a point con-
sidéré cet antique devoir des rois. Tous les enfants de
Kourou appartiennent à la même famille. 8A0.
» Si un voleur, sans être vu, ravit adroitement la ri-
chesse, ou si, violemment, à face découverte, il enlève
cette richesse, où elle est : ces deux actions, Sandjaya,
ne sont-elles point blâmables aux yeux de ta grandeur?
Y a-t-il rien dans le fait du fils de Dhritarâsthra, qui le
sépare de ces hommes ? 8 Al.
» Soumis au pouvoir de la colère, l’avarice lui fait pen-
ser conforme à la justice une chose, qu’il désire : il a donc
envahi le lot des Pândouides ; des étrangers se sont ar-
rogé cette part sans raison. 8A2.
» Dans ces conjonctures, combattons ! La mort elle-
même est glorieuse pour nous : il vaut mieux rejoindre
nos ayeux que rester soumis à l’empire des autres ! Pour-
quoi détruire, Sandjaya, au milieu des rois ces antiques
vertus des Kourouides? 8A3.
» Vois cette action bien coupable, qui fut commise au
milieu de l’assemblée par les Kourouides sans énergie,
insensés, tombés sous le pouvoir de la mort, qui
marchent sur les pas du fils de Dhritaràshtra. 8AA.
» Car ils ont méprisé, ces Kourouides, sous les yeux de
Bhtshma lui-même, l'épouse chérie des Pândouides, cette
illustre Draâupadt, douée de vertus et de conduite, ver-
sant des larmes, empêchée dans sa marche par le sang ,
qui vient avant l’amour. 8A5.
» Si alors, jeunes et vieux, les Kourouides réunis
Bigitized by Gtîogle
YOUDYOGA-PARVA.
4 39
l'avaient retenue, Dhritarâsthra eût fait une chose, qui
m’aurait été agréable; lui et ses fils eussent partagé
l’honneur de cette action. 846.
u Mais, au contraire, Douççâsana ne craignit pas
d’amener Krishnâ dans l’assemblée de ses beaux-pères ;
et cette malheureuse trainée, jetant autour d’elle ses re-
gards pitoyables, n’y trouva pas un protecteur quelconque,
si ce n'est Kshattri. 847.
» Les monarques réuuis là ne purent pas objecter un
seul mot de pitié ; Kshattri seul, parlant de l’utile et du
juste, répondit avec une pensée vertueuse à ce prince
sans raison. 848.
» Sans rien dire, veux-tu enseigner cette vertu à la
cour du Pàndouide? Alors, venue en cette assemblée,
Krishnâ fit cette action pure et d’une pénible difficulté,
par laquelle, comme un navire aux flots de la mer, elle
s’arracha soi-mème et les Pândouides à l’infortune. A
cette femme, traînée dans l’assemblée en présence de ses
beaux-pères, le fils du cocher adressa la parole en ces
termes : 849 — 850.
u II n’ existe pas un moyen de salut pour toi, Yajna-
sénl ; tu es entrée esclave dans la maison du fils de Dhri-
tarâshtra. Tes maris sont vaincus au jeu; choisis, noble
femme, uu autre époux. » 851.
» Ce trait d’éloquence de Karna, très-épouvantable,
détruisant les articulations, brisant les os, se plongea
dans le coeur de Bibhalsou ; cette flèche à la splendeur
cuisante restaplantée au sein de Phàlgouna. 852.
» Douççâsana leur adressa des paroles acerbes, quand
ils voulurent se revêtir des peaux d'antilope noire : « Tous
ces brius de sésame impuissant, dit-il, sont morts, ils
LK M AHV-BHAHATA.
àâO
sont allés à leur perte ; ils sont descendus au Naraka
pour long-temps! » 853.
« Tu n’ignore s pas ce que le roi de Gàndhâra, Ça-
kouni, s'écria au temps du jeu avec l'intention de tricher
le fils de Prithà : « Tu as perdu Nakoula ! Qu'as-tu affaire
de Krishna? Fais ton enjeu avec Yâjnasenl! » 85A.
» Tu sais tout cela, Sandjaya : ce qu’il y a de blâ-
mable dans le jeu doit être blâmé, comme tu l'as dit. Je
désirai moi-même aller dans ce lieu corriger la chose ;
mais elle était perdue. 855.
j Sans faire abandonner les intérêts des fils de Pândou
si tu aspires également aux intérêts des Kourouides, j'au-
rai atteint au comble saint de mes vœux, et les enfants de
Kourou auront échappé au danger de la mort. 856.
» Plaise à Dieu que les Kourouides, fils deDhritaràsh-
tra, m’honorent, venu en leur présence: et qu’ils reçoivent
la parole, que je vais leur adresser, langage inspiré,
utile, innocent, le jardin même des vertus. 857.
» S’il en est autrement, sache que Phàlgouna sur son
char et Bhlmi, revêtu de sa cuirasse, inonderont ces
Dhritaràshtrides sur le champ de bataille, et que leurs
crimes les consumeront dans le feu même de leurs
œuvres. 858.
j Le fils de Dhritarâshlra a prononcé contre les Pân
douides vaincus des paroles amères, terribles ; et l’éner-
gique Bhlmaséna, sa massue à la main, se rappellera
certes! Douryodhana, quand l’heure en sera venue. 869.
» Souyodhana est un grand arbre, planté par la colère :
Karna en est le tronc et Gakouni les branches ; DouççA-
sana eu est les (leurs et les fruits en abondance, et le docte
roi Dhritarâshtra la racine. 860.
YOUDYOGA-PARVA.
AAI
» De même Youddhishthira est un grand arbre, planté
par la vertu: il a pour tronc Arjouna, et pourses branches
Bhimaséna; les deux fils de Màdrt en sont les fruits et
les fleurs multipliées ; et moi, Brahma et les brahmes
nous en sommes les racines. 861.
» Le roi Dhritarâshtra avec ses fils est une forêt ; mais
les Pàndouides en sont les tigres, Sandjaya ; garde-toi de
cou|>er la forêt, sous laquelle marchent ces tigres, et ne
détruis pas ces tigres hors de la forêt ! 862,
» Le tigre sans bois est tué, et le bois sans tigre est
coupé : ainsi que le tigre défende le bois et que le bois
conserve les tigres. 863.
» Les fils de Dhritarâshtra ont la vertu des lianes,
mais les Pàndouides sont de puissants shorées: la liane ne
s’accroît jamais, Sandjaya, si elle ne s’appuie sur un
grand arbre. 86A.
» Les Prithides, ces dompteurs des ennemis, se tien-
nent, prêts A écouter ou prêts à combattre : que le mo-
narque des hommes fasse donc ce qu’il est A-propos de
faire à l'égard de Dhritarâshtra. 863.
» Les magnanimes Pàndouides sont disposés à la paix;
ils marchent dans le sentier de la vertu ; ce sont des com-
battants capables. Instruit de ces choses, répète-les sui-
vant la vérité. » 866.
« Je te fais mes adieux, sirè, monarque des hommes,
répondit Sandjaya. Sur toi, Pàndouide, descende la féli-
cité ! N’est-il pas sorti désaffections de moncœurquelque
faute en parole ? 867.
» Après avoir salué Ujanàrdana, Bhimaséna et Arjouna,
les deux fils de Màdri et le sage fils de Satyaka, je
m’en vais en paix. Que le bonheur vous accompagne !
LE MAHA-BHARATA.
442
Regardez-moi, seigneurs, d’un œil bienveillant. » 868.
« Je te donne congé; va en paix, Sandjaya, reprit
Youddhishthira. Tu ne te rappelles pas une chose désa-
gréable, que nous ayons faite jamais ; et nous savons tous
que tu as représenté avec une âme pure dans cette assem-
blée, où tu es venu. 869.
# Tu fus un messager convenable, bien agréable pour
moi, Sandjaya, désintéressé, disant des choses justes,
et doué d’un caractère vertueux. N’éprouve jamais, San-
djaya, le trouble de l’esprit et ne sois pas irrité à des pa-
roles lâcheuses. 870.
» Le discours (1), sorti de tes lèvres, n’est jamais ni
amer, ni blessant ; jamais tu n’as vomi contre nous un
langage (2) piquant ; nous savons, cocher, que tes paroles
sont innocentes, utiles et la joie des vertus. 871.
» Tu es, cocher, notre meilleur ami ; ou tu es comme
un second Vidoura, tjui vieudrait ici en toi-même : nous
t’avons maintes fois vu jadis : tu es pour Dhanandjaya
un ami égal à son âme. 872.
» Éloigne-toi promptement d'ici, Sandjaya, et fais ta
cour aux brabmes, qui sont dignes de cet hommage, nés de
racebrahmique, investis de leurs fonctious, d'une fermeté
pure, accomplissant toutes les obligations de leur caste ;
u Aux brahraes concentrés dans la lecture des Védas,
aux mendiants, aux ascètes, qui sont continuellement au
milieu des bois, aux personnes vénérables, aux vieillards ;
et souhaite-leur une bonne santé de ma part et de celle
des autres. 873 — 874.
(1 2; Apaçrouti, mot, ,jui ne ae trouve dan» aucun dictionnaire, nidati»
celui môme de Bôthlingk et Roth.
YOUDYOGA-PARVA.
443
» Salue l'arcbi-brabme du roi Dhritaràshtra, et ceux,
qu’il reconnaît pour ses instituteurs spirituels et ses
ritouidjs; approche-toi, cocher, mon ami, suivant qu’ils
en sont dignes, de tous ces hommes réunis avec le vœu
d'une bonne santé sur les lèvres. 87â.
» Salue de même les vieillards, qui habitent sans avoir
lu les Védas, qui, l'esprit fixé sur un seul point, doués de
l’énergie du caractère, gardent notre souvenir et le désir
de nous voir, qui tiennent, autant qu'il est en eux, la me-
sure de h justice. 876.
» Glorifie-toi devant eux de ma bonne santé et, en der-
nier lieu, mon ami, informe-toi comment ils se portent.
Fais ainsi pour ceux, qui vivent dans le royaume de la
justice rendue ; pour ceux, qui habitent le royaume, en le
protégeant de leurs armes, 877.
» Prosterne-toi devant le placide Drona, l’instituteur
spirituel, le vénéré, le souple, le désireux des Védas,
l'homme, que suit la politique, qui a cultivé la conti-
nence et qui a, de plus, observé même l'astra dans ses
quatre parties. 878.
o Demande comment il se porte à l'impétueux Açvat-
thàman, semblable au fils d’un Gandharva, qui est bien
doué de race, de science, de lecture, et qui a, de plus,
observé même l’astra dans ses quatre parties. 879.
» llends-toi à l'habitation de Kripa la Çaradvatide, le
héros, le plus habile de ceux, qui connaissent la nature
de l'âme; rappelle-moi souvent à sa mémoire, Sandjaya,
et touche ses pieds de ta main. 880.
» Prends les pieds du plus vertueux des Kourouides,
de Bhishma, en qui sont réunis la fermeté, la qualité
sattwa, la connaissance des Védas, la science, le caractère,
m
LE MAHA-BHARATA.
la pénitence, l'humanité et le courage. Annonce-moi là
devant lui. 881.
» Prosteme-toi aux pieds de ce monarque chargé
d’années, qui est plein d’intelligence, qui a l’œil de la
science, qui est très-célèbre, qui honore les vieillards et
qui est le chef des Kourouides. Dis— lui, Sandjaya, que je
suis exempt de maladie. 882.
» Demande même comment il se porte, mon ami, au
fils ainé de Dhritaràshtra, à ce Souyodhana, méchant, in-
sensé, pervers, d'une vicieuse nature, par qui est gouver-
née toute la terre. 883.
b II faut t’enquérir aussi de la santé, mon fils, de son
frère puîné Douççàsana. Un brutal caractère l’accompagne
toujours, Sandjaya ; mais c’est un héros, le plus vaillant
des Kourouides. 884.
b Tu dois t'incliner, Sandjaya, devant l’intelligent et
sublime Vâlhika. Son esprit est excellent. Toujours il eut
de l’amour, dit-on, et il n’en eut pas d’autre, pour la paix
avec les Bharatides. 885. «
» Somadatta est ferme, savant, doué de plusieurs qua-
lités éminentes; j’estime qu’il mérite un hommage, lui,
qui, par amour, supporte continuellement la colère. 886.
b Le fils de Somadatta est notre frère, Sandjaya ; il est
il. on compagnon ; il est entre las Kourouides leplusdigne
d’honneur : informe-toi comment il se porte, ce guerrier
au grand arc, vénérable avec ses ministres. 887.
b A ces autres jeûnas gens, les principaux das Kou-
rouides, qui sont nos frères, nos lils et nos petits-fils, il
te faut parler à chacun d’eux, cocher, suivant que tu
penses convenable de l’interroger relativement àsa srnté.
b A tous les rois quelconques, ameués par le lils de
YOIJDYOGA-PARVA.
445
Dbritarâshtra au combat des Pâodouides, les Tchaçitis,
les ÇAlvakas, les kékayas, les habitants d’Avanti et les
premiers des Trigartas, 888 — 889.
» Aux héros du levant, du septentrion, du midi et du
couchant, à tous les princes montagnards, sans méchan-
ceté, doués de vertus et de bonne conduite, demande-leur
à tous, cocher, comment ils se portent. 890.
» Aux guerriers, montés sur des éléphants, à ceux, qui
combattent sur des chars, aux hommes de pied et à ces
grandes foules de nobles personnages, dis que ma santé
est parfaite, et enquiers-toi continuellement auprès de
tous comment ils se portent. 891 .
» A ceux, qui sont préposés aux trésors du roi, à ses
ministres, A ses concierges, aux conducteurs de ses ar-
mées, à ceux, qui comptent ses revenus et ses dépenses,
à ceux, de qui la pensée est continuellement attachée à
à ses grandes richesses, veuille bien faire la même de-
mande. 892.
» La guerre n'a jamais été approuvée par le fils de la
valçyà, ce sage à la grande science, doué de toutes les
vertus et qui est comme un Immortel au milieu des kou-
rouides : informe-toi, mon ami, de sa santé. 893.
>> Satchitraséna, le beau joueur, aux investigations ca-
chées, réputé pour les dés, n’a pas son égal pour un car-
nage au jeu ; il est invincible au combat du jeu : veuille,
mon ami, t’enquérir de sa santé. 894.
» Çakouni, le montagnard, le roi de Gàndhàra, n'a pas
trouvé de second pour un massacre au jeu des dés : il te
faut même demander comment il se porte à cet esprit
faux, cocher, en rendant tes hommages au fils de Dhrita-
râshtra. 895.
LE MAHA-BHARATA.
ââo
» Enquiers-toi de sa santé au héros sans égal, Val tar-
tans, le stupéfiant des stupéfiés, qui seul, monté sur son
char, entreprit de vaincre les inalTron tables Pàndouides.
■> Tu demanderas quelle est sa santé à Vidoura, notre
conseiller, à l’esprit insondable, à la vue longue, qui nous
est bien dévoué, qui est notre père, qui est notre seigneur,
qui est notre gourou, qui est notre mère et nos amis.
896 — 897.
» Il y a là des femmes, chargées d’années, pleines de
vertus, qui sont connues, Sandjaya, comme nos mères:
approche-toi de toutes ces dames vieillies, rassemblées
de compagnie et présente-leur les respectueux hommages.
s Des (ils aux formes de la bonté remplissent-ils régu-
lièrement, à votre égard, le devoir des fils vivants? » Et,
quand tu auras dit ces mots, Sandjaya, ajoute : o Adjàta-
çatrou et ses fils vont bien ? » 898 — 899.
» Toi, qui as parlé, Sandjaya, à notre épouse, inter-
roge toutes ces dames, mon ami, sur leur état prospère :
« Vos vaches sans défaut sont-elles bien protégées? Êtes-
vous des épouses (1) sans négligence dans vos maisons?
» Tenez-vous à l’égard de vos beaux-pères, nobles
dames, une conduite juste, revêtue de bon té? Réglez-vous
la conduite de vous-mêmes en sorte que la marche de vos
époux soit prospère ? » 900 — 901.
» Si tu parles à n< s brus, Sandjaya, qui, douées de ver-
tus, sont entrées là dans nos familles et qui ont des en-
fants, dis-leur, étant venu les trouver : «Youddhishlhira
vous salue avec sérénité. » 902.
(1) Une irrégularité grammaticale ou plutôt une faute du copiste- : un
mot à l’accusatif, qui est le sujet d’une proposition et qui a pour attribut
un mot au nominatif.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PAKVA.
447
» Interroge de ma part les jeunes filles, nos parentes,
dans les palais, sur l’état de leur santé, et dis-leur, San-
djaya: « Puissent vos .'minents époux vivre heureux, et
soyez, vous ! le bonheur de vos époux ! » 903.
» Demande comment va leur santé à ces femmes, re-
vêtues de beaux habits, embaumées de parfums, heu-
reuses, environnéesde jouissances, qui ne sont pas cruelles,
de qui la vue est charmante et la parole bien légère. 904.
» Aux servantes et aux serviteurs, qui appartiennent
aux Kourouides, à ces domestiques en grand nombre, ou
boiteux, ou bossus, rassemblés sous leur patronage, dis
que mes affaires vont bien et, en dernier lieu, interroge-
les eux-mêmes sur l’état de leur santé : 905.
o Le fils de Dhritarâshtra observe-t-il à votre égard
l’antique vertu de ses ayeuT ? Vous donne-t-il les aliments ?
Le Dhritaràshtride nourrit-il avec bonté les nains, les
misérables ou ceux, qui sont privés des membres ? » 906.
» Dis à tous les aveugles, aux vieillards, aux nom-
breuses gens, qui gagnent leurvieàconduire un éléphant,
que mes affaires vont bien, et, en dernier lieu, interroge-
les eux-mêmes sur l’état de leur santé. 907.
» Dis-leur : « Que cette peine, que cette vie indigente
ne vous inspire aucune crainte ; vous avez sans doute
commis une faute dans une vie précédente. Quand j’aurai
comprimé les ennemis et favorisé les amis, je vous entre-
tiendrai de nourriture et de vêtements. » 908.
» J’ai des affaires pour l’avenir avec les brahmes ; il
nous font, hélas ! supporter la vie : je les vois revêtus de
formes convenables. Fais entendre au monarque un lan-
gage, que t’inspire la perfection même (1). 909.
(1) Je ne vois pa» bien ce que fait là ce çloka, qui n'a pu une grande
Digitîzed by Google
448 LE MAHA-BHAKATA.
a Interroge de toute manière, mon ami, suivant ma pa-
role, sur leur état, plus ou moim prospère, les gens sans
protecteur, les faibles, les insensés, qui luttent sans cesse
avec leur âuie, et les misérables mêmes. 010.
a Quand tu auras vu, fils de cocher, les autres dignes
personnes, venues de contrées différentes et rassemblées
à la cour des Dhritarasbtrides, interroge-les toutes sur
leur inaltérable prospérité. 911.
» Et de même, quand tu auras demandé les nouvelles
de leur santé à tous les messagers du roi, envoyés et re-
venus, il faut dire que je me porte bien, à toutes ces per-
sonnes douées de la connaissance de tous les pays. 912.
» Le Dhritaràshtride n'a point obtenu de tels autres
guerriers sur la terre : mon devoir est continuel, et le de-
voir a seul une grande puissance sur le sacrificateur des
ennemis. 913.
» Répète, Sandjaya, ce. langage de moi à Souyodhana,
le fils de Dhritarâshtra : « Le désir, qui, dans ton sein,
tourmente ton cœur, est l'ennemi des IilsdeKourou. 914.
» 11 n’existe aucun moyen de réunir les deux moitiés de
cette rupture ; soyons tels, dans l’une ou dans l'autre
partie, qu'il est agréable à toi : ou rends-moi la ville
même de Ça Ira (1), ou prépare-toi à combattre, héros, le
plus vaillant des Bharatides. » 915.
» Dhatri met en sa puissance, Sandjaya, le bon et le
méchant, le jeune homme et le vieillard, le fort et le faible.
» Éjaculant toute la semence virile devant lui, lçana
doune la science au jeune, et la jeunesse au savant.
916—917.
signification et que j'inclinerais à rejeter avec les trois ou quatre suivants
parmi les interpolations.
(1) Iruirapratlha.
Digitized by Google
YOll DYOG A-PAR V A.
449
» Tu as dit, suivant la vérité, quelle est la force de
l'homme, qui a le désir de savoir, et la rectitude avec les
apparences de la joie a délibéré ton conseil. 918.
» Quand tu s: ras rendu chez les Kourouides, prosterne-
toi, fils de Gavalgani, devant Dhrilarâshtra à la grande
force, prends ses pieds et demande-lui quel est l’état de
sa santé. 919.
» Dis à ce monarque, assis sur son trône, environné des
Kourouides : « Grâce à ta vigueur, sire, les fils de Pàn-
dou vivent avec bonheur. 920.
» Par ta faveur, tes fils sont parvenus au trône. Après
que tu les as établis au faite de la puissance, ne permets
pas que leur faute conduise ces princes à leur perte. » 921 .
» Toutes ces choses ne suffiraient pas, Sandjaya, si elles
étaient adressées à un seul homme, quelqu’il fût. Vivons,
mon ami, rirons en compagnie : ne vas point sous la puis-
sance des ennemis. 922.
» Courbe ta tête devant Bhtshma, le fils de Çântanou,
qui est comme l'ayeul des Bharatides, et rappelle-lui mon
nom. 923.
v Tu dois, après ces hommages, parler à notre ayeul :
n La fière maison de Çântanou, lui diras-tu, est de nou-
veau plongée dans l’infortune. 924.
» Fais, par la puissance de ton opinion, bienveillant
ayeul, que tes petits-fils conservent la vie dans leur mu-
tuelle amitié 1 » 925.
» Dis à Vidoura, le porte-conseil des Kourouides:
n Touché pour Youddhishthira d’un amour utile, parle,
mon ami, en faveur de la paix. » 926.
» Ensuite, à l’irascible Douryodbana, le fils du roi, qui
trône au milieu des Kourouides, tiens ce langage, quand
29
v
450
LE MAHA-BHARATA.
tu l’auras, avec des essais répétés, rendu favorable à tes
désirs : 927.
« Tu as souffert que l’innocente Krisbnâ fût trainée
seule, abandonnée, en pleine assemblée. Nous avons sup-
porté cette douleur, et nous n’avons pas tué les Kou-
rouides. 928.
» Dès avant, les Pândouides, quoiqu’ils fussent les plus
forts, avaient déjà souffert d’autres infortunes semblables :
tout cela est connu des insensés Kourouides. 929.
» Nous avons même souffert avec patience, mon ami,
d'être envoyés en exil, revêtus avec des peaux d’antilope,
et nous n’avons pas tué les Kourouides ! 930.
» Avec ta permission, Douççâsana, au mépris de
Kountt, osa prendre Krishnà par les cheveux, et nous
avons même enduré cette injure. 931.
» Nous demandons que tu nous rendes, monarque,
fléau des ennemis, notre part légitime. Détourne des ri-
chesses d'autrui la pensée de ton âme avide. 932.
» A cette condition, tu auras la paix, sire, et une mu-
tuelle amitié nous unira ; donne-nous une moitié du
royaume, à nous, qui désirons la paix. 933.
» Donne cinq villes, Souyodhana, à mes cinq frères :
Konçasthala, Vrikasthala, Mâkandl, Vâranâvatâ et Ava-
sàna : il n’importe ici laquelle sera la cinquième. C’est à
ce prix, très-docte Sandjaya, que la paix sera faite entre
nos parents et nous. 934 — 935.
b Qu’un frère suive son frère, qu’un père embrasse son
fils et que les Pàntchàlains se réunissent en souriant aux
Kourouides. 936.
n Je désire voir sans blessures les enfants de Kourou
et les habitants du Pântchâla. Nas âmes sont pleines d'af-
Digitized by Google
YOUDYOGA-PAKVA. 451
fection, éminent Bharatide, mon ami, et nous respirons
tous la paix. 937.
» Je suis également disposé, Sandjaya, pour la paix ou
la guerre; je suis également disposé pour le juste et l'u-
tile, pour la douceur et la sévérité. » 938.
Valçampâyana dit :
Congédié par le (ils de Pàndou, le magnanime San-
djaya se mit en route alors, ayant accompli toute la com-
mission de Dhritarâshtra. 939.
il arriva promptement à Hàstinapoura, il entra dans la
ville, et, s'étant rendu au gynœcée, il dit ces mots au por-
tier : 940.
« Annonce à Dhritarâshtra, portier, que moi, Sandjaya,
je suis revenu de la présence des fils de Pàndou ; fais cela
sans larder. 941.
» Parle, si tu as de la vigilance, portier ; que j'entre
connu chez le souverain de la terre ! Mon arrivée ici doit
Être annoncée. » A ces mots, le concierge dit au mo-
narque : 942.
« Voici Sandjaya, souverain de la terre. 11 est venu à ta
porte avec le désir de te voir ; messager, il revient de la
présence des fils de Pàndou. Ordonne, roi, ce que doit
faire l’homme ici présent. » 943.
n Dis-lui que je suis heureux, exempt de maladie,
répondit Dhritarâshtra ; qu’il soit introduit : la bien-venue
soit de Sandjaya ! Je ne suis, certes ! pas malade pour
lui : à cause de quoi resterait-il attaché au seuil de ma
porte. » 944.
Cela dit, le fils du cocher entra, avec la permission
do monarque dans ce grand palais, défendu par les
nobles héros de la science ; et, portant au front ses mains
452
LE MAHA-BHAHATA.
réunies, il s'approche du prince Vitchitraviride assis dans
son trône. 945.
« Je suis Sandjaya, souverain de la terre : adoration te
soit rendue! lui dit-il. Je viens d'auprès des Pàndouides,
que je suis allé trouver, roi des hommes. Prosterné de-
vant toi, l’intelligent fils de Pândou, Youddhishthira
s’enquiert de ta santé. 946.
» Il s’informe avec affection de tes fils. Es-tu satislait
de tes fils, sire, de tes petits-fils, de tes amis, de tes mi-
nistres et de ceux mêmes, qui vivent de tes bien failli »
o Je te parle, Sandjaya, après t'avoir donné le salut,
à toi, mon ami, et, avec plaisir, au (ils de Prithà, Adjâ-
taçatrou, lui répondit Dhritarâshtia. Est-ce que ce mo-
narque va bien avec ses fils, avec ses ministres, avec les
plus jeunes frères des Kourouides ? » 947 — 948.
« Le fils de Pândou se porte bien, et ses ministres
également, reprit Sandjaya. Il désire que la chose, qui te
fut à coeur, soit toujours devant toi. Il est intelligent,
très-instruit, pénétrant, vertueux, il répand la lumière
sur le juste et l’utile. 949.
» La vertu est la première chose du Pândouide ; l'hu-
manité pour lui est la première des vertus ; il l’estime
au-dessus d’un monceau de richesses. Son intelligence
est enfermée, Bharatide, entre des choses, qui ne sont
pas sans utilité, qui ne sont pas dépourvues du devoir et
qui ont le bonheur pour ami. 950.
» L’homme, joint à un ennemi, agit, comme une femme
de bois, dont les membres sont réunis avec du fil. A la vue
de cette contrainte du fils de Pândou, j’ai pensé qu’une ac-
tion supérieure enchaînait l'homme au destin. 951.
» J'ai vu la faute attachée à ton oeuvre ; elle est épou-
YOCDYOGA-PARVA.
453
vantnble, ses formes sans couleur sont la source du vice.
Cet homme obtient la louange autant qu’un autre s’adonne
4 l’excès de l’amour. 952.
» Adjâtaçatrou aqnitté le vice comme un serpent sa
vieille peau décrépite ; et, libre du péché, le sage Youd-
dhishthira se complaît en ce monde dans une conduite
respectable. 953.
» Eh bien ! écoute, sire, la laideur de ton action, d’où
s'est enfuie, avec la morale, l'union de l'utile et du juste.
Tu as encouru ici le blâme, sire, et de plus ce crime s’at-
tachera à tes pas dans l'autre monde. 054.
» Soumis au pouvoir de tes fils, tu désires à part des
fit* de Pdndou une richesse incertaine ; mais le retentisse-
ment du vice est grand sur la terre, et cette œuvre est in-
digne de toi, chef des enfants de Bharata ! 965.
i) Est-on dépourvu de science, né dans une mauvaise
race, inhumain, exerçant de longues inimitiés, ignorant
dans les arts du kshatrya, les infortunes se rassemblent
sur un homme d’une telle vertu, privé de l’énergie, et qui
ne peut être gouverné. 956.
n Le vigoureux, qui a pris naissance dans une bonne
famille, qui est illustre et d'une vaste instruction, qui vit
dans les plaisirs et qui a vaincu ses organes des sens, qui
porte en lui réunis le vice et la vertu, marche sous la
puissance du Destin. 957.
» Comment un homme sage, intelligent, qui soutient
les plus hauts des conseils, qui est le guide dans les mal-
heurs de l’utile et du juste, pourrait-il commettre une
action cruelle en présence d’un tel langage, fût-il dépour-
vu même de tout conseil. 968.
» Tes conseillers sont assis, rassemblés, l'esprit attentif
LE MAHA-BHARATA.
A6â
aux affaires, et de leur consentement est née cette forte
résolution, qui sera la perte des Kourouides. 950.
» Le crime eut déjà enlevé les enfants de Kourou dans un
temps, qui n'est pas celui fixé par le Dettin, si Adjâtaça-
trou eut jamais désiré le crime ; mais il a rejeté le crime
sur toi, et ce reproche te suivra dans le monde. 960.
» Qu'y a-t-il autre part que la terre des Içwaras, par
laquelle passa le fils de Kountl pour voir l'autre monde.
Il sera estimé, il n'y a aucun doute ; car cette action n'est
pas d’un homme. 961.
» Ayant considéré que les qualités étaient actives et
agissantes, que l’être et le non-être n’existaient pas tou-
jours, le roi Bali, ne trouvant pas la route ultérieure, pen-
sa qu'il n’y avait pas d’autre cause ici que le temps. 962.
u Les yeux, les oreilles, les narines, la peau et la langue
sont les demeures de la science : ils font le plaisir de l’être
animé ; ils exercent la patience : que l’homme sans émo-
tion bannisse les impressions des sens, s'il veut s'affran-
chir de la peine. 963.
» Mais non ! à mon avis, la chose de l’homme est bien
associée suivant la vérité. Né par l’union de son père et
de sa mère, il s’accroît régulièrement par la nourriture,
» On marche à ce qui plaît ou déplatt, au bonheur ou à
la peine, au reproche ou à la louange. On le blâme, s'il
commet une offense ; on le loue d’une bonne conduite.
964—965.
» Je te blâme d’avoir mis un empêchement devant les
fils de Bharata; ce qui sera peut-être la fin des créa-
tures. Ton action par l'offense, qu'elle renfermait, brûlera
les Kourouides comme le Dieu à la route noire incendie
une forêt. 966.
Digitized by Google
youdyoga-pauva.
455
* Toi, seul en tout le monde, Indra des rois, qui es
tombé sous la puissance d’un fils libertin et t’en es glo-
rifié au temps du jeu, si tu ne viens pas à la paix, vois
quelles en seront les conséquences par la quantité des
avantages, que tu n’obtiendras point, sire, et par la sup-
pression des choses, dont tu jouis. Tu es incapable, roi
des Kourouides, par ta faiblesse, de gouverner cette terre
opulente et sans limite ! 907 — 968.
» Donne-moi congé ; secoué par l’impétuosité de mon
char, je suis fatigué ; je vais & ma couche, sire. Demain,
ao matin, réunis en assemblée, les Kourouides entendront
le discours d’Adjàtaçatrou. » 969.
« Je te donne congé, retourne dans ta maison, répon-
dit le roi Dhritaràshtra ; regagne en paix ta couche.
Demain, au matin, réunis en assemblée, les enfants de
Kourou prêteront l'oreille au discours d'Adjàtaça-
trou. >< 970.
LA VEILLÉE DANS LA NUIT.
Valçâmpayana dit :
Le souverain de la terre, Dhritarâshtra à la vaste
science, dit à son portier : « Je désire voir Vidoura ;
amène-le ici, sans tarder. » 971.
Envoyé par Dhritarâshtra, le messager de parler ainsi
à Kshattri : « Le suzerain, le grand roi à la grande
science désire te voir. » 972.
A ces mots, arrivé bientôt au palais du monarque, Vi-
doura dit au portier : « Annonce-moi à Vidoura. » 973.
« Voici Vidoura arrivé, Indra des rois, suivant ton
ordre, fit le portier : il désire contempler tes pieds. Que
doit-il faire? Commande-moi ! » 974.
« Introduis Vidoura, à la vaste science, à la vue longue,
répondit Dhritarâshtra ; car je suis toujours heureux (1),
quand je vois ce Vidoura ! » 975.
(1) Mol à mot : Je ne suis jamais malade.
YOUDYOGA-PARVA.
457
« Entre, Kshattri, dans le gyncecée du sage et grand
roi, dit le portier ; car le monarque m’a dit qu'il était tou-
jours heureux de te voir. » 976.
Vidoura entre donc au palais de Dhritarâshtra, et, les
mains réunies au front, il adresse ce langage au souverain,
plongé dans ses réflexions : 977.
« Voici Vidoura arrivé d'après ton commandement,
prince à la vaste science. S’il y a quelque chose à faire,
me voici! Donne-moi tes ordres. » 978.
« Sandjaya est de retour, Vidoura ; il est venu me
blâmer, reprit Dhritarâshtra. 11 dira demain au milieu
de rassemblée le discours d’Adjâtaçatrou. 979,
» Je ne connais pas encore les paroles de ce héros des
Kourouides ; cette ignorance me brûle, comme un feu, les
membres ; c’est là ce qui me tient éveillé. 980.
» Expose devant moi, consumé dans l'insomnie, ce que
tu entrevois de salut ; car tu es pour nous, mon fils, ha-
bile dans l’utile et dans le juste. 981.
» Depuis que Sandjaya est arrivé de chez les Pàn-
douides, il n’y a pas véritablement de calme pour mon
esprit : tous mes organes des sens vont dans un état, qui
n’est pas naturel. « Que dira-t-il î » telle est maintenant
ma pensée. » 982.
a Les insomnies, répondit Vidoura, assiègent le voleur,
le libertin, auquel on a enlevé sa fortune ; l’homme
faible, attaqué par un plus fort, quand ses moyens de dé-
fense sont presque nuis. 983.
» Est-ce que tu n’es pas touché, de ces grandes fautes,
que tu as commises, roi des hommes ? Est-ce que tu n’es
pas tourmenté de porter envie à la richesse d'autrui ? »
« Je désire entendre ta parole vertueuse, sublime,
LE MAHA-BHARATA.
i
(
<•
>
\
t
j
468
ayant pour but l'émancipation finale, repartit Dhrita-
râshtra ; car, dans la famille des rois saints, toi seul, tu es
estimé pour la science. » 984 — 985.
« Un roi, doué de tous les caractères du monarque,
répondit Vidoura, deviendra le suzerain des trois mondes.
Youddbishthira était ton serviteur, Dhritaràshtra, et tu
l’as envoyé en exil ! 986.
» Son plus grand ennemi dans le partage de la succes-
sion, tu ne fus pas estimé un homme vertueux, instruit
dans les devoirs, parce que tu en éteignis en toi les lu-
mières. 987.
» Il a supporté, sous tes yeux mêmes, de nombreux
chagrins, avec bonté, compâlissance, vertu, vérité, cou-
rage et dignité. 988.
» Comment peux-tu espérer le bonheur, quand tu as
confié le souverain pouvoir à Douryodhana, auSoub^lide,
à harna, à Douççâsana et à des gens semblables ? 989.
» L’homme, que la connaissance de soi-même, le com-
mencement dans la sagesse, la patience, lacontinuitédans
le devoir, n'écartent pas de son intérêt, est nommé un
pandite. 990.
» Cultiver les choses louables, éviter les blâmables, fuir
l’athéisme, posséder la foi : voilà ce qui est le caractère
d’un pandite. 991.
» L’homme, que la colère, la joie, l’orgueil, la pudeur,
l’apathie, la fierté dans les choses respectables n’écartent
pas de son intérêt, est nommé un pandite. 992.
» L'homme, dont les autres ne connaissent pas le pro-
jet à exécuter ou le conseil, qu’il délibère, et dont l’af-
faire est seulement connue, quand elle est exécutée, est
nommé un pandite. 993.
DÎgitlz«H)y Google
YOUDYOGA-PARVA.
458
» L'homme, de qui le chaud et le froid, la crainte, la
volupté, la prospérité ou le malheur ne contrecarrent pas
l'affaire, est nommé un pandite. 894.
» L’homme, de qui la sagesse mondaine suit l'utile et
le juste, qui fait intervenir l’agréable dans le choix de
l’utile, est nommé un pandite! 995 (1).
» Les hommes, qui ont l'esprit d'nn pandite, ne mé-
prisent rien : ce qu’ils ont le désir de faire suivant leurs
facultés, ils le font, sans y employer autre chose que
leurs moyens. 991.
n 11 écoute long-temps, il comprend vtte, et, quand il a
compris, il s’attache à une chose par raison, non par
amour : il ne s’emploie pas à l'affaire des autres, s’il n’est
pas touché! voilà quels sont les premiers caractères du
pandite. 992.
» Les hommes, qui ont l’esprit de pandite, ne désirent
pas ce qu’on ne peut obtenir ; ils ne veulent pas donner
des larmes à un mort ; les infortunes ne les précipitent pas
hors d’eux-mêmes. 998.
» Le mortel à l’àme soumise, de qui le temps n’est ja-
mais stérile, qui ne s’avance pas dans une affaire sans y
avoir pensé et ne s'arrête pas au milieu de son action, est
nommé un pandite. 994.
» Les pandites n’exècrent pas le bien, éminent Bbara-
tide: ils s’attachent à une affaire noble, ils agissent dans
une affaire excellente. 995.
» L’homme aussi calme qu’un lac de la Gangâ, qui
(1) L’édition, s'abandonnant elle-même à la distraction, répète ici le
chiffre 990; nous allons faire comme elle, et répéter les cinq numéros
déjà comptés.
LE MAHA-BHAKATA.
460
n’est pas affligé du mépris de lui-même, qui n'est pas ré-
joui des hommages, qu'on lui rend, est nommé un pandite.
» L’homme, qui connaît la vraie nature de tous les
êtres, qui sait les moyens de toutes les affaires, qui
n'ignore aucune des ressources humaines, est appelé un
pandite. 996 — 997.
» L'homme, qui parle de choses résolues, qui a la pa-
role admirable, qui raisonne bien, qui est déterminé, qui
parle d’affaires et qui est prompt à les enchaîner, est
nommé un pandite. 998.
» S'il a des bornes nobles et s’il a renversé les mau-
vaises, si les Védas en lui accompagnent la science et si
la science en lui, suit les Védas donnez à cet homme
le nom de pandite. 999.
» L'ignorant plein de présomption et le pauvre orgueil-
leux, qui pense obtenir les richesses sans rien iaire, est
appelé un insensé par les sages, 1 ,000.
» Quiconque abandonne ses affaires pour s'attacher
aux affaires des autres ; quiconque suit une route "opposée
à l'intérêt de ses amis, on dit que c'est un insensé. 1,001.
a Quiconque aime ceux, qui ne méritent pas d'amour,
et fuit ceux, qui méritent d'être aimés ; quiconque est
l’ennemi du plus fort, on l'appelle un homme, qui a l'es-
prit en démence. 1,002.
a L’homme, qui d’un ennemi fait son intime; qui hait
son ami et lui donne la mort, qui entreprend une action
criminelle, on l'appelle un esprit en démence. 1,003.
a Quiconque voit partout dans les vaines ombres du
monde un sujet pour douter ; quiconque agit avec lenteur
dans une affaire prompte, éminent Bharatide, est nommé
un insensé. 1,004.
youdyoga-pahva.
4SI
» S’il n’ offre pas le Çrâddha aux mânes, s’il n’honore
pas les Dieux, s’il n'a pas un cœur aimant pour ami, on
dit que c’est un esprit en démence. 4,005.
» Entre-t-il sans qu’on l’invite, se noie-t-il dans un
flux de paroles sans qu’on l’interroge, donne-t-il sa con-
fiance à qui ne la mérite pas, c'est le plus vil des hommes
à l’esprit en démence. 1,006.
» L’homme, qui vit déjà dans une faute et se jette de
lui-même dans une autre, qui n’a point de maître et s’a-
bandonne à la colère, est un esprit insensé. 1,007.
» L’homme, qui ne connaissant pas sa force dépourvue
de l’utile et du juste, désire dans une absence de tous
actes ce qu'il ne peut atteindre, est dit une intelligence
stupide. 1,008.
» Quiconque aime l'insignifiance, honore le vide, ins-
truit ce qui n’est pas susceptible d’instruction, sire, on
dit que c’est un esprit en démence. 1,009.
» L’homme, qui, ayant acquis une grande richesse,
une vaste science ou une haute puissance, circule dans le
monde sans orgueil, est nommé un pandite. 1,010.
n Se revêtir seul de beaux habits et manger seul à sa-
tiété, sans distribuer rien à ses domestiques : est-il quel-
que chose de plus cruel? 1,011.
» (In seul a commis les péchés, un grand peuple en
mange le fruit ; les mangeurs sont exempts de la faute ;
l’auteur seul en est souillé. 1,012.
» Décochée par un archer, une flèche blesse un seul
homme ou ne le blesse pas ; mais une seule pensée, par-
tie d'une personne intelligente, peut détruire tout un
royaume avec son roi. 1,018.
b Ayant décrété deux avec une seule âme, réduis trois
LL M VHA-BHARATA.
462
sous ta puissance avec quatre. Ayant vaincu cinq, connu
six et posé sept, goûte le bonheur (1). 1,014.
» Un breuvage empoisonné ôte la vie à un seul homme;
une flèche porte la mort aune seule personne ; mais une
faute dans le conseil peut tuer un roi avec son peuple et
son royaume. 1,015.
» On ne doit pas manger seul un mets agréable, on ne
doit pas songer seul aux affaires : il ne faut pas s’engager
seul dans une route, on ne doit pas veiller seul au milieu
de gens endormis. 1,016.
» Ce qui n'a pas de second est un : ne le sais-tu pas,
sire? La vérité est l'échelle pour monter au ciel, comme
un vaisseau est nécessaire afin de traverser la mer. 1,017.
» 11 est un seul défaut dans les hommes patients, on n'en
trouve pas en eux un second : c'est que le peuple dit faible
celui, qui est doué de patience. 1,018.
» Cela ne doit pas être compté pour un défaut En effet,
la patience est la plus grande richesse ; la patience est la
vertu des faibles et l’ornement des forts. 1,019.
» La patience a une action soumise : que ne peut dans
le monde accomplir la patience ? Que fera un méchant,
qui tient à sa main le cimeterre, destiné à maintenir la
paix? 1,020.
« Le feu, qui tombe sur un lieu sans herbe, s’éteint de
lui-même. Ensuite, l'homme sans patience s’ attèlera vo-
lontairement aux péchés. 1,021.
» Le devoir et la vertu sont uns ; la patience est supé-
rieure, la science est une, la satisfaction est excellente.
(1) Ce ver» n’a aucun sens raisonnable : faut-il encore l’attribuer au
badinage et à l'indiscrétion de» copistes?
Digitizëd by Google
YOUDYOGA-PARVA.
m
l'abstention de faire aucun mal est une et procure le
bonheur I 1,022.
» La terre dévore ces deux êtres, comme un serpent
dévore les bêtes, qui habitent dans les trous : le roi, qui
ne fait pas la guerre, et le brahme, qui ne voyage pas
hors de lui. 1 ,023.
» L’homme, qui fait ces deux choses, resplendit en ce
monde : s'il ne dit aucune parole amère et s’il ne rend pas
d’honneur aux gens vicieux. 1,024.
» Ces deux personnes, tigre des hommes, inspirent aux
autres la confiance : les femmes, amantes des objets
aimés, et le monde, qui honore, ce qui est digne
d’honneur. 1,025.
» Ces deux choses, épines aiguës, font maigrir les
corps : l’amour dans un pauvre et la colère dans un homme
sans contrôle. 1 ,026.
» Ces deux personnages ne brillent pas sur la terre par
l’opposition de leurs actes : un maître de maison, qui n’a
point d’affaires, et un religieux mendiant, qui en est acca-
blé. 1,027.
» Ces deux hommes se tiennent, sire, au-dessus du
Swarga : un maître, qui est doué de patience, et un
pauvre, qui trouve le moyen de donner. 1,028.
» 11 faut savoir qu’il y a deux péchés dans une fortune
convenablement acquise : donner à l’homme, qui en est
indigne ; ne pas donner à la personne, qui le mérite 1
» On doit lier solidement une pierre au cou de ces deux
hommes et les jeter à l’eau : un riche, qui donne moins
qu’un autre, et un pauvre qui ne mendie pas.
1,029—1,030.
» Ces deux personnes, tigre des hommes, ont une part
LE MAHA-BHARATA.
664
dans le disque du soleil : un religieux mendiant, absorbé
dans la méditation, et un guerrier blessé à mort, le visage
tourné contre l’ennemi. 1,031.
» 11 y a trois moyens parmi les hommes, taureau des
Bharatides, ont dit ceux, qui ont la connaissance des Vé-
das : le plus petit, le moyen et le plus grand. 1,032.
» Les hommes sont de trois espèces, sire: les supé-
rieurs, les moyens et les minimes : il faut employer con-
venablement ces trois sortes hommes dans les affaires, qui
sont aussi de trois espèces. 1,033.
» 11 y a trois individus, sire, qui ne possèdent rien :
l’épouse, l'esclave et le fils. Us savent que la fortune, qui
est à chacun d'eux, est à toi. 1,036.
» Enlever la fortune des autres, souiller les épouses
d’autrui, abandonner ses amis : voilà trois fautes, qui
attirent le danger sur nous. 1,03&.
» 11 y a trois espèces de portas au Narakapour la perte
de soi-même : l’amour, la colère et l’avarice. Il faut donc
abandonner cette funette triade. 1,036.
» Ne délaisse pas ces trois personnes, qui, dans le mal-
heur, se réfugient sous ta protection : l’homme dévoué,
le serviteur et l’homme, qui dit: « Je suis à toi ! » 1,037.
» Le présent d'une grâce, un royaume et la naissance
d’un fils, ces trois choses, Bharatide, sont estimées n’en
valoir qu’une seule : arracher son ennemi à l’infortune.
» 11 est quatre choses, dit-on, qu’un roi puissant doit
éviter; sages, apprenez-le. Qu'il ne tienne pas conseil avec
des gens de peu de science, des hommes lents, paresseux,
et des danseurs. 1,038 — 1,030.
» Que ces quatre personnes habitent dans ta maison,
environnée de la prospérité, si tu veux, mon ami, exercer
jitizedtsy Google
YOÜDYOGA-PAKVA.
405
les devoirs du maître de maison : un vieux père, un
brahme infortuné, un ami pauvre et une sœur, accom-
pagnée de ses enfants. 1,040.
» » Ecoute de ma bouche ces quatre choses spontanées,
que Vrihaspati énuméra en réponse aux questions du roi
des Immortels : 1,041.
» La pensée des Dieux, la dignité des sages, la modes-
tie dans les sciences acquises, l'effacement des mauvaises
œuvres. 1 ,042.
» 11 y aquaire actions, qui produisent Insécurité ; mais,
irrégulièrement faites, elles engendrent le danger : l’agni-
hotra par orgueil et le silence par orgueil, la lecture faite
avec orgueil et le sacrifice par orgueil. 1 ,043.
» Il y a cinq feux, que l'homme doit honoreravec zèle :
Son père, sa mère, Agni, sou âme etson gourou, éminent
Bharatide. 1,044.
» 11 obtient une renommée complète dans le monde,
s’il vénère cinq choses : les Dieux, les Mânes, les hommes,
les religieux mendiants et les hôtes, qui sont la cin-
quième. 1,045.
» En quelque lieu que tu ailles, cinq personnes t'y
suivront: l’ami, l’ennemi, le neutre, celui, qui te procure
les aliments, et celui, qui les attend de toi. 1,046.
» S'il existe un défaut dans un seul des organes de ses
cinq sens, cit organe laisse échapper la science du mortel,
comme l’eau s’échappe du vase fait pour lacontenir. 1,047.
» 11 est six défauts, que d'homme doit éviter, s’il veut
prospérer dans le monde : le sommeil, l’inertie, la colère,
la paresse, la crainte et la lenteur. 1 ,048.
» L'homme doit fuir ces six personnes, comme il ne
voudrait pas s’embarquer sur l’océan avec une barque
v 30
406 LE MAHA-BHARATA.
rompue : un instituteur spirituel, qui ne donne pas de
leçons, un ritouidj, qui n’étudie pas, 1 ,049.
» Un roi, qui ne sait pas défendre, une épouse aux
paroles choquantes, un berger, qui aime le village, un ,
barbier, qui ne se platt que dans les bois ! 1,050.
* Mais il est six vertus, que l’homme ne doit jamais
abandonner : la vérité, la bienfaisance, l’activité, être
exempt de l'envie, la patience et la fermeté. 1 ,051.
» Ces six choses périssent dans un instant, si l’on n’y
met de l’attention : les vaches, la cour, faite à un grand,
l’agriculture, une épouse, la science et l'union avec des
çoùdras. 1,052.
» Un ancien bienfaiteur est toujours méprisé par ces six
classes de gens : un maître par ses disciples, qui ont ter-
miné leur instruction, une mère par set fils devenus
hommes mariés, 1 ,053.
» Une femme par ses amants, de qui l'amour s'est enfui ;
un outil par celui, qui est arrivé à son but avec, lui ; un
vaisseau, par celui, qui a traversé les mauvaises routes
de la mer; un médecin, par ceux, qu’il a guéris. 1,054.
» Vivre en bonne santé, s’être acquitté de ses dettes,
habiter son pays, être uni avec des gens de bien, un
commerce accompagné de la confiance, une demeure
exempte de crainte ; voilà six choses, sire, qui sont des
sources de plaisir dans le monde des vivants. 1,055.
» Être envieux, avide, jamais content, irascible, toujours
en défiance, dépendant de la richesse d’un autre : ces six
imperfections causent une peine continuelle. 1,056.
» Arriver à la fortune, une bonne santé continuelle,
une épouse chérie, un ami aux paroles aimables, un fils
obéissant, une science, qui mène à la richesse ; voilà.
DigitizécHsÿ"GoOgle
YOUDÏOG A- PA R V A.
467
sire, six choses, qui sont des sources de plaisir dans le
monde des vivants. 1,057.
» L'homme, qui a vaincu les organes des sens, qui sait
dominer les six facultés continuellement agissantes dans
l’âme, n'est pas enchaîné aux vices, comment le serait-il
aux malheurs? 1,058.
» Voilà six personnes, qui ne peuvent vivre qu’avec six
autres ; il n’est pas fait mention d'une septième : les
voleurs passent leur vie au milieu des hommes négligents,
les médecins avec les malades, 1,059.
» Les belles femmes avec les amants, les sacrificateurs
avec les sacrifiants, les rois avec ceux, qui plaident sans
cesse, et les docteurs avec les ignorants. 1,000.
» Un souverain doit toujours éviter sept fautes, d'où
naissent les infortunes et par lesquelles succombent ordi-
nairement les monarq .es le plus fortement enracinés :
» Les femmes, le jeu, la chasse, l’ivrognerie, et la vio-
lence dans les paroles, qui est la cinquième, une grande
brutalité d'action et la prodigalité. 1,061 — 1,062.
» Il y a huit causes antérieures, qui conduisent un
homme à sa perte. D’abord, s’il hait les brahmes;
ensuite, si les brahmes lui font de l’opposition; 1,063.
» S’il ravit le bien des brahmes, s’il veut tuer les brah-
mes, s’il se réjouit de leurs reproches, s’il ne trouve pas
de plaisir dans leurs éloges ; 1,06A.
» S’il oublie les brahmes dans ses embarras, s'il ré-
pond à leur demande par des exécrations : l'homme
savant saura que ce sont là des fautes, et, quand il l'aura
su, il n’en perdra pas le souvenir. 1,065.
» On voit, fils de Bharata, ces huit causes de joie,
que neuf surpassent, exister pour le plus grand plaisir :
468
LE MAHA-BHARATA.
» La réunion avec des amis, un grand accroissement
de richesses, les embrassements d’un fils et le nœud formé
dans la volupté, des conversations aimables faites à propos,
l’accroissement de ses troupeaux, l’obtention de ses désirs
et les hommages reçus dans l'assemblée du peuple.
1,066-1,067—1,068.
» Huit qualités illustrent un homme : la science, la
naissance, la répression des sen3 et la connaissance des
Védas, l’énergie, la réserve dans les paroles, l'aumône
suivant ses facultés et la reconnaissance. 1,069.
» Le sage, s’il n’ignore pas quel est ce palais à neuf
portes (1), à trois colonnes, éclairé par cinq jours, habité
par l’âme, est un poète supérieur. 1,070.
» Il en est dix, qui ne connaissent pas le devoir ; écoute,
Dritharâshtra, quels ils sont : l’homme ivre, le négligent,
l’insensé, l’homme fatigué, ou en colère, ou affamé, celui,
qui agit avec précipitation, le cupide, le craintif, le liber-
tin : tels sont les dix. Le savant ne s'attachera donc &
aucun de tous ces hommes. 1,071 — 1,072.
» Ici même on raconte cet antique Itihâsa, que Sou-
dhanvan, le monarque des Démons chanta pour son
fils : 1,073.
« Le monde entier se règle sur l’autorité d’un roi actif,
versé dans les différences, qui renonce à la colère comme
à l’amour, et distribue ses richesses à des personnes di-
gnes. 1,074.
» Il sait rassurer les hommes, il fait tomber le châti-
ment sur des fautes connues ; il sait, et la mesure, et la
(i) 11 n'agit sans doute ici du corps, qui a neuf issues, les yeux, les
oreilles, la bouche, etc., cinq sens et trois facultés animiques.
YOUDYOGA-PARVA.
m
patience ; un roi d’une telle vertu est accompagné d’une
félicité complète. 1,075.
» Le sage, qui s’avance à propos, ne dédaigne pas un
ennemi d’une grande faiblesse ; toujours attentif, il cul-
tive un rival, quel qu'il soit, couvert de l'intelligence, et
ne désire pas la guerre avec les rois puissants. 1,076,
» Tombé dans le malheur, il n'en est jamais troublé ; il
cherche des travaux sans négligence ; au temps de la peine,
il en supporte le fardeau avec magnanimité; et ses enne-
mis sont vaincus. 1,077.
» Leroi, qui jouit d’une félicité continuelle, nés’ adonne
pas au vin et aux liqueurs spiritueuses, à la tromperie, au
vol, à l’orgueil, à la société des gens vicieux, à souiller les
épouses d’autrui, à jeter le malheureux loin de sa maison
dans les pays étrangers. 1,078.
» II n’aime pas la colère. S’il en est requis, il dit sui-
vant la vérité les trois objets de la poursuite humaine, ou
de la condition d'un roi, ou les trois qualités de la nature.
11 ne donne pas son approbation à des procès, fût-ce pour
des amis. Si on ne lui rend pas d'honneur, il n'en conçoit
pas une humeur insensée. 1,070.
» L'homme, qui maudit et qui ressent de la compassion,
qui, sans être faible, donne le pardon, qui ne dit jamais
une parole de plus gu' Une faut, et qui supporte la contra-
diction, obtient partout un pareil éloge. 1,080.
» L’homme, qui ne porte jamais un vêtement par
vanité, qui n'abuse pas de sa force pour dire des injures
à personne, qui n'adresse pas, oigueilleux, des paroles
mordantes et qui rend toujours des services k chacun,
» Qui ne rallume pas une inimitié éteinte, qui ne sème
pas l’orgueil, cet homme ne va jamais à sou couchant ; il
YOUDYOG A-PARV A.
971
» Une fortune considérable échoit à l’homme, dans le
conseil secret et convenablement suivi duquel les autres
ne connaissent pas même une chose, qu’il désire faire et
qu’ils puissent contrecarrer. 1,088 — 1,089.
» L’homme honorable, doux, vrai, au caractère pur,
attentif à la louange de tous les êtres, renaît de toute
nécessité au milieu de nobles parents, comme une grande
et riche perle de la plus belle eau. 1,090.
» Celui, qui rougit beaucoup de lui-même, devient le
gourou du monde entier ; instruit, correct, et d’un éclat
infini, il resplendit comme le soleil de sa propre lu-
mière. 1,091.
» Semblables à cinq Indra, les cinq fils du roi Pândou,
consumé par le feu d’une malédiction, sont nés dans la
forêt : enfants, ils ont grandi sous ta protection ; et, quand
ils furent instruits, fils d’ Ambikâ, ils ont observé tes ordres.
» Donne à ces héros, mon fils, leur royaume, légitime
héritage; sois heureux, content, de compagnie avec tes
fils ; et ni les Dieux, ni même les hommes n’auront pas un
regard à jeter sur toi. » 1 ,092 — 1,098.
Dhritarâshtra lui répondit :
«Tu vois ce que j’ai à faire, moi, que rongent les
soucis, à l’heure de mon réveil ; dis-nous-le, mon fils ; car
tu es habile dans le juste et l’utile. 1,094.
» Enseigne-moi exactement, Vidoura à la vigueur opu-
lente, tout ce que tu penses convenable à Adjâtaçatrou ;
dis-moi ce qui peut faire le bonheur des Kourouides.
u Entrevoyant le crime, soupçonnant le crime, je f in-
terroge avec une âme troublée; dis-moi exactement,
homme inspiré, tout ce qui est dans l’esprit d’Adjàtaça-
trou. » 1,095 — 1,096.
472
LE MAHA-BHARATA.
« On peut dire sans qu’on vous le demande, reprit
Vidoura, le vice ou la vertu, ce qu'il y a haïssable ou
d’aimable dans un homme, de qui l'on ne désire point la
ruine. 1 ,097 .
» Je te parlerai donc, sire, avec le désir de la vie des
Kourouides. Écoute de ma bouche cette parole vertueuse
et qui procure la félicité. 1,098.
» Ne mets pas ton âme, Bharatide, en des choses dé-
pourvues de moyens et qui arrivent à fin sous de fausses
mesures; 1,099.
» Et ne sois pas affligé, sage monarque, d’une chose,
qui, douée des moyens, n’arriverait pas à son but, quoi-
que faite pour avoir des conséquences. 1,100.
» Il faut considérer les empêchements; puis, ayant
réfléchi dans les affaires accompagnées d’obstacles, agir,
sans y mettre de hâte. 1,101.
» Une fois qu'on a vu l’empêchement ou la maturité
des choses, l’homme sage doit faire ou ne pas faire l’élé-
vation de soi-même. 1,102.
» Quiconque ne connaît pas la mesure, ne reste pas
justement dans le royaume, dans le châtiment, dans la
terre, dans le trésor, dans la perte et dans la pros-
périté. 1,103.
» Mais quiconque avec attention connaît ces mesures,
qui viennent d’être énoncées de cette manière, obtient le
royaume dans la science du juste et de l’utile. 1,104.
» Il ne faut pas exercer mal à propos l’empire ainsi
obtenu. L'orgueilleux détruit, certes I une félicité, qui a,
pour ainsi dire, les formes les plus vénérables de la vieil-
lesse. 1,105.
» Le poisson, qui accourt avec avidité, avale l'hameçon
Digitized by Google
YOllDYOGA-PARVA. 478
de fer, que cache une séduisante nourriture, et ne voit
pas le piège, qui va l’accrocher. 1,106.
» Changez par le désir d’une prospérité supérieure ce
qui est mangé, ce qui doit être mangé, ce qu’il est possible
de manger, et ce qui est bon dans sa maturité. 1,107.
» Quiconque recueille les fruits d’un arbre avant la
maturité, n'obtient pas le goût de ces fruits, et la racine
de l’arbre périt. 1 ,108.
b Mais quiconque récolte dans la saison le fruit mûr,
cuit par le soleil , savoure d’abord le goût du fruit, et
l'arbre vivant lui donne ensuite de nouveaux fruits.
n Tel que l’abeille, voltigeant sur les fleurs, recueille
du miel ; ainsi, que les hommes fournissent au roi des ri-
chesses, sans qu’il exerce d'oppression. 1,109 — 1,110.
» Récoltez chaque fleur, sans couper sa racine, comme
ub fleuriste dans un jardin et non comme la planète An-
gàrakara, 1,111 .
, « Que m'arrivera-t-il, si je fais cette action ? Que ra'ar-
rivera-t-il, si je ne la fais pas? » Que l’homme, ayant
roulé ces pensées, fasse ou ne fasse point les choses.
b Certaines richesses n’ont pas de commencement et
elles marchent sans fin; que la vigueur de l’homme se dé-
ploie dans les choses, où il est sans richesses.
1,112—1,113.
» On ne désire pas avoir pour maître celui, de qui la
faveur est sans fruit et la colère insignifiante ; telles les
femmes n’ont aucune envie d’un mari eunuque. 1,114.
b 1. 'homme commence bientôt à faire porter de grands
fruits è des richesses, qui ont de petites racines; il ne
met pas d'obstacle à ces commencements. 1,115.
b Si un homme droit embrasse tout de ses yeux, comme
LE MAHA-BHARATA.
474
quelqu'un boit une liqueur, les créatures lui sont dé-
vouées, fût-il assis en silence. 1,116.
» Un dattier bien fleuri n'aura pas de fruit, un autre
sera fructueux : mais qu'on ne cueille jamais ce qui n’est
pas mûr comme s'il était dans sa maturité. 1,117.
» Quand l’homme donne au monde sa faveur de quatre
manières, par les yeux, la pensée, la parole et l’action,
le monde l’environne aussi de sa faveur. 1,118.
» Eût-il obtenu la terre, qui est terminée par les mers,
celui, devant qui tremblent tous les êtres, est abandonné
de ses forces, comme les gazelles à la vue du tigre des
animaux. 1,110.
» Un roi, tombé dans le malheur, est précipité du trône
de son père et de ses ayeux, qu'il obtint par sa vigueur :
tel un nuage, arrivé devant le souffle du vent. 1,120.
» Déjà pleine de richesses, la terre d’un roi, qui dès le
principe a cultivé la vertu, observée par les gens de bien,
s’accroît et augmente la prospérité. 1,121.
• La terre couvre, telle qu’un cuir jeté dans les flammes
ceux, qui délaissent la vertu et qui sont les serviteurs du
vice. 1,122.
» On doit accomplir dans la défense de son royaume
propre le même effort que pour broyer le royaume des
ennemis. » 1,123.
» Obtenez un royaume par la justice et défendez-le par
la justice : une fois acquise la félicité comme la racine de
la vertu , on ne l'abandonne point et elle ne vous abandonne
pas. 1,124.
» Recevez de tous côtés la vigueur, fût-ce de l’homme,
qui parle avec démence, ou de ceux, qui ont des causeries
d'enfantillage : ainsi, l'on reçoit l'or du sein des pierres.
Digitized by Google
YOU DYOG A-PA R V A.
475
» L’homme, qui çà et là glane de belles sentences, de
belles reparties, de belles actions, est tranquillement assis,
prenant une pierre comme un épi de blé. 4,425 — 4,426.
» Les vaches regardent avec l’odeur, les brahmes
regardent avec les Védas, les rois regardent avec des
espions, et les autres hommes avec leurs yeux. 4,427.
» La vache, qui est difficile à traire, tombe en des
malheurs plus grands : on frappe même, sire, la vache,
qui est f icile à traire. 4.128.
» On jette au feu l’arbre, qui, non brûlé, ne s'incline
pas : on évite de brûler celui, qui se courbe de lui même.
* Que le sage s’incline devant un plus fort par sa res-
semblance avec ces deux images : se prosterner aux
pieds d’Indra, c’est se prosterner devant un plus fort.
» Les bestiaux ont comme protecteur Pardjanya ; les
rois ont pour alliés leurs ministres, les époux sont les
alliés des femmes, les brahmes sont les alliés des Védas.
» La vérité est conservée par la vertu ; la science est
conservée par la méditation ; la propreté conserve la
beauté, et t honneur de la naissance est conservé par la
bonne conduite. 4,129 — 4,150 — 1,181 — 1,132.
» La mesure conserve le riz, la méthode conserve les
chevaux, les vaches sont conservées par un examen con-
tinuel, les haillons conservent les femmes. 1,133.
» La naissance n'est pas un titre en l'homme privé de
conduite. Fût-on né de la plus basse extraction, la con-
duite seule nous distingue. 1,134.
» Ce n’est point la maladie, qui donne la mort à l’en-
vieux des richesses, de la beauté, du courage, de la haute
naissance d’un autre, de son heureux lot en plaisirs et en
fortune. 1,135.
476
LE MAHA-BHARATA.
» Craignez-vous de faire ce qu'il ne faut pas faire,
d’abandonner les actions d'une nécessité urgente, d’a-
bonder en conseils, quand il n’en faut pas, et d'en manquer,
lorsqu'il en faut, ne buvez pas à cette liqueur et n’y perdez
point la raison. 1,136.
» L’ivresse de 1a science, l'ivresse de l’opulence et
l’ivresse de la famille, qui est la troisième, ces ivresses
des orgueilleux ne sont calmées que par les gens de bien
seulement. 1,137.
» Sollicité par les gens vertueux, un homme vicieux
entrera dans la chose ; mais une bonne action de lui ne
prend jamais part A l’affaire. 1,138.
« On pense entendre parler un sage par la bouche du
vicieux même; les hommes vertueux sont la voie des
hommes maîtres de leur âme ; la route des gens de bien,
c’est l’homme de bien lui-même. 1,136.
b Les vertueux sont le chemin des vicieux, mais les
vicieux ne sont pas le chemin des vertueux. Une assem-
blée est vaincue par l’homme, revêtu d’un beau costume.
b Une route est vaincue par la jeunesse ; tout est vaincu
par l’homme, qui jouit d’un bon caractère.
1,140—1,141.
b Le caractère est la principale chose dans un homme,
de qui la fortune expire en ce bas monde. Sa richesse ne
consiste, ni dans ses parents ou amis, ni dans ses biens,
ni même dans sa vie. 1,142.
b La viande est le premier a liment des riches, le lait
est la première des nourritures pour les classes moyennes ;
l’huile de sésame, Bharatide, est le principal aliment des
pauvres. 1,143.
b Le pauvre mange toujours le mieux doué des ali-
Digitized by Google
YOUDYOGA.-PARVA. 477
ments ; la faim, si difficile à obtenir pour les riches,
enfante la saveur dans les mets. 1,144.
» Ordinairement, le pouvoir de manger n'existe pas
dans le monde des heureux ; mais le bois des pauvres,
maître de la terre, brûle aisément. 1,146.
» Manquer de conduite est la crainte des classes infé-
rieures ; la crainte de mourir agite les conditions moyen-
nes ; et ce que les mortels des rangs supérieurs craignent
le plus, c'est le mépris. 1 ,146.
» Il y a des ivresses très-vicieuses : l'ivresse du pou-
voir, l'ivresse des liqueurs, et les autres : égaré par l'i-
vresse du pouvoir, l’homme ne s'en aperçoit pas avant
d’être tombé. 1,147.
» Ce monde est brûlé par les organes des sens, qui
restent en liberté dans les choses des sens, comme les
constellations le sont par les planètes. 1,148.
» Quiconque se laisse vaincre à l'entrainement naturel
des cinq sens, ses infortunes s’accroissent, telle que la
reine des étoiles dans la quinzaine lumineuse. 1,149.
» Le ministre indompté, qui , avant de s’ètre vaincu
lui-même, désire vaincre les ministres ou les ennemis, se
sent malgré lui, abandonné par ses forces. 1,150.
» Mais quiconque se vaincra d'abord soi-même , avec
les formes de la haine , n'aura pas en vain le désir de
vaincre ensuite ou les ministres ou les ennemis. 1,151.
» La prospérité a-t-elle vu dans les personnes, qui su-
bissent le changement, un homme de la plus basse condi-
tion, agent discret, qui a vaincu ses organes des sens, qui
s’est dompté soi-même et qui tient la verge levée sur tes
désirs , elle met chez lui son habitation. 1,152.
» Le corps est le char de l’homme, sire; lui-même en
478
LE MAHA-BHARATA.
est le guide ; ses organes des sens, ce sont les chevaux :
habile, attentif, il parvient à la joie avec ces généreux
coursiers, bien domptés, comme un prudent maître de
char. 1,153.
» Ces organes des sens indomptés sont capables même
de vous tuer, comme des chevaux mal dressés, ingouver-
nables, qui tuent un mauvais cocher dans sa route. 1 ,154.
» Voyant avec un sens ce qui est vide de sens et con-
sidérant loin de toute signification la chose, à laquelle en
est attachée une, l’enfant, égaré par des organes indomp-
tés, regarde une grande peine comme un bonheur.
o Quiconque , désertant le juste et l’utile , marchera
soumis au pouvoir des sens, ne tardera point à perdre
son épouse, sa richesse, sa vie et toute sa prospérité.
1,156—1,160.
» Quiconque serait maître d'un trône et non maître de
ses sens, tomberait du trône, faute de pouvoir commander
à ses orgaues des sens. 1,157.
» Qu’il se cherche soi-même en lui-même par les sens
gouvernés, l’âme et la pensée : l'âme en effet d’un homme
est son ami; l'âme est encore son ennemi. 1,158.
» L'ami lui-même de cette âme, qui fait que cette âme
est elle-même vaincue par l’âme, c’est un ami bien domp-
té, c’est encore un ennemi bien gouverné. 1,159.
u Jadis, l'amour et la colère furent enveloppés, sire,
d'un filet indigent : ils perdirent aussitôt la connais-
sance (1). 1,160.
(1) Cela ne ressemble-t-il pas au commencement d'un épisode, qu’on
ab&ndouue brusquement aussitôt qu'on s’eut mis à le raconter?
Les premiers mots de son début, c’est une image, de laquelle on ne voit
que la sommité de la tête; tout le reste du corps est malheureusement
déchiré.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
47»
» Celui, qui a vu régner ici le devoir et l’intérêt, s’é-
lève aux richesses ; et, une fois, les biens acquis, il pense
toujours aux plaisirs. 1,161.
» Celui, qui, sans avoir triomphé des cinq ennemis
intérieurs, composés des passions de l’âme, désire vaiucre
d’autres ennemis, ces rivaux eux-mêmes triomphent de
lui. 1,162.
» On voit dans les troubles d'un royaume, de méchants
rois succomber sous leurs propres œuvres, parce qu'ils
n’ont pu se rendre maîtres de leurs organes des sens.
» Par le mélange des natures et malgré l’abandon du
vice, un châtiment égal touche l'innocent et le criminel:
l'humide est consumé par le sec d’après ce mélange des
natures : l’homme ne fera donc pas la paix avec les vices.
1,163 — 1,164.
• L’infortune dévore l’homme, si, par démence, il ne
sait pas réprimer les cinq ennemis naturels, qui ont pour
cause les cinq organes. 1,165.
» La droiture d'Anasouyà, sa pureté, son âme con-
tente, son habitude des paroles aimables, sa répression
des sens, sa vérité et son bonheur ne sont jamais le par-
tage des méchants. 1,166.
» La connaissance de soi-même, la paix de l’esprit, la
patience, la persévérance dans le devoir, la parole secrète
et l’aumône : ces qualités , Bharatide, ne se trouvent pas
dans les basses conditions. 1 ,167.
» Les ignorants affligent les savants par des censures
et des accusations. L'homme éloquent subit-il une impu-
tation de vice; s’il la supporte avec patience, il en est dé-
livré. 1,168.
» Nuire est la force des méchants, régler le châtiment
480
LE MAHA-BHAHATA.
est la force des rois, l'obéissance est la force de3 femmes,
la patience est la force des gens vertueux. 1,169.
» La modération dans les paroles , souverain des
hommes, est réputée la chose la plus difficile : il est im-
possible de parler long-temps avec raison et d'une manière
admirable. 1,170.
» Une parole bien dite apporte différentes félicités;
une parole mal dite, sire, ne convient qu’à l'infortune.
» Une force grandit, blessée par les flèches, dévastée
par le chien d’un ennemi ; mais ce qui est frappé de la
parole ne grandit plus : une parole maligne est épouvan-
table. 1,171—1,172.
« On arrache du corps les flèches de fer et les traits
barbelés ; mais on ne peut Oter du corps le dard de la pa-
role, qui se fiche au fond du cœur. 1 ,173.
» Les flèches de la parole sortent de la bouche :
l'homme, qu’elles frappent, en gémit nuit et jour ; elles
ne tombent pas dans les membres d’un ennemi ; mais le
sage ne les enverra pas même contre ses ennemis. 1,174.
» Les Dieux retirent l’intelligence à l’homme, dont ils
préparent la défaite : celui- ci ne voit plus alors que les
choses, qui sont à ses pieds, 1 ,175.
» Le trouble étant répandu sur l’intelligence et la
perte étant près d'arriver, la démence, semblable à la
sagesse, ne sort plus du cœur. 1 ,176.
» Ton âme est environnée par cette inimitié des Pân-
douides et de tes fils : aussi ne l’aperçois-tu pasl 1 ,177.
» Qu’Youddhishthira, ton disciple , Dhritaràshtra,
qui est doué du caractère de roi des trois mondes, soit
donc investi de l’empire suprême. 1,178.
» Ne tiens compte de tes fils, mets au premier rang le
DrgitizeO'by Godÿe
YOUDYOG A-PARV A.
A81
droit d’hérédité ! 11 est pourvu de science et de splendeur;
il connaît la vérité, le juste et l’utile. 1,179.
» Il est par sa compassion et son humanité le plus ex-
cellent de ceux, qui soutiennent le devoir; et, s'il a la pa-
tience de supporter ses nombreuses infortunes, c’est par
le respect, qu’il a pour toi. » 1,180.
« Dis-moi encore, homme à la grande intelligence,
reprit Dhritarâshtra, ta parole, accompagnée du juste et
de l’utile ; je ne puis me rassassier de l'entendre. Tu ex-
primes ici des choses admirables. » 1,181.
« Donne-le bien à tous les hôtes, repartit Vidoura, ou
pratique la droiture envers tous les êtres. Que ces deux
choses soient égales, ou fais prédominer la droiture.
» Cultive sans cesse la droiture au milieu de tes fils,
seigneur : obtiens ici-bas une gloire éminente, et, après
elle, tu obtiendras le Swarga. 1,182 — 1,183.
» Aussi long-temps que la sainte gloire de l’astre lumi-
neux sera chantée dans le monde, aussi long-temps la
tienne, tigre des hommes, sera exaltée dans le monde du
Swarga. 1,18A.
» On raconte à ce sujet une antique histoire, la conver-
sation de Virotchana avec Soudhanvan relativement à
Kéçinl. 1,185.
» Une jeune vierge d’une beauté sans égale, sire, et
nommée Kéçinl, désirait un époux distingué et tenait un
swayambara. 1,186.
» Le Daltya Virotchana vint alors à cette cérémonie avec
l’envie d’obtenir cette jeune fille, et Kéçinl dit en ce mo-
ment au monarque des Daityas : 1,187.
« Est-ce que les enfants de Brahma ne sont pas les
meilleurs? Sont-ce les fils de Diti, Virotchana? Pourquoi
v 31
482
LE MAHA-BHARATA.
Soudhanvan ne monte-t-il pas dans le palanquin? »
o Virotchana répondit :
«Nous sommes estimés, KéçinI, les plus excellents
Prâdjâpatyas. Les mondes, certes ! nous appartiennent :
que sont les Dieux? Que sout les bralunes ? »
1,188—1,18».
« Attendons ici dans le voisinage, Virotchana, lui dit-
elle. Soudhanvan doit venir ce matin : puissé-je vous voir
réunis tous les deux !» 1,190.
« Je ferai de la manière que tu me dis, noble etcraintive
vierge, reprit Virotchana. Tu nous verras, Soudhanvan et
moi, réunis ce matin. » 1,101.
» Le disque du soleil s'étant levé et quand il eut dissipé
la nuit, Soudhanvan, ô le plus excellent des rois, vint dans
ce lieu, où Virotchana se tenait, seigneur, accompagné
de Kéçint. Soudhanvan s'approcha de la fille de Prahrâda.
» Quand elle vit le brahmc s’avancer, éminent Bhara-
tide, Kéçinî se leva ; elle vint à sa rencontre et lui offri1
un siège, de l’eau pour se laver les pieds et un arghva.
1,192—1,193—1,194.
« Je touche, dit Soudhanvan, ce trône d’or, qui est le
tien, Prahrâda ; mais je ne suis pas arrivé encore h ne
faire qu’un avec toi. » 1,195.
« 11 n’y a de digne en toi, reprit Virotchana, que ton
banc de bois, la poignée de kouça ou autrement ton cous-
sin d’ascète. Mais tu es indigne, toi ! Soudhanvan : as-tu
un siège égal au mien ? » 1,198.
o Un père de famille voit deux fils assis de compagnie,
reprit Soudhanvan, ou deux brahmes, ou deux kshatryas
mêmes, ou deux riches vatçyas, ou deux çoùdras ; mais
il n'en voit nul autre dans ces prérogatives mutuelles.
Dîqrt . -d éy G«Oglt'
YOUDYOGA-PARVA.
A88
» Ton père est assis au-dessous du siège de mon père :
un jeune enfant fleurit pour le plaisir dans mon palais ;
mais toi, tu n’en connais aucun. » 1,107 — 1,108.
« L’or, les génisses et les coursiers, la richesse, que
possèdent les Asouras, est à nous, dit Vidoura. Mettons-
ta pour enjeu, Soudhanvan ; et proposons-nous, au risque
de ce gage, ce qu'on appelle une question. » 1,109.
o L’or, les génisses et les chevaux, soit, Virotchana,
répondit son rival. Mettons nos vies mime» pour enjeux
et proposons-nous ce qu’on appelle une question. 1,200.
» Où irons-nous, observa Virotchana, maintenant que
nous avons engagé nos existences? Je n’ai pas rang parmi
les Dieux, et je ne l’aurai jamais parmi les hommes ? »
o Nous irons trouver ton père, lui répondit Soudhanvan,
maintenant que nous avons engagé nos vies ; en effet,
Prahrâda ne dira jamais une fausseté à cause de son fils. »
1,201—1,202.
» Ayant ainsi fait leurs enjeux, tous deux s'en allèrent
irritée au lieu où se tenait Prahrâda. 1,203.
# Voici deux hommes, songea celui-ci, qui n’ont pas
coutume de marcher ensemble ; iis ressemblent à deux
serpents en courroux et ils viennent par la même route !
» Pourquoi marchez-vous de compagnie, vous, qui
n’aviez pas coutume de marcher ensemble? (Test à toi,
Virotchana, que j’adresse ma question : quelle est cette
amitié, que tu as faite avec Soudhanvan? » 1,204-1,205,
a Je n’ai pas d’amitié avec Soudhanvan, reprit Viro-
tchana : il s’agit d’une chose, où nous avons mis nos vies
pour enjeux. Tu me diras la vérité, Prahrâda ; tu ne me
répondras pas une fausseté. » 1,206.
« Qu’on apporte de l’eau avec un plat de lait et de miel
48 4 LE M VHA-BHAKATA.
pour Soudhanvan, dit Prahràda. lirahnie, tu dois être ho-
noré *: la vache blanche est devenue grasse ! » 1 ,207.
« J'ai reçu dans ma route l’eau avec le plat de lait et
de miel, fît Soudhanvan. Réponds la vérité à moi, qui te
propose une question, Prahràda. 1,208.
» Qui est le plus grand ? Sont-ce les brahraes? Est-ce
Virotchana. » 1,209.
« Mon fils est unique, brahme, et tu es ici devant toi,
lui dit Prahràda. Comment un homme de ma sorte don-
nerait-il une réponse dans le sujet, qui vous divise î »
« Donne au fils, sorti de tes entrailles, ou la terre, ou
toute autre richesse, qui te sera agréable, répondit Sou-
dhanvan ; mais dans notre contestation, tu dois la vérité
et une parole de bon sens. » 1,210—1,211.
« Qui voudrait habiter, je te demande cela, Soudhan-
van, fit Prahràda, avec un homme à la bouche méchante,
qui ne dirait pas la vérité, ou qui dirait le mensonge? »
v L’homme, qui déposera le mensonge en témoignage,
répondit Soudhanvan, habitera dans une nuit triste,
comme celte , où une épouse est abandonnée , dans un
jour sombre, comme celui où l’on perd au jeu, dans une
insomnie comme celle, où le corps est consumé par le
poids des soucis. Sa ville étant assiégée, il subira la faim
extérieurement, à la porte, et verra les foules des enne-
mis se presser autour de lui. 1,212 — 1,213 —1,214.
» 11 tue cinq chèvres dans la vérité , il tue dix vaches
dans la vérité, il tue cent chevaux dans la vérité ; il tue
mille hommes dans la vérité. 1,215.
«S'il dit le mensonge pour de l’or, il tue les êtres nés et
à naître : son mensonge détruit tout sur la terre. Ne pro-
nonce donc pas sur la terre un mensonge. » 1,216.
— Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
485
« Angiras était meilleur que moi, dit alors Prabràda, et
Soudhanvan vaut mieux que toi, Virotchana ; et sa mère
était supérieure à ta mère : tu es donc vaincu par lui.
» Soudhanvan , ici présent, Virotchana , est ainsi le
maître de ta vie. Je désire, Soudhauv'::, que tu me rendes
Virotchana!» 1,217 — 1,218.
a Parce que tu as choisi la justice, répondit Soudhan-
van, et qu'aveuglé par l'amour, tu n’as pas dit un meu-
songe ; à cause de cela, je te rends ton fils, Prahrâda,
sur le bord du tombeau (1). 1,219.
» Que Virotchana, ton fils, donné à toi de ma main,
fasse à la jeune princesse le lavement de ses pieds en ma
présence. » 1,220.
« Ne veuille donc pas dire, Indra des rois, continua
Vidoura, un mensonge pour les choses de la terre ; ne te
précipite pas à ta perte avec tes fils et tes ministres, en te
refusant à dire la vérité sur ton (ils. 1,221.
» Quand les Dieux tirent le châtiment, ils ne sauvent
pas le troupeau comme un berger; mais ils séparent dans
leur esprit ceux, qu'ils désirent préserver. 1,222.
» Autant de fois que l'homme attache son esprit à une
chose heureuse et juste , autant de fois toutes ses af-
faires parviennent au succès : il n'y a ici nul doute.
» Les désirs ne retirent pas du péché le jongleur, qui
vit de sa jonglerie : les désirs, ce sont des oiseaux, qui
abandonnent bientôt le nid, une fois que les ailes leur ont
poussé. 1,223 — 1,224-
» Boire des liqueurs spiritueuses, la dispute, l'inimi-
tié avec un grand nombre, l'antipathie entre épouse et
(1) Dourlabham.
LE MAHA-BHARATA.
486
mari, la division des parents, la haine des rois, les con-
testations entre homme et femme, il faut éviter, dit-on,
ces choses ; car c’est une route mauvaise. 1,225.
» Un interprète des taches naturelles, un marchand,
qui fut jadis un voleur, un joueur de dominos, un mé-
decin, un ennemi, un ami et un histrion : voilà sept gens,
auxquels on ne doit pas nuire en témoignage. 1,225 (1).
» L'agnihotra par orgueil et le silence par orgueil, la
lecture par orgueil et le sacrifice par orgueil : ce sont là
quatre terribles choses, qui, faites sans convenance, doivent
inspirer de la crainte. 1,226.
» Un incendiaire , un empoisonneur , un ribaud, un
marchand d’asclépiade acide, un brahrne, qui fait trafic
des cérémonies défendues, un espion, un faux ami, uu
adultère, 1,227.
» Quiconque a procuré un avortement, quiconque a
souillé la couche de son gourou, le brahrne adonné à la
boisson , l’homme aux paroles bien mordantes, l’impu-
dent, l’athée, le censeur des Védas, 1,228.
» Le brahme irrégulier, qui usurpe la cuiller du sacri-
lice, el l’homme, qui, bien que dompté, aconservéla con-
voitise : mettre son attention à sauver ces gens, c’est
s’appliquer à nuire. Ils sont tous égaux à des assassins
de brahines, 1,229.
» On distingue l’or avec un feu de paille , l’homme
opulent à ses richesses, le vertueux dans un procès, le
héros dans les périls, le sage dans les affaires difficiles,
les vrais amis dans les crises et les infortunes. 1,230.
» La vieillesse ravit la beauté ; la fermeté est enlevée
(1) L'édition numérote ce çloka 1,225 : nous avons Tait comme elle, et
nous avons doublé ce chiffre.
YOUDYOGA-PARVa.
487
par l'espérance, la vie par la mort ; la calomnie étouffe
une conduite vertueuse ; la colère abat la fortune ; le bon
caractère cède devant une conduite ignoble ; la pudeur
devant l’amour, et l'arrogance force toutà s'enfuir. 1,231.
» La fortune est plus forte que la félicité ; elle s’accroît
par ta hardiesse, elle jette ses racines dans la probité et se
tient sur la modération. 1,232.
» Huit qualités illustrent un homme : la science, la fa-
mille, la répression îles sens, les Védas, l’énergie, la
sobriété en paroles, l’aumône suivant ses facultés, et la
reconnaissance. 1,233.
» Une seule vertu, mon fils, établit de force son empire
sur toutes ces vertus ; c’est quand le roi se fait homme ;
cette vertu supporte toutes les vertus. 1,234.
» Ces huit vertus sont dans le monde des hommes, sire,
les modèles du monde céleste : quatre d'elles sont pas à
pas suivies par les gens de bien, et les gens de bien
suivent quatre d’elles. 1,235.
o Le sacrifice, l'aumône, la lecture et la pénitence sont
les quatre, suivies par les hommes vertueux ; la répres-
sion des sens, la vérité, la droiture et l'humanité : tels
sont les quatre, que suivent les gens de bien. 1,230.
u La route de la vertu a, dit-on, ces huit jalons : les
sacrifices, la lecture, les aumônes, la bonne direction, la
vérité, la patience, la miséricorde et l’absence d’avarice.
» Ici, marche en tète l’assemblage de quatre choses,
dans lequel peut se glisser le péché d’hypocrisie : mais
l’assemblage des quatre suivantes ne se trouve que dans
les magnanimes. 1,237—1,238.
» Il n'y a pas d'assemblée où il n’y a pas de \ieillards;
ceux, qui ne disent pas le devoir, ne sont pas des vieil-
lards ; il n'est pas de devoir où n'est pas la vérité : mais
488 LE MAHA-BHARATA.
•
ce qui se cachesous la dissim dation, u’est point la vérité.
» La vérité, la beauté, les Védas, la science, la famille,
le caractère, la force, la richesse, le courage, une parole
admirable : voilà dix causes du Swarga. 1,239 — 1,240.
» Commettez le péché, vous avez le renom du péché,
et vousen mangez le fruit seulement; pratiquez la vertu,
vous avez la gloire de la ver. u, et vous en mangez le fruit
sans mesure. 1,241.
» Que l’homme aux vœux parfaits ne commette donc
pas le péché : le péché détruit la science dans la propor-
tion, qu’il est commis. 1,242.
» L’homme se livre toujours au péché dans la perte de
sa science : plus la vertu est pratiquée, plus elleaccroit la
science. 1,243.
» Le commencement de la vertu est toujours dans un
homme le signe qu’il s’est accru en science. S’il cultive la
vertu, ceint delà gloire attaché à la vertu, il s’élève dans
le monde des vertus. 1,244.
» Que l’homme pratique donc la vertud'un esprit atten-
tif. Le calomniateur est un serpent cruel, dissimulé, qui
répand l’inimitié. 1,245.
» Celui, par qui le péché est commis, ne tarde pas à
tomber dans une grande infortune. L’homme, qui ne mé-
dit, ni ne calomnie, complète sa science et fait toujours
des choses heureuses. 1,246.
» Le savant, qui a procuré la science aux savants, ne
tombe pas dans une grande infortune, et sa splendeur
éclate de tous les cétés. 1,247.
» Le savant, qui a obtenu le juste et l’utile, peutfleurir
lui-mème en plaisir : qu’il s'occupe donc à chercher dans
le jour les moyens de passer doucement la nuit. 1,248.
» Qu’il s’occupe huit mois à passer agréablement les
YOUDYOGA-PARVA.
489
années: qu'il commence par amasser dans sa jeunesse des
r essources afin de vivre doucement dans sa vieillesse.
» Qu'il recueille pendant sa vie pour habiter en paix
dans l’autre monde : on vante un riz bouilli, s’il est vieux,
et une épouse, de qui la jeunesse s’est enfuie,
1,249 — 1,250.
» lin héros, qui a remporté la victoire, un ascète parvenu
à la perfection. La richesse, acquise par le vice, découvre
un défaut caché ; ensuite, il en éclot un autre. Un gourou
commande à ceux, qui possèdènt leur âme, un roi aux mé-
chants, Yama, le Viçvavatide, aux vicieux, qui ont caché
leurs fautes, l/origine des races magnanimes, des fleuves
et des rishis ne doit pas être lue des femmes et du mé-
chant. Un kshatrya généreux, l’ainé de ces héros, qui res-
plendissent par le caractère, plein de droiture parmi ses
parents et qui fait son plaisir d’honorer les brahmes, dé-
fendra long-temps la terre. Trois hommes, et un héros,
qui a complété sa science, et un autre, qui sait agir,
fouillent ce globe, qui a de l’or et des fleurs. Les plus
grandes choses sont l'intelligence, les moyennes, Bhara-
tide, sont les bras ; les plus basses, ce sont les jambes et
les moindres de toutes, c’est le fardeau. Comment peux-
tu espérer la prospérité, quand tu as confié la souveraine
puissance à karna, à l’insensé Douççâsana, à Çakouni et à
ton fit* Douryodhana ? Les fils de Pàndou, éminent Bha-
ralide, sont doués de toutes les vertus : ils vivent comme
des fils à ton égard ; vis donc pour eux comme un père.
(De la stance 1,251 à ta stance 1,260.)
» On rapporte ici une antique histoire, cette conversa-
tion du fils d'Atri avec les Sâdhyas : ainsi l’avons-nous
entendu raconter. 1,260.
490
LIS MAHA -BHARATA.
» Les Dieux Sàdhyas interrogèrent jadis le grand rishi,
& la grande science, aux vœux parfaits, qui voyageait sous
la forme d’un cygne : 1 ,'261.
« Nous sommes, lui dirent-ils, les Dieux Sàdhyas. A la
vue de ton éminence, grand anachorète, nous ne pouvons
soupçonner les motifs de ton déguisement. Tu es plein
d’intelligence, tu es sage, tu sais les Védas : veuille nous
dire une parole sublime, inspirée. » 1,202.
« Cette chose fut entendue par moi. Immortels, répon-
dit le cygne. « La fermeté, la placidité, la vérité, le de-
voir et l’obéissance ! Élevez ce faisceau entier du cœur,
et regardez du même œil dans votre cœur le plaisir et la
peine. 1,263.
» Que, patiente elle-même, la colère n’injurie pas celui,
qui l’injurie. Elle consume le calomniateur et se substitue
à ses mérites. 1,204.
» Que l’homme ne soit pas injurieux, qu’il ne méprise
pas lesautres, qu’il ne nuise point à ses amis, et ne rende
pas honneur aux gens bas : qu’il ne soit pas arrogant,
qu’il n’ait pas une conduite vile et qu’il s’abstienne des
paroles dures et malveillantes. 1,263.
» Les paroles dures consument ici les membres, les os,
le cœur et la vie des mortels. Qu’un homme, en qui fleu-
rit le devoir, évite donc toujours les paroles malheureuses
aux formes blessantes. 1,266.
* Sachez qu’une parole piquante, âpre, acrimonieuse,
blesse les hommes avec les épines du langage. A quel in-
fortuné parmi les gens ces paroles n’ont-elles pas apporté
le malheur attaché dans une bouche ? 1,267.
* Que le poète le sache : s’il peut blesser ainsi, blessé
lui-même par des flèches extrêmement aiguës, enflammées
YOUDYOGA-PARVA.
4M
telles que le soleil ou commele feu, consumé de pied en
cap, il dépose en moi son mérite. 1,208.
» Si l'homme fréquente une personne vertneuse, s'il
fréquente, soit un ascète vicieux, soit un voleur, il tombe
sous la puissance de ses liaisons comme une étoffe sous le
pouvoir de sa teinture. 1,260.
» Qu’il ne dise pas et ne provoque pas de paroles ou-
trageantes: que, frappé, il ne réponde pas au coup ; qu’il
ne fasse pas tuer. Les Dieux eux-mêmes désirent l'arri-
vée au ciel de l’homme, qui ne veut pas avoir un homi-
cide à se reprocher. 1,270.
» Il vaut mieux se taire, dit-on, quepnrler. Qu'on dise
la vérité, c'est la seconde chose dans l’ordre des paroles ;
qu’on dise cequi peut faire plaisir, c'est la troisième ; qu’on
parle avec justice, c'est la quatrième des choses à dire.
• L'homme est tel que sont les gens, avec lesquels il
demeure, tel que sont les gens, qu'il fréquente, tel qu'il
désire que soient les gens. 1,271 — 1,272.
o 11 estdélivré à chaque foi3 qu’il meurt, et il n’aper-
çoit de mus les côtés aucune peine, si faible soit-elle,
causée par son départ du corps. 1,273.
» 11 n'est pas vaincu et il ne désire pas vaincre les
autres ; il ne sème pas d'inimitiés ; il n’exerce pas de re-
présailles. il ne se plaint, ni ne se réjouit, tant son âme
est égale dans le blême et dans la louange. 1,274.
» Un homme supérieur est celui, qui est dompté et
doux, qui dit la vérité, et qui ne met pas son âme dans la
perte, qui désire la vie de tout le monde. 1,275.
» L’homme, qui est moyen, distingue le défaut de son
ennemi ; il ne caresse pas l’infortune, mais il donne ce
qu’il a promis. 1,276.
492
LE MAHA-BHARATA.
» Un homme pervers, ingouvernable, corrompu, décrié,
ingrat, ne sort pas du pouvoir de la colère et n’est l’ami
de personne : tel est ici le caractère de l’homme inférieur.
» L'homme inférieur est celui, qui repousse les amis
et qui, en doute de lui-même, ne croit pas à la justice des
autres. 1,277—1,278.
» Que l’homme, s’il désire la prospérité de lui-même,
honore les gens supérieurs, et, eu temps opportuu, les
moyens ; mais que jamais il n’honore les inférieurs.
» Celui-ci obtient de ses continuels efforts la richesse
par sa force, sa science, son courage ; mais il n’obtient
pas l'éloge convenablement et ne s’élève pas à la conduite
des hommes éminents par la naissance. » 1,279 — 1,280.
Dhritarâshtra lui dit :
a Les Dieux très-instruits, qui sont continuellement
placés dansle juste et l’utile, portent envie aux grandes
naissances. Je t’adresse, Vidoura, cette question : quelles
sont les naissances éminentes? » 1,281.
« La pénitence, la répression des sens, la science du
Dieu irrévélé, la richesse, les sacrifices saints, les ma-
riages purs et la nourriture sans cesse donnée, répondit
Vidoura ; ceux, dans lesquels vivent convenablement ces
sept qualités, ont des naissances éminentes. 1,282.
» Distinguées sont les orignes de ceux, qui ne sont pas
troublés, parce que leur naissance ne s’est pas accomplie
suivant leurs vœux, qui, grâce à l’âme, cultivent la vertu,
qui, abandonnant le faux, désirent dans leur famille une
gloire éclatante. 1,283.
» Les naissances tombent à de basses familles par l'in-
constance, les mauvais mariages, la destruction des Védas
et le mépris du devoir. 1,284.
Y0UDY0GA-PA11VA.
495
» Les naissances descendent en de basses lamilles, si
l’on ravit ce qui appartient à un brahme, si l’on détruit
les richesses des Dieux et si l'on méprise un brahme.
» Les naissances tombent en de basses familles par le
mépris (1) fait des brahmes, par la calomnie jetée sur eux
et par le vol d’un objet conlié. 1,285 — 1,280.
» Les familles opulentes en vaches, substantiellement,
individuellement, mais inférieures suivant la caste, ne
sont pas comptées au nombre des familles. 1,287.
» Cependant les familles, qui ne sont pas inférieures,
suivant la caste, entrent dans le nombre des familles,
quoiqu'elles aient peu de richesse, et retirent une grande
renommée. 1,288.
» L’homme garde- t-il de toutes ses forces les observances
de sa caste, il tend, il s’élève à la richesse. Quiconque
n’est pas détruit, il est détruit, suivant sa caste, et
quiconque est tué, il meurt, selon sa caste. 1,289.
» Les vaches, les bestiaux, les chevaux, l’agriculture,
une bien grande abondance n' élèvent pas les familles, qui
sont basses de caste. 1,290.
n Qu’un ennemi de notre famille ne soit jamais le mi-
nistre du roi ; que celui-ci ne fasse point asseoir dans ses
conseils un ravisseur du bien d'autrui, un homme nuisant
à ses amis, morose, menteur, qui mange avant ses hôtes,
lesMànes et les Dieux. 1,291.
» Que l’homme, qui ensemencera nos champs, ne s’en
aille pas converser avec celui, qui haïra nos brahmes, et
de qui le sang de nos brahmes a rougi les mains. 1,292.
(i) Le texte porte pari vât; il y a là évidemment une syllabe tombée :
laquelle? Je lia le mot entier jMribhavât.
I.K MAHA-BHARATA.
m
» Ne retranchons jamais dans nos maisons pour les
gens vertueux ces choses : les herbes, la terre, l’eau et
une parole aimable, qui est la quatrième faveur. 1,203.
» Qu’elles soient apportées avec le plus grand respect,
monarque à la grande science, et qu’elles préludent au
bon accueil des hommes vertueux, occupés de saintes
affaires. 1,294.
» Un char léger n’est pas capable, sire, de supporter une
lourde charge, comme les autres voitures (1) ; de même,
les hommes nés en de grandes familles sont doués de
manière à porter de grands fardeaux : il n’en est pas ainsi
des autres hommes. 1 ,295.
» Un ami est celui, de qui on n’a point à redouter la
colère ; un ami est celui, qu’il faut secourir avec sollici-
tude : respirez dans le sein d’un ami, comme auprès d’un
père. Différentes sont les simples liaisons. 1,298.
» Un ami dévoué, quel qu’il puisse être et si insigni
liant soit-il, s’il vit avec les sentiments d’un ami, est un
point d'appui. 1,297.
» L’homme à l’âme inconstante, sans respect pour les
vieillards, et de qui l'esprit se meut dans le trouble, n’est
pas toujours certain des amis, qu’il embrasse. 1,298.
» Les richesses de surmonter l’homme soumis au pou-
voir des sens, qui n’est pas maître de soi-même, qui a
l'âme mobile, comme des cygnes dans un lac desséché.
v Ils s’irritent sans cause, ils favorisent sans raison : ce
caractère des gens vicieux, ressemble au nuage incons-
tant. 1,299—1,300.
(i) Mahldja , qui manque aux dictionnaires, mai* dont la signification est
évidemment celle d'un chariot à traîner de pesantes charges.
Digitized by Google
YOUDYOGA PAliVA.
495
* Les amis ingrats ne sont pas respectés : ils n'ont pas
de succès : après leur mort, les carnassiers ne veulent pas
même manger leurs corps. 1,301.
» Qu'un homme honore ses amis, soit dans la bonne,
soit dans la mauvaise fortune. Celui, qui ne demande pas,
ignore la faiblesse ou la force de ses amis. 1,302.
» !,a beauté tombe de sa fraîcheur (I), la force déchoit
de sa puissance (2) , la science tombe de son excellence (3) ,
on va de la santé (4) à la maladie. 1,303.
» Le corps est tourmenté par le chagrin de ce qu’il ne
peut obtenir : les ennemis s'en réjouissent. Ne mets pas
ton âme dans le chagrin. 1,304.
» L’homme meurt et il renaît, il décroît et il s'aug-
mente, il s'en va et il revient, il est dans le chagrin et il
est consolé (5). 1,305.
» Le plaisir et la peine, l’être et le non-être, le gain et
la perte, la vie et la mort ; chaque être subit tour à tour
chacune de ces choses : aussi le sage ne s’en réjouit ni ne
s’en afflige. 1,306.
» A mesure que s’accroissent les six organes mobiles
de nos sens, la pensée d’un individu coule de l’un et de
l’autre, telle qu’une aiguière félée laisse continuellement
échapper l’eau. » 1,307.
« Ces fonctions de roi, que je remplis mal, interrompit
Dhritarâshtra, sont comme un feu, renfermé dans un
arbre ; elles conduiront à leur perte dans un combat mes
fils insensés. 1,308.
(1 — 2—3 — 4) SanM/>fl,qui a évidemment parce pansage d’autre* lignifi •
cations que celle* de uos diction uai res.
(5) Çotchyétaitcha , mai» cela parait une erreur ; la correction exige
çotchyétüina.
496
l.li MAHA-BHARATA.
» Mon âme est sans cesse troublée ; oui! toute mon
âme est continuellement troublée. Dis-moi, prince à la
haute sagesse, en quel lieu n'existe pas la crainte. »
Vidoura lui répondit :
<i Je ne vois pas, monarque sans péché, que tu puisses
trouver la tranquillité ailleurs que dans la science et la
pénitence, ailleurs que dans la compression des sens,
ailleurs que dans le renoncement à la cupidité.
» L’homme chasse la crainte par l'intelligence, il ac-
quiert la grandeur par la pénitence, il obtient la science
par l’obéissance à son gourou et la placidité par l’absorp-
tion en Dieu. 1,309 — 1,310 — 1,311.
» Délivrées de l’amour et de la haine, mais -ans avoir
pu s’élever jusqu'à la vertu de l’aumône, sans avoir pu
monter jusqu’à la vertu des Védas, les âmes sauvées
errent çà et là en ce bas monde. 1,31*2.
» Le bouheur de l'homme augmente à la fin d'une lec-
ture bien faite, d'un combat bien soutenu, d'une bonne
action bien exercée, d'une pénitence bien pratiquée.
» Arrivés sur leurs couches aux riches tapis, les
hommes, relâchés dans leur devoir, n’y trouvent jamais
le sommeil ; ils ne goûtent pas la volupté sur le sein des
femmes ; ils ne sont pas loués, sire, par les brahmes ni
les ménestrels. 1,313 — 1,314.
» Les vicieux ne tendent pas au devoir; le plaisir ici-
bas est ignoré des vicieux ; les vicieux ne se donnent pas
de dignité; lesvicieux ne désirent pas la paix. 1,315.
» lin mot couvenable d’eux n’a pas d'agréable saveur;
ils n’arrivent jamais au gain : il n’existe pour les vicieux,
Indra des hommes, aucune autre voie première que la
perte. 1,316.
• -mA
le
YOUDYOGA-PARVA.
407
» L'état prospère convient dans un troupeau de vaches,
la pénitence convient dans un brahme ; la mobilité est
faite pour la femme, la crainte sied dans un parent.
» Des fils nombreux, déliés, égaux, serrés l’un contre
l’autre, sont capables de supporter de grandes fatigues &
cause de leur nombre : c’est une image des gens de bien.
1,317—1,518.
» Tes parents, fils de Bharata, ressemblent àdes tisons:
réunis, ils jettent des flammes, Dhritarâshtra ; séparés,
ils s’en vont en fumée. 1,319.
» Les héros tombent, Dhritarâshtra, comme un fruit
mûr de son pédoncule dans les brahmes, dans les femmes,
dans les parents et dans les vaches. 1 ,320.
» Un grand arbre vigoureux, bien enraciné, mais né
isolément, est brisé dans un instant avec violence, par
le milieu du tronc, au souffle du vent. 1,321.
» Mais les arbre», par groupes, r unis, fortement atta-
chés par les racines, supportent les vents les plus impé-
tueux, grâce à leur mutuel appui. 1,322.
» Ainsi, les ennemis pensent qu’un homme, fût-il doué
de qualités, s’il est isolé, est comme un arbre né à part,
que le vent peut jeter à bas. 1,323.
» Les parents croissent, tels que des lotus dans un lac,
en s'appuyant les uns sur les autres, et tombent, faute
d’un appui mutuel. 1,324.
» On ne doit mettre à mort, ni les brahmes, ni les
vaches, ni les parents et les disciples, ni les femmes, ni
ceux, qui mangent denotrenourriture.niceux, qui viennent
demander merci ! 1,325.
» Il n’est pas une vertu quelconque dans un homme,
s’il n’a pas de fortune. Que la félicité, sire, t’arrive en
v 32
498
LE MAHA-BHARATA.
l’absence des maladies, car les malades ressemblent à des
morts. 1,820.
» Le katouka n’est pas causé par une maladie, mais
il produit le mal de tête : ce qui est lié au péché est âpre,
corrosif, brûlant. Les vicieux ne boivent pas ce qui est la
boisson des vertueux. Étouffe ton ressentiment et calme-
toi, puissant monarque (1). 1,327.
» Ceux, qui sont tourmentés par les maladies, ne s’in-
quiètent pas des fruits; les choses, qui fontimpressionsur
les sens, ne leur envoient point la vérité. Les malades, en
proie à lasouffrance, sont insensibles aux plaisirs et aux
jouissances des richesses. 1,328.
» Jadis, ces mots ontété prononcés, quand tu visDraâu-
padt perdue au jeu, sire : «Tu n’as point suivi ma parole!
Qu'on empêche Douryodhana ! » Les doctes s'abstiennent
de la tricherie dans Yachavatl (2). 1,329.
» Si cette armée n’est pas empêchée par la douceur
(car il faut promptement honorer la vertu), une fortune
destructive, suscitée par des hommes doux, toute atten-
tive à des choses cruelles, visitera tes (ils et tes petits-
fils. 1,330.
» Que les Dhritarâshtrides conservent les Pândouides,
et que les fils soient défendus par les fils de Pândou !
Amis et ennemis, qu'un même sentiment les unisse ! Que
les enfants de Kourou vivent au sein de l’abondance et du
bonheur sous l’empire d’un seul et même devoir. 1,381.
» L’ivresse t’égare aujourd’hui au milieu des Kou-
(1) On n'a pas oublié celte stance, que nous avons déjà vue précédem-
ment.
(2) Que aiguille ce bout de vers? N’est-ce pas une intrusion ducopisteî
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
AM
rouides : la famille de Kourou est soumise à ta volonté,
Adjamttha. Défends les vigoureux fils de Prithà, consumés
par leur habitation dans les bois. Que ta gloire, mon fils,
les protège! 1,332.
» Réconcilie, monarque des hommes, les enfants de
Kourou avec les fils de Pândou : que tes ennemis n'affec-
tent pas ce moment opportun. Les Pàndouides, Indra des
mortels, sont tous établis dans la vérité : fais-y asseoir
également Douryodhana avec eux. » 1,333.
L’orateur de poursuivre en ces termes :
« Manou, le fils de l’Être-existant-par-lui-même, dési-
gna, Indra des rois, les dix-sept espèces d'hommes, qui
suivent, fils de Vitchitravlrya, et qui frappent l’air de
leurs poings. 1,33A.
» 11 avait commencé par dire l’état de sa santé à Mart-
tchl, le roi des Dànavas, qui inclinait son arc et prenait
l’extrémité insaissisable de ses divins pieds : 1,335.
« Celui, qui gouverne ce qui ne peut être gouverné ;
celui, qui vit dans la joie ; celui, qui aime immodérément
son ennemi ; celui, qui protège les femmes et mange le
fruit de leurs plaisirs ; celui, qui demande ce qu’il ne faut
pas demander, et qui s’en fait une gloire ; 1,336.
» L’homme connu, qui fait ce qui n’est pointa faire ; le
faible, qui a des inimitiés continuelles avec le fort ; celui,
qui parle à des gens qui ne le croient pas ; celui, qui aime,
souverain des hommes, ce qui n'est pas aimable ; 1,337.
» Le beau-père, qui songe à des plaisanteries avec sa
bru, l'amant de l’honneur, qui a fléchi dans une habita-
tion commune avec sa bru ; celui, qui ensemence le
champ d'autrui ; celui, qui calomnie outrageusement une
femme; 1,338.
500
LE MAHA-BHAKATA.
» Celui, qui, ayant reçu, dit : u Je ne me souviens
pas I » celui, qui, cédant à une sollicitation, en tire va-
nité ; celui, qui appoite le courage à un méchant : voilà
seize misérable s, que de' mains saisissantes comme des
cordes entraînent dans les enfers. 1,330.
» Le devoir sera cultivé suivant le monde, où vit
l'homme, et selon la manière, dont il vit. L'homme aux
mœurs hypocrites doit marcher, accompagné de l'hypo-
crisie, mais l’homme aux mœurs honnêtes sera recherché
par l’homme honnête. 1,340.
» La vieillesse détruit la beauté, la constance est dé-
truite par l’espérance, la vie par la mort ; la calomnie tue
la culture de la vertu, l’amour tue la pudeur, l’hommage
rendu aux gens indignes étouffe la bonne conduite, la
prospérité est tuée par la colère, et tout est détruit par
l’arrogance (1). » 1,341.
« L’homme vit cent années, disent tous les Védas.
Quoique ces livres parlent ainsi, reprit Dhritarishlra,
l'homme n’obtient pas cette durée de son existence. Quelle
en est la cause ? » 1,342.
« L’excès de l'arrogance, lui répondit Vidoura, les
paroles injurieuses, l'avarice, la colère, ne prendre conseil
que de soi et le mal fait à ses amis : voilà, sire, les six
causes. 1,343.
» Les épées même acérées abrègent l’existence des êtres
incorporés; ces choses tuent les hommes ; ne te donne
pas cette mort, s’il te plaît. 1344.
» Celui, (fui s’approche de l'homme plein deconftance
(1) Cette stance revient ici pour la seconde ois ; on peut voir la première
au çloka 789.
Digitized by Google
Y0UDY0GA-P4RVA.
SOI
en ses épouses, celui, qui se glisse vers la couche de son
gourou, le mari d’une femme de basse condition et le
brahme, adonné aux liqueurs, fils de Bharata, 1,345.
» L’émissaire, destructeur des observances, exécuteur
des ordres envoyés aux brahmes, celui, qui donne la mort
aux malheureux suppliants : tous ces gens sont égaux à
l’assassin d’un brahme. Te mets-tu en contact avec eux,
il faudra faire une expiation : ainsi, l'avons-nous ou!
dire. 1,346.
» Le sage, qui saisit bien les paroles, qui sait la poli-
tique, qui ne nuit à personne, qui est habile en des choses
de sens différent, éloquent, véridique, reconnaissant et
doux, s’élève au Swarga. 1,347.
» Un homme, qui vous dise toujours, sire, des choses
agréables, est facile à trouver; mais il est difficile de
rencontrer un homme, qui veuille dire ou entendre une
chose, qui déplait, mais qui est convenable. 1,348.
» Qu’un roi se donne pour associé l’homme, qui, mar-
chant droit 4 son devoir, sans regarder ce qui plaît ou
déplait à son maître, lui dit une chose désagréable, mais
convenable. 1,349.
» 11 faut sacrifier un homme pour une famille, une
famille pour un village, un village pour toute une cam-
pagne et toute la terre pour son àine. 1,350.
» Qu’il achète des richesses avec l’infortune, qu’il
achète une épouse avec ses richesses ; mais qu’il n’hésite
jamais à racheter son ânte, fût-ce au prix de ses richesses,
fùtrce au prix de son épouse même. 1,351.
» On a vu le jeu dans le Kalpa antérieur jeter la guerre
au milieu des hommes ; un sage ne cultivera donc jamais
le jeu, fût-ce par simple divertissement 1,352.
LE MAHA-BHARATA.
MC
» Cette parole de contradiction, qui fut dite par moi,
aire, au temps du jeu, ne sied point ici et tu n'approuves
pas , fils de Vitchitravlrya, ce langage convenable , qui est
comme le remède pour ta maladie. 1,563.
» Vaincras-tu les Pàndouides, ces paons au* queues
opulentes avec de faiblet corbeaux, tes Dhritarâshtrides ?
Tu as abandonné les lions, mais, au temps venu, tu pleu-
reras, sire, en secret tes chacals ! 1 ,35â.
» Les serviteurs, mon fils, ont confiance dans un maître,
qui n’est pas toujours en colère, qui a des serviteurs dé-
voués, qui a mis son amour dans le bien ; et jamais ils ne
l’abandonnent dans les infortunes. 1,356.
» Qu’il veuille s’emparer, ou d’un royaume, ou d’une
richesse, dont jadis il n'était pas en possession, sans em-
pêcher la conduite des serviteurs ; en effet des ministres
aimés, mais trompés, gênés dans leur action, mal récom-
pensés, ont abandonné leur maître. 1,356.
» Examinez d’abord les choses, que vous avez à faire,
et prenez une conduite assortie dans la recette et la dé-
pense. Choisissez ensuite des associés convenables ; car
les affaires difficiles se manient avec des associés conve-
nables. 1,357.
» L’homme, qui, une fois connus les desseins de son
maître, s’occupe avec diligence de ses affaires, ne dit que
des choses utiles, se montre plein de dévouement, noble,
connaissant la force, est comme une âme remplie d'acti-
vité. 1,368.
» Mais quiconque ne tient nul compte de la parole, et,
orgueilleux de sa science, orateur de choses funestes, ré-
siste à l’ordre donné, il faut promptement abandonner un
tel serviteur. 1,359.
TJigittzefl b"7<iac>gle
YOUDYOGA-PARVA.
50!
>> On dit qu'un serviteur est celui, qui possède ces
huit qualités : s'il est actif, fécond, expéditif, sensible,
délicat, incorruptible, harangueur de paroles généreuses,
et s’il est sorti d'une famille douée d’une bonne santé.
» Qu'un homme, s’il est prudent, n’aille jamais avec
confiance au crépuscule dans la maison d’un autre; qu’il
ne se tienne pas la nuit caché dans une cour, et ne porte
pas ses désirs sur la femme aimée d'un roi. 1,360-1,361.
» N’entrez pas dans le secret d’une société vile, for-
mée en conseil, a-semblée pour délibérer. Ne dites ja-
mais : « Je n’ai pas confiance en toi ! » mais fondez
l'excuse sur une autre cause. 1,362.
v 11 faut éviter les procès avec ces huit espèces de
gens ; un monarque injurieux, une courtisane, le servi-
teur d’un roi, un fils, un frère, des veuves, des enfants
mineurs, un homme, qui vit de l'armée et de qui le pou-
voir est élevé. 1,363.
• Huit qualités, mon fils, jettent du lustre sur l'homme;
la science, une noble extraction, les Védas, la répression
des sens, l’énergie, la tempérance, l’aumône suivant ses
facultés, et la reconnaissance. 1,364.
a Ces huit qualités, mon fils, environnées d’une haute
dignité, ont pour solide base une seule qualité. Lorsqu’un
roi use de bons traitements à l'égard des hommes, c’est
alors que cette qualité seule soutient les précédentes.
Dix qualités suivent les ablutions : la force, la beauté,
une belle voix, la propreté, la douceur du toucher, l’o-
deur, la pureté, la grâce, la délicatesse et les plus jolies
des femmes. 1,365 — 1,366.
» Six qualités suivent l’homme tempérant : la santé,
une vie longue, la force et le plaisir. Un fils sain lui est
604
LE MAHA-BHARATA.
donné, et personne ne lui jette ce reproche : « C’est un
mangeur éhonté ! » 1,867.
» Que ton palais soit fermé à l' homme au caractère
dégradé, au gros mangeur, 4 celui, qui est en haine au
monde, à celui, qui est plein de fourberies, au cruel, à
celui, qui est ignorant des temps et des lieux, à. celui,
qui est vêtu d’une manière ignoble. 1,368.
» N’allez jamais dans vos plus grandes misères à l'in-
grat, au brutal, à celui, qui nourrit de longues inimitiés,
à l’avare, à l'injurieux, à l’habitant des bois ignorant, au
frauduleux, à l’arrogant digne de mépris. 1,369.
» Ne fréquentez pas ces six espèces d'hommes, ils sont
bas : celui, qui est vain de sa loquacité, celui, qui n’a
point abandonné ses passions, celui, qui n’a pas un dé-
vouement solide, celui, de qui les mensonges sont conti-
nuels, le négligent à l'excès, l'homme aux actions tour-
mentées. 1,370.
x Des affaires, qui ont pour lien des associés, et des
associés, qui ont pour lien des affaires : sans ces deux
liens mutuels, vous ne réussirez, ni de l'un ni de l'autre
côté. 1,371.
» Lorsqu’il a engendré des fils, qu’il s'est affranchi de
ses dettes, qu’il a suivi pour sa famille une certaine pro-
fession et qu’il a établi convenablement tous ses fils,
l’homme peut désirer de se faire anachorète. 1,372.
» Qu'il fasse alors ce qui est bon pour tous les êtres et
ce qui doit apporter le bonheur à son âme : en effet, c'est la
racine dans Içwara pour la perfection de toutes les
choses. 1,373.
» D'où viendrait la crainte de manquer des subsistances
4 l’homme, qui achoisi pour ses résolutions l’intelligence,
"Digltlz
- ■ —t-
Y0UDY0G.4-PARVA.
505
la puissance, la splendeur, la vérité et l'effort? 1,374.
» Vois quelles fautes tu vas commettre dans cette
guerre avec les fils de Pàndou, qui mettrait dans l’effroi
les Dieux mêmes, Çakra à leur tête. Cette habitation de
trouble dans une hostilité continuelle avec tes neveux, est
la perte de ta gloire et la joie de tes ennemis. 1,375.
» La colère de Bbtshma et la tienne, et celle de Drona,
semblable à Indra lui-même, et le courroux du monarque
Youddbishthira détruiront cette terre, comme si la planète
Swéta grossie tombait dans le ciel obliquement. 1,370.
» Tes cent fils, et Karna, et les cinq Pàndouides châ-
tieront entièrement cette terre, enveloppée dans la robe
des mers. 1,377.
» Les Dhritaràshtrides sont réputés une forêt, dont les
Pàndouides' sont les tigres: n’arrache pas la forêt des
tigres, sire ; que les tigres ne périssent pas hors du
bois (1). 1,378.
» Sans tigres, il n’v aurait donc pas de bois, et, sans
bois, il n’y aurait pas de tigres. Les tigres conservent la
forêt, et la forêt conserve les tigres (2). 1,379.
» De même que les hommes à l'âme vicieuse ne veulent
pas reconnaître les qualitéséminentes des autres, ainsi dé-
sirent-ils savoir qu’ils sont dépourvus de qualités. 1,380.
» Que l'homme, s'il aspire à une extrême perfection
dans une affaire, s’élève dès le commencement au devoir;
car une affaire ne s’écarte pas du devoir, comme l'am-
broisie ue quitte pas le monde du Swarga. 1 ,381.
.) L’état naturel d'une chose et le changement, tout
cela est bien connu de celui, qui cesse de livrer son
(1 — 3) Ces idées ont déjà paru aux stauces 862 et 863.
■ -r. -a-
Digitized by Google
LE MAHA-BHARATA.
606
âme au vice et qui prend domicile dans la vertu. 1,382.
• Quiconque, suivant les circonstances, cultive le juste,
l’utile et l’agréable, obtient de goûter ici-bas et dans
l’autre monde l'agréable, l'utile et le juste. 1,383.
» Quiconque réprime, au moment qu’elle s’élève, la
fougue de la colère et de la joie, est convenable pour la
prospérité, sire, et son esprit ne s’évanouit pas dans les
infortunes. l,38â.
» La force des hommes est toujours de cinq espèces :
écoute-moi I La force, qui réside en ses bras, est dite as-
surément la moindre de ces forces. 1,386.
u L’acquisition d’un ministre est, s’il te plaît, nommée
la deuxième force : les sages appellent une troisième force
l’acquisition des richesses. 1,386.
» La force innée, que l’homme tient de son* père et de
ses ayeux, cette noble force, est commémorée, sire, comme
la quatrième. 1,387.
» La force, par laquelle toutes les choses sont embras-
sées, fils de Bharata, est dite la force de la science : c’est
la plus excellente de toutes. 1,388.
» L’homme, qui obtient la supériorité sur la grande ini-
mitié d’un autre homme, ne doit pas s'abandonner à la
confiance, en disant : « Je suis loin ! » quand il a engagé
sa guerre avec lui. 1,389.
» Quel homme instruit peut mettre sa confiance dans
la vie, dans les jouissances, en des ennemis puissants par
leur lecture, dans les serpents, dans les rois et dans les
femmes? 1,390.
» Pour l’homme, que la flèche de la science a frappé,
il n’y a, pour le guérir, ni médecine, ni simples, ni for-
mule, accompagnant l’oblation de beurre clarifié, ni
üigitize
YOUDYOGA-PARVA.
507
prières, ni invocations des Védas, ni remèdes les plus ef-
ficaces. 1,591.
» L’homme ne doit mépriser, ni un serpent, ni le feu,
ni un lion, ni un fils de famille ; car ils ont tons, enfant
de Bharata, une puissance extrême. 1,392.
» Le feu est une grande force dans le monde; il se tient
caché dans les arbres; il ne consume point l'arbre, tant
que les autres ne l’ont pas allumé, 1 ,393.
a Quand ce feu est allumé en des arbres, violemment
agités, il consume bientôt, par sapuissance, et l’arbre, et
toute la forêt même. 1,391.
» Tels naissent dans une famille des fils, qui ont une
force semblable à celle du feu ; ils sont inertes, ils sont
vides de formes, comme le feu, qui sommeille dans le bois.
» Toi, avec tes fils, tu es l’image des lianes ; mais les
fils de Pàndou sont regardés comme de solides shorées.
Les lianes ne croissent jamais, si elles ne s’appuient sur
de grands arbres. 1,395 — 1,390.
# Roi, fils d'Ambikâ, tu es une forêt avec tes fils:
sache, mon ami, que les Pàndouidcs en sont les lions.
Privée de ses lions, le bois périrait, et les bons eux-mêmes
périraient sans la forêt. 1,397.
Vidoura, continuant de parler en cestermes :
» Les souffles de l’existence s'envolent en haut. A l’ap-
proche des jeunes gens, le vieillard les accueille en se
levant de son siège et rendant le salut. 1,398.
» Ayant donné un siège à l'homme vertueux, qui ar-
rive, ayant apporté de l’eau, ayant lavé ses pieds, l’ayant
interrogé sur l’état de son plaisir, lui ayant dit soi-même
comment il se porte, que le sage lui offre ensuite de la
nourriture, les yeux fixés sur lui. 1,399.
508
LE MAHA-BHARATA.
» Les vénérables ont dit infortunée par la crainte, l'a-
varice ou la misère la vie de l’homme, dans la maison
duquel un prêtre ne reçoit pas l'eau, un bassin de lût et
la terre. 1,400.
» Un médecin, un extracteur de flèches, un infracteur
de ses voeux, un voleur, un cruel, le buveur de liqueurs
spiritueuses, l’assassin d'un brahme, un homme, qui vit
de l’armée ou qui a vendu les Védas, fût-il un hôte extrê-
mement aimable, n’est pas digne de l’eau. 1,401.
» 11 ne faut vendre, ni le sel, ni un aliment cuit, ni le
caillé, ni le lait, ni le miel, ni l'huile, ni le beurre clari-
fié, ni la viande, les racines et les fruits, ni les légumes, le
sang, la rnoëlle et les poudres, quelle qu’en soit l’odeur.
» Ce mendiant, libre de passions, qui regarde la nour-
riture comme égale aux pierres et à la glèbe, sur qui le
chagrin a perdu toute puissance, pour qui la paix et la
guerre ne sont que des mots, qui est mort au blâme et à
l’éloge, qui abandonne ce qui plaît et déplaît, est comme
un étranger sur la terre. 1,402 — 1,403.
» Celui, qui fait sa nourriture des légumes, de l’in-
gouda, des racines et du riz naturel, de qui l’âme est
parfaitement comprimée , qu’il faut interroger sur les
choses du feu sacré, qui habite dans un bois, qui est sans
négligence pour ses hôtes et qui porte vertueusement son
fardeau : voilà l’ascète. 1 ,404.
» A-t-il offensé des personnes intelligentes , qu’un
homme ne se rassure pas avec cette pensée : « Je suis
loin ! a Les personnes intelligentes ont deux longs bras,
avec quoi elles peuvent nuire à ceux qui leur font du
mal. 1,405.
» Ne vous fiez pas à l’homme méfiant ; ne vous fiez pas
YOUD YOGA-PAH VA.
509
trop à l'homme, qui vous donne sa confiance, line crainte,
qui natt de la confiance, en coupe les racines. 1,400.
» Une épouse cachée, il n’y a personne qui vous l’ envie ;
celui, qui n’a que des paroles aimables à la bouche, y
trouve sa part ; le délicat, qui débite des douceurs aux
femmes, ne tombe jamais sous leur puissance. 1 ,407.
» Dans les maisons, les lampes sont très-saintes, très-
respectables, il faut les honorer. Les femmes sont dites les
Déettes Çrl d’une maison, il faut donc les y conserver
avec le plus grand soin. 1,408.
» Que X homme donne le gynœcée à son père, qu’il
lui donne l'égalité avec soi-même dans les soins du trou-
peau, qu’il donne à sa mère un siège élevé, qu’il aille lui-
même au labourage. 1,409.
» Qu’il traite avec honneur par ses domestiques l’homme,
qui s’occupe du commerce, le brahrne par ses fils, le feu
par les eaux, le kshatrya suivant les Védas, et le fer par
la pierre, d’où il est sorti. 1,410.
» La splendeur des personnes, disséminée partout,
s’éteint dans le sein de leurs mères ; et les gens de bien
naissent dans une bonne famille avec une lumière sem-
blable au feu. 1,411.
a Us sont d’abord vides de formes, inactifs comme le
feu, qui sommeiUe dans le bois. Ceux, qui sont au-dehors
ou au milieu ne connaissent pas et mystère. 1,412.
» Un roi, qui promène ses yeux partout, jouit long-
temps du souverain pouvoir ; il ne parle pas avant d’agir,
mais il montre les choses, quand elles sont faites. 1 ,413.
» U monte sur les flancs d'uue montagne, ou il entre
dans le secret de son palais, et le mystère n'est pas rompu
sur les affaires de l’agréable, de l’utile et du juste. 1,414.
510
LE MAHA-BH VRATA.
» Que le secret soit (1) ici déposé dans un bois ou dans
un lieu solitaire. Que le fils de Bharata veuille bien no
pas confier à ses ennemis un secret d'une suprême impor-
tance. 1,515.
» Le régent de la terre ne choisira jamais pour ses mi-
nistres, sans les avoir éprouvés, un ami ignorant, ou
même un savant, qui n’est pas 'maître de lui-même.
» Le désir des richesses dans un ministre X empêche de
conserver un secret : les membres du côuseil savent
toutes ses affaires, comme si elles étaient faites.
1,410—1,417.
» Qu’un monarque soit le plus vertueux des rois dans
l’agréable, l’utile et le juste. Un roi, de qui les secrets
sont cachés, arrive au comble de ses vœux, il n’y a aucun
doute. 1,418.
» Quiconque suit par erreur des affaires blâmées, est
précipité par la chûte d’elles et tombe de sa vie même.
» Commencer des affaires vantées cause du plaisir;
mais ne pas les avoir commencées est jugé même donner
ensuite du chagrin. 1,419 — 1,420.
» L’homme, qui n’a point les qualités d’une personne
instruite, n’est pas digne d’entendre un secret, comme le
brahme, qui n’a pas lu les Védas, n’est pas digne de cé-
lébrer le Çràddha. 1,421.
» La terre, sire, n’est pas dépendante du roi, qui a un
caractère méprisé, de qui l’àme ne connaît pas les six
qualités de l'administration royale, et qui sait tuer l'ac-
croissement de ses états. 1,422.
» Cette terre dépend du roi, qui a dans son âme un
(1) Littéralement : est déposé.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
511
trésor de confiance, qui voit par lui-même toutes les af-
faires, de qui la joie et la colère ne sont jamais vaiues.
» Que le maître de la terre soit content d'une om-
brelle d'un seul nom; qu’il abandonne les richesses aux
serviteurs, qu’il ne soit pas seul le ravisseur de tout
1,425—1,424.
» Le bralime parle avec un brahme, le mari parle avec
son épouse , le mouarque parle à sou ministre , le roi
même parle à un roi. 1,425.
» Que l’ennemi . tombé sous ta puissance et mis au
rang des condamnés à mort, ne soit pas délivré. Que
l’humilié fasse sa cour, et, si la force ne te manque pas,
frappe celui, qui mérite la mort. 1,426.
a Sa vie, si vous l'épargnez, ne tarde pas à enfanter la
crainte. 11 faut enchaîner avec effort sa colère à l'égard
des Dieux, des rois, des brahmes, des vieillards, des en-
fants et des malades. Que l’homme instruit s'abstienne
des contestations infructueuses soutenues par l'ignorant.
1,427—1,428.
h 11 obtient ainsi la gloire dans le monde et n’est pas
attelé au joug de l’infortune. Telles que les femmes ne dé-
sirent pas un eunuque pour époux, de même ne désire-t-
on pas avoir pour maître l'homme, de qui la bienveillance
est sans fruit et la colère est elle-même insignifiante. L’in-
telligence n'est pas vouée au gain des richesses, ni la fo-
lie à la pauvreté. 1,429 — 1,430.
» Le savant seul et non un autre connaît l'histoire de
la révolution du monde. L’ignorant, fils de Bharata, mé-
prise toujours les vieillards de l’âge, du caractère, de la
science, les vieillards de l’intelligence, les vieillards, sor-
tis des richesses. Les malheurs conduisent bientôt à une
512
LE MAHA-BHAflATA.
*
conduite ignoble, vicieuse, ignorante, calomniatrice , à
une parole méchante et courroucée. L'approbation de la
loi produit l’aumdue et la franchise.
1,431—1,432—1,435.
» Les choses vraies et la parole attentive attirent con-
venablement. L’homme droit , sensible , reconnaissant ,
habile, non trompeur, obtient une suite, en dépit même
de la perte de 3es trésors. La fermeté, la placidité, la ré-
pression des sens, la pureté, la miséricorde, la douceur
dans les paroles, l'absence de mal envers ses amis : voilà
sept qualités, qui sont comme des bois dam le foyer de
la prospérité. L'homme sans héritage, sans pudeur, à
l'àme méchante, ingrat : il faut éviter dans le monde,
souverain des mortels, la compagnie d’un tel individu, le
dernier des hommes ! Le plaisir ne sommeille pas dans
la nuit, comme le serpent dans une maison.
1,434—1,435—1,430—1,437.
» Si un coupable parle contre un innocent, placé
entre lui et la vérité, la faute de ce méchant, fils de Bha-
rata, est égale à celle de manquer de soins envers les
troupeaux. 1,438.
» Qu’un homme ait continuellement recours à la bien-
veillance des Dieux. Les richesses, qui appartiennent à
des femmes et à des époux négligents, celles, qui sont
attachées à des gens ignobles, sont exposées toutes au
danger. Là, où c'est une femme, un joueur, un enfant,
qui gouverne, elles se plongent nécessairement à leur
perte, sire, comme le jet d'une pierre dans un fleuve.
Les hommes puissants en des projets, que les passions (1),
(1) Sorte, différence , supériorité , terme de logique, figure de rhétorique.
G ij;k'
YOCDYOGA-PARVA.
613
n'ont pas inspirés , je les estime des docteurs , fils de
Bharata; car les désirs appartiennent aux passions.
L’homme, que vantent les joueurs, que vantent les dan-
seurs, que vantent les courtisanes, ne peut dire qu’il est
vivant. Tu as abandonné les Pândouides à la force sans
mesure, aux arcs incomparables, et tu as confié, Bhara-
tide, une grande souveraineté à Douryodhana ; mais tu
le verras bientôt renversé de son pinacle, comme le fut
des trois mondes Bali, égaré par l’ivresse de la domina-
tion. » ( De la stance 1,430 à la stance 1.443. )
« Cet homme, qui n’est pas le maître de l’étre et du
non-être , est comme une femme de bois , de qui les
membres agissent par un fil, répondit Dhritarâshtra ;
Dhàtri l’a mis sous la dépendance du Destin. Parle-moi
donc, je suis tout oreille. » 1,440.
« Vrihaspati, prononçant un discours hors de saison,
fils de Bharata, vit sa pensée méconnue, dit alors Vi-
doura, et sa parole méprisée. 1,447.
» L’un est ami de l'aumône, un autre est ami de la pa-
role, on est ami d’un troisième, qui est le partisan de la
force, racine du conseil. 1,448.
» La haine ne doit pas environner le vertueux,
l’homme intelligent et le docteur. L’amour est dû aux
belles choses, la haine aux vicieuses. 1,440.
» Douryodhana était à peine né, sire, quaud je te fis
entendre ce discours : « Abandonne ton fils ; tu sauves
tes cent fils, en renonçant à lui seul ; tu perds, en le
gardant, tes cent fils. 1,450.
sont toutes les significations du mot r içésha; aucune ne peut convenir
ici : c’est donc un mot à étudier.
V
33
51 A
LE MAHA-BHARATA.
» U ne faut pas regarder comme un grand accroisse-
ment une chose, qui amène la perte avec elle, ni comme
une grande perte un mal, qui porte l’accroissement avec
lui. 1,451.
> On ce doit pas appeler un dommage la chose, qui
vous apportera l'accroissement ; c'est la chose, qui, obte-
nue, amène ici la perte d’un grand nombre, qu’on doit
appeler un malheur. 1,452.
» Quelques-uns sont riches de vertus, d’autres sont
grands par les richesses : abandonne, Dhritarâshtra,
ceux, qui, grands par les richesses, sont dépourvus de
bonnes qualités. » 1,453.
« Tout ce que tu me dis est plein de majesté ; on l’es-
time pour la science, reprit Dhritarâshtra ; mais je ne puis
abandonner mon fds, d’où me vient le devoir et la vic-
toire ! » 1,454.
« L’homme, qui est infiniment riche de qualités, re-
partit Vidoura, n’est jamais doué de modestie. Il méprise
le blâme de tous les êtres, fût-il même le plus délica-
tement présenté. 1,455.
» Ceux, qui se complaisent dans les reproches des
autres, s’efforcent de s'opposer un mutuel obstacle, et,
toujours en guerre, de susciter des peines à autrui.
» On est coupable de voir seulement les personnes, de
qui la société est un très-grand danger. C’est une grande
faute que de recevoir d’eux des richesses, c'est un grand
péril que de leur en donner. 1,456 — 1,457.
» On blâme une co-habitation faite avec ces gens per-
vers, pleins de désirs, sans pudeur, qui ont le caractère
de la division et que l’on appelle des pécheurs. 1,458.
» Fuyez les hommes, unis avec les autres grands dé-
"“■Digifïzëd byC»C§le
YOLDYOGA-PARYA.
616
buts. 11 n'y a pas de plaisir dans une amitié, qui existe
avec un homme vil. 1,459.
» Lajoie, qui est dans le fruit, l’agrément, qui est dans
l’amitié: tout s’éteint. Un homme de bien s’efforce d'aller
au-devant du blâme, il déploie son zèle pour l’étouffer.
» A-t-il commis, par erreur, une petite offense, il n’ob-
tient pas un instant de tranquillité. Le sage, heureux
d’avoir pu entendre l’homme docte avec intelligence,
évite de bien loin toute société avec de tels gens vils,
cruels, aux âmes imparfaites. Quiconque assiste ses pa-
rents, le pauvre, le malheureux, le malade, goûte une fé-
licité infinie et voit s’accroître ses troupeaux et ses fils.
Tout homme, qui désire le bonheur de soi-même, doit
enrichir ses parents. 1,460 — 1,481 — 1,462 — 1,463.
» Eh bien ! Indra des rois, travaille donc à rendre ta
famille heureuse I Quiconque traite avecamitiéses parents
est environné du bonheur. 1,464.
» On doit conserver ses parents, fussent-ils même sans
vertus, éminent Bharatide; à plus forte raison, des parents
pleins de bonnes qualités, et qui espèrent en ta bien-
veillance. 1,465.
» Exerce donc ta faveur à l’égard des héroïques Pân-
douides, souverain des hommes ; donne-leur, digne
monarque, certains villages pour leur subsistance. 1,466.
» Ainsi, tu obtiendras la renommée dans le monde,
noble souverain. Il faut que ta vieillesse, mon ami, sache
imposer l’ordre à tes fils. 1,467.
» Je dois te dire ce qui peut t’être utile. Sache que je
suis désireux de ton bien, lin homme, qui aspire au beau,
mon fils, ne doit pas déclarer la guerre à ses parents.
» 11 faut goûter avec ses parents des plaisirs, des ali-
516
LE MAHA-BHARATa.
ments, des banquets fraternels, des causeries amicales,
une affection mutuelle : jamais, il ne faut commencer avec
eux des inimitiés. Des parents vous font traverser la mer
de ce bas monde, ou des parents vous noient dans ses
flots. 1,468 — l,âfl9 — 1,470.
» Ils sauvent les hommes d'une bonne conduite et
perdent ceux d’une mauvaise. Conduis-toi loyalement,
Indra des rois, ô toi, qui donnes l'honneur, à l’égard des
fils de Pândou. 1,471.
» Grâce à leur vaillance, tu deviendras inaffrontable
aux ennemis. Un parent, qui est dans le malheur, n'a-t-il
pas recours à un parent heureux ? 1,472.
» Le coupable trouve son péché comme la gazelle ren-
contre le chasseur, de qui la main tient la flèche empoi-
sonnée. Ensuite viendra ton regret, ù le meilleur des
hommes, quand on t’annoncera, ou que les Pàndouides
sont tués, ou que tes fils ont succombé à la mort. Pense à
cela, et que ta majesté ne commence pas dans l’incerti-
tude de la vie par faire une chose, dont le chagrin te con-
sumerait, une fois monté sur ta couche. Non ! il n’existe
personne, si ce n'est le rejeton de Bhrigou, qui puisse le
ramener de sa pensée criminelle. 1,473 — 1 ,474—1,475.
» Effectuer le reste dépend des hommes remplis d’in-
telligence. Si je pouvais effacer par toi, souverain des
hommes, qui es le vieillard de ta famille, ce crime, que
Douryodhana commit jadis à l'égard des Pàndouides
Renonçant au péché, rétablis ces princes dans leur
dignité au milieu du monde ; 1,476—1,477.
» Et tu recueilleras, ô le plus vertueux des hommes, les
hommages des personnes judicieuses. Quiconque arrête
une résolution dans les affaires, après une sérieuse ré-
"nrtgk
YOUDYOGA-PARVA.
617
flexion sur les belles paroles des sages touchant le fruit
des œuvres, occupe long-temps tes voix de la renommée.
Quelque habiles que soient les gens, s’ils n’embrassent
pas convenablement la science, l’intelligible n’est pas
compris, et ce qui est su n’est pas suivi. Quiconque 11e
commence pas un fruit, en procurant le lever du vice,
reçoit de l’accroissement. 1,478 — 1,479—1,480.
» Mais l’insensé, qui, sans penser au vice, qu’il a commis
ci-devant, n’en suit pas moins la route, est renversé dans
un lieu inégal au milieu d'une boue profonde. 1,481.
» Que le roi savant considère qu’il y a trois portes, par
lesquelles entre la division dans les conseils, et qu’il sache
les garder continuellement, s’il désire une postérité et des
richesses : 1,482.
» L'ivresse, le sommeil, l’ignorance, la beauté, un fils,
la confiance en de mauvais ministres et sur le rapport d’un
messager inhabile. 1,483.
» Un roi, qui connaît bien ces portes, les tient fermées
toujours, et, doué dans sa marche des trois qualités, il
trône sur le front de ses ennemis. 1,484.
» Sans avoir connu la science et sans avoir fréquenté
les vieillards, des hommes, fussent-ils égaux à Vrihas-
pati, peuvent-ils savoir le juste et l’utile? 1,485.
» Tombée dans la mer, la parole est perdue, comme la
parole tombée dans une oreille, qui ne l’écoute pas. La
science, qui n’entre pas dans l’àme, est perdue, comme
est perdue l’oblation, qui n'entre pas dans le feu. 1,486.
n Que le s ge, les ayant observés par son âme, les
ayant expérimentés non une seule fois par son intelligence,
noue amitié avec des savants, qu'il a connus, qu’il a vus,
qu’il a entendus. 1 ,487.
Digitized by Google
518
LE MAHA-BHARATA.
» La modestie lue la honte, le courage tue l’infortune,
toujours la patience tue la colère, les bonnes mœurs tuent
le vice. 1,488.
» Qu’on examine une famille, sire, par les serviteurs,
son cortège, les champs, sa maison, les mets et les vête-
ments. 1,489.
» Il n’existe personne, qui puisse chasser l’amour,
quand il s'approche ; à plus forte raison, un homme, qu*
lui a donné son corps et qui est dévoué à l’amour. 1 ,490.
» Défendez un ami vertueux, savant, très -éloquent,
environné d’amis, agréable à voir et fréquenté du
roi. 1,491.
» L’homme de bonne ou de mauvaise race, qui ne
franchit pas les bornes, doux, modeste, qui tient ses yeux
fixés sur le devoir, vaut mieux que cent hommes bien
nés. 1,492.
» La science s’abouche avec la science : elle ne vieillit
pas l'amitié entre deux hommes, de qui l’&me est unie
avec l’âme ou le modeste avec la modestie. l,49î.
» Que le sage évite, comme un puits caché sous les
herbes, l’homme à l’intelligence dépravée, à la science
imparfaite : l'amitié s’éteint en lui. 1,494.
» Le sage ne fera pas amitié avec les gens orgueilleux,
stupides, violents, cruels et qui ont chassé même la pensée
du devoir. 1,495.
d L'homme incapable d’abandonner celui, qu'il aime,
désire pour son ami une personne immobile dans la cons-
tance, qui a vaincu ses organes des sens, ferme dans le
dévouement, généreuse, véridique, vertueuse, recon-
naissante. 1,490.
» Ne pas céder aux sens l’emporte sur la mort elle-
Bigitizc rfcry Gkrtlgle
YOUDYOGA-PARVA.
619
même : leur céder sans mesure détruit, eût-on reçu des
organes célestes. 1,497.
» Les sages ont dit que la douceur, la patience, la fer-
meté, ne jamais nuire à qui que ce soit des êtresetrendre
honneur à ses amis, étaient des choses, qui défendaient la
vie. 1,498.
» Quiconque, prenant une ferme résolution, veut rendre
sienne la fortune, qu’un autre amassa par sa bonne direc-
tion, ne fait pas l’œuvre d'un homme vil. 1,499.
b L’homme, qui sait rendre la pareille dans le passé, le
présent et l’avenir, l'homme aux résolutions fermes, qui
sait les autres devoirs de la reconnaissance, est abandonné
de ses richesses. 1,600.
» Faites-vous juste en rejetant ce dont vous jouissez
à chaque instant par actions, paroles et pensées. 1,601.
» Ne point abuser du bonheur, l'unification, la science,
la réflexion, la droiture amènent la prospérité aux gens de
bien et la vue continuelle de la félicité. 1,502.
» Ne pas regarder avec indifférence les choses du
monde sont la racine de la félicité, du gain et du bonheur.
L’humble est grand; il goûte un plaisir infini. 1,603.
» Aucune autre chose n'est plus heureuse que cela ;
comme la patience du grand, mon ami, est toujours et
partout ce qu'il y a de plus convenable. 1,604.
» Que le faible endure tout, que le fort supporte la
même chose en vue du devoir. L'infortune et le bonheur
sont égaux pour l’homme, aux yeux de qui la patienceest
toujours utile. 1,606.
» Quoiqu’il cultive le plaisir, l’homme n’est pas aban-
donné du juste et de l’utile. Qu'il se livre à l’amour et
qu’il ne fasse point un vœu insensé. 1,600.
520
LE MAHA-BHARATA.
» La félicité n’habite pas chez les hommes, accablés de
peines, chez les indifférents, les athées, les paresseux,
les indomptés et ceux, qui n'ont pas d’énergie. 1,507.
» Les gens à l'àine méchante oppriment, pensant qu’il
est faible, l’homme, doué d’intégrité et qui ne rougit pas
devant l'intégrité. 1,508.
» La crainte empêche la Fortune de s’approcher vers
l'homme infiniment vénérable, infiniment généreux, infi-
niment brave, infiniment ferme dans son vœu, et vers
l’homme, qui a l'orgueil de la science. 1,509.
» Elle n’habite pas avec ceux, qui ont des qualités trop
grandes, ni avec ceux, qui sont absolument vides des qua-
lités ; elle n’aime pas les vertus, elle ne s'attache pas à
l’indigence des vertus. 1,510.
u La Fortune quelque part se tient comme une vache
folle, aveugle. Le fruit des Védas est l’entretien du feu
sacré perpétuel ; la leçon entendue a pour fruit une bonne
conduite. 1,511.
» La femme a pour son fruit le plaisir (1) delà volupté,
la richesse a pour son fruit la nourriture donnée. Le
vicieux , qui emploie à célébrer des funérailles ses ri-
chesses amassées, ne jouit pas de ces biens dans l’autre
vie, car il voyage misérablement au milieu de la crainte
dans les mauvaises routes, les difficultés des bois, les
angoisses et les infortunes. 1,612 — 1,513.
» L’énergie, la répression des sens, la politesse, l’atten-
tion, la fermeté, la tradition n'inspirent pas, sous des
armes levées, un sentiment de crainte aux créatures, qui
ont la vie. 1,515.
(1) Littéralement : le fUs.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
521
» Sache-le, après l’examen : commencer est la racine
de l’être. La pénitence est la force des ascètes, les Védas
sont la force des docteurs en Védas, 1,515.
» L’innocuité est la force des gens de bien, la patience
est la force de ceux, qui ont des vertus. Ces huit choses
donnent la mort à ce qui respire la vie : l'eau, la racine,
le fruit, le lait, l,61d.
» L’oblation, l’amour d’un brahme, la parole d’un
gourou, la plante médicinale. Ne réfléchissez pas sur un
mal, qui touche à vous- même, comme s’il concernait un
autre. 1,517.
* Ici, le devoir sera par l’agglomération ; il en est
un autre , qui procède de l’amour. Triomphez de la
colère par la placidité , triomphez du vicieux par la
vertu. 1,518.
» Triomphez de l’avarice par l’aumône, triomphez du
mensonge par la vérité. On ne doit pas mettre de con-
fiance dans un amoureux de femmes, dans un paresseux,
dans un lâche, dans un homme colère, dans un orgueilleux,
dans un voleur, dans un ingrat, ni dans un athée. Un
vertueux caractère doit honorer les vieillards d’une salu-
tation respectueuse. 1,519 — 1,520.
b 11 y a quatre choses, qui sont susceptibles d’accrois-
sement : la gloire, la vie, la renommée et la force. Les
richesses, données par une transgression du devoir, seront
en but à de grandes misères. 1,521.
b Que les salutations d’un ennemi ne te fassent pas
attacher ton esprit & ces richesses. 11 faut plaindre un
homme ignorant ; il faut plaindre l’amour entre deux
personûes, qui n’ont pas la science au milieu d’elles.
b Les sujets sans nourriture sont à plaindre ; il faut
522
LE MAHA-BHARATA.
plaindre un royaume sans roi ; le temps use les Dieux,
l'eau use les montagnes. 1,522 — 1,523.
» La privation des jouissances estle corrosif des femmes;
la parole, qui perce comme une flèche, est le corrosif de
l'âme ; les Védas se répandent comme une souillure dans
ce qui n’est pas la doctrine reçue ; ce qui est contraire au
voeu du brahrne, est une souillure. 1,525.
» Les fourmillières sont les souillures de la terre, le
mensonge est la souillure de l'homme, la femme honnête
est comme une souillure pour la femme curieuse, les
femmes sont comme une souillure pour les hommes, qui
vivent en pays étranger. 1 ,525.
» L’argent est la souillure de l'or, l'étain est la souil-
lure de l’argent, le plomb, sachez-Ie, est la souillure de
l’étain, la rouille est la souillure du plomb. 1,520.
» Ne vainquez pas l’envie de dormir par le sommeil,
ne cherchez pas à vaincre les femmes par l’amour, à vain-
cre le feu par le bois, à vaincre la sourà avec un breuvage
ordinaire. 1,527.
» La vie d’un homme est fructueuse, s’il conquiert un
ami par les dons, s’il conquiert ses ennemis par laguerre,
s’il conquiert ses épouses par le breuvage et la nourri-
ture. 1,528.
» Qu’on vive cent ans, Dhritarâshtra, qu’on vive même
un millier d’années, on ne vit pas un seul instant, avec
son désir complètement satisfait. 1,520.
» Ce que la terre contient d’orge et de riz, d’or, de
troupeaux, de femmes, tout cela n’est pas suffisait pour
contenter un seul homme : les yeux de son âme ne sont
pas éblouis à cette vue. 1,530.
» Sire, je te le répète : veux-tu suivre la ligne de
Y Ol'DY OGA-PAJft V A.
523
l'égalité entre tes fils et ceux de Pàndou,;igis avec tous
d'une manière égale, a 1,531.
Vidoura continuant :
« La gloire ne tarde pas à s'approcher de l'homme ver-
tueux, qui, loué par les gens de bien, et n’ayant rien
perdu de sa vigueur, fait une action, sans s'y attacher :
les hommes vertueux sont dans leur placidité aptes pour
le plaisir. 1,632.
» L'homme, qui, sans être même enlevé aux sens, aban-
donne une aflàire, associée aux vices, quelque grande
qu’elle soit, écarte les peines et dort tranquillement comme
un serpent, qui s'est dépouillé de sa vieille peau. 1,633.
» L’excès dans le mensonge, la calomnie, portée aux
oreilles d’un roi, et l’opiniâtreté d’un gourou dans la
fausseté sont égaux à l'action de tuer un brahme. 1 ,63â.
» La calomnie est une mort donnée dans un instant ;
une parole outrageante est le trépas de la félicité, la déso-
béissance, la promptitude, la jactance du savoir : voilà
trois ennemis. 1,535.
» La paresse, la sottise, l’ivresse, l'inconstance, la
camaraderie, l’opiniâtreté et l’avarice : ce sont là sept
fautes, qui doivent toujours être dans la pensée de ceux,
qui désirent la science. D’où la science viendrait-elle
à ceux, qui aiment le plaisir ? 11 n’est pas de plaisir pour
ceux, qui aiment la science. 1,636 — 1,637.
» Que l'homme, qui aime le plaisir, renonce à la
science ; ou, s’il aime la science, qu'il renonce au plaisir 1
Le bois ne peut rassasier le feu, ni les fleuves rassasier la
mer ; 1,538.
» Ni tous les êtres ensemble rassasier la mort, ni des
yeux charmants rassasier l’homme. 1,639.
624
LE M AHA-BH ARATA.
» L’espérance tue la fermeté, la mort tue la prospérité,
la colère tue la félicité, la renommée tue l'avarice. Le
manque de soins détruit les troupeaux ; un seul brahme
en colère, sire, détruit tout un royaume. 1,540.
» De l’argent, du cuivre, des chevaux, des chèvres,
toujours l’attraction magnétique d’une liqueur spiritueuse,
un oiseau, un brahme instruit dans les Védas, un vieux
parent courbé par C âge : que ces choses soient continuel-
lement dans la maison d'un homme bien né. 1,541.
u Des dés, du sandal, une vlnâ, un miroir, du miel et du
beurre clarifié, de l’eau, de la grosse vaisselle de cuivre,
le sommet d'un coquillage, et de la rotchani doivent être
placés dans une maison, a dit ilanou, pour servir à hono-
rer, fils de Bharata, les Dieux, les brahmes et les hâtes.
» Je t'ai dit, mon üls, cette sainte chose, doué de
hautes qualités et supérieure à tout : que jamais un homme,
ni par amour, ni par crainte, ou par cupidité, ne l’aban-
donne, fût-ce pour sauver sa vie. 1,542 — 1,543 — 1,644.
i Le devoir est continuel, mais ni le plaisir ni la peine
n’est continuel ; la vie est continuelle, mais sa cause dans
l'individu n’est pas continuelle. Abandonnant l’instable,
reste satisfait dans le perpétuel ; car le gain porte avec lui
une joie supérieure. 1,545.
» Tu as vu les rois à la grande force, à la haute
puissance, tomber sous le pouvoir de la mort, aban-
donner leurs royaumes et les jouissances exquises, après
avoir gouverné la terre , pleine de grains et de ri-
chesses.
» Quand les hommes ont vu mourir un fds, nourri dans
l’infortune, ils enlèvent sa bière, sire ; il emportent son
cadavre hors de leurs maisons, et, les cheveux épars, ils
YOUDYOGA-PARVA.
625
pleurent d'une manière lamentable et jettent du bois au
milieu de son bûcher. 1,546 — 1,547.
» Un héritier recueille les richesses du malheureux , qui
est allé chez les morts ; le feu dévore sa jeunesse et les
éléments de son corps, tandis que lui, il s’avance dans
l’autre monde, enveloppé de ces deux choses : son vice ou
sa vertu. 1,548.
» Les amis, les parents, les fils l'abandonnent et s’en
retournent chez eux, tels que des oiseaux laisseut de vieux
arbres sans fleurs et sans fruits. 1,549.
» Mais l’action, qu’il a faite volontairement, suit
l’homme déposé sur le bûcher. Que l'homme pense donc
à la vertu lentement de toutes ses forces. 1,550.
» Au-dessus et en bas de ce monde, règne une épaisse
obscurité. Pense à ces ténèbres, qui offusquent d’une
grande fascination les organes des sens, et n’en sois pas la
proie, sire. 1,551.
» Si tu peux, après que tu as entendu tout ce discours,
exercer ton empire sur ton fils lui-même, tu acquéreras
dans le monde des vivants une gloire supérieure ; et nul
danger n'existera pour toi ni dans ce monde, ni dans l'au-
tre vie. 1,562.
» L'âme est un fleuve, Bharatide, qui a pour eau la
vérité, pour vagues la compassion, pour ttrthas la vertu
et pour ses rives la fermeté. Lavé dans ses flots, l’homme
aux œuvres pures est honoré : en effet, une âme sainte est
toujours exempte de cupidité. 1,555.
» Ce fleuve, il a pour ses ondes les cinq organes des
sens et pour crocodiles l’amour et la colère. Oonstruis-toi
un navire avec la fermeté, et traverse ces flots orageux de
la naissance. 1,554.
626
LE MAHA-BHARATA.
» Celui, qui a honoré son parent, vieux par la sagesse,
vieux par la vertu, vieux par la science, vieux même par
l'&ge, et, s’étant concilié sa faveur, l’interroge sur ce qui
est ou n'est pas à faire, ne connaîtra jamais le trouble
dans son âme. 1,555.
» Qu’il garde par la fermeté son ventre et ses parties
génitales; par les yeux, ses pieds et ses mains; par l'âme,
ses yeux et ses oreilles ; par les œuvres, sa pensée et sa
parole. 1,556.
h Le brahme, sans cesse livré à ses ablutions, conti-
nuellement occupé de sacrifices, sans cesse revêtu du
cordon sacré, évite la société des hommes déchus ; et
c'est ainsi que, toujours parlant à son gourou, accom-
plissant toujours son œuvre, il ne tombe pas du monde de
Brahma. 1,557.
» Le kshatrya, qui a lu les Védas, qui a traversé les
feux, honorés d’un pradakshina, qui a célébré des sacri-
fices, qui a conservé ses instructions, s’il est tué dans
un combat, l’âme purifiée par les armes, employées pour
les vaches et Brahma, il s’élève au Swarga. 1,568.
» Le vatçya, qui a lu, qui a distribué ses richesses à
propos aux brahme:;, aux kshatryas, à ses serviteurs, qui
a respiré la sainte fumée de la Trétâ ou des trois feux,
goûte, après sa mort, dans le Swarga, de célestes
plaisirs. 1,559.
» Le çoûdra, qui a honoré, suivant la droite raison, les
castes des brahmes, des kshatryas et des vatçyas, quitte
son corps, ces classes satisfaites et, ses péchés consumés,
il savoure les plaisirs du Swarga. 1,560.
» Ce sont là, sire, les devoirs des quatre classes, que
je viens de t’exposer. Écoute une raison, que je vais te
YOUDYOGA-PARVA.
527
présenter : le fils de Pândou est posé d'après le devoir du
kshatrya, traite-le suivant le devoir d’un roi. » 1,561.
« 11 en est ainsi que tu me l'as toujours dit, lui répondit
Dhritarâshtra : ma pensée môme est ainsi que tu me
parles, mon ami. 1,562.
» J’ai continuellement pensé de cette manière sur les
(ils de Pândou ; mais, aussitôt que je me retrouve avec
Douryodhana, toutes mes idées sont bouleversées. 1,563.
» Il n’est jamais possible môme à un être de surmonter
le Destin. A mon avis, la destinée est certaine, mais
l'énergie est un vain mot. » l,56â.
Digitized by Google
t
L’ÉPISODE DE SANATSOUDJATA.
Dhritarâshtra, continuant à parler, dit :
« S’il te reste encore, Vidoura, quelque chose, que tu
n’aies pas exposé dans ce discours, dis-le-nioi ; j’ai le
désir de t’entendre, et tu parles ici de choses admira-
bles. » 1,505.
« Dhritarâshtra, lui répondit Vidoura, un antique jeune
homme, éternel, Sanatsoudjâta, m’a dit, fils de Bharata :
« La mort n’existe pas ! » 1,506.
« 11 t’exposera avec évidence, ô le plus excellent de
tous les hommes vertueux, tous ces mystères, puissant
monarque, qui sommeillent dans ton cœur. » 1,567.
« Pourquoi ne mu dis-tu pas toi-même, reprit Dhrita-
râshtra, ce que me dirait ce jeune homme éternel? Dis-le-
moi, Vidoura, si tu gardes un reste de science. »
« Je suis né dans le sein d'une artisane, et je ne puis
t'en exposer davantage, répundit Vidoura ; mais je connais
la pensée immortelle du jeune homme.' 1 ,568 — 1,569.
Uigilîzeb l.liTï'
YOüDYOGA -PARVA.
520
» Lui, qui est tombé dans le giron d'une brahmine, il
peut t’expliquer cette vérité, quelque mystérieure quelle
soit. Je ne serai pas blâmé des Dieux pour ce que je t'ai
dit : aussi t’ai-je fait cette communication. » 1,570.
« Dis-moi, Vidoura, lui demanda Dhritarâshtra ; com-
ment se fera ici-bas l'entrevue de cet antique jeune homme
éternel et de moi, qui suis revêtu de ce corps? » 1,571.
Vidoura aussitôt de penser au rishi, parfait en ses
vœux, et celui-ci, connaissant, fils de Bharata, ce qui se
passait dans son esprit, lui apparut à l'instant. 1,572.
Le prince de l’accueillir suivant la manière enseignée
par l’étiquette, et de parler en ces termes au saint commo-
dément assis et reposé : 1,573.
n Bienheureux, il est un certain doute dans l’esprit de
Dhritarâshtra ; je ne puis le dissiper, veuille donc lui
parler. 1,574.
» Que ce roi des hommes à l’audition de tes paroles,
franchisse toutes les peines ! l’uisse-t-il être soutenu par
le gain et la perte, ce qui plattou déplaît, la veillesse oula
mort, la crainte et la colère, la faim et la soif, le jour de
fête et l’ivresse, l’ennui ou la fatigue, l’amour et la colère,
le lever ou le couchant I » 1,575 — 1 ,676.
Après; que le sage roi Dhritarâshtra eut approuvé ces
paroles, qu'avait émises Vidoura, le magnanime, donnant
la préférence à la plus haute des pensées, interrogea en
particulier Sanalsoudjàta. 1,577.
« Sanatsoudjàta, lui dit-il, on m’a rapporté que tu avais
dit : u La mort n’existe pas 1 # Cependant les Dieux et les
Asouras ont pratiqué le célibat pour obtenir de ne pas
mourir. Laquelle de ces deux choses est la vérité? »
« Yu m’interroges sur une chose, que j’ai dite eu ces
v 34
580
LE MAHV-BHAKATA.
paroles mêmes : « La mort n'existe pasl » et sur une
autre, lui répondit Sanatsoudjàta ; écoute de ma bouche
ce qui en est, et n’en doute pas. 1,578 — 1,579.
» Ces deux choses sont vraies, kshatrya; connais-en
les illusions. Les poètes estiment la mort ; mais je dis que
la mort est la négligence et que la vigilance est l'immorta-
lité (1). 1,579.
» La négligence a perdu les Asouras ; il sont devenus
par la vigilance semblables 5 l’Être suprême. La mort ne
dévore pas les animaux comme un tigre ; sa forme, on la
conçoit sous la forme d'un serpent. 1,580.
» Les uns disent qu'Yama est la mort ; autrement, que
la continence est l’ambroisie, qui s'épuise elle-même ; que
le Dieu Çiva gouverne dans le monde des Mânes le
royaume des heureux, et qu’Açiva règne sur le monde des
infortunés. 1,581.
» De son ordre sortent la colère des hommes, la négli-
gence, les formes de l’avarice, et la mort. Quiconque est
engagé par l’égoïsme (2) dans la mauvaise route, n'arrive
point à l’union avec son âme. 1 ,582.
» Les hommes égarés, qui marchent sous le pouvoir de
cet:e passion, retombent ici -bas après leur mort. Ensuite,
les Dieux de les promencer çà et là, d’où la mort prend le
nom de Marana. 1,588.
» Ceux, qui, dans le lever des œuvres, aiment le fruit
des œuvres, suivent ht route ici-bas et ne traversent point
la mort. De tous côtés, l'âme, par son union avec les
jouissances, commence par l’intelligence à jouir des choses
bonnes. 1,584.
(1) Ce çloka est numéroté 1,579 ; noue allons doubler un cbiffr .
(2) Ahangata, mot, sur lequel se taisent tous les dictionnaires, et que
nous avons rapproché pour la signification de ahankAra.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA. 5S1
» En vain cette grande illusion des sens est-elle la
voie éternelle de l ame dans les jouissances des choses;
en vain, frappée par les jouissances des choses, l’âme
cultivc-t-elle de tous côtés avec le souvenir les objets per-
ceptibles aux sens. 1,085.
» D’abord, la convoitise détruit les hommes ; ensuite,
l'amour et la colère, si on les favorise, achèvent bientôt
la ruine. Ces vices font obtenir des enfants pour la mort;
mais les sages franchissent la mort par la constance.
* La mort, en tant que mort, ne dévore pas l'hotnme,
qui, s’étant réveillé par ses réflexions, frappe sans res-
pect ces vices, qui s’élèvent. Quiconque, devenu ainsi, tue
en soi les désirs, est un sage. 1,580 — 1,687.
» L’homme, qui suit les désirs, périt derrière les dé-
sirs : l’homme, qui rejette les désira, secoue un peu de
poussière, qu'il a sur lui. 1,588.
» Ce Naraka parait aux yeux les ténèbres obscures
de tous les êtres : ils courent tels que s’ils étaient en dé-
lire ; ils vont se plonger dans le plaisir comme dans une
fosse. 1,589.
» Que ferait d’un homme à la sage conduite la mort,
qui est comme son tigre caché dans les herbes? Sans
penser à nulle autre chose, kshatrya, et sans rien lire,
qu'il rejette sa vie, pour ainsi dire. 1,590.
» La colère et l’avarice, une âme soumise à l’erreur,
c’est la mortelle-même, qui s’estinstalléedans ton corps.
Le mortel, qui n’ignore pas que la mort est ainsi, reste
dans la science et ne craint pas la mort ici-bas; et, comme
il a reçu de la mort en quelque sorte d’autres objets sen-
sibles, la mort périt elle-même dans les objets soumis aux
sens. » 1,591.
Digitized by Google
532
Li; MAHA-BHARATA.
« On dit que les brahmes s’élèvent aux mondes ver-
tueux, très-saints, éternels par le sacrifice, comme avec
un char, reprit Dhritaràshtra. les Védas racontent ici-
bas ce privilège sublime des brahmes : comment celui,
de qui cet avantage est connu , peut-il vaquer à une
œuvre ? » 1,592.
« Assurément, il en est ainsi, répondit Sanatsoudjâta.
L’ignorant tombe en ce monde, et il y a naissanee d’une
chose, disent les Védas. L’indifférent passe dans une voie
supérieure, et l’âme sublime, qui a détruit les routes,
s’avance dans la seule route, qu elle a conservée. » 1,593.
« Puisque cet antique Tout, enfant de la nuit, est
enchaîné méthodiquement, reprit Dhritaràshtra, qui est le
Dieu, qui a fait cet enchaînement ? Quel est son travail?
Ou quel est son plaisir? Dis-moi, sage, tout cela exacte-
ment. » l,59â.
« Un grand antagonisme existe dans ce monde entre
l'union et la division, répondit Sanatsoudjâta. Les êtres
doués d’une continuelle durée sont par une éternelle
union. Rien de cet homme-monde n'aflecte la prédomi-
nance ; tous ses membres sont par une union sans com-
mencement. 1,595.
» C'est par l'union de la transformation que l'éternel
Bhagavat a produit tout cet univers ; ce qui fut regardé
comme la Sakti de ce Dieu : ainsi l'union des mots a
formé les Védas. » 1,590.
« Les uns ne suivent pointici la vertu, fit Dhritaràshtra;
les autres marchent en ce monde sur les pas de la vertu.
La vertu est tuée par le vice, ou c’est le vice, qui est tué
par la vertu. » 1,597.
o Ces deux choses existent ensemble ici-même, repartit
■Bigitized-by Google
YOCDYOGA-PARVA.
533
Sanatsoudjàtn. On mange ici le fruit de la vertu ou de son
contraire. 1,098.
» Dans cet état des choses, le sage repousse toujours
par la science ces deux étemelles qualités .-autrement dit,
l’ânie incline à la vertu, et elle tend au-devant du vice,
qui arrive éternel. 1,599.
» Le sage marche et s’unit à ces deux choses incons-
tantes par l'œuvre du beau et par l'œuvre du vice ; il
bannit ici le vice par la vertu ; celle-ci est plus forte :
c’est là son partage. » 1 ,600.
o Raconte-moi la succession de ces mondes éternels,
récompense des brahmes aux œuvres pures ; tu me parle-
ras ensuite d’autres choses, reprit Rhritarâsbtra ; mais
j'ai envie d’entendre cela d'abord. » 1,601.
« 11 régne dans leurs vœux, répondit Sanatsoudjàta,
une émulation semblah e à celle de la force au milieu des
forts. Les brahmes, qui sortent de ce monde, deviennent
des étoiles dans le monde de Brahma. 1,602.
» L'émulation dans la vertu de ces brahmes est l’ac-
complissement de la science. Délivrés de ce monde, ils
passent dans le Swarga et le Trivishtapa. 1,003.
i/ La conduite en ces lieux, disent les hommes, qui
savent les Védas, est conforme à la règle. Ne pensez pas
que le plus grand nombre soit formé des gens, qui sont
au-dehors ou au milieu. 1,60A.
» Croyez bien que la foule est là comme le végétal ram-
pant et l’herbe dans la saison des pluies. Elle y vit, sans
connaître l'affliction, des aliments et des breuvages du
brahme. 1,005.
» C est-là qu’excitant, pour ainsi dire, à atteindre l'ex-
cès, la vertu, et non un autre homme, inspire le maiheur
554 LE MAHA-BHARATA.
de la crainte à la personne, dont il n'est rien dit, 1,606.
» Ou, si quelqu'un parle de soi-même, il ne s'en affli-
gera point ; il ne mangera pas le bien des brahmes, mais
une nourriture estimée des gens de bien. 1,607.
» De même que le chien mange1 son vomissement, ainsi
les hommes dans l’adversité mangent toujours ce qu'a
vomi le service de leur puissance. 1 ,608.
» Que le brahme, habitant au milieu de ses parents,
pense de cette manière : « Ma vertu est toujours igno-
rée ! » Ce brahme est estimé des sages. 1,600.
» Quel brahme peut tuer l’&me du kshatrya lui-même,
celle Ame , qui est une, immobile, pure, sans organe viril,
privée de toute dualité. Aussi est-elle habitée par Brahma,
qui voit autrement que nous la voyons, qui comprend d’une
autre manière que nous la comprenons, celte àme ver-
tueuse. Quel crime ne commet pas ce voleur, qui vous
ravit l’ àme? 1,610 — 1,611.
» Que le brahme donne sans se fatiguer, qu’il soit es-
timé, qu’il vive sans tyrannie, qu’il soildocile, sans osten-
tation, qu’il soit poète, qu’il sache les Védas. 1,612.
» Les brahmes inabordables, difficiles à émouvoir, sont
pauvres des richesses humaines, muûopulentsdes richesses
divines et du sacrifice. Que le brahme sache ce qu’est son
corps. 1,613.
» Quiconque connaissant bien tous les Dieux, aurait
pieusement célébré pour eux des sacrifices, ne serait pas
l’égal d’un brahme lui-même dans ses plus grands efforts.
» Que la personne honorée, que l’on honore, sans qu’il
y applique son zèle, pense, s’il n’est pas honoré, qu’il ne
mérite pas cet honneur, et qu’il en soit affligé de dou-
leur. 1,614—1,615.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
686
» Le monde tient de sa nature un aliment, qu'il prend
toujours dans son moment comme le bouc. L’honneur,
doit penser l’homme honoré, émane des savants en ce bas
monde. 4,616.
» Les insensés sur la terre, doctes en vices, habiles en
iraudes, contempteurs des gens honorables, ne rendront
pas l’honneur aux personnes, qui méritent d’être honorés.
« Le silence et l’orgueil n'habitent pas toujours de
compagnie : en effet, tel homme est pour l’orgueil, tel
autre est formé pour le silence. 1,617 — 1,618.
» La Fortune est ici le commensal du plaisir, elle est
même son ennemie ; la Fortune, kshatrya, est une brah-
mine, qu’un homme, privé de science, n’obtient pas sans
beaucoup de peine. 1,619.
« Les sages disent que ses portes d’espèces bien diffé-
rentes, vu qu’elles n’empêchent pas d’entrer la démence,
sont la vérité, la droiture, la pudeur, la répression des
sens, la pureté et la science. » 1,620.
« A qui appartient le silence ? Qui des deux est le
silence? reprit Dhritaràshtra. Dis-moi ici, sage, la nature
du silence. On est sage par le silence : le tage tend au
silence. Comme produit-on le silence dans un anacho-
rète ? » 1,621.
« Parce que les Védas n’entrent pas en lui avec l’intelli-
gence (1), de là est venu le mot silence (2), répondit
Sanatsoudjàta : où s'élève l’appellation du Véda, il res-
plendit, sire, par la grandeur de la chose. » 1,622.
« Le ritoudj, qui sait l’Yadjonr-Véda, à qui le Sàma-
Véda n'est pas inconnu, fit Dhritaràshtra, est souillé par le
(1) Mnnas.
(2) MaAunan.
556
LU MAHA-BHARATA.
vice ; s’il commet le vice, comment n’est-il pas souillé? »
« Ni le Sâma-Véda, répondit Sanatsoudjàta, ni le Rig,
ni le Yadjour ne peuvent sauver un homme dans l’igno-
rance des œuvres. Ces péchés, que je t’accuse, ne le sont
pas en vain. 1,625 — 1,62A.
« Les désirs ne sauvent pas du péché un homme fourbe,
qui vit au milieu de la fraude : tels que des oiseaux déser-
tent le nid, quand leurs ailes sont poussées, les désirs
abandonnent le corps au moment de la mort. » 1,626.
« Si les Védas sont incapables de sauver sans le devoir,
pourquoi donc alors, homme savant, ce discours éternel
desbrahmes?» repartit Dhritarâshtra. 1,626.
<i Ce monde, prince à la haute dignité, lui répondit
Sanatsoudjàta, resplendit par ses formes, sa spécialité,
son origine et son nom. Les Védaa, après qu’ils ont bien
exposé toutes ces choses, disent et proclament la métern-
psychose de cet univers. 1,627.
» Le sage se dirige vers la vertu par ces deux actes :
le sacrifice et la pénitence, que l'on dit pratiquée dans le
même but. 11 tue d’abord le vice par la vertu ; ensuite,
l’àme est produite, enflammée par la science. 1,628.
» Le sage va par la science à la connaissance de l’àme ;
et, sinon, désirant le fruit de sa caste, il rassemble tout
ce qu’il a fait dans ce monde ; il en mange le fruit dans
l’autre vie, et recommence de nouveau sa carrière.
» La péniteuce est cultivée dans ce monde, on en
savoure le fruit dans l’autre. Ces mondes appartiennent
aux brahmes ; la pénitence est le nœud, qui retient l’union
des deux substances (1). » 1,629 — 1,680.
(1) Dtllwe, au duel, qui suppose le thème singulier dâhcA, absolu meut
ignoré des dictionnaires, mèuie de Bothlingk et Roth.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
687
> Comment, demanda le monarque à l’anachorète, la
pénitence inabondante devient-elle entièrement abondante?
Dis-nous cela, Snnatsoudjàta, en sorte que nous le
sachions. » 1,631.
n La pénitence sans péché est appelée une pénitence
entière, lui répondit Sanalsoudjâta. Augmentez la pé-
nitence abondante, elle deviendra ainsi une pénitence
complète. 1,632.
» Tout ce qui fait l'objet de tes questions, prince guer-
rier, est la racine de la pénitence. Les sages en Védas ont
obtenu par la pénitence de boire l'ambroisie des Dieux. »
« Dis maintenant le péché de la pénitence, Sanat-
soudjàta, reprit Dhritarâshtra ; j’ai entendu quelle est la
pénitence sans péché. Que je connaisse, grâce à toi, ce
mystère éternel. » 1,633 — 1,634.
« Il y a douze fautes, la colère et les autres, lui répondit
Sanatsoudjâta, attachées à la pénitence, et treize actions
inhumaines, sire. Les brahmes savent que, suivant la
doctrine de nos pères, il y a douze qualités : le devoir et
les autres vertus. 1,635,
» La colère, l’amour, l’avarice, l’extravagance, les
vains projets, l’insensibilté, l’invective, l’orgueil, le cha-
grin, le désir, l’envie et le blâme sont douze fautes des
hommes, que les enfants de Manou doivent toujours
éviter. 1,636.
» Chacune à part assiège les hommes, puissant mo-
narque, cherchant à surprendre un coup de temps sur eux,
comme le chasseur sur les gazelles. 1,637.
» 11 y a six espèces d’hommes, qui commettent ces
fautes: l’homme intelligent, celui, qui se vante, quiselivre
à la colère, qui est envieux, qui est inconstant, qui ne
5S8
Lü MAHA-BHARATA.
défend pas ; mais, en de telles circonstances, le vrai sage
dans les crises les plus grandes, ne pratique jamais la
vertu mêlé aux vices. 1,638.
» L'homme inégal dans les sociétés pour la jouissance,
celui, qui est ivre d’orgueil, qui se repent de ce qu’il a
donné, l’avare, l’orgueilleux de sa vigueur, celui, qui
vante sa caste, celui, qui prend les épouses pour les objets
de sa haine : ces sept autres font partie de multitudes
cruelles. 1,639.
» Le devoir, la vérité, la répression des sens, et la péni-
tence, l’exemption d’envie, la pudeur, la patience, l’af-
franchissement de la médisance, le sacrifice, l'aumône,
la fermeté et la science des Védas : ces douze vertus sont
les vœux du brahme. 1,640.
<i Or, quiconque prévaudra par ces douze vertus, qu'on
lui donne à gouverner tout ce globe ! Celui, qui est solli-
cité par un, par deux, par trois côtés, ce mot lu fera con-
naître : « La richesse est à lui ! » 1,641.
» La vigilance, le renoncement aux choses du monde
et la répression des sens, telles sont les vertus, dans
lesquelles fut déposée l’ambroisie. Les brahmes, qui sont
instruits, disent que ce sont les bouches de la vérité.
» La répression des organes est opposée à dix-huit
mauvaises qualités dans ce qui est fait ou à faire : le
mensonge, l’exécration, l’amour, l'intérêt et le désir,
» La colère, le chagrin, la soif, l’avarice, la méchan-
ceté, l’envie, l’innocuité, la souffrance et la langueur,
» La folie furieuse, les paroles outrageantes et l'adora-
tion de soi-même (1). Les sages appellent un homme
(!) Le texte énumère ici, comme on le voit, dix-*ept défauts feulement.
YOUDYOGA-PARVA.
680
domplé quiconque est affranchi de ces défauts.
1,642—1,643—1,644—1 ,645.
» On comptera dans l’ivresse dix-huit défauts : six
routes sont les voies du renoncement au monde. Ces
défauts énoncés de l’ivresse entraînent, assure-t-on, des
malheurs. 1,646.
» Le salut s'avance dans six routes : le don, bien diffi-
cile à pratiquer, sera la troisième. Grâce à lui, un ami,
vaincu dans cette affaire, échappe à la peine même.
» Le salut, dis-je, marche par six routes ; l’aumône ne
se réjouit pas, quand elle a obtenu la félicité. Le sacrifice
et le bienfait méritoire en seront toujours la seconde,
conjointement avec l’absence des désirs mondains.
1,647—1,648.
» Le renoncement à l’amour, Indra des rois, est, assure-
t-on, la troisième. On dit même que l'amour est un sen-
timent bas ; on rapporte que c’est la troisième des
mauvaises qualités. 1,64$).
» L'homme, qui possède toutes les vertus mêmes, tout
riche soit-il, n’est point affligé de l’abandon de ses riches-
ses, dont il ne jouit pas au gré de ses désirs, ni de la dou-
leur, qui accompagne l’insuccès des affaires. Une chose
fâcheuse lui arrive-t-elle, il ne tombe jamais dans le trou-
ble de l’esprit. 1,650 — 1 ,651.
» Qu'il ne demande jamais des fils chéris et des
épouses : il en est digne. Ce qui doit être donné à celui,
qui demande, est toujours éclatant de beauté. 1,652.
» Que l’homme soit vigilant et doué deces huit qualités:
la vérité, la réflexion, l’absorption en Dieu, la disposition
à interroger, et l’absence des désirs mondains, 1 ,653.
» L'honnêteté, la continence et l’effort au travail. Je
540
LE MAHA-BHARATA.
viens de t’énumérer ainsi les défauts de l’ivresse (1) ; que
l’homme évite ces défauts. 1,654.
» On estime que le renoncement au momie et la vigi-
lance sont accompagnés de huit qualités. Il y a huit
défauts attachés à l’incurie ; évite ces défauts. 1 ,655.
» Que l’homme soit heureux, Bharatide, maître des
cinq sens et de son âme, supérieur aux événements passés
et à venir. Qu’il parvienne à la béatitude finale. 1,656.
o Sois véridique, Indra des rois, les mondes subsistent
dans la vérité : on dit qu’ils ont pour bouche la vérité :
l’ambroisie fut déposée dans la vérité. 1,657.
» Que l’homme, renonçant àla faute, cultive le vœu de
la pénitence. Cette pratique fut établie par Brahma lui—
même. La vérité est le vœu des sages. 1,058.
« Quiconque vit séparé de ces fautes, est doué de ces
vertus. Cette pénitence, infiniment accrue, est une péni-
tence entière. 1,659.
» En somme, Indra des rois, j’ai répondu à tes ques-
tions. Voilà cette vertu, qui détruit le péché, qui délivre
l’homme de la naissance, de la vieillesse et de la mort. »
Dhritarâshtra dit :
« On entend beaucoup raconter la légende des cinq
espèces de Védas : les uns admettent quatre Védas, les
autres sont pour trois Védas, ceux-ci pour deux, ceux-là
pour un seul, un' autre est pour un Véda sans le Rig.
Lequel de ces deux sera celui, que je dois estimer un
régénéré?» 1,660—1,601—1,662.
« C’est l’ignorance d’un seul Véda, lui répondit Sanat-
(t) Ce sont de* vertu*, qu’il a parlé: évidemment, il y a ici un pasaage
interpolé, ou plutôt il n'y a qu’à supprimer ces deux vers et commencer
dans la stance suivante à ces mots : « Il y a huit défauts. »
YOUI)YOG.\-PARVA.
641
soudjâta, qui rend les Védas si nombreux. Une seule
vérité les inspire et qui que ce soit d’eux est basé dans la
vérité. 1,663.
» Ainsi, sans distinguer le Véda, un homme se dit :
« Je suis savant I » Et l'aumône, la lecture, le sacrifice,
tout procède de la cupidité. 1,664.
» Ceux, qui sont tombés de la vérité, forment-ils un
dessein, le sacrifice alors s’étend à partir de l’assurance
même de la vérité. 1,665.
» L’accomplissement du dessein a lieu, ici par la pensée,
là par la parole, ailleurs par l’action. L’homme habite dans
les résolutions mentales. 1,666.
» Que l’homme ne fasse pas avec immodestie son vœu
d’initiation :1a vérité complètement achevée de cet élément
de lumière est pour les sages une chose supérieure.
» La pénitence, certes! enfante la science visible etinvi-
sible. Un brahme, qui lit beaucoup, est nécessairement,
sachez-le, un brahme d’une érudition profonde.
1,667—1,668.
» N'estime donc pas un brahme par la prière, qu’il
récite à voix basse ; celui, qui ne sort pas de la vérité,
c’est lui, kshatrya, qu’il te faut regarder comme un
brahme. 1,669.
» Atharvan jadis, prince guerrier, chanta nommément
les Védas : « Ceux, qui connaissent les Védas, voilà
dit-il, la troupe des grands rishis ; mais ceux, qui n’ont
jamais lu les Védas, ne savent pas ce qui est à connaître
dans le Véda. 1,670.
» Le nom des écrits sacrés ( tchhundai ) vient ici, ô le
plus vertueux des hommes, de ce qu’ils sont unis au désir
spontané ( tchhanda ). Lt’s révérends, qui ne connaissent
54-2
LK MAHA-BHARATA.
pas les écrits sacrés, ne les ayant pas lus, ne sont point
allés à ce qui ne doit pas être connu dans le Véda.
» Un quidam ne connaît pas les Védas, ou bien, sire,
les Védas ne sont pas ignorés de lui : quiconque sait les
Védas, ne sait pas ce qui doit être su ; mais l'homme, qui
se tient dans la vérité, connaît ce qui ne doit pas être
ignoré. 1,671 — 1,672.
» L’un sait les Védas et ce qui mérite d'être connu, les
autres ne savent ni les Védas ni ce qu’il faut connaître :
celui, qui sait les Védas, sait ce qu'on doit connaître;
mais celui, de qui la vérité n’est pas connu, ne sait pas ce
qu’il faut connaître. 1,673.
» L'homme, qui sait ce qu’on doit connaître, sait les
Védas : mais les docteurs en Védas, ne connaissent ni lui,
ni les Védas. Néanmoins, les brahines, qui sont des doc-
teurs en Védas, savent les Védas avec science. 1,674.
» Pour celui, qui participe à une portion de la splen-
deur, les Védas ressemblent aux rameaux d’un arbre.
Ainsi, l’on pense eu pleine conscience dans la vérité à
cause de l’Être suprême ou du Puramdtman. » 1,675.
» Je reconnais pour un hrahme, savant explicateur des
Védas, celui, qui a étouffé tous les doutes et retranché
l’erreur. 1,676.
» Qu’on n'aille pas le chercher, ni au midi, ni à l’orient,
encore moins derrière lui. N’enseignez d’aucune manière
une doctrine à contre-sens. 1,677.
» Qu’on n’aille point le chercher parmi sesantagonistes !
La pénitence voit, sans le chercher, cette personne auguste
dans le Véda. 1,678.
» Que, gardant le silence, il s’asseoie au-dessous de
son maître, et qu'il n’en bouge pas, fùt-ce seulement de
- ■■ ■
YOUDYOGA-PARVA. 5à5
pensée. Qu'il s’approche de son âme vers cet illustre Dieu
suprême. 1,679.
» On n'est pas anachorète, parce qu’on observe le
silence ; on n'est pas anachorète, parce qu’on habite dans
les bois ; mais le meilleur des anachorètes est dit celui,
qui connaît bien son caractère. 1,680.
» Il est appelé grammairien d'après l'exposition de tous
les sens; il explique la grammaire suivant la racine de
chaque chose : voilà d’où vient ce nom. 1,681,
» L’homme, qui voit les mondes devant ses yeux, verra
tout ; le brahme, qui reste ferme dans la vérité, sera un
sage, de qui rien n’est ignoré. 1,682.
i> A quiconque se tient dans le devoir et les autres
vertus, il est donné de contempler Brahma. Je t’ai dit ces
choses, prince guerrier, avec intelligence, par ordre et
suivant les Védas. » 1,683.
« Sanatsoudjàia, la parole que tu m’as dite, est supé-
rieure, existant sous toutes les formes et digne de Brahma,
fit Dhritaràshtra : c’est une narration sublime, difficile à
obtenir par l’amour. Continue, jeune compagnon, à m’en-
tretenir de cette belle parole. » l,68â.
« Ces Védas, sur lesquels tu m’interroges, répondit
Sanatsoudjàta, ne doivent pas être reçus à la hâte ; car ils
remplissent les sens d’un profond étonnement. Il faut
qu’un brahmatchari reçoive la science à méditer au fond
de son âme dans l’extinction de sa pensée. » 1,685.
« Cette science, dont tu me parles, reprit Dhritaràshtra,
est sans limite, sans commencement, éternelle, célébrée par
le brahmatchari : elle habite ici. Comment le collège des
brahmes reçoit-il cette ambroisie en temps opportun ? »
« Veux-tu parler de cette science indistincte, antique,
LE MAHA-BHARATA.
644
célébrée par le brahmatchari, observa SanatsoudjAta ;
science, qui est toujours dans les vieux gourous, après
laquelle, obtenue dans leur intelligence, ils abandonnent
ce inonde des mortels ? n 1,686 — 1,687.
« Je parle de cette science, qui est promptement acquise
par le novice, répondit Dhritarâshlra. Comment obtien-
dra-t-on le noviciat? Dis-moi ce Véda. u 1,688.
u Ceux, de qui un instituteur spirituel est cause de
la naissance, reprit SanatsoudjAta, descendent au sein
d’une mère. Ils observent la continence, ils deviennent
ici-bas des saints, et, délaissant leur corps, ils entrent dans
l'union suprême. 1,689.
a Ils surmontent dans ce monde-ci les désirs, et, deve-
nus des saints, supportant une condition digne de Brah-
ma, ils retirent leur âme du corps, comme on retire une
flèche de la corde. 1,690.
» Le corps est fait par ces deux auteurs, Bharatide, le
père et la mère, line naissance pure, nous enseignent les
instituteurs spirituels, est immortelle et indestructible.
» Que l’homme regarde comme son père et sa mère
celui, qui, faisant mentir les classes, couvre de vérité et
donne l'émancipation finale; que, connaissant son œuvre,
il se garde de nuire à sa personne. 1,692.
» Que l'étudiant salue toujours son maître, le corps
incliné; que vigilant et pur, il désire lesVédas; qu'il ne
conçoive pas d'orgueil, qu’il ne se livre point à la colère ;
c'est le premier degré du brahmatcharya. 1,693.
» I’ur, obtenir la science, en observant l’ordre de la vie
du disciple, c’est IA ce qu’on appelle le premier pas du
vœu de novice. 1,694.
» Qu’il fasse en parole, en œuvre, en pensée, ce qui est
c*tt] 1 1 1 z e& brGttogle
YOUDYOGA-PARVA.
5 A 5
agréable à son instituteur spirituel, filt-ce au prix de se3
richesses, fût-ce même au péril de sa vie : c'est là ce qui
est nommé le second pas. 1,695.
» Que sa conduite envers l’épouse de son gourou marche
l’égale de la conduite, qu’il observe à l’égard de son gou-
rou lui-même. Qu’il n'agisse pas d’une autre manière avec
son lils : c’est encore appelé le second pas. 1,696.
» Que, discernant l'affaire, de laquelle son instituteur
spirituel est occupé lui-même, il dise, à peine l’a-t-il
connue, son esprit disposé à cette chose, qui a l’estime de
son maître : « Voici l'affaire, qu’il m’a confiée 1 » C’est le
troisième pas du noviciat. 1,697.
u Instruit, qu’il ne fasse pas son habitation hors de
chez son instituteur spirituel avant son temps achevé ;
qu’il ne dise pas comme si telle était sa pensée : c Je ne
fais point cela ! » C’est le quatrième pas du noviciat.
» 11 obtient par le temps le texte et le sens, il obtient
ensuite le pied par l’union avec son gourou. Qu’il aille au
pied par l'union avec l’effort ; puis, il s’approche du pied
par le Castra (1). 1,699.
» Quiconque possède ces douze vertus et cœtera, la
forme, les autres membres et la force, produit son fruit
dans l'union avec l'instituteur spirituel, et le brahma-
tcharya par l'union avec les livres sacrés. 1,700.
u Sorti de tels commencements, qu'il donne à son
gourou les richesses, qu'il aura pu obtenir. 11 tend ainsi
à une vie pleine de vertus. Cette conduite est aussi la
conduite, qu’il observe à l’égard du fils de son institu-
teur. 1,701.
(1) C’etl la lettre, mai* quel e*t l’esprit?
36
LE MAHA-BHARATA.
546
» Tandis qu’il habite de cette manière, il s'accroît ici-
bas de tous les côtés ; il obtient des fils nombreux et la
gloire. Les plages, et principales et intermédiaires, versent
la pluie sur ses champs. Tel est ici-bas ce brahmatcbarya,
que les hommes cultivent. 1,702.
» C’est par ce noviciat que les Dieux ont mérité la Divi-
nité, et que les rishis intelligents et vertueux se sont élevés
au monde de Brahma. 1,703.
» De lui vient la beauté des Gandharvas et des Apsaras;
grâce à ce noviciat, la nature enfante le soleil tous les
jours. 1,704.
» Dès qu'ils ont eu ainsi connu ces choses, les gens de
bien sont allés de l'union à la chose désirée en des senti-
ments tels que sont les dispositions des hommes, qui
veulent briser le goût des vanités mondaines. 1,705.
» Que le sage soit dévoué, sire, et que, consumé par la
pénitence, il purifie tout son corps ; il reviendra par ce
moyen à l'enfance et triomphera de la mort à l'heure de
son décès. 1,706.
» Arrivés à leur fin, prince guerrier, ces hommes con-
quièrent les mondes par une oeuvre pure. Ce moyen
conduit le sage à la cause divine entière. 11 n’existe pas
d’autre chemin pour le salut. » 1,707.
« Ce collyre, qui éclarcit la vue de C âme, parait comme
blanc, comme rouge, comme un noir serpent (1), inter-
rompit Dhritarâshtra. Savant est le brahme vertueux, qui
voit comment cette forme immortelle est une chose indes-
tructible. » 1,708.
(1) Kâdrava n’existe nulle part ; le Dictionnaire de Bôtlilinpk et Rotb
n'en fait lui-mAme aucune mention.
Digitized by Google
YOUDYOGA-PARVA.
547
« Il paraît comme blanc, rouge, noir, couleur de fer,
ayant l'éclat du soleil, répondit Sanatsoudjâta ; il n’existe
ni dans la terre, ni dans le ciel, ni dans la mer, et c’est
lui, qui soutient les eaux. 1,709.
» Sa forme n’est vue, ni combinée avec les étoiles, ni
mêlée avec les éclairs, ni répandue au sein des eaux : on
ne la voit, ni dans les vents, ni dans les Divinités, ni dans
la lune, ni même dans le soleil. 1,710.
» On ne la voit, ni dans les hymnes du Rig- Vécût, ni
dans l’ Yadjoush, ni dans l’ Atharvan, ni dans le Sàma-Véda
sans tache. Que l'ascète contemple donc par un grand
vœu, sire, cet être éternel, ou dans lui-même, ou dans
son âme (1). 1,711.
» 11 ne peut être achevé au-delà de l’obscurité : la mort
s'enfuit au temps du trépas loin de lui; sa forme est aussi
menue que le fil d’un rasoir, elle est aussi grande que les
montagnes. 1,712.
» La terre, l’ambroisie, les mondes, la science sacrée,
la gloire, tous les êtres sont nés; donc, ils vont ici à la
mort. 1,713.
■> Les poètes disent que la santé, la renommée de l’élo-
quence, élevée à son comble, sont elles-mêmes soumises
au changement. Ceux, qui savent que ce monde entier est
fondé sur l'instabilité, sont des Immortels. 1,71A.
» Le chagrin, la colère, l’avarice, l’amour, l’orgueil,
la paresse, l’euvie, la sottise, les vaint projets, la folle
compassion, la médisance et le blâme irréfléchi : voilà
(1) Hathandarn, c'est le Sdmn-JVê/a, suivant le dictionnaire: arhadratha
n'existe nulle part sous la forme du composé : ce sont deux mot» à étudier ;
je soumets mon explication au jugement des hommes savants.
LE M4HA-BHARATA.
648
douze grandes fautes, qui entraînent les hommes à leur
perte. 1,715 — 1,710.
» Ces vices tour-à-tour s’asseoient aux côtés de l’homme ;
et, possédé par eux, l’enfant de Manou à l’àme insensé
arrête des résolutions criminelles. 1,717.
» L’homme, rempli de désirs, violent, léger en pa-
roles (1), qui porte la colère dans son cœur, ostentieux,
et qui se fait comme un devoir de la cruauté : ces six espè-
ces de gens ne saluent pas la richesse, fût-elle même
à leur portée. 1,718. ^
» L’homme inégal dans le combat d'amour, très-vain,
qui se vante du don, qu’il a fait, avare, faible d esprit, qui
se loue beaucoup, qui hait toujours les femmes : ces sept,
que je viens d’énoncer, ne sont pas cruels, mais ils ont
des caractères vicieux. 1,719.
» Le devoir, la vérité, la pénitence, la répression des
sens, l'absence de jalousie, la pudeur, la résignation,
l’exemption d’envie, l’aumône, la science, la fermeté, la
patience; voilà quels sont les douze grands vœux du
brahme. 1,720.
» Qu’on donne à gouverner toute cette terre elle-même
à celui, qui ne déchoira pas de ces douze vertus. 11 faut
savoir que la richesse n’appartient pas àcelui, qui estsol-
licité par trois, par deux, par un seul même. 1,721.
» La répressiou des sens, dit-on, le renoncement au
monde et la vigilance se tiennent dans eux comme une
ambroisie. Telles sont les vertus des sages brahmes, les
principaux du collège des brahmes. 1 ,722. •
’< On ne donne pas de louange à l’accusation d'un
(1) Vaddnya.
YOUDYOG 4-PARVA.
549
hrahme, qu'elle soit fondra ou non. Les gens, qui agiront
de cette manière, seront les habitants du Naraka. 1,723.
n L’ivresse est accompagnée de dix-huit fautes, qui
n'ont pas encore été dénonrées : la haine du monde, la
contradiction, les paroles injurieuses, le langage témé-
raire, 1,724.
» L’amour et la colère, l'esclavage, les reproches, les
délations, la perte des richesses, les procès, l'envie, la
cruauté à l'égard des animaux, 1 ,725.
» L’envie, la joie, les discours outrageants, la perte de
la raison, la calomnie. Le sage ne s’abandonnera donc-
point à l’ivresse ; car cette faute est toujours blâmée.
» Il faut accuser six fautes dans l’amitié : on se réjouit
dans ce qui plait, on s’afflige en ce qui déplaît. L'un
demande ce qui peut lui être agréable, l’autre donne. Il
faut donner ce qui ne doit pas même être demandé.
1,720 — 1,727.
» Cet homme sollicité aux sentiments purs est digne
d’obtenir une épouse, des richesses propres et des fds
désirés. Qu’ayant abandonné ses biens, il habite dam un
hermitage : il ne jouit point ici au gré de ses désirs et
l’œuvre tue son espérance. 1,728.
» 11 est ainsi riche, vertueux, honnête, généreux : un
homme tel est capable d’écarter les cinq éléments de ses
cinq organes des sens. 1,729.
» Abondante, supérieure même, cette pénitence est
complète. Fut-elle acceptée par le jugement des hommes,
qui sont déchus de la qualité sattwa? 1,730.
» Si les sacrifices augmentent par l’obstacle même ap-
porté devant la vérité, c’est par la pensée de celui-ci, par
la parole de celui-là, par l'action de cet autre. 1,731.
560
LE MAHA-BHARATA.
» L'absence de préméditation habile dans l’homme, de
qui la résolution est bien arrêtée. Est-ce parla supériorité
du brahrne ? Pourquoi ? Écoute autre chose de ma bouche 1
» Que le brahme enseigne cette grandeur illustre de la
parole. Les poètes chantent les choses/ qui sont sujettes
au changement ; mais ceux, qui savent que tout ce monde
consiste dans cette union avec la mobilité sont des Immor-
tels. 1,732—1,733.
» N’offrez pas de libations, sire, ne sacrifiez pas, ne
cherchez pas à triompher de la vérité par une œuvre bien
faite. L'enfant, accompagné de la vérité, arrive à l'im-
mortalité, sire, et, à l'heure de la mort, il ne conçoit
aucun désir. 1,734.
» Que l'homme s’asseoie, solitaire, au-dessous de son
maître, et qu'il n’en bouge pas, fût-ce seulement en pen-
sée; qu'il ne tienne nul compte du blâme ou de l'éloge,
de la joie ou de la colère. 1 ,735.
» Se tenant là, prince guerrier, il pénètre dans Brahman,
il le contemple dans les Védas. Je t’ai raconté, sage, sui-
vant l'ordre, toutes ces choses. » 1,736.
Sanatsoudjâta ensuite de chanter cet hymne.
« Les Dieux honorent le grand Çoukra à la haute re-
nommée, qui illumine les étoiles ; le soleil resplendit
même par lui. Les Yogis contemplent l’éternel Bhagavat.
1,737—1,738.
» C’est de Çoukra, que vient la puissance de Brahma ;
c’est par Çoukra que Brahma s'accroît ; Çoukra, semant
la chaleur, échauffe les étoiles, sans brûler. Les Yogis
contemplent l’éteruel Bhagavat. 1,739 — 1,740.
» Le soleil entre dans l’atmosphère, au milieu des
eaux, pour le bien des ondes de l’élément liquide ; il
Digitized~by Google
YOIÎDY OG \-PARV4.
551
nourrit de ses rayons, sans jamais se lasser, le ciel et la
terre. Les Yogis contemplent l’étemel Bhagavat.
» Çoubra soutient ces deux Divinités, le ciel etla terre,
les plages célestes, le inonde entier ; de lui, sortent les
points cardinaux et les fleuves ; par lui, sont créées les
grandes mers. Les Yogis contemplent l’éternel Bhagavat.
1,741-1,742— l,7â3— 1,744.
» Des coursiers aux travaux impérissables se tiennent
eutre les roues de son char, toujours en mouvement ; ils
promènent dans le ciel ce divin, cet indestructible sou-
verain des comètes. Les Yogis contemplent l'éternel Bha-
gavat. 1,745 — 1,746.
» Sa forme n'a rien, qui lui ressemble. Personne n’a ja-
mais vu ce sage ni de ses yeux, ni de son cœur, ni de sa
pensée, ni de son âme. Ces chevaux sont C attelage de la
vérité. Les Yogis contemplent l'étemel Bhagavat.
1,747—1,748.
» Ils boivent ce fleuve (1), composé de douze branches,
et qui roule dans le ciel : considérant ses eaux de miel, ils
parcourent sa nuit ici-bas. Les Yogis contemplent l'é-
ternel Bhagavat. 1,749 — 1,750.
» La tune, semblable à l'abeille, qui a recueilli son
miel, boit la moitié du mois. Isha a fait du beurre clarifié
l’oblation propre à toutes les créatures. Les Yogis con-
templent l’éternel Bhagavat. 1,761 — 1,762.
» Les soucis volent sur ce figuier religieux, aux feuilles
d’or, et de là, changés en oiseaux, ils se répandent sur
toutes les plages. Les Y ogis contemplent l’éternel Bha-
gavat. 1,753 — 1,754.
(!) L’année , sans doute, où août continua douze moi*.
552
LE MAHA-BHARATA.
» 11s extraient les pleins du plein, ils font les pleins
avec le plein, ils ôtent les pleins du plein, et il reste en-
core plein (1). Les Yogis contemplent l’éternel Bhagavat.
1,755—1,766.
a Le vent sort de lui, il est soumis à lui ; Agni et Soma
viennent de lui ; en lui s'étend le souille de vie. Défense à
nous de révéler ceci et cela. Les Yogis contemplent l'é-
ternel Bhagavat. 1,757 — 1,758 — 1,759.
a Le soufBe de vie boit l’esprit émané du Très-Haut, la
lune boit le souffle de vie, le soleil boit la lune, et le
second de la triade ou Vishnou boit le soleil. Les Y ogis
contemplent l’éternel Bhagavat. 1,760 — 1,761.
a Un cygne, qui sort de l'onde, lève un seul pied ; s'il
en est ainsi, la mort et l'immortalité ne peuvent toujours
être. Les Yogis contemplent l’éternel Bhagavat.
1,762—1,763.
a L’âme de l’homme a la mesure du pouce, elle vient
toujours par l'union avec le phallus. Les insensés ne
voient pas resplendir l’éternel Isha, le premier de tout , le
substitut de tous les Dieux. Les Yogis contemplent l’é-
temel Bhagavat. 1,76A — 1,765.
a Qu'ils aient tort ou raison, cela parait égal entre les
hommes. Délivrés de la mort ici-bas, ils obtiennent une
source de miel, semblable â l'immortalité. Les Yogis con-
templent l’étemel Bhagavat. 1,766 — 1,767.
a En possession de l'un et l’autre monde par la science,
l’homme s'avance alors vers l'oblation, l'offrande non
(i) Les agents de la nature retirent les heures, les jours, les mois, les
années et les siècles du soin de l'éternité, qui, après cette soustraction
faite, n'en est paB moins l'éternité pleine.
YOUDYOGA-PARVA.
563
consacrée et l’agnihotra. Que h Déesse Saraswati ne place
pas sur toi la frivolité : mais que la science te soit donnée !
Les hommes sages obtiennent la science. Les Yogis con-
templent l'éternel Bhagavat. 1,768 — 1,769.
» L’ homme magnanime, qui a les formes de la science (1 ) ,
avale le leu. Quiconque sait qui est cet homme, ne verra
point en ce monde périr sa richesse. Les Yogiscooteuiplent
l’éternel Baghavat. 1,770 — 1,771.
» Qu’il prenne son vol, après avoir étendu un millier de
mille ailes, et, s'il a la rapidité de la pensée, qu’il se trans-
porte au milieu du centre des mondes ! Les Yogis con-
templent l’éternel Bhagavat 1772 — 1,773.
» Un miroir ne peut contenir ses formes, mais ceux, de
qui l’âme est très-pure, le contemplent dans eux-mêmes.
Le sage vertueux n’est pas tourmenté dans son âme : ceux,
qui s’en vont habiter les bois, sont des Immortels. Les
Yogis contemplent l'éternel Bhagavat. l,77â — 1,775.
» Les mortels se cachent dans leur conduite, dans leur
science, comme les serpents dans leurs trous. Les hommes
perdent l’esprit à cause d'elles ; c’est ainsi que la crainte
égare la route des gens à l’Ame perplexe. Les Yogis con-
templent l’éternel Bhagavat. 1,776—1,777.
» Que je ne sois pas toujours sous le poids d’une mau-
vaise action 1 On ne peut mourir ! On ne peut être exempt
de mourir ! D’où me viendra l'immortalité? Dans le men-
songe de la vérité, qu'unit un lien semblable à la vérité,
la matrice de la vertu et du vice est une ! Les Yogis con-
templent l’éternel Bhagavat. 1,778—1,779.
(2) Aivanroüpa
554
LE MAHA-BHAllATA.
» La cause suprême (1) n'est pas vue égale au milieu
des hommes, ni par le bon, ni par le méchant. Que
l’homme, doué de ces vertus, sache qu’elle est égale à l’am-
broisie; qu’il aspire donc à ce nectar. Les Yogis contem-
plent l’éternel Bhagavat. 1,780 — 1,781.
» Les paroles injurieuses ne font pas sécher son coeur.
Il récite les prières, il célèbre i’agnihotra. Daigne la
Déesse Saraswati ne pas imposer l’insignifiance à nos pa-
roles ! Les sages obtiennent la science pour la consacrer à
Dieu (2). Les Yogis contemplent l’éternel Bhagavat.
1,782—1,783.
» Quiconque se voit ainsi lui-même dans tous les êtres,
pourquoi s'affligerait-il ensuite, quand les choses arrivent
d’une autre manière qu’il ne les voyait dans C avenir.
a De même que dans un grand puits, où les eaux affluent
de toutes parts, tel il se dit adieu à soi-même dans tous
les Védas. 1,784—1,785.
» Le Moi (3) a la taille d’un pouce ; on ne voit pas
cette grande âme, quand elle est entrée dans le cœur :
c’est uu surveillant infatigable, sans naissance, du jour et
de la nuit. Le prophète, ayant porté ce jugement sur lui,
reste assis dans la sérénité. 1,786.
» Moi, je suis la mère, le père, le fils, après lui ; je suis
l’âme de tout ce qui n’est pas encore et de tout ce qui est.
» Je suis l’ancêtre, le vieillard, le père et le fils, Bha-
ratide : vous êtes de moi et de vous-mêmes ; vous n'êtes
pas de moi, et je ne suis pas de vous. 1,787 — 1,788.
» Moi-même, je suis l’espace; la cause de ma nais-
(1) Allai! .
(2) AsmaI, illi, avec l'excellence, que le* arabe» donnent à ce pronom.
I
Digitized by Google
YOLDYOG \-PARVA.
555
sance, c’est moi ; je suis uni aux vents (1) ; je suis impé-
rissable, je suis ia borne de tout ; je suis sans naissance,
je suis le jour, la nuit ; je suis infatigable. Ouand le poète
inspiré est parvenu à ma connaissance, il reste assis dans
la sérénité. 1,789.
» Cet Immortel, plus petit qu’un atôme, veille en tous
les êtres. On sait que ce père de toutes les créatures est
placé dans une fleur de lotus. » 1,790.
(I) Tout leu Dictionnaires se taisent sur le mot auta : Bôthlingk et Roth
n'expliquent rien dans cette question : « Auta *, u, 4 u mit d und u. Vâ,
vnyati mit A, » se bornent-ils à dire ; cependant, iis m'ont inspiré la tra-
duction, que je hasarde ici.
ns de l’épisode
ET DU CINQUIÈME VOLUME.
Digitized by Google
Digilized by Google
PETIT INDEX
DE QUELQUES MOTS PEU CONNUS DANS CE PRÉSENT VOLUME.
A
Astrn, haute montagne mythologique, à l’occident delà
terre, et derrière laquelle le soleil est supposé venir chaque
jour se coucher.
Astra. Nous empruntons à la page A03 du huitième
volume de notre Râmâyana cette fin de la note sur le mot
attra, dont nous avions eu le bonheur de conjecturer si
bien la signification que plus de soixante mille vers, tra-
duits depuis lors, n’ont fait que la confirmer.
« C’était un talisman, une espèce de gris-gris, ordi-
nairement une simple formule magique, qui, attachée à
la flèche, ou prononcée en la décochant, devait lui com-
muniquer toutes les vertus merveilleuses et surhumaines
de son ordre, de sa nature et de son titre, u
1)
Dema, de dam, d’où vient le domare des Latins. Appli-
qué aux organes des sens, ce mot veut dire l’action de les
assujettir, de les dompter, de les mettre sous le joug de
l’esprit.
M
Maâurvt. La corde d’un arc, de mûrvd, espèce de plante
grimpante, la tanseviera zeylanica, dont les fibres sont
employées à la fabrication de ces cordes.
558
PETIT INDEX.
«
Rotchanâ ou gorotchana, brillante couleur aune, em-
ployée par les Indous pour dessiner sur le front le titaka
ou la marque distinctive de la secte, à laquelle on appar-
tient.
&
Sâvitrî. La sainte stance des Védas, personnifiée comme
l’épouse de Brahma et métaphoriquement comme la mère
des trois premières castes.
Aum I Tatsavifusv>rényam
Bhargo dévasya dhtmahi,
Yo nas pratchodayAt t
T
Tapas. C'est le devoir, l’observance particulière de cer-
taines choses : le tapas d’un brahme, c’est la science
sacrée ; celui d'un kshatrya, c'est la protection des
sujets; le tapas d’un vatçya, c'est l’aumône envers les
brahmes, celui d'un çoûdra, c’est le service à l’égard de
cette classe, celui d’un rishi ou d’un saint, c’est de faire
sa nourriture de racines et d’herbes.
ERRATOI.
Page 5, II' ligne, lisez : la suite.
Page fiO, 10' ligne, au lieu de voix, lisez : voie.
Page 106, 4* et 5* alinéas. Il y a ici dans le texte irrégu-
larité et confusion, lisez de cette manière la traduction rec-
tifiée :
n Que l’archi-brahme veille A la conservation de nos l'iux
perpétuels dans le palais du roi Droupada. Que les chefs
Digitized by Google
ERRATUM.
Ô59
(tes cuisines et les cochers, prenant tous nos chars, s’en
aillent promptement, »
Page 126, ligne 6*; il est tombé un a du nom propre
Satyabhâmù.
Page ttifij lt* ligne, au lieu da«: je suis maintenant
lisez : j'accompagne maintenant les pas....
Même page, 22* ligne ; car I ’irâtu, il faut : quoique
Virâta....
Page 180, ligne 29* : de rassemblée, lisez : de la salle.
Page 2tû, ligne 28”. Le compositeur a omis la première
syllabe du mot puissante.
Page 221, 24' ligne, lisez : nul cocher n était égal....
Page 244, ligne 13', un g pour un y, lisez : Ghoshayatrâ.
Page 232, 9" alinéa, lisez-le de cette manière : « Devenu
pour elles un digne vase, comme un vertueux brahme, que
le fils de Kotinli
Page 271, 13" ligne, il faut lire : aussitôt qu’il ooit....
Page 272, 27* ligne, lisez : 'ouyodhana.
Page 300, 4* ligne, il faut : les maîtres de....
Page 306, 19* ligne, inadvertance ! Lisez : ces traits, diri-
geant. ...
Page 322, ligne 21*, le mot convenable, c’est : fl fit dis-
paraître.
Page 337, ligne 28", au lieu de : Ta majesté, mettez : Ta
sainteté.
Page 339, 6’ alinéa; lisez-le ainsi :
a Alors que Krishna, le meurtrier de Madhou, accom-
pagné de tous les Vrishnides, les Andhakns et les Bhodjas
par centaines, s’en fut retourné h Dwàravatl avec Bala-
déva. »
Page 360, ligne 3", supprimez le mot en italique, Bala-
dera, et lisez : s’était éloigné <f eux avec....
Page 370, ligne 28”, au lieu de que je vous, lisez : qu’il
m’inspire.
Page 373, 17' ligne, au lieu de faveur, lisez ; ta récom-
pense. .
Page 376, ligne 26*, lisez ; reste cet Être, qui a....
Même page, dernière ligne. Il doit y avoir là une faute
du calligraphe ; lisez donc : buvait la sourd.
Page 422, ligne 26”, il faut lire : ce qui serait faute,
comme une tache de collyre, brille en vous ainsi....
Page 431, 18' ligne, correction oubliée: tu n’aurais pas...
■Digitized by Google
TABLE DES MATIÈRES
«
CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.
I Chapitres : Entres :
Avertissement 1
La grandeur d'àtne de l’épouse fidèle h son vœu. 1
Les boncles-fi' oreilles enlevées AA
Le chapitre de l'Aranéya fia
LE CHANT DE VIRATA.
Le choix des métiers
L'observation de la chose convenue . .... IM
La mort du Kilchaka 1A0
L’enlèvement des vaches ISS
Le mariage Ail
l'voudyoga-parva.
Le récit de Çalya 3M
L'ambassade de Sandjaya A07
La veillée dans la nuit. . , . = , , = , AM
L’épisode de Sanatsoudjàta 528
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
SS s 3 (I go
Digitized by Google
Digitized by Google
L i'p A'jçr^r.
( <*
r
r'.-'Trt
\
‘ : ■ * J
!.. - J
Digitized by Google